Vision
du vendredi 14 décembre 1945
337> La plaine du côté oriental du
Jourdain, à cause des pluies continuelles, semble devenue une lagune,
particulièrement à l'endroit où se trouve Jésus avec les apôtres. Ils ont
depuis peu franchi un torrent qui descend par une gorge étroite des collines voisines,
qui semblent faire une digue cyclopéenne du nord au sud le long du Jourdain,
rompue çà et là par des vallées étroites par lesquelles dégorgent les
inévitables torrents. Il semble qu'un long feston de collines ait été mis par
Dieu pour encadrer la grande vallée du Jourdain de ce côté-là. Je dirais même
que c'est un feston monotone tant les arcs en sont égaux et montent à la même
altitude. Le groupe apostolique se trouve entre les deux derniers torrents,
qui en plus sont débordés près des rives du fleuve, et donc ont un lit plus
grand, surtout celui du sud qui est imposant par la masse d'eau qu'il charrie
des montagnes et dont les eaux troubles se précipitent avec fracas vers le
Jourdain. Le fleuve, à son tour, fait entendre un bruit fantastique là où ses
courbures naturelles, je pourrais dire ses étranglements continuels, ou
l'arrivée d'un affluent, produisent un engorgement des eaux. Or Jésus est
dans ce trapèze formé par les trois cours d'eau en crue et il n'est pas
facile d'arracher ses jambes de ce bourbier.
L'humeur des apôtres est plus trouble que la journée. Et c'est tout dire.
Chacun veut dire son avis. Et toute parole cache un reproche sous l'apparence
d'un conseil. C'est l'heure des : "Je l'avais bien dit",
"Si on avait suivi mon conseil", etc. etc., si blessants pour qui a
commis une erreur, et qui est déjà si ennuyé de l'avoir faite.
Il se trouve quelqu'un pour dire : "Il valait mieux passer le
fleuve à la hauteur de Pella et aller de l'autre côté qui est moins
difficile", ou bien : "C'était bien de le prendre ce
char ! Nous avons fait les braves, mais ensuite...", et
encore : "Si on était resté sur les montagnes, on n'aurait pas eu
cette boue !"
Jean dit : "Vous êtes les prophètes du passé. Qui pouvait prévoir
cette persistance de la pluie ?"
"C'est la saison. On pouvait le prévoir" dit sentencieusement
Barthélemy.
"Les autres années ce n'était pas ainsi avant Pâque. Je suis venu vers
vous alors que le Cédron n'était certainement pas plein, et l'an dernier nous
avons même eu de la sécheresse. Vous, qui vous lamentez, ne vous
rappeliez-vous pas la soif dont nous avons souffert dans la plaine
philistine ?" dit le Zélote.
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338> "Hé ! C'est naturel Les deux sages le disent
et le font entendre !" dit ironiquement Judas de Kériot.
"Tais-toi, je t'en prie. Tu ne sais que critiquer. Mais. au bon moment,
quand il s'agit de parler à quelque pharisien ou quelqu’un de semblable, tu
restes muet comme si tu avais la langue liée" dit le Thaddée fâché.
"Oui il a raison. Pourquoi n'as-tu pas répliqué un seul mot, dans le
dernier village, à ces trois serpents ? Tu le savais que nous avons été
aussi à Giscala et à Meiéron,
respectueux et obéissants, et que là c’est Lui, justement Lui, qui a voulu y
aller, car il honore les grands rabbins défunts. Mais tu n'as pas
parlé ! Tu sais comment Lui exige de nous le respect pour la Loi et les
prêtres. Mais tu n’as pas parlé ! C'est maintenant que tu parles. Maintenant,
parce qu’il s'agit de faire de l'ironie sur les meilleurs de nous et de
critiquer ce que fait le Maître" poursuit André qui, habituellement
patient, est aujourd’hui vraiment nerveux.
"Tais-toi. Judas a tort, lui qui est l'ami de nombreux, de trop nombreux
samaritains..."
"Moi ? Qui sont-ils ? Dis leurs noms si tu peux."
"Oui ami. Tous les pharisiens, sadducéens, les puissants dont tu te
vantes d'avoir l'amitié et qui te connaissent, cela se voit ! Moi. ils
ne me saluent jamais. Mais toi, si."
"Tu en es jaloux ! Mais moi, je suis un du Temple et toi non."
