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253> Jésus loge
chez l'humble famille du cordier. Une maisonnette basse enveloppée d'une
odeur saumâtre, proche comme elle l'est des eaux de la mer. À l'arrière de la
maison, des magasins qui dégagent une odeur peu agréable, où l'on décharge
les marchandises avant qu'elles ne soient enlevées par les différents
acquéreurs. Sur le devant une rue poussiéreuse, sillonnée par de lourds
véhicules, bruyante à cause des déchargeurs, des gamins, des charretiers, des
marins qui vont et viennent sans arrêt. Au-delà de la rue, une petite darse
dont l'eau dormante est rendue huileuse par les détritus qu'on y jette. De
cette darse part un petit port canal qui débouche dans un vrai port vaste et
capable de recevoir les gros navires.
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254> Du côté ouest, une esplanade
sableuse ou on fabrique des cordages au milieu d'un grincement de treuils de
torsion manœuvrés à la main. Du côté est, une autre place beaucoup plus
petite et encore plus bruyante et désordonnée où des hommes et des femmes
réparent des filets et des voiles. Puis des cabanes basses aux relents
saumâtres, remplies de garçonnets demi-nus.
On ne peut sûrement pas dire que Jésus ait choisi un logement riche. Des
mouches, de la poussière, du bruit, une odeur de mare stagnante, de chanvre
en train de rouir, sont les maîtres de cet endroit. Et le Roi des rois,
étendu avec ses apôtres sur des tas de chanvre brut, dort fatigué dans ce
pauvre local, moitié débarras, moitié magasin, qui est à l'arrière de la
maisonnette et duquel on entre par une porte noire comme du goudron dans la
cuisine noire elle aussi, et par une porte vermoulue, rongée par la poussière
et le sel qui lui donnent une couleur blanc-gris de pierre ponce, on sort sur
la place où on fabrique les cordages et d'où vient l'odeur fétide du chanvre
en train de rouir.
Le soleil tape dur sur la place, malgré quatre énormes platanes, deux à
chaque bout de la place rectangulaire, sous lesquels se trou- vent les
treuils qui servent à tordre le chanvre. Je ne sais si je m'explique bien
pour nommer l'outillage. Les hommes, couverts d'une tunique vraiment réduite
à l'essentiel pour sauvegarder la décence, trempés de sueur comme s'ils
étaient sous une douche, ne cessent de tourner leurs treuils auxquels ils
impriment un mouvement continu comme s'ils étaient condamnés aux galères...
Ils ne parlent que pour dire les paroles indispensables à leur travail. À
part donc le grincement des roues des treuils et de celui du chanvre étiré
par la torsion, il n'y a pas d'autre bruit sur la place, étrange contraste
avec le bruit des autres lieux qui entourent la maison du cordier.
Aussi elle est surprenante, comme une chose impensable, cette exclamation de
l'un des cordiers : "Des femmes ?! À cette heure
épouvantable ?! Regardez ! Elles viennent justement ici..."
"Elles doivent avoir besoin de cordes pour attacher leurs maris..."
plaisante un jeune cordier.
"Elles peuvent avoir besoin de chanvre pour des travaux."
"Oh ! de notre chanvre si grossier alors qu'il y en a qui le
fournissent tout peigné !?"
"Le nôtre coûte moins cher. Tu vois ? Elles sont pauvres..."
"Cependant, ce ne sont pas des femmes d'ici. Vois leur manteau
différent..."
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255> "Elles ne sont pas
d'ici. Il y a un peu de tout maintenant à Césarée..."
"Peut-être elles cherchent le Rabbi. Elles sont peut-être malades...
Vois comme elles sont toutes couvertes, même par cette chaleur ..."
"Pourvu qu'elles ne soient pas lépreuses… La misère oui, mais pas la
lèpre. Je n'en veux pas, même par résignation envers Dieu" dit le maître
cordier.
"Mais tu as entendu le Maître : "Il faut accepter tout ce que
Dieu envoie".
"Mais la lèpre, ce n'est pas Dieu qui l'envoie. Ce sont les péchés, les
vices et les contagions..."
