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§
123.
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Je veux confesser, en présence du ciel,
de la terre, de leurs habitants et du Créateur universel, notre Dieu éternel,
qu'au moment où je prends la plume pour décrire le profond mystère de
l'Incarnation, je sens mon peu de force défaillir, ma langue se paralyser,
mes discours se glacer, mes facultés s'évanouir. Je me trouve tout interdite
et je ne sais plus que tourner mon intelligence éperdue du côté de la divine
lumière qui me dirige et qui m'éclaire.
556> A ses rayons on connait
toutes choses sans illusion, on les découvre sans détours, et je vois mon
insuffisance, je reconnais l'impossibilité d'exprimer par de faibles paroles
et par des phrases creuses ce que je puis concevoir d'un mystère qui renferme
en abrégé Dieu même et la plus grande merveille de sa toute-puissance. Je
vois dans ce mystère l'harmonie admirable de la Providence et de la sagesse
infinie avec laquelle le Seigneur l'a conduit de toute éternité et dès la
création du monde, afin que toutes ses œuvres et ses créatures fussent comme
un moyen adapté à la très-haute fin qu'il avait de descendre dans le monde
pour s'y faire homme.
§ 124.
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Je vois comment le Verbe éternel
attendit pour descendre du sein de son Père, et choisit comme le temps et
l'heure la plus propre, le silence de la pleine nuit, qui figurait l'ignorance des mortels, lorsque la
postérité d'Adam était ensevelie dans le profond sommeil de l'oubli et dans la
funeste méconnaissance de son Dieu, sans qu'il y eût personne qui ouvrit la
bouche pour le confesser et le bénir. A l'exception de quelques rares fidèles de son
peuple, tout le reste du monde se taisait au fond de ses ténèbres, qu'avait
accumulées une longue nuit de près de cinq mille deux cents ans sur les
siècles et les peuples se succédant les uns aux autres, chacun à l'époque
fixée d'avance et déterminée par la sagesse éternelle, afin que tous puissent
rencontrer et reconnaître ce Créateur qui se manifestait sans cesse, en leur
donnant la vie, l’être et le mouvement.
557> Mais comme le jour de la
lumière inaccessible n'était point encore arrivé, ils marchaient comme des
aveugles, touchant les créatures sans y apercevoir la Divinité et sans la
connaître; et dans cet aveuglement ils l'attribuaient à des choses sensibles
et même à ce que la terre a de plus vil.
§ 125.
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Or, le jour fortuné luisit où le
Très-Haut, méprisant les longs siècles d'une si lourde ignorance, détermina
de se manifester aux hommes et de commencer leur Rédemption, en
prenant leur nature dans le sein de la très-pure Marie, préparée, comme nous
l'avons dit, à l'accomplissement de ce mystère. Et pour mieux expliquer ce qui
m'en est découvert, il faut que je parle auparavant de quelques mystères qui
arrivèrent au moment où le Verbe allait descendre du sein du Père éternel. Je
présuppose que, bien qu'il y ait une distinction personnelle entre les trois
personnes divines, comme la foi nous l'enseigne, il n'y a pourtant aucune
inégalité dans la sagesse, dans la toute-puissance, ni dans les autres
attributs, pas plus qu'il ne saurait y en avoir dans la substance de la
nature divine; et comme elles sont égales en dignité et en perfection
infinie, elles le sont aussi dans les opérations qu'on appelle du dehors,
parce qu'elles aboutissent, hors de Dieu, à la production extérieure d'une
créature ou d'une chose temporelle quelconque.
558> Ces opérations sont
indivisibles entre les personnes divines; parce que ce n'est pas une seule
qui les fait, mais toutes trois, en tant qu'elles sont un même Dieu et
qu'elles ont une même sagesse, un même entendement et une même volonté; et
comme le Fils fait, veut et opère ce que le Père fait et veut, tout de même
le Saint-Esprit fait, veut et opère les mêmes choses que le Père et le Fils.
§
126.