"Grâce à Dieu, je suis un pêcheur. Oui. Et je m'en vante."
"Un pêcheur si sot qu'il n'a même pas su prévoir ce temps."
"Non ! Je l'ai dit : "Lune de Nisan, c'est de la pluie
qui descend a pleins boisseaux" dit Pierre sentencieusement.
"Ah ! c'est là que je t'attendais ! Et toi, qu'en dis-tu, Jude
d’Alphée Et toi André ? Même Pierre, le chef, critique le
Maître !"
"Moi, je ne critique personne en vérité. Je cite un proverbe."
"Qui, à bien l'entendre, est une critique et un reproche."
"Oui : Mais tout cela ne sert pas à assécher la terre, me semble-t-il.
Maintenant nous y sommes et nous devons y rester. Gardons notre souffle pour
sortir nos pieds de ce marécage" dit Thomas.
Et Jésus ? Jésus se tait. Il avance un peu en pataugeant dans la boue ou
en cherchant des passages où l'herbe émerge. Mais même là, il suffit d'y
marcher pour que l'eau gicle à mi-jambes, comme si
le pied avait écrasé une vessie au lieu d'une touffe d’herbe. Il se tait, il
les laisse parler, mécontents, tout à lait hommes, rien de plus que des
hommes que le moindre dérangement rend irascibles et injustes.
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339> Maintenant ils sont près du torrent qui est le plus au
sud. Jésus voit passer le long de la rive inondée un homme sur un mulet. Il
demande : "Où est le pont ?"
"Plus haut. J'y passe moi aussi. L'autre, en aval, le pont romain, est
maintenant sous l'eau."
Un autre chœur de murmures... Mais ils se hâtent de suivre l'homme qui parle
avec Jésus.
"Il te convient pourtant d'aller vers la montagne" dit-il, et il
ajoute : "Reviens à la plaine quand tu vas trouver le troisième
cours d'eau après le Yaloc. Alors tu seras près du gué. Mais fais vite, ne
t'arrête pas car le fleuve monte d'heure en heure. Quelle mauvaise
saison ! La gelée d'abord, et puis l'eau. Et ainsi abondante. C'est un
châtiment de Dieu. Mais c'est juste ! Quand on ne lapide pas ceux qui
blasphèment la Loi, Dieu punit. Et nous en avons de ces gens-là ! Tu es
galiléen, n'est-ce pas ? Alors tu dois connaître celui de Nazareth que
les bons abandonnent car il est la cause de tout le mal. Il attire la foudre
par sa parole ! Les châtiments ! Il faut entendre ce que racontent
de Lui ceux qui étaient avec Lui. Ils ont raison, les pharisiens de le
poursuivre. Qui sait quel voleur c'est ! Il doit faire peur comme un
Belzébuth. J'avais eu envie d'aller l'entendre car on m'avait dit d'abord
beaucoup de bien de Lui. Mais... c'étaient des discours de ceux de sa bande.
Tous des gens sans scrupules comme Lui. Les bons l'abandonnent et ils font
bien. Moi, pour mon compte, je ne vais plus le voir. Et si le hasard l'amène
près de moi, je Lui jette des pierres comme on en a le devoir pour les
blasphémateurs."
"Lapide-moi, alors. Je suis Jésus de Nazareth. Je ne m'enfuis pas et je
ne te maudis pas. Je suis venu racheter le monde en versant mon Sang. Me
voici. Sacrifie-moi, mais deviens juste."
Jésus dit cela en ouvrant un peu les bras qu'il tend vers la terre. Il le dit
lentement, doucement, et avec tristesse. Mais s'il l'avait maudit, il
n'aurait pas tant impressionné l'homme, qui tire si brusquement les rênes que
le mulet fait un écart et il s'en faut de peu qu'il ne tombe de la rive dans
le fleuve en crue. Jésus saisit le mors et retient la bête à temps pour
sauver l'homme et le mulet. L'homme ne cesse de répéter :
"Toi ! Toi !..." et voyant le geste qui le sauve, il crie :
"Mais je t'ai dit que je t'aurais lapidé... Tu ne comprends
pas ?"
"Et Moi, je te dis que je te pardonne et même que je souffrirai pour
toi, pour te racheter. C'est cela le Sauveur."