Les femmes sont arrivées par derrière, non pas de ceux qui parlent et qui
sont tout au bout de la place, mais de ceux qui sont du côté de la maison,
les plus proches par conséquent à rejoindre, et l'une d'elles se penche pour
dire quelque chose à l'un des cordiers, qui se retourne étonné et reste comme
hébété.
"Allons un peu écouter... Ainsi couvertes... Mais il ne me manquerait
plus que d'avoir la lèpre à la maison, avec tous les enfants que
j'ai !..." dit le maître cordier en arrêtant le mouvement des
treuils et en se mettant en route. Ses compagnons le suivent...
"Simon, cette femme veut quelque chose, mais elle parle une langue
étrangère. Ecoute un peu, toi qui as navigué" dit celui auquel s'était
adressée la femme.
"Que veux-tu ?" demande rudement le cordier en cherchant à la
voir à travers le voile sombre qui lui descend sur le visage.
Et dans un grec très pur, la femme répond : "Le Roi d'Israël. Le
Maître."
"Ah! j'ai compris. Mais... vous êtes lépreuses ?"
"Non."
"Qui me le prouve ?"
"Lui-même. Demande-le-lui."
L'homme hésite... Puis il dit : "Bien. Je ferai un acte de foi et
Dieu me protégera... Je vais l'appeler. Restez ici."
Les femmes, quatre, ne bougent pas, groupe grisâtre et muet, que regardent
avec étonnement et une crainte manifeste les cordiers qui se sont réunis à
quelques pas de distance.
L'homme va dans le magasin et il touche Jésus qui dort. "Maître... Viens
dehors. On te cherche."
Jésus s'éveille et il se lève tout de suite en demandant :
"Qui ?"
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256> "Je ne
sais pas !... Des femmes grecques... toutes couvertes... Elles disent qu'elles ne sont pas lépreuses et que tu peux me
le certifier..."
"Je viens de suite" dit Jésus en laçant ses sandales qu'il avait
enlevées et le col de son vêtement et en renouant sa ceinture qu'il avait
défaite pour être plus libre pendant le sommeil. Et il sort avec le cordier.
Les femmes esquissent le geste d'aller à sa rencontre.
"Restez là, vous dis-je ! Je ne veux pas que vous marchiez là où
jouent mes enfants... D'abord je veux que Lui dise que vous êtes
saines."
Les femmes s'arrêtent. Jésus les rejoint. La plus grande, non celle qui
auparavant a parlé en grec, dit un mot à mi-voix. Jésus se tourne vers le
cordier : "Simon, tu peux être tranquille. Les femmes sont saines
et j'ai besoin de les écouter en paix. Puis-je entrer dans la
maison ?"
"Non. La vieille est bavarde et curieuse plus qu'une pie. Va là, au
fond, sous le hangar des bassins. Il y a une petite pièce où tu seras seul et
tranquille."
"Venez..." dit Jésus aux femmes. Et il va avec elles au fond de la
place, sous le hangar empuanti, dans une pièce étroite comme une cellule où
se trouvent des outils en mauvais état, des chiffons, des déchets de chanvre,
des araignées géantes, et où l'odeur du rouissage et de moisi est si forte
qu'elle prend à la gorge. Jésus, qui est très sérieux et très pâle, a un
léger sourire en disant : "Ce n'est pas un endroit qui flatte vos
goûts... Mais je n'en ai pas d'autre..."
"Nous ne voyons pas l'endroit parce que nous regardons Celui qui
l'habite en ce moment" répond Plautina en enlevant son voile et son
manteau, imitée par les autres qui sont Lidia, Valeria, et l'affranchie
Albula Domitilla.
"Je conclus de cela que, malgré tout, vous me croyez encore un
juste."
"Plus qu'un juste. Et Claudia nous envoie justement parce qu'elle croit
que tu es plus qu'un juste et qu'elle ne tient pas compte des paroles qu'elle
a entendues. Cependant elle veut que tu le confirmes pour doubler la
vénération qu'elle te porte."
"Ou me l'enlever si je lui apparais sous le jour où ils ont voulu me
faire voir. Mais rassurez-la : je n'ai pas de visées humaines. Mon
ministère et mon désir sont tout et seulement surnaturels. Oui, je veux
réunir dans un royaume unique tous les hommes. Mais quoi, des hommes ?