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Toutes les trois personnes exécutèrent
et opérèrent avec cette indivisibilité d'une même action l'œuvre de l'Incarnation,
quoique la seule personne du Verbe reçût en soi la nature de l'homme,
l'unissant hypostatiquement à elle-même; et c'est pour cela que nous disons que
le Fils fut envoyé par le Père éternel, de l'entendement duquel il procède,
et que le Père l'a envoyé par l'opération du Saint-Esprit, qui intervint dans
cette mission. Or, comme la personne du Fils était celle qui venait
s'humaniser, avant que de descendre des cieux, sans sortir du sein du Père,
il fit dans le divin consistoire, au nom de la même humanité dont il devait
revêtir sa personne, une proposition et une demande par lesquelles il
représenta ses mérites futurs, afin qu'en considération desdits mérites toute
la race humaine obtint sa rédemption et le pardon des péchés pour lesquels il
avait à satisfaire la justice divine. Il demanda le fiat de la volonté
du Père qui l'envoyait, pour accepter ce rachat en considération de ses
œuvres, de sa très-sainte passion, et des mystères qu'il voulait opérer dans
la nouvelle Église et dans la loi de grâce.
§127.
Haut de page
559> Le Père éternel accepta cette demande et les mérites
prévus du Verbe, et lui accorda tout ce qui il proposa et tout ce qu'il
demanda pour les mortels. Il lui recommanda aussi ses élus et ses prédestinés
comme son héritage, et c'est pour ce sujet que notre Seigneur Jésus-Christ
dit par la voix de saint Jean, qu'il ne perdit aucun de ceux que son Père lui
donna, parce qu'il les conserva tous,
excepté le fils de perdition, qui fut Judas. Et une autre fois il dit que personne
ne ravirait de sa main, ni de celles de son Père, aucune de ses brebis. Il en serait de même pour tous les
hommes, si la rédemption, qui fut suffisante pour tous, se trouvait par leur
correspondance efficace pour tous et en tous; puisque sa divine miséricorde
n'en a exclu aucun, pourvu que tous la reçussent par le moi en de leur
Restaurateur.
§ 128.
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Tout cela eut lieu, selon notre manière
de concevoir, dans le ciel, au trône de la très-sainte Trinité, avant le fiat
de la très-pure Marie, dont je vais bientôt parler. Au moment de la descente
du Fils unique du Père dans son sein virginal, les cieux et toutes les créatures
s'émurent; et les trois personnes divines, par suite de leur union
inséparable, descendirent toutes avec le Verbe, qui seul devait s'incarner.
Tous les membres de la milice céleste sortirent avec le Seigneur Dieu des
armées, remplis d'une force invincible et d'une splendeur admirable.
560> Et bien qu'il ne soit pas
nécessaire de débarrasser le chemin, parce que la Divinité pénètre toutes
choses, qu'elle occupe tous les espaces et que rien ne la saurait arrêter,
néanmoins les lieux matériels, pour témoigner à leur Créateur leur profond
respect, s'ouvrirent tous aussi bien que les éléments qui leur sont
inférieurs; les étoiles augmentèrent et renouvelèrent leur lumière, la lune,
le soleil et les autres planètes avancèrent leur cours pour rendre hommage à
leur Seigneur, et pour assister à la plus grande de ses merveilles.
§ 129.
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Les mortels ne connurent point cette
émotion ni ce renouvellement de toutes les créatures, tant parce que la chose
arriva de nuit, que parce que le même Seigneur voulut qu'elle fût seulement
manifestée aux anges, qui, initiés à des mystères aussi sublimes que
vénérables, le louèrent avec un surcroît d'admiration : car ces mystères
cachés aux hommes, encore éloignés de ces merveilles et de ces bienfaits,
ravissaient les esprits célestes, auxquels alors il était seulement enjoint
d'en bénir et glorifier l'auteur. Le Très-Haut fit naître pourtant au même
moment dans le cœur de quelques justes une impression de joie extraordinaire
et inaccoutumée, et ils en furent si doucement frappés, qu'ils y donnèrent
tous une attention toute particulière. Ils conçurent du Seigneur des pensées
plus grandes que jamais; plusieurs furent instinctivement portés à attribuer
ce qu'ils ressentaient d'insolite à la venue du Messie, qui devait racheter
le monde; mais ils tinrent tous la chose secrète, parce que, par une
disposition expresse de la puissance divine, chacun croyait en être le seul
favorisé.
§ 130.