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340> L'homme le regarde encore, talonne son mulet et part en
vitesse. Il s'enfuit... Jésus baisse la tête...
Les apôtres éprouvent le besoin d'oublier la boue et la pluie et toutes les
autres misères pour le consoler. Ils l'entourent et Lui disent :
"Ne t'afflige pas ! Nous n'avons pas besoin de brigands, et
celui-là en est un. Car seul un vaurien peut croire à des calomnies sur ton
compte et avoir peur de Toi."
"Pourtant" disent-ils aussi "quelle imprudence, Maître !
Et s'il t'avait fait du mal ? Pourquoi dire que tu es Jésus de Nazareth ?"
"Parce que c'est la vérité... Allons vers les montagnes comme il l'a
conseillé. Nous perdrons un jour, mais vous sortirez du marécage."
"Toi aussi" objectent-ils.
"Oh ! pour Moi cela ne compte pas. C'est le marécage des âmes
mortes qui me peine" et deux larmes coulent de ses yeux.
"Ne pleure pas, Maître. Nous bougonnons, mais nous t'aimons bien. Si
nous pouvions rencontrer ceux qui te dénigrent ! Nous te
vengerions."
"Vous pardonneriez, comme Moi je pardonne. Mais laissez-moi pleurer. Je
suis l'Homme, enfin ! Et d'être trahi, renié, abandonné, cela me donne
de la douleur !"
"Regarde-nous, regarde-nous. Nous sommes peu nombreux et bons. Aucun de
nous ne te trahira, ne t'abandonnera. Crois-le, Maître."
"Il ne faut pas même les dire, certaines choses
! C'est offensant pour notre âme de penser que nous puissions te
trahir !" s'exclame l'Iscariote.
Mais Jésus est affligé. Il se tait et lentement des larmes coulent sur les
joues pâles de son visage fatigué et amaigri.
Ils approchent des montagnes. "Nous monterons là-haut ou bien
allons-nous côtoyer le pied ? Il y a des villages à mi-côte. Regarde.
Des deux côtés du fleuve" Lui font-ils
remarquer.
"La nuit descend. Cherchons à atteindre un village. Celui-ci ou
celui-là, c'est indifférent."
Jude Thaddée qui a de très bons yeux, scrute les pentes. Il approche de Jésus
et dit : "Au besoin, il y a des fentes dans la montagne. Tu les
vois là-bas ? Nous nous y réfugions. Ce sera toujours mieux que dans la
boue."
"Nous ferons du feu" dit André pour les remonter.
"Avec du bois humide ?" demande ironiquement Judas de Kériot.
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341> Personne ne lui répond. Pierre murmure : "Je bénis
l'Eternel qu'il n'y a avec nous ni les femmes, ni Margziam."
Ils passent le pont, vraiment préhistorique, qui est au fond de la vallée et
en prennent le côté méridional en suivant un chemin muletier qui s'en va vers
un village. La nuit descend rapidement, si bien qu'ils décident de se
réfugier dans une vaste grotte pour échapper à une averse violente. C'est
peut-être une grotte qui sert de refuge aux bergers, car il y a du fourrage
et des ordures et un foyer grossier.
"Cela ne peut pas servir de lit. Mais pour faire du feu..." dit
Thomas en montrant les ramilles souillées qui sont éparses sur le sol avec
des fougères sèches et des branches de genévrier ou de plantes du même genre.
Il les pousse avec un bâton vers le foyer, les amoncèle et y met le feu.
Il se dégage du feu une fumée puante mêlée à des odeurs de résine et de
genévrier. Et pourtant elle est agréable cette chaleur, et tous font
demi-cercle et, à la lumière mobile de la flamme, ils mangent du pain et du
fromage.
"On pouvait pourtant essayer d'arriver au village" dit Mathieu qui
est enroué et gelé.
"Oh ! écoute ! pour recommencer l'histoire d'il y a trois
soirs ? Ici, personne ne va nous chasser. Nous resterons assis sur ce
bois et nous ferons du feu tant que nous pourrons. Maintenant que l'on y
voit, il y en a du bois ! Regarde, regarde ! Et aussi de la
paille !... C'est vraiment un bercail, certainement pour l'été ou pour
la transmigration. Et d'ici, où va-t-on ? Prends une branche allumée,
André, je veux voir" commande Pierre qui tourne, en veine de
découvertes. André obéit. Ils s'enfilent dans un étroit passage qui se trouve
dans la paroi de la grotte.