La chair et le sang? Non. Cela, je le laisse, matière instable, aux
monarchies instables, aux empires incertains.
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257> Je ne veux
réunir sous mon sceptre que les esprits des hommes, esprits immortels dans un
royaume immortel. Je répudie tout autre sens de ma volonté, donné par qui que
ce soit, et différent de celui-là, Et je vous prie de croire et de dire à
celle qui vous envoie que la Vérité n'a qu'une seule parole..."
"Ton apôtre parlait avec tant d'assurance..."
"C'est un enfant exalté. Il faut le prendre pour ce qu'il est."
"Mais il te fait tort ! Fais-lui des reproches...
Chasse-le..."
"Et ma miséricorde, où serait-elle, alors ? Il le fait par suite
d'un amour erroné. Ne dois-je donc pas en avoir pitié ? Et qu'est-ce que
cela changerait si je le chassais ? Il ferait deux fois plus de mal, à
lui et à Moi."
"Alors il est pour Toi comme un boulet au pied !..."
"Il est pour Moi comme un malheureux à racheter..." Plautina tombe
à genoux entendant les bras et en disant: "Ah ! Maître, grand plus
que tout autre, comme il est facile de te croire saint quand on sent ton cœur
dans tes paroles ! Comme il est facile de t'aimer et de te suivre à cause
de ta charité qui est encore plus grande que ton intelligence !"
"Pas plus grande, mais plus compréhensible pour vous... qui avez
l'intelligence entravée par trop d'erreurs, et n'êtes pas assez généreuses
pour vous dépouiller de tout afin d'accueillir le Vrai."
"Tu as raison. Tu es devin aussi bien que sage."
"La sagesse, étant une forme de
sainteté, donne toujours la lumière de jugement, que ce soit pour les
événements passés ou présents, que ce soit pour l'annonce des événements
futurs."
"C'est pour cela que vos prophètes..."
"C'étaient des saints. C'est pour cela que Dieu se communiquait à eux
avec une grande plénitude."
"Étaient-ils saints parce qu'ils appartenaient à Israël ?"
"Ils étaient saints parce qu'ils
appartenaient à Israël et parce que leurs actions étaient justes. Car ce
n'est pas Israël tout entier qui est et a été saint, tout en étant Israël. Ce
n'est pas l'appartenance fortuite à un peuple ou à une religion qui peut
rendre saint. Ces deux choses peuvent aider beaucoup à l'être, mais elles ne
sont pas le facteur absolu de la sainteté."
"Quel est le facteur alors ?"
"La volonté de l'homme. La volonté qui mène les actions de l'homme à la
sainteté si elle est bonne, à la perversion si elle est mauvaise."
"Alors... il n'est pas dit qu'il n'y ait pas de justes parmi nous."
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258> "Ce n'est pas dit. Au
contraire, certainement il y a des justes parmi vos ancêtres, et certainement
il y en aura parmi ceux qui vivent. Car il serait trop horrible que tout le
monde païen appartienne aux démons. Ceux d'entre vous qui sentent l'attirance
vers le Bien, vers la Vérité, et répugnance pour le vice et qui fuient les
mauvaises actions comme avilissantes pour l'homme, croyez bien qu'ils sont
déjà sur le sentier de la justice"
"Alors Claudia..."
"Oui. Et vous. Persévérez."
"Mais si on devait mourir avant d'être... converties à Toi ? À quoi
servirait-il d'avoir été vertueuses ?.."
"Dieu
est juste dans ses jugements. Mais pourquoi hésiter à venir au Dieu
vrai ?"
Les trois dames baissent la tête... Un silence... Et puis le grand aveu qui
sera ce qui donnera l'explication de tant de cruautés et de résistances
romaines envers le Christianisme... "Parce que, en le faisant, on
semblerait trahir la Patrie..."
"Vous serviriez la Patrie au contraire, en la rendant moralement et
spirituellement plus forte par la possession et la protection de Dieu, en
plus de son armée et de ses richesses. Rome, la Ville mondiale, la Ville de
la religion universelle !... Pensez..."
Un silence... Puis Livia dit, en rougissant comme une flamme :
"Maître, il y a quelque temps, nous te cherchions aussi dans les pages
de notre Virgile .