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561> Les autres créatures eurent aussi part à ce
renouvellement. Les oiseaux redoublèrent leur chant, les plantes augmentèrent
leur odeur, et les arbres leurs fruits; enfin toutes les créatures
ressentirent en elles quelque changement favorable. Mais ceux qui éprouvèrent
la joie la plus vive furent les saints pères et les justes, habitant les
limbes, où l'archange saint Michel fut envoyé pour leur donner des nouvelles
si agréables, qui furent pour eux un grand sujet de consolation. Il n'y eut
que l'Enfer qui en fut affligé et qui en ressentit de nouvelles douleurs;
parce qu'à la descente du Verbe éternel, les démons sentirent une force
impétueuse du pouvoir divin qui les surprit, comme les flots d'une mer
irritée, et qui les renversa tous dans, le plus profond des ténébreux abîmes
sans qu'ils y pussent résister. Il est vrai que par la permission divine, ils
revinrent sur la terre, où ils firent toutes leurs diligences pour trouver la
cause de ce qui venait de leur arriver; mais ils ne purent pas la découvrir,
malgré les conférences qu'ils tinrent pour résoudre le cas, parce que le
pouvoir divin leur cacha le mystère de l'Incarnation, comme il arriva encore
lorsque la très sainte Vierge conçut le Verbe humanisé, ainsi que nous le
verrons dans la suite; car ils ne surent que Jésus-Christ était véritablement
Dieu et homme, qu'au moment de sa mort, comme je le dirai en son lieu.
§ 131.
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Le Très-Haut voulant réaliser ce
mystère, l'archange Gabriel, accompagné d'une multitude innombrable d'anges
ayant tous une forme humaine d'un éclat et d'une beauté incomparables à
proportion de leur élévation entra sous les traits que j'ai dépeints au
chapitre précédent, dans la petite chambre où la très-pure Marie était en
prière;
562> c'était un jeudi, à sept
heures du soir et à l'entrée de la nuit. La Princesse du ciel l'apercevant le
regarda avec une modestie et avec une retenue admirable, et ce ne fut
qu'autant qu'il fallait pour reconnaître en lui l'ange du Seigneur. Elle ne
l'eut pas plutôt reconnu, qu'elle voulut avec son humilité ordinaire se
prosterner à ses pieds, mais le saint ambassadeur ne le voulut pas permettre,
au contraire il lui fit lui-même une profonde révérence comme à sa Reine et
Maîtresse, en laquelle il adorait les divins mystères de son Créateur; il
savait d'ailleurs que dès ce jour-là les anciennes coutumes que les hommes
avaient d'adorer les anges comme Abraham le fit, étaient changées ; parce que la nature
humaine étant élevée à la dignité de Dieu en la personne du Verbe, les hommes
étaient en même temps adoptés pour ses enfants et pour compagnons, ou frères
des mêmes anges, comme celui qui ne voulut pas recevoir l’adoration de
l'évangéliste saint Jean, le lui dit.
§ 132.
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Le saint archange salua notre Reine et
la sienne; et il lui dit : Ave, gratia plena, Dominus tecum, benedicta tu in mulieribus
[12]. La plus humble des créatures, entendant cette nouvelle
salutation de l’ange, fut troublée, sans perdre la tranquillité de son âme.
563> Ce trouble eut deux
principes en notre auguste Princesse : l'un fut sa très-profonde humilité par
laquelle elle se croyait la dernière de toutes les créatures; et s'étant ouïe
saluer et appeler bénie entre toutes les femmes, tandis qu'elle nourrissait
de si bas sentiments d'elle-même, cela lui parut tout à fait étrange. Le
second principe fut, que pendant qu'elle recevait la salutation et qu'elle la
considérait dans son cœur, le Seigneur lui fit connaître qu'il la choisissait
pour être sa Mère, et cela la troubla beaucoup plus, parce qu'elle était fort
éloignée de cette pensée. Alors l'ange la voyant dans ce trouble, poursuivit
son discours, et lui déclara l'ordre du Seigneur en ces termes : "Marie,
ne craignez point, parce que vous avez trouvé grâce devant Dieu. Je vous
déclare que vous concevrez dans votre sein et que vous enfanterez un fils que
vous nommerez Jésus. Il sera grand, et sera appelé le Fils du Très-Haut"
[13]; et le reste que le saint archange acheva.
§ 133.