"Faites attention qu'il n'y ait pas de vilaines bêtes !"
crient les autres. "Ou des lépreux" dit le Thaddée.
Après un moment, la voix de Pierre arrive. "Venez ! Venez !
Ici, on est mieux. C'est propre et sec, et il y a des bancs de bois et du
bois pour brûler. Mais c'est un palais de roi, pour nous ! Apportez des
branches allumées pour que nous fassions du feu tout de suite."
Ce doit être réellement un abri pour les bergers. Cette partie est celle où
les bergers se reposent et dorment, alors que dans l'autre veillent à tour de
rôle ceux qui gardent le troupeau. C'est une excavation dans la montagne,
beaucoup plus petite et peut-être faite de main d'homme, ou au moins agrandie
et consolidée par des poteaux destinés à soutenir la voûte.
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342> Une chape de
cheminée primitive communique avec la première grotte et permet l'évacuation
de la fumée dans cette direction. Il y a des planches et de la paille le long
des murs où sont enfoncés des pitons pour accrocher des lanternes, des
vêtements ou des besaces.
"Mais cela va très bien ! Allons, faisons beaucoup de feu ! Nous
serons au chaud et nous sécherons les manteaux. Enlevons les ceintures,
faisons-en des cordes pour y pendre les manteaux" commande Pierre, et
ensuite il ajuste les planches et la paille et il dit : "Et
maintenant, à tour de rôle, on pourra dormir alors que quelqu’un entretiendra
le feu pour que l'on puisse y voir et rester au chaud. Quelle grâce de
Dieu !"
Judas murmure entre ses dents. Pierre se retourne, fâché. "En
comparaison de la grotte de Bethléem, où le Seigneur est né, celle-là est un
palais de roi. Si Lui est né dans ces conditions, nous pourrons bien passer
une nuit ici."
"Elle est même plus belle que les grottes d'Arbela. Là, de beau, il n'y
avait que notre cœur, meilleur que maintenant" dit Jean qui se perd dans
un souvenir mystique.
"Et encore bien meilleure que celle qui abrita le Maître quand il se
préparait à la prédication" dit sévèrement le Zélote en regardant
l'Iscariote comme pour lui dire de se taire.
Pour finir, Jésus dit : "Et elle est sans comparaison plus chaude
et plus confortable que celle où j'ai fait pénitence pour toi, Judas de
Simon, dans ce mois de Thébet"
"Pénitence pour moi ? Pourquoi ? Il n'en était pas
besoin !"
"En vérité nous devrions, toi et Moi, passer la vie en pénitence pour te
délivrer de tout ce qui t'alourdit. Et encore cela ne suffirait pas."
La sentence, exprimée avec calme mais avec tant de décision, tombe comme un
coup de foudre sur le groupe effrayé... Judas baisse la tête et se retire
dans un coin. Il n'a pas l'audace de réagir.
Après un moment, Jésus donne un ordre : "Moi, je vais veiller. Je
m'occuperai du feu. Vous, dormez."
Et peu après, au pétillement du bois, s'unit la lourde respiration des douze
apôtres fatigués, allongés sur les planches dans la paille. Jésus, lorsque la
paille tombe et les laisse découverts, se lève et l'étend
de nouveau sur les dormeurs, affectueux comme une mère. Et pourtant il pleure
en contemplant dans leur sommeil les visages hermétiques de certains, ou
paisibles, ou courroucés. Il regarde l'Iscariote qui semble ricaner même dans
son sommeil, menaçant, les poings serrés...
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343> Il regarde Jean
qui dort une main sous sa joue, le visage couvert par ses cheveux blonds, les
joues rosées, tranquille comme un enfant au berceau. Il regarde le visage
honnête de Pierre et celui sévère de Nathanaël, celui grêlé du Zélote, celui
aristocratique de son cousin Jude, et il s'arrête longuement à regarder
Jacques d'Alphée qui est un Joseph de Nazareth très jeune. Il sourit en
entendant les monologues de Thomas et d'André, qui semblent parler au Maître.