Parce que pour nous ont plus de valeur les... prophéties de ceux qui sont vierges
de toute la foi d'Israël, que celles de vos prophètes, chez lesquels on
pourrait sentir l'influence de croyances millénaires... Et entre nous, on
discute... En confrontant ceux qui en tout temps, en toute nation et
religion, t'ont pressenti. Mais personne ne t'a pressenti aussi
justement que notre Virgile. Combien en avons nous parlé ce jour-là même avec
Diomède, l'affranchi grec, astrologue, cher à Claudia ! Lui soutenait
que cela arrivait parce que les temps étaient plus proches et que les astres
parlaient par leurs conjonctions... Et à l'appui de sa thèse, il apportait le
fait des trois Sages des trois pays d'Orient, venus pour t'adorer enfant, en
provoquant le massacre qui horrifia Rome... Mais nous
n'avons pas été convaincues parce que... pendant plus de cinquante ans, aucun
des sages du monde entier n'a plus parlé de Toi en invoquant les astres, bien
qu'ils fussent plus proches encore de ta manifestation actuelle. Claudia
s'est écriée : "Il nous faudrait le Maître ! Lui donnerait la
parole de vérité et nous saurions le lieu et le destin immortel de notre plus grand poète !" Voudrais-tu nous
dire... pour Claudia... Un cadeau pour nous montrer qu'elle ne t'est pas
odieuse pour avoir douté de Toi."
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259> "J'ai compris sa
réaction de romaine et je ne lui ai pas gardé rancune. Rassurez-la, et écoutez.
Virgile n'a pas été grand uniquement comme poète, n'est-ce pas ?"
"Oh ! non ! Comme homme aussi. Au milieu d'une société déjà
corrompue et vicieuse, il fut lumineux de pureté spirituelle. Personne ne
peut dire l'avoir vu luxurieux, amateur d'orgies et de débauches. Ses écrits
sont chastes, mais plus chaste fut son cœur. C'est au point que dans les
lieux qu'il habitait le plus, on l'appelait "la jeune fille", les
vicieux par mépris, les bons par vénération."
"Et donc, dans l'âme limpide d'un homme chaste, Dieu n'aurait pas pu se
refléter, même si cet homme était païen ? La Vertu parfaite n'aurait pas
aimé l'homme vertueux ? Et si l'amour et la vue du Vrai lui ont été
accordés à cause de la pure beauté de son esprit, ne pourra-t-il pas avoir eu
un éclair prophétique ? D'une prophétie qui n'est pas autre chose que la
vérité qui se révèle à celui qui mérite de connaître le Vrai pour le
récompenser et le pousser à une vertu toujours plus grande ?"
"Alors... il t'a réellement prophétisé ?"
"Son esprit enflammé de pureté et de génie s'est élevé jusqu'à la
connaissance d'une page qui me concerne, et on peut l'appeler le poète païen
et juste, un esprit prophétique et préchrétien récompensant ses vertus."
"Oh ! Notre Virgile !! Et il sera récompensé ?"
"J'ai dit : "Dieu est juste". Mais vous, n'imitez pas le
poète en vous arrêtant à ses limites. Allez de l'avant, parce qu'à vous la
Vérité ne s'est pas manifestée par intuition ni partiellement, mais
complètement, et elle vous a parlé."
"Merci, Maître... Nous nous retirons. Claudia nous a dit de te demander
si elle pouvait t'être utile dans une question morale" dit Plautina,
sans donner suite à la remarque de Jésus.
"Et elle vous a dit de m'en parler, si je n'étais pas un
usurpateur..."
"Oh ! Maître ! Comment le sais-tu ?"
"Je suis plus que Virgile et que les prophètes..."
"C'est vrai ! Tout est vrai ! Pouvons-nous te
servir ?.."
"Pour Moi, je n'ai besoin que de foi et d'amour. Mais il y a une
créature qui est en grand danger et dont l'âme sera tuée ce soir. Claudia
pourrait la sauver."
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260> "Ici ? Qui ?
Une âme tuée ?"
"Un de vos patriciens donne un festin et..."