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Il ne se trouva parmi les pures
créatures que notre très-prudente et très-humble Reine qui pût dûment estimer
et pénétrer un mystère si nouveau et si surprenant, et c'est parce qu'elle en
apprécia toutes les grandeurs qu'elle en fut ravie et troublée. Mais dans ce
trouble elle tourna son humble cœur vers le Seigneur qui ne pouvait pas lui refuser
ses demandes, et elle lui demanda du plus profond de son âme une nouvelle
lumière et un secours particulier pour se conduire selon son bon plaisir dans
une affaire d'une si grande importance; parce que, comme j'ai dit dans le
chapitre précédent, le Très-Haut la laissa pour opérer ce mystère dans l'état
commun de la foi, de l'espérance et de la charité, lui suspendant les autres
sortes de faveurs intérieures auxquelles d'ordinaire elle était élevée. 564> Dans cette disposition elle
repartit à saint Gabriel ce que saint Luc rapporte : "Comment cela se
fera-t-il, car je ne connais point mon mari ?" [14][14] En même temps, elle
représentait en elle-même au Seigneur le vœu de chasteté qu'elle avait fait, et les épousailles que sa divine Majesté avait
contractées avec elle.
§
134.
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L'ambassadeur céleste lui
répondit : "Noble Dame, il est facile au pouvoir divin de vous
rendre mère sans que vous connaissiez aucun homme ; le Saint-Esprit
surviendra en vous par sa présence, il s'y trouvera d'une manière nouvelle,
et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre [15][15], afin que le Saint des saints, qui
sera appelé le Fils de Dieu, puisse naître de vous. Je vous déclare aussi que
votre cousine Élisabeth a conçu un fils dans sa vieillesse, et que celle
qu'on appelle stérile est présentement dans le sixième mois de sa grossesse [16][16], car rien n'est impossible à Dieu; et
Celui qui peut faire concevoir et enfanter une stérile, peut bien,
illustre Dame, faire que vous deveniez sa Mère, tout en ne cessant point
d'être vierge, et en marquant au contraire votre pureté d'un sceau plus inviolable.
565> Dieu donnera au Fils que vous enfanterez le trône de
David, son père, et il régnera à jamais dans la maison de Jacob [17][17]. Vous n'ignorez pas la prophétie
d'Isaïe, qui dit qu'une vierge concevra et enfantera un fils qui sera appelé
Emmanuel, c'est-à-dire Dieu avec nous [18][18]. Cette prophétie
est infaillible, et elle doit être accomplie en votre personne.
Vous savez aussi le grand mystère du buisson ardent que Moïse vit brûler sans
qu'il fût consumé ni endommagé par le feu [19][19], pour signifier le rapprochement des
deux natures divine et humaine, sans que la seconde soit consumée par la
première; et pour montrer que la Mère du Messie le concevra et l'enfantera
sans le moindre préjudice de son intégrité virginale. Souvenez-vous aussi,
grande Dame, de la promesse que notre Dieu éternel fit au patriarche Abraham,
qu'après la servitude de sa postérité en Égypte, ses descendants
retourneraient en ce pays à la quatrième génération [20][20]. Le mystère de cette promesse était
que Dieu humanisé rachèterait alors par votre moyen tous les enfants d'Adam
de l'oppression du démon. Et cette échelle que Jacob vit en songe [21][21] fut une figure expresse
du chemin royal que le Verbe incarné ouvrirait, afin que les mortels
montassent au ciel et que les anges descendissent sur la terre, où le Fils
unique du Père descendrait pour y converser avec les hommes, et
leur communiquer les trésors de sa divinité par la participation des vertus
et des perfections qui se trouvent en son être immuable, et éternel".
§
135.
Haut de page
566> Le saint archange informa la très-pure Marie par ces
raisons et par plusieurs autres, dissipant par l'autorité des anciennes
promesses et des prophéties de l'Écriture le trouble que son ambassade lui
avait causé, aussi bien que par la foi et par la connaissance qu'elle avait,
de toutes ces choses et du pouvoir infini du Très-Haut. Mais comme notre
auguste Reine surpassait les anges même en sagesse, en prudence et en
sainteté, elle différait sa réponse pour la donner avec autant de solidité
qu'elle la donna, parce qu'elle fut telle que l'exigeait le plus grand des
prodiges de la puissance divine. Cette dame considéra avec beaucoup de
réflexion, que de sa réponse dépendaient le dégagement de la parole de la
très-sainte Trinité, l'accomplissement de ses promesses et de ses prophéties,
l'oblation du plus agréable sacrifice qui lui eût été encore offert,
l'ouverture des portes du paradis, la victoire et le triomphe sur l'enfer, la
rédemption de tout le genre humain, la satisfaction de la justice divine,
l'établissement de la nouvelle loi de grâce, la gloire des hommes, la joie
des anges; et tout ce qui est renfermé dans l'incarnation du Fils unique du
Père, et qui se trouve caché sous cette adorable forme de serviteur qu'il
devait prendre dans le sein virginal de Marie [22].