Il couvre copieusement Mathieu qui respire péniblement, en prenant encore de
la paille pour le tenir au chaud et l'étend sur les pieds de Mathieu après
l'avoir chauffée à la flamme. Il sourit en entendant Jacques qui
proclame : "Croyez dans le Maître et vous aurez la Vie"... et
il continue de prêcher à des personnages de rêve. Il se penche pour ramasser
une bourse, où Philippe garde des souvenirs chers, en la replaçant doucement
sous sa tête. Dans les intervalles, il médite et il prie...
Le premier qui se réveille c'est le Zélote. Il voit Jésus qui est encore près
du feu allumé dans la grotte bien chaude. En voyant le tas de bois réduit à
presque rien, il comprend qu'il s'est écoulé de longues heures. Il descend de
son lit et, sur la pointe des pieds, il va vers Jésus : "Maître, ne
viens-tu pas dormir? Moi, je vais veiller."
"C'est l'aube, Simon. Je suis sorti il y a un instant. J'ai vu le ciel
qui déjà commence à blanchir."
"Mais pourquoi ne nous as-tu pas appelés ? Tu es las, Toi
aussi !"
"Oh ! Simon ! J'avais tant besoin de penser... et de
prier" et il appuie sa tête sur la poitrine de Simon.
Le Zélote, debout près de Lui qui est assis, le caresse et soupire. Il Lui
demande : "Penser à quoi, Maître? Tu n'as pas besoin de penser. Tu
sais tout."
"Penser non pas à ce que je dois dire, mais à ce que je dois faire. Je
suis désarmé contre le monde astucieux car Moi, je n'ai pas la malice du
monde et l'astuce de Satan. Le monde triomphe... et je suis si las..."
"Et affligé. Et nous y sommes pour quelque chose, bon Maître que nous ne
méritons pas d'avoir. Pardonne-moi et pardonne à mes compagnons. Je te le dis
pour tous."
"Je vous aime tant... Je souffre tant... Pourquoi si souvent vous ne me
comprenez-pas ?"
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344> Leur conversation éveille Jean qui est le plus près. Il
ouvre ses yeux bleu clair et regarde étonné autour de lui, puis il se souvient
et se lève aussitôt et il arrive derrière les deux qui parlent. Il entend
ainsi les paroles de Jésus : "Pour que toute la haine et toutes les
incompréhensions deviennent pour Moi un rien qui serait supportable, il me
suffirait votre amour, votre compréhension... Au contraire vous ne me
comprenez pas... Et c'est ma première torture. Elle est lourde !
Lourde ! Mais ce n'est pas votre faute. Vous êtes des hommes... Ce sera votre douleur de ne m'avoir pas
compris quand vous ne pourrez plus réparer... À cause de cela, parce qu'alors
vous expierez ce que vous avez de superficiel maintenant, de mesquin,
d'étroit, je vous pardonne et je dis d'avance: "Père, pardonne-leur car
ils ne savent pas ce qu'ils font, ni la douleur qu'ils me donnent"
Jean se glisse par devant; il est à genoux et il embrasse les genoux de son
Jésus affligé, et les larmes lui viennent aux yeux quand .il murmure :
"Oh ! mon Maître !"
Le Zélote, qui a toujours sur sa poitrine la tête de Jésus, se penche pour
baiser ses cheveux en disant : "Et pourtant nous t'aimons
tant ! Mais nous voudrions avoir la possibilité de te défendre, de nous
défendre, de triompher. Nous sommes humiliés de te voir homme, soumis aux
hommes, aux intempéries, à la misère, à la méchanceté, aux besoins de la
vie... Nous sommes sots. Mais c'est ainsi. Pour nous tu es le Roi, le
Triomphateur, le Dieu. Nous n'arrivons pas à comprendre la sublimité de ton
abnégation, de ta soumission à tant de choses pour notre amour. C'est que Toi
seul, tu sais aimer. Nous, nous ne le savons pas..."
"Oui, Maître. Simon parle bien. Nous ne savons pas aimer comme aime
Dieu : Toi. Et ce qui est infinie bonté, amour infini, nous le prenons
pour de la faiblesse et nous en abusons... Augmente notre amour, augmente ton
amour, Toi qui en es la source, fais-le déborder comme en ce moment débordent
les fleuves, pénètre-nous, sature-nous de lui comme le sont les prés le long
de la vallée. Il n'est pas nécessaire d'avoir la sagesse, la valeur,
l'austérité, pour être parfaits comme tu nous veux. Il suffit d'avoir
l'amour... Seigneur, moi, je m'en accuse au nom de tous : nous ne savons
pas aimer."