"Ah ! Oui ! Ennius Cassius, Mon mari aussi est invité..."
dit Livia.
"Et le mien aussi..."
"Et nous aussi, vraiment. Mais puisque Claudia s'abstient d'y aller,
nous aussi nous nous en abstiendrons. Dans le cas où nous y serions allées,
nous avions décidé de nous retirer tout de suite après le souper… Car... Nos
soupers finissent en orgies... que nous ne pouvons plus supporter... Et avec
le dédain d'épouses négligées, nous y laissons nos maris..." dit Livia.
"Pas avec dédain... Mais avec pitié de leur misère morale" corrige
Jésus.
"C'est difficile, Maître. Nous savons ce qui s'y passe..."
"Moi aussi, je sais tant de choses qui se passent dans les cœurs... et
pourtant je pardonne..."
"Toi, tu es saint..."
"Vous devez le devenir. Parce que je le désire et que votre volonté vous
aiguillonne…"
"Maître !..."
"Oui. Pouvez-vous dire que vous êtes heureuses comme avant de me
connaître, heureuses d'un pauvre bonheur dégradant, sensuel de païennes qui
ignorent qu'elles sont plus que de la chair, maintenant que vous connaissez
un peu de Sagesse?…"
"Non, Maître. Nous l'avouons. Nous sommes mécontentes, inquiètes, comme
quelqu'un qui cherche un trésor et ne le trouve pas."
"Et il est devant vous ! Ce qui
vous rend inquiètes, c'est l'aspiration de votre esprit vers la Lumière, sa
souffrance de vos retardements... à donner à votre esprit ce qu'il vous
demande..."
Un silence... Puis de nouveau Plautina, sans poursuivre ce sujet dit :
"Et que pourrait faire Claudia ?"
"Sauver cette créature. Une enfant achetée pour la jouissance du romain,
une vierge qui demain ne le sera plus."
"S'il l'a achetée... elle lui appartient."
"Ce n'est pas un meuble: à l'intérieur de la matière, il y a un
esprit..."
"Maître... nos lois..."
"Femmes : la Loi de Dieu !..."
"Claudia ne va pas à la fête..."
"Je ne lui dis pas d'y aller. Je vous dis de lui dire : "Le
Maître, pour avoir la certitude que Claudia ne l'accuse pas, demande son aide
pour cette âme enfantine"..."
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261> "Nous le dirons, mais elle
ne pourra rien... Esclave achetée... objet dont on peut disposer..."
"Le Christianisme enseignera que l'esclave a une âme pareille à celle de
César, meilleure dans la plupart des cas, et que cette âme appartient à Dieu,
et que celui qui la corrompt est maudit." Jésus est imposant en le
disant.
Les femmes en ressentent l'autorité et la sévérité. Elles s'inclinent sans
faire d'objections. Elles remettent leurs manteaux et leurs voiles et elles
disent : "Nous le rapporterons. Salut, Maître."
"Adieu." Les femmes sortent sur la place toujours chaude. Mais
Plautina se retourne et dit : "Pour tout le monde, nous
étions des grecques, c'est entendu ?"
"D'accord. Allez tranquilles." Jésus reste sous le portique bas et
elles reprennent le chemin par lequel elles sont venues.
Les cordiers retournent à leur travail... Jésus revient lentement au magasin.
Il est pensif. Il ne s'allonge plus. Assis sur un tas de cordages enroulés,
il prie intensément... Les onze continuent de dormir lourdement...
Un certain temps passe ainsi... Une heure environ. Puis le cordier passe la
tête et fait signe à Jésus de venir à la porte. "C'est un esclave. Il te
demande."
L'esclave, un
numide, est
dehors sur la place encore ensoleillée. Il s'incline et, sans parler, il
remet une tablette de cire. Jésus la lit et lui dit : "Tu diras que
j'attendrai jusqu'à l'aube. Tu as compris ?" L'homme de la tête
acquiesce, et pour faire comprendre pourquoi il ne parle pas, il ouvre la
bouche pour montrer que sa langue est coupée. "Malheureux !"
dit Jésus en le caressant.