§ 136.
Haut de page
567>
C'est à la vérité une merveille bien grande et bien digne de notre admiration
que le Très-Haut laissât entre les mains d'une jeune femme tous ces mystères
et tant d'autres qui s'y trouvent renfermés, et que le tout dépendit de son
flat. Mais aussi ce fut avec beaucoup de sûreté qu'il s'en rapporta à la
sagesse et à la discrétion de cette femme forte et sublime, qui, après avoir
médité ce que Dieu lui proposait, ne trompa point la confiance qu'il avait
mise en elle [23][23]. Aux opérations qui ont lieu au dedans
de Dieu, la coopération des créatures est inutile, et Dieu ne l'attend pas
pour opérer au dedans de lui-même; mais il en est autrement des œuvres
contingentes du dehors, et comme son Incarnation fut la plus grande et la
plus excellente de toutes, il ne voulut pas l'exécuter sans la coopération et
sans le consentement de la très-pure Marie, afin de donner par son moyen
cette perfection à toutes les autres, et afin que nous fussions obligés de ce
bienfait à la Mère de la sagesse et à notre Restauratrice.
§ 137.
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Cette auguste Dame considéra et
parcourut attentivement le champ immense de la dignité de Mère de Dieu, qu'il
s'agissait d'acheter par un fiat; elle fut revêtue d'une force plus
qu'humaine, elle goûta et elle vit que le commerce de la Divinité était bon.
Elle connut les voies de ses bienfaits cachés, elle s'orna de force et de
beauté [24][24].
568> Et lorsqu'elle eut conféré
avec elle-même et avec l'ambassadeur céleste sur la grandeur de mystères si
hauts et si divins, lorsqu'elle fut bien pénétrée de l'objet de l'ambassade
qu'elle recevait, son très-pur esprit fut ravi et absorbé dans l'admiration,
dans le respect et dans un très-ardent amour de Dieu. A la suite de ces
mouvements si vifs et de ces affections si véhémentes, et comme par leur
effet naturel, son très-chaste cœur fut comme étreint et pressé par une force
qui lui fit distiller trois gouttes de son très-pur sang
dans son sein virginal, où le corps de notre Seigneur Jésus-Christ fut conçu
et formé d'elles par l'opération et par la vertu du Saint-Esprit, de sorte
que le cœur de la très-pure Marie a réellement et véritablement fourni, à
force d'amour, la matière dont la très-sainte humanité du Verbe fut formée
pour notre rédemption. Et tout cela arriva su moment où elle prononçait avec
une humilité ineffable (ayant la tête un peu inclinée et les mains jointes)
ces paroles qui furent le commencement de notre réparation : "Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuum" [25][25].
§ 138.
Haut de page
Ce fiat, si doux aux oreilles de
Dieu et si favorable pour nous, ayant été prononcé, quatre choses furent opérées
dans un instant. La première fut le très-saint corps de notre Seigneur
Jésus-Christ, qui fut formé de ces trois gouttes de sang que le cœur de la
sacrée Vierge fournit. La seconde fut la création de la très-sainte âme du
même Seigneur, car elle fut aussi créée. La troisième fut l'union de l'âme et
du corps du Sauveur, union qui donna a son humanité toute la perfection dont
elle était capable.
