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"L'Évangile tel qu'il m'a été
révélé" |
aucun accent |
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d'après une illustration de méditation du rosaire (voir
le site italien) vendredi 5 avril 30 RÉSUMÉ - Dans les rues de
Jérusalem 190 - Le moyen de sauver
Jésus et Marie ? 191 - Jean manifeste un
amour tout humain 193 - Judas, mon premier
bourreau 193 - Mission du Zélote
auprès de Gamaliel 194 - D'ici peu je n'aurai
que ténèbres 194 - Tous sont plongés
dans le miasme de l'enfer 195 - Le Zélote rapporte
les démarches qu'il a faites 195 - Il réunira apôtres et
disciples chez Lazare 198 - Jésus quitte la
plupart des apôtres 198 - Il quitte Pierre,
Jacques et Jean 199 - Se rend au rocher de
l'agonie 199 - Prière de Jésus pour
le salut du monde 200 - Il trouve les trois à
moitié endormis 201 - De retour au rocher
il parle à des fleurettes 202 - Sa prière est pleine
d'angoisse 202 - Les trois s'étaient
de nouveau endormis 203 - Non pas ma volonté
mais la tienne 204 - La lumière angélique
éclaire la sueur de sang 205 - Jésus s'essuie et
plie son manteau 206 - Il réveille les trois
puis les huit apôtres 206 - Le baiser de Judas
207 - Les soldats renversés
et Judas mis en fuite 208 - Pierre frappe et
Jésus guérit le soldat 208 >>Voir la scène selon Anne-Catherine
Emmerich>> |
9.21. |
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190> La route est entièrement silencieuse. Seule l'eau d'une
fontaine qui retombe dans un bassin de pierre rompt le profond silence. Le
long des murs des maisons, du côté de l'orient, il y a encore de l'obscurité,
alors que de l'autre côté la lune commence à blanchir le sommet des maisons
et là où la route s'élargit pour former une petite place voilà que la clarté
laiteuse et argentée de la lune descend pour embellir aussi
les cailloux et la terre de la route. 191> Mais sous les
nombreux archivoltes qui vont d'une maison à l'autre, semblables à des
pont-levis ou à des étais pour ces vieilles maisons aux ouvertures peu
nombreuses sur les rues, et qui à cette heure sont toutes closes et sombres
comme si c'étaient des maisons abandonnées, c'est l'obscurité complète, et la
torche rougeâtre portée par Simon acquiert une singulière vivacité et une
utilité encore plus grande. Les visages, dans cette lumière rouge et mobile,
se montrent avec un relief net et tous, tant qu'ils sont, révèlent autant
d'état d'âme différents. Le plus solennel et
le plus calme, c'est celui de Jésus. Pourtant la fatigue le vieillit en y
faisant paraître des lignes inhabituelles qui font déjà apparaître la future
effigie de son visage recomposé dans la mort. Jean, qui est à côté
de Lui, tourne un regard étonné, dolent sur tout ce qu'il voit. On dirait un
enfant terrorisé par quelque récit qu'il a entendu ou quelque promesse
effrayante et qui demande de l'aide à qui il sait être plus que lui. Mais qui
peut l'aider ? Simon, qui est de
l'autre côté de Jésus, a le visage fermé, sombre, de quelqu'un qui rumine des
pensées atroces, et c'est encore le seul qui après Jésus montre un aspect
plein de dignité. Les autres, qui en
deux groupes ne cessent de se déformer, sont tous en fermentation. De temps à
autre la voix rauque de Pierre ou celle de baryton de Thomas s'élèvent avec
une résonance étrange. Puis ils baissent la voix comme effrayés de ce qu'ils
disent. Ils discutent sur ce qu'il faut faire, et l'un propose une chose et
l'autre une autre. Mais toutes les propositions tombent car réellement va
commencer "l'heure des ténèbres" et les jugements humains restent
obscurs et confus. "Il fallait me
le dire plus tôt" dit Pierre fâché. "Mais personne
n'a parlé. Pas le Maître..." "Oui ! Justement
Lui te le disait. Mais, frère ! Il semble que tu ne le connaisses pas
!..." "Moi je
ressentais quelque trouble et j'ai dit : "Allons mourir avec Lui".
Vous vous le rappelez ? Mais, par notre Très Saint Dieu, si j'avais su que
c'était Judas de Simon !..." tonne Thomas d'une voix menaçante. "Et que
voulais-tu faire ?" demande Barthélemy. "Moi ? Je le
ferais encore maintenant si vous m'aidiez !" -, "Quoi ? Tu
partirais pour le tuer ? Et où ?" "Non.
J'éloignerais le Maître. C'est plus simple." 192> "Il ne viendrait pas !" "Je ne Lui
demanderais pas de venir. Je l'enlèverais comme on enlève une femme." "Ce ne serait
pas une mauvaise idée !" dit Pierre. Et, impulsif, il revient en
arrière, se met dans le groupe des deux fils d'Alphée qui avec
Matthieu et Jacques parlent doucement comme des conjurés. "Écoutez :
Thomas dit d'éloigner Jésus. Tous ensemble. On pourrait... du Get-Samni par Bethphagé à Béthanie et de là... en route pour quelque
endroit. Le faisons-nous ? Une fois Lui mis en lieu sûr, on revient et on
extermine Judas." "C'est inutile.