L'esclave a deux larmes qui roulent sur ses joues noires et il prend la main
blanche de Jésus dans ses mains noires de grosse guenon et il la passe sur
son visage, la baise, la met sur son cœur et puis se jette à terre. Il prend
le pied de Jésus et le met sur sa tête... Tout un langage de gestes pour dire
sa reconnaissance pour ce geste d'amour plein de pitié... Et Jésus
répète : "Malheureux !" mais ne le guérit pas.
L'esclave se relève et réclame la tablette de cire... Claudia ne veut pas
laisser de traces de ses relations épistolaires... Jésus sourit et rend la
tablette. Le numide part, et Jésus va près du cordier.
"Je dois rester jusqu'à l'aube... Le permets-tu ? ..."
"Tout ce que tu veux. Je regrette d'être pauvre..."
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262> "Il me plaît que tu sois
honnête."
"Qui étaient ces femmes ?"
"Des étrangères qui avaient besoin de conseil."
"Saines ?"
"Comme toi et Moi."
"Ah ! bien ! voici tes apôtres…"
En effet, en se frottant les yeux, en s'étirant, dormant encore à moitié, les
onze sortent du magasin pour aller vers le Maître.
"Maître... il faudra souper si tu veux partir ce soir..." dit
Pierre.
"Non. Je ne pars plus qu'à l'aube."
"Pourquoi ?"
"Parce qu'on m'a prié de le faire."
"Mais pourquoi ? Qui ? Il valait mieux marcher de nuit.
Maintenant, c'est la nouvelle lune..."
"J'espère sauver une créature... Et cela est plus lumineux que la lune,
et plus rafraîchissant pour Moi que la fraîcheur de la nuit."
Pierre le tire à part. "Qu'est-il arrivé ? Tu as vu les
romaines ? Quelle est leur humeur ? Est-ce que ce sont elles qui
convertissent ? Dis-le moi-…"
Jésus sourit : "Si tu me laisses répondre, je te le dirai, homme
trop curieux. J'ai vu les romaines. Elles ne vont que lentement à la Vérité,
mais elles ne reviennent pas en arrière. C'est déjà beaucoup."
"Et... pour ce que disait Judas... qu'en est-il ?"
"Elles continuent de me vénérer comme un sage."
"Mais... pour Judas ? N'est-il pas en cause ?…"
"Elles sont venues me chercher Moi, pas lui..."
"Mais alors, pourquoi a-t-il eu peur de les rencontrer ? Pourquoi
ne voulait-il pas que tu viennes à Césarée ?"
"Simon, ce n'est pas la première fois que Judas a d'étranges
caprices..."
"C'est vrai. Et... elles viennent cette nuit, les romaines ?"
"Elles sont déjà venues."
"Et alors, pourquoi attendre l'aube ?"
"Et pourquoi es-tu si curieux ?"
"Maître, sois bon... Dis-moi tout."
"Oui, pour t'enlever tout doute... Tu as entendu toi aussi les
conversations de ces trois romains..."
"Oui. Les immondes ! Les pestes ! Les démons ! Mais, en
quoi, cela nous touche-t-il ? ...Ah ! je comprends !! Les
romaines vont au souper, et puis elles viennent demander pardon d'avoir été
dans ces horreurs... Je m'étonne que Toi tu acceptes."
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263> "Je m'étonne que tu
fasses des jugements téméraires !"
"Pardonne-moi, Maître !"
"Oui, mais sache que les romaines ne vont pas au souper et que j'ai
demandé à Claudia d'intervenir en faveur de cette fillette..."
"Oh ! mais Claudia ne peut rien ! La fillette est achetée par
le romain et lui peut tout sur elle !"
"Mais Claudia peut beaucoup sur le romain. Et Claudia m'a envoyé dire
d'attendre jusqu'à l'aube pour le départ. Rien. d'autre. Es-tu
content ?"
"Oui, Maître. Mais, en attendant, tu ne t'es pas reposé... Viens
maintenant... Tu es si fatigué ! Je veillerai à ce qu'on te laisse en
paix... Viens, viens..." et amoureusement tyrannique, il le tire, le
pousse, l'oblige à s'allonger de nouveau...