569> Enfin la quatrième fut
l'union hypostatique de la Divinité en la personne du Verbe avec l'humanité,
qui par cette union devint le suppôt de l'incarnation ; de sorte que
Jésus-Christ fut formé Dieu et homme véritable, pour être notre Seigneur et
notre Rédempteur. Cette merveille arriva un vendredi, vingt-cinquième de
mars, à la pointe du jour, dans l'année de la création du monde 5199, selon
que l'Église romaine, inspirée par le Saint-Esprit, le raconte dans le
Martyrologe, et à la même heure que notre père Adam fut formé. Cette
supputation est la véritable, et c'est ce qui m'a été déclaré, l'ayant demandé
par ordre de l'obéissance. Conformément à cela, le monde fut créé dans le
mois de mars, qui répond au commencement de la création; et parce que les
œuvres du Très-Haut sont toutes parfaites et achevées [26][26], les plantes et les arbres sortirent
de la main de sa divine Majesté avec leurs fruits, et ils ne les eussent
jamais perdus si le péché n'eût altéré et corrompu toute la nature, comme je
le dirai, s'il plait à Dieu, dans un autre traité; et je ne le dis pas
présentement parce qu'il n'est pas nécessaire à celui-ci.
§ 139.
Haut de page
Dans le même instant que le
Tout-Puissant célébra les épousailles de l'union hypostatique dans le sein de
la très-sainte Vierge, elle fut élevée à la vision béatifique où la Divinité
lui fut manifestée intuitivement, et elle y connut de très-hauts mystères
dont je parlerai dans le chapitre qui suit.
570> Elle y découvrit notamment
le sens secret des chiffres, qui se trouvaient dans l'ornement qu'elle reçut,
et dont j'ai parlé au chapitre septième, et elle eut aussi connaissance de
ceux que les anges portaient. Le divin Enfant croissait dans ce lieu sacré
par l'aliment, par la substance et par le sang de sa très-sainte Mère, ainsi
que les autres le font, quoiqu'il fut exempt de plusieurs choses que les
enfants d'Adam souffrent dans cet état, la Reine du ciel n'ayant pas été
sujette à de certains accidents qui ne sont pas essentiels à la génération,
mais inhérents au péché, puisque cette nourriture que les autres mères
descendantes d'Ève fournissent à leurs enfants avec des imperfections qui
leur sont naturelles et communes, la très-sainte Vierge la fournissait au
sien en exerçant des actes héroïques de toutes les vertus, et singulièrement
de la charité. Et comme les opérations ferventes et les affections amoureuses
de l'âme émeuvent le sang et les humeurs, par cette émotion la divine
Providence communiquait à ce divin Enfant l'aliment naturel dont son humanité
avait besoin pour se nourrir, pendant que sa divinité se récréait par la
complaisance qu'elle prenait dans L'exercice des vertus héroïques de sa Mère.
De sorte que la sacrée Vierge fournit au Saint-Esprit, pour la formation du
corps, un sang pur et limpide, comme étant conçue sans péché et exempte de
ses suites.
571> Et bien loin de donner à
son divin Enfant un sang impur et imparfait, comme les autres mères le
donnent aux leurs, elle lui donnait le plus pur, le plus substantiel et le
plus délicat, parce qu'elle le lui communiquait à force d'affections d'amour
et des autres vertus. Comme elle savait qu'elle devait partager la nourriture
qu'elle prenait avec le Fils de Dieu et le sien elle la prenait toujours avec
des dispositions si saintes; que les esprits célestes étaient ravis en
admiration de voir en des actions si communes tant de mérites pour elle et
tant de sujets de complaisance pour le Seigneur.
§ 140.
Haut de page
Cette divine Dame fût mise en
possession de la dignité de Mère de Dieu avec des privilèges si éminents, que
tout ce que j'ai dit jusqu'à présent, et que je dirai dans la suite, est fort
au-dessous de leur excellence; il ne m'est pas possible de les expliquer,
parce que l'entendement humain ne les saurait dûment concevoir, et les plus
doctes même ne trouveront pas des termes assez justes pour exprimer ce qu'ils
eu pourront découvrir. Les humbles, qui sont expérimentés en l'amour divin,
en connaîtront quelque chose par la lumière infuse et par un certain goût
intérieur qui fait pénétrer le secret de pareils mystères. L'auguste Marie
ayant été élevée si haut et si ennoblie par cette nouvelle et merveilleuse
assistance de la Divinité dans son sein virginal, ne devint pas seulement le
ciel, le temple et la demeure de la très-sainte Trinité, mais cette pauvre,
maison et ce petit oratoire furent aussi consacrés pour servir de nouveau
sanctuaire au Seigneur.
572> Les esprits angéliques qui
y assistaient comme témoins de ce prodige, exaltaient le Tout-Puissant avec
une joie indicible; ils le bénissaient en la compagnie de cette très-heureuse
Mère par de nouveaux cantiques de louange, et ils lui rendaient de
continuelles actions de grâces en son nom et en celui du genre humain, qui
ignorait le plus grand de ses bienfaits et les plus tendres marques de ses
miséricordes.