Israël n'est qu'une trappe" dit Jacques d'Alphée. "Et maintenant
elle est tout près de se fermer. On le comprenait. Trop de haine !" "Mais, Matthieu
! Tu me fais enrager ! Tu avais plus de courage quand tu étais pécheur !
Philippe, parle." Philippe, qui vient
tout à fait seul et paraît se faire un monologue, lève le visage et s'arrête.
Pierre le rejoint et ils parlent entre eux. Puis ils rejoignent le groupe de
tout à l'heure. "Moi, je dirais que le meilleur endroit, c'est dans le
Temple" dit Philippe. "Es-tu fou
?" crient les cousins, Matthieu et Jacques. "Mais si là on veut sa
mort !" "Chut ! Quel vacarme
! Je sais ce que je dis. Ils le chercheront partout, mais pas là. Toi et Jean
avez de bonnes amitiés parmi les serviteurs d'Anna. On donne une bonne
poignée d'or... et tout est fait. Croyez-le ! Le meilleur endroit pour cacher
quelqu'un que l'on recherche, c'est la maison du geôlier." "Moi, je ne le
fais pas" dit Jacques de Zébédée. "Mais écoute aussi les autres,
Jean pour commencer. Et si ensuite ils l'arrêtent ? Je ne veux pas qu'on dise
que c'est moi le traître..." "Je n'y avais
pas pensé. Et alors ?" Pierre est anéanti. "Et alors je
dirais qu'il faut faire une chose par pitié. La seule que nous puissions :
éloigner la Mère" dit Jude d'Alphée. "Bon !...
Mais... qui y va ? Qu'est-ce qu'on lui dit ? Vas-y toi, son parent." "Moi, je reste
avec Jésus. C'est mon droit. Vas-y toi." "Moi ?! Je me
suis armé d'une épée pour mourir comme Eléazar de Saura. Je traverserai des
légions pour défendre mon Jésus et je frapperai sans retenue. Si la force de
ceux qui sont plus nombreux me tue, n'importe. Je l'aurai défendu"
proclame Pierre. "Mais es-tu
vraiment sûr que c'est l'Iscariote ?" demande Philippe au Thaddée. 193> "J'en suis sûr. Aucun de nous n'a un cœur de serpent. Il n'y a que lui... Va,
Matthieu, trouver Marie et dis-lui..." "Moi ? La
tromper ? La voir, ignorante, à côté de moi, et puis ?... Ah ! non. Je suis
prêt à mourir, mais pas à trahir cette colombe..." Les voix se
confondent en un murmure. "Tu entends ?
Maître, nous t'aimons" dit Simon. "Je le sais. Je
n'ai pas besoin de ces paroles pour le savoir. Et si elles donnent la paix au
cœur du Christ, elles blessent son âme." "Pourquoi, mon
Seigneur ? Ce sont des paroles d'amour." "D'un amour
tout humain. En vérité, en ces trois ans, je n'ai rien fait, car vous
êtes encore plus humains qu'à la première heure. Il fermente en vous tous les
ferments les plus fangeux, ce soir. Mais ce n'est pas votre faute..." "Sauve-toi,
Jésus !" dit Jean en gémissant. "Je me
sauve." "Oui ? Oh ! mon
Dieu, merci !" Jean paraît une fleur qui plie en se desséchant et qui
redevient fraîche sur sa tige. "Je le dis aux autres. Où allons-nous
?" "Moi à la mort.
Vous à la Foi." "Mais n'avais-tu
pas dit maintenant que tu te sauves ?" Le préféré est de nouveau
accablé. "Je me sauve, en
fait, je me sauve. Si je n'obéissais pas au Père, je me perdrais. J'obéis,
donc je me sauve. Mais ne pleure pas ainsi ! Tu es moins brave que les
disciples de ce philosophe grec dont je t'ai parlé un jour. Eux restèrent
près de leur maître que faisait mourir la ciguë, pour le réconforter par leur
virile douleur. Toi... tu sembles un enfant qui a perdu son père." "Et n'en est-il
pas ainsi ? C'est plus que si je perdais mon père ! Je te perds Toi..." "Tu ne me perds
pas puisque tu continues de m'aimer. Est perdu quelqu'un qui est séparé de
nous par l'oubli sur la Terre et par le jugement de Dieu dans l'au-delà. Mais
nous ne serons pas séparés. Jamais. Ni par celui-ci, ni par celui-là." Mais Jean n'entend
pas raison. Simon s'approche
encore plus près de Jésus et Lui confie à voix basse : "Maître... moi...
Simon Pierre et Moi, nous espérions faire quelque chose de bon... Mais... Toi
qui sais tout, dis-moi : dans combien d'heures penses-tu être capturé ?"
"Avant que la
lune ne soit au sommet de son arc." Simon fait un geste
de douleur et d'impatience, pour ne pas dire de dépit. "Alors tout a été
inutile... Maître, je vais t'expliquer