"Vous deux, qui me comprenez davantage, vous vous accusez. Vous êtes
l'humilité. Mais l'humilité est amour. Mais les autres aussi ne sont séparés
de vous sur ce point que par une mince cloison. Et Moi, je l'abattrai. Car en
effet, je suis Roi, Triomphateur et Dieu. Pour toujours. Mais maintenant je
suis l'Homme. Mon front s'incline déjà sous le supplice de ma couronne. Cela
a toujours été une couronne torturante que d'être l'Homme... Merci, mes amis.
Vous m'avez consolé. Car cela a de bon d'être homme : avoir une mère
aimante et des amis sincères. Maintenant réveillons les compagnons. Il ne
pleut plus, les manteaux sont secs, les corps reposés. Mangez et
partons."
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345> Il élève la voix lentement
mais le "partons" est un ordre précis. Tous se lèvent et regrettent
d'avoir toujours dormi, pendant que Jésus veillait. Ils s'apprêtent, mangent,
prennent les manteaux, éteignent le feu et sortent sur le sentier humide pour
commencer la descente jusqu'à un chemin muletier qui suit la côte,
suffisamment en pente pour ne pas être une mer de boue. La lumière est encore
faible, pas de soleil et temps couvert. Mais elle suffit pour se diriger.
André et les deux fils d'Alphée sont tout à fait en avant. À un certain
moment ils se penchent, regardent et reviennent en courant. "Il y a une
femme ! Elle semble morte ! Elle barre le sentier."
"Oh ! quel ennui ! On commence mal. Comment va-t-on
faire ? Maintenant il va aussi falloir se purifier !" Les
premiers murmures de la journée.
"Allons voir nous si elle est morte" dit Thomas à Judas Iscariote.
"Moi je n'y vais absolument pas" répond l'Iscariote.
"Je viens avec toi, Thomas" dit le Zélote et il va en avant. Ils
l'approchent, se penchent et Thomas revient en arrière courant et criant.
"Elle est assassinée, peut-être" dit Jacques de Zébédée.
"Ou bien elle est morte de froid" répond Philippe.
Mais Thomas les rejoint et il crie : "Elle a le vêtement décousu
des lépreux..." et il semble avoir vu le diable tant il est effaré.
"Mais elle est morte ?" demandent-ils.
"Qui peut savoir ! Moi, je me suis échappé."
Le Zélote se relève et s'empresse d'aller vers Jésus. Il dit :
"Maître, une sœur lépreuse. Je ne sais pas si elle est morte. On ne
dirait pas. Il me semble que le cœur bat encore."
"Tu l'as touchée ?!" crient plusieurs en s'éloignant.
"Oui. Je n'ai pas peur de la lèpre, depuis que j'appartiens à Jésus. Et
j'ai pitié, car je sais ce que c'est que d'être lépreux. Peut-être la
malheureuse a-t-elle été frappée, car elle saigne de la tête. Peut-être elle
était descendue chercher de la nourriture. C'est terrible, savez-vous, de
mourir de faim et d'être obligé de défier les hommes pour avoir un
pain."
"Elle est très abîmée?"
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346> "Non. Je ne sais
pas comment elle est parmi les lépreux. Elle n'a pas de squames, ni de
plaies, ni de gangrène. Elle l'est peut-être depuis peu. Viens, Maître, je
t'en prie. Comme pour moi, aie pitié de la sœur lépreuse !"
"Allons. Donnez-moi du pain, du fromage et le peu de vin qui nous
reste."
"Tu ne vas pas la faire boire là où nous buvons !" crie
l'Iscariote terrorisé.
"Ne crains pas, elle boira dans ma main. Viens, Simon."
Ils s'approchent... mais la curiosité attire aussi les autres. Sans plus se
soucier des feuilles mouillées et qui font pleuvoir de l'eau des branches
qu'ils remuent, ni de la mousse trempée, ils montent sur la côte pour voir
sans s'approcher de la femme. Ils voient Jésus qui se penche, la prend
par-dessous les bras, la transporte et la fait asseoir contre un rocher. Elle
laisse aller sa tête comme si elle était morte.