Instruction de la Mère de Dieu.
§ 141.
Haut de page
Ma fille, je vous vois dans
l'admiration, et c'est avec raison, puisque vous venez d'apprendre par une
nouvelle révélation le mystère dans lequel vous découvrez que la Divinité
s'est humiliée jusqu'à s'unir avec la nature humaine dans le sein d'une
pauvre fille comme j'étais. Je veux dire, ma très-chère, que vous employiez
votre plus forte attention à considérer que Dieu ne s'abaissa pas de la sorte
pour moi seule, mais qu'il le fit aussi bien pour vous que pour moi [27][27]. Le Seigneur est infini en miséricorde
et son amour n'a point de bornes; il prend un aussi
grand soin d'une seule âme qui le reçoit, il se plait autant avec elle, que
s'il n'en eût point créé d'autres; et qu'il ne se fût fait homme que pour
elle seule.
573> C'est pourquoi vous devez vous considérer comme étant seule
dans le monde pour y reconnaître avec les plus ardentes affections la venue
du Seigneur; ensuite vous lui rendrez des actions de grâces de ce qu'il y est
venu également pour tous. Que si vous pénétrez avec une vive foi que le même
Dieu, dont les attributs sont infinis et la majesté éternelle, est descendu
pour prendre chair humaine dans mon sein; que c'est lui-même qui vous
cherche, qui vous appelle, qui vous caresse, et qui se donne tout à vous
comme si vous étiez l'unique de ses créatures, cette pénétration vous fera
sans doute découvrir ce à quoi un effet si admirable de sa bonté vous oblige,
et vous fera changer cette admiration en des actes animés d'une foi la plus
ferme et d'un amour le plus ardent, puisque vous êtes redevable de tout cela
à un tel Roi et Seigneur, qui a daigné venir à vous lorsque vous ne le
pouviez ni chercher ni trouver.
§ 142.
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Tout ce que cet adorable Seigneur vous
peut donner hors de lui-même, vous paraîtrait fort grand, même en ne
l'envisageant qu'au point de vue et avec des sentiments humains, sans élever
votre esprit à ce souverain bien ; tant il est vrai que tout ce qui vient de
la main d'un si grand Roi est digne d'une très-haute estime. Mais si vous le
considérez en lui-même, à la lueur du divin flambeau de la foi, et si vous
êtes assurée, comme vous le devez être, qu'il vous a rendue capable de sa
Divinité; alors vous verrez que si Dieu ne se donnait pas à vous, tout ce qui
est créé vous semblerait un néant, et deviendrait pour vous un objet de
mépris; cette seule pensée satisfera tous vos désirs, et vous comblera de
consolation, lorsque vous ferez attention que vous avez un Dieu si amoureux,
si aimable, si puissant, si doux, si riche; 574> et qu'étant si infini en tontes choses, il a daigné
s'humilier jusqu'à votre bassesse, pour vous relever de la poussière, pour
enrichir votre pauvreté, et pour voué rendre l'office de pasteur, de père,
d'époux et d'ami très-fidèle.
§ 143.
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Or prenez bien garde, ma fille, aux
effets que ces vérités produiront au fond de votre cœur. Faites de sérieuses
réflexions sur le très-doux amour que ce grand Roi vous témoigne par sa
sollicitude continuelle, par les caresses et les faveurs qu'il vous prodigue,
par les tribulations qu’ il vous envoie, par le don du flambeau que sa divine
science a allumé dans votre âme, afin qu'elle connût à fond les grandeurs
infinies de son être, le caractère admirable de ses œuvres et les mystères
les plus cachés, la vérité eu toutes choses et le néant de ce qui est
visible. Cette science est le principe essentiel et la base fondamentale de
la doctrine que je vous ai enseignée, pour vous faire apprécier avec combien
de respect et de retour vous devez recevoir les bienfaits du Seigneur votre
Dieu, votre véritable bien, votre trésor, votre lumière et votre guide.
Regardez-le comme un Dieu infini, amoureux et terrible. Soyez attentive à mes
paroles et à mes instructions; vous trouverez en elles la parure de votre coeur et la lumière de vos yeux.
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