Les heures passent. Le crépuscule descend, le travail cesse, et plus fort
crient les enfants dans les rues et sur les petites places, et les
hirondelles dans le ciel. Et puis les premières ombres descendent, et les
hirondelles vont à leurs nids et les enfants au lit. Les bruits cessent l'un
après l'autre jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le léger clapotement de
l'eau qui moutonne le long du canal et la rumeur des vagues sur le rivage.
Les maisons se ferment, ces maisons de travailleurs fatigués, et à
l'intérieur, les lumières s'éteignent et le repos vient fermer tous les yeux,
rendre les gens aveugles et muets... lointains... La lune se lève et ennoblit
de ses rayons argentés jusqu'au miroir malpropre de la petite darse qui
maintenant semble une plaque d'argent...
Les apôtres sont de nouveau endormis sur le chanvre... Jésus, assis sur l'un
des treuils arrêtés, les mains sur la poitrine, prie, réfléchit, attend... Il
ne perd pas de vue la rue qui vient de la ville.
La lune ne cesse de s'élever dans le ciel. Elle est au-dessus de sa tête. Le
bruit de la mer s'accentue et les vagues exhalent une plus forte odeur. Le
cône lumineux des rayons de la lune s'élargit davantage, il embrasse tout le
miroir des eaux en face de Jésus, et ses rayons se perdent de plus en plus
loin. C'est un chemin de lumière qui depuis les confins du monde semble venir
vers Jésus, en remontant le canal, pour finir dans le bassin de la darse.
Et sur ce chemin s'avance une barque, petite, blanche. Elle avance, avance,
sans laisser de traces de son passage sur le chemin liquide qui se recompose
dès qu'elle est passée... Elle remonte le canal... La voilà dans la darse
silencieuse; elle accoste, s'arrête. Et trois ombres en descendent: un homme
musclé, une femme, et entre les deux une mince silhouette. Ils se
dirigent vers la maison du cordier. Jésus va à leur rencontre.
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264> "Paix à vous. Qui
cherchez-vous ?"
"Toi, Maître" dit Lidia en se découvrant et en avançant seule. Et
elle continue : "Claudia t'a servi car c'était une chose juste et
toute morale. C'est la fillette. Valeria la prendra d'ici quelque temps comme
nurse de la petite Fausta. Mais elle te prie de la garder en attendant, ou
plutôt de la confier à ta Mère ou à la mère de tes parents. Elle est tout à
fait païenne, et même plus que païenne. Le maître qui l'a élevée a mis en
elle le néant absolu. Elle ne sait ce qu'est l'Olympe ou autre chose.
Elle a seulement une terreur folle des hommes car, depuis quelques heures, la
vie s'est découverte à elle toute entière, dans toute sa brutalité..."
"Oh ! triste parole ! Trop tard ?"
"Non, matériellement... Mais il la préparait à son... disons :
sacrilège. Et la jeune fille est épouvantée... Claudia a dû la laisser
pendant tout le souper près de ce satyre, en se réservant d'agir quand le vin
l'aurait rendu incapable de réfléchir. Il n'est pas besoin que je te rappelle
que si l'homme est toujours lubrique dans ses amours sensuels, il l'est au
plus haut degré quand il est ivre... Mais alors, c'est un jouet qu'une force
peut contraindre et déposséder de son trésor. Et Claudia en a profité. Ennius
désire retourner en Italie d'où il a été éloigné par disgrâce... Claudia lui
a promis son retour en échange de la fillette. Ennius a mordu à l'hameçon...
Mais demain, n'étant plus ivre, il se révoltera, la cherchera, fera du bruit.
Il est vrai que demain Claudia trouvera manière de le faire taire."
"Violence ? Non !"
"Oh ! la violence, pour une bonne fin, c'est utile ! Mais elle
n'en fera pas usage... Seulement Pilate, encore abruti par la quantité de vin
qu'il a bue ce soir, va signer l'ordre pour Ennius d'aller rendre compte à
Rome... Ah ! Ah !... Et il va partir par le premier bateau
militaire. Mais, en attendant... il vaut mieux que la fillette soit ailleurs,
de peur que Pilate ne regrette et n'annule son ordre... Il est si
changeant ! Et il est bien que la fillette oublie, si possible, les
saletés humaines. Oh ! Maître !... C'est à cause de cela que nous
avons été au souper. ..Mais comment pouvions-nous y aller à ces orgies, il y
a seulement quelques mois, sans en éprouver la nausée ? Nous avons fui
tout de suite, une fois notre but atteint... Là, nos maris rivalisent encore
avec les brutes... Quelle nausée, Maître !... Et nous devons les
recevoir après que... après que..."