"Simon, relève-lui la tête que je puisse faire descendre dans sa gorge
un peu de vin."
Le Zélote obéit sans crainte et Jésus, tenant élevée la courgette, fait
tomber des gouttes de vin entre les lèvres blêmes et entrouvertes. Il
dit : "Elle est gelée, la malheureuse ! Et elle est toute
trempée."
"Si elle n'était pas lépreuse, nous pourrions l'amener ou nous
étions" dit André compatissant.
"Il ne manquerait plus que cela !" dit Judas furieux.
"Mais si elle n'est pas lépreuse ! Elle n'a pas de trace de
lèpre."
"Elle a le vêtement. Cela suffit."
Pendant ce temps le vin agit. La femme pousse un soupir fatigué. Jésus,
voyant qu'elle avale, lui en fait couler une gorgée dans la bouche. La femme
ouvre deux yeux embués et épouvantés. Elle voit des hommes. Elle essaye de se
lever et de fuir en criant : "Je suis infectée ! Je suis
infectée !" Mais les forces lui manquent. Elle se couvre le visage
avec les mains. Elle gémit : "Ne me lapidez pas ! Je suis
descendue parce que j'ai faim... Cela fait trois jours que personne ne m'a
rien jeté..."
"Voici du pain et du fromage. Mange. N'aie pas peur. Bois un peu de vin
dans ma main" dit Jésus en se versant dans le creux des mains un peu de
vin et en le lui donnant.
"Mais tu n'as pas peur ?" demande la malheureuse stupéfaite.
"Je n'ai pas peur" répond Jésus. Et il sourit en se levant, mais il
reste près de la femme qui mange avidement le pain et le fromage.
Elle semble un fauve affamé. Elle halète dans l'anxiété de se nourrir.
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347> Puis, une fois apaisé le désir animal de ses viscères
vides, elle regarde tout autour... Elle compte à haute voix :
"Un... deux... trois... treize... Mais alors ?... Oh ! qui est
le Nazaréen ? Toi, n'est-ce pas ? Toi seul peut avoir pitié d'une
lépreuse, comme tu l'as eue !..." La femme se met à genoux
difficilement à cause de sa faiblesse.
"C'est Moi, oui. Que veux-tu ? Guérir ?"
"Oui... Mais auparavant je dois te dire une chose... J'avais entendu
parler de Toi. Quelques passants m'en avaient parlé il y a tellement
longtemps... Tellement ? Non. C'était l'automne. Mais pour un lépreux...
chaque jour vaut une année... J'aurais voulu te voir, mais comment aurais-je
pu venir en Judée, en Galilée ? On m'appelle "lépreuse". Mais
j'ai seulement une plaie à la poitrine, et elle m'a été donnée par mon mari
qui m'a prise vierge et saine, mais lui n'était pas sain. Mais c'est un
grand... et il a tout pouvoir. Même celui de dire que je l'avais trahi en
venant à lui malade et de me répudier ainsi pour prendre une autre femme dont
il était amoureux. Il m'a dénoncée comme lépreuse et comme je voulais me
disculper, on m'a jeté des pierres. Était-ce juste, Seigneur ? Hier soir
un homme est passé par Betjaboc, annonçant que tu venais et qu'il allait à ta rencontre
pour te chasser. Moi, j'étais là... étant descendue jusqu'aux maisons parce
que j'avais faim. J'aurais fouillé dans le fumier pour me rassasier... Moi
qui avais été une "dame" j'aurais cherché à prendre aux poules un
peu de pâtée aigrie..."
Elle pleure... Puis elle reprend : "L'angoisse de te trouver, pour
Toi, pour te dire : "Fuis !"; pour moi, pour te dire:
"Pitié !" m'a fait oublier que, contrairement à notre loi, les
chiens, les porcs, les poulets vivent près des maisons d'Israël, mais que le
lépreux ne peut descendre demander un pain, pas même une femme qui n'a de
lépreux que le nom. Et je me suis avancée pour demander où tu étais. Ils ne
m'ont pas vue tout de suite dans l'ombre, et ils m'ont dit : "II
monte par la berge du fleuve". Mais ensuite ils m'ont vue et ils m'ont
jeté des pierres au lieu de pain. Je suis accourue pendant la nuit pour venir
à ta rencontre, pour fuir les chiens. J'avais faim, j'avais froid, j'avais
peur. Je suis tombée là où tu m'as trouvée. Ici. J'ai cru mourir. Au
contraire je t'ai rencontré, Toi. Seigneur, je ne suis pas lépreuse, mais
c'est cette plaie à la mamelle qui m'empêche de revenir parmi les vivants. Je
ne demande pas de redevenir Rose de Jéricho comme du temps de mon père, mais
au moins de vivre parmi les hommes et de te suivre. Ceux qui m'ont parlé en
octobre m'ont dit que tu avais des femmes disciples et que tu étais avec
elles... Mais, d'abord, sauve-toi. Ne meurs pas, Toi qui es bon !"
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348> "Moi, je ne
mourrais pas tant que ce ne sera pas l'heure. Va là-bas à ce rocher. Il y a
une grotte sûre. Repose-toi et ensuite va trouver le prêtre."
"Pourquoi, Seigneur ?" la femme tremble d'anxiété.
Jésus sourit : "Redeviens la Rose de Jéricho qui fleurit dans le
désert et qui vit toujours même si elle paraît morte. Ta foi t'a
guérie."
La femme entrouvre son vêtement sur la poitrine, elle regarde et elle
crie : "Plus rien ! Oh ! Seigneur, mon Dieu !"
et elle tombe le front contre terre.
"Donnez-lui du pain et de la nourriture. Et Toi, Mathieu, donne-lui une
paire de tes sandales. Moi, je vais lui donner un manteau pour qu'elle puisse
aller trouver le prêtre quand elle se sera restaurée. Donne-lui aussi
l'obole, Judas, pour les dépenses de la purification. Nous l'attendrons au
Gethsémani pour la donner à Élise. Elle m'a demandé une fille."
"Non, Seigneur, je ne me repose pas. Je vais tout de suite, tout de
suite."
"Descends au fleuve, alors, lave-toi, mets le manteau..."
"Seigneur" dit le Zélote "je vais le donner à la lépreuse.
Permets-le-moi et je la conduirai à Élise. Je guéris une seconde fois, en me
revoyant en elle, heureux."
"Qu'il en soit comme tu veux. Donne-lui ce qu'il lui faut. Femme, écoute
bien: tu iras te purifier et puis tu iras à Béthanie, tu chercheras Lazare et
tu lui diras qu'il te prenne chez lui jusqu'à mon arrivée. Va en paix."
"Seigneur ! Quand pourrai-je te baiser les pieds ?"
"Bientôt. Va. Mais sache que seul le péché me donne de la répulsion. Et
pardonne à ton époux, parce que c'est par son intermédiaire que tu m'as
trouvé."
"C'est vrai. Je lui pardonne. Je pars... Oh ! Seigneur ! Ne
t'arrête pas ici où l'on te hait. Pense que j'ai marché épuisée pendant une
nuit pour venir te le dire et, si au lieu de te trouver j'en avais trouvé
d'autres, je pouvais être lapidée comme un serpent."
"Je m'en souviendrai. Va, femme. Brûle le vêtement. Accompagne-la,
Simon. Nous vous suivrons. Au pont, nous vous rejoindrons."
Ils se séparent.
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349> "Maintenant, pourtant, il faut nous purifier. Nous
sommes tous impurs."
"Elle n'était pas lépreuse, Judas de Simon. C'est moi qui te le
dis."
"Eh bien, moi, je me purifierai. Je ne veux pas d'impureté sur
moi."
"Lys candide ! s'écrie Pierre. Si le Seigneur ne s'estime pas
impur, veux-tu l'être toi ?"
"Et pour une femme dont le Seigneur affirme qu'elle n'était pas
lépreuse ? Mais qu'avait-elle, Maître ? Tu as vu la
plaie ?"
"Oui. Le fruit de la luxure d'un homme. Mais elle n'était pas lépreuse,
et si l'homme avait été honnête, il ne l'aurait pas chassée, car il était
plus malade qu'elle. Mais tout sert aux luxurieux pour rassasier leur faim.
Toi, Judas, si tu veux, tu peux aller. Nous nous retrouverons au Gethsémani.
Et purifie-toi ! Purifie-toi ! Pourtant la première des purifications
c'est la sincérité. Tu es hypocrite. Souviens-t-en. Mais tu peux aller."
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