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265> "Soyez austères et
patientes. C'est par l'exemple que vous rendrez meilleurs vos maris."
"Oh ! ce n'est pas possible !... Tu ne sais pas..." La
femme pleure plus par dépit que par douleur. Jésus soupire. Lidia
reprend : "Claudia t'envoie dire qu'elle a fait cela pour te
montrer qu'elle te vénère comme l'Unique Homme qui mérite la vénération. Et
elle veut que je te dise qu'elle te rend grâce de lui avoir appris la valeur
d'une âme et de la pureté. Elle s'en souviendra. Veux-tu voir la
fillette !"
"Oui. Et l'homme, qui est-ce ?"
"C'est le numide dont Claudia se sert dans les choses les plus secrètes.
Il n'y a pas de danger de délation... Il n'a pas de langue..."
Jésus répète, comme dans l'après-midi : "Malheureux !"
mais encore maintenant, il ne fait pas de miracle.
Lidia va prendre par la main la fillette et la traîne, pour ainsi dire,
devant Jésus. Elle explique : "Elle sait quelques mots de latin et
connaît encore moins la langue des juifs… Une petite bête sauvage...
Uniquement objet de plaisir." Et à la fillette : "N'aie pas
peur. Dis-lui "merci". C'est Lui qui t'a sauvée. Agenouille-toi,
baise ses pieds. Allons ! Ne tremble pas !... Pardonne, Maître !
Elle est terrorisée par les dernières caresses d'Ennius ivre..."
"Pauvre fille !" dit Jésus en posant sa main sur la tête
voilée de la fillette. "Ne crains pas ! Je vais te conduire chez ma
Mère, pour quelque temps, chez une Mère, comprends-tu ? Et tu auras tout
autour tant de bons frères... Ne crains pas, ma fille !"
Qu'y a-t-il dans la voix de Jésus et dans son regard ? Il y a
tout : la paix, la sécurité, la pureté, l'amour saint. La fillette le
sent, elle rejette en arrière son manteau et sa capuche pour mieux le voir,
et avec la jolie silhouette mince d'une fillette qui arrive à peine au seuil
de la puberté, presque encore enfant, avec la beauté un peu immature de
l'adolescence, l'air innocent, elle apparaît dans un vêtement trop grand pour
elle...
"Elle était à moitié nue... J'ai mis dans le sac et je lui ai passé les
premiers vêtements que j'ai trouvés..." explique Lidia.
"Une enfant !" dit avec pitié Jésus. Et la prenant par la
main, il lui demande : "Veux-tu venir sans peur avec
Moi ?"
"Oui, patron."
"Non, pas patron. Dis-moi : Maître."
"Oui, Maître" dit avec plus d'assurance la fillette et un timide
sourire remplace l'expression craintive de son visage très blanc.
"Es-tu capable de faire un long chemin ?"
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266> "Oui,
Maître."
"Ensuite tu te reposeras chez ma Mère, dans ma maison, en attendant
Fausta... une enfant que tu aimeras beaucoup... Cela te plaît ?"
"Oh ! Oui !..." et la fillette lève avec assurance ses
yeux clairs d'un gris bleu, très beau, entre ses cils d'or et elle ose
demander : "Plus ce patron ?" et un éclair de terreur
trouble encore son regard.
"Jamais plus" lui promet de nouveau Jésus en mettant de nouveau sa
main sur la chevelure touffue couleur de miel blond de la fillette.
"Adieu, Maître. Dans quelques jours, nous serons sur le lac nous aussi.
Peut-être nous verrons-nous encore. Prie pour les pauvres romaines."
"Adieu, Lidia. Dis à Claudia que ce sont les conquêtes auxquelles je
prétends, pas à d'autres. Viens, fillette, nous allons partir de
suite..."
Et, la tenant par la main, il se présente à la porte du magasin pour appeler
les apôtres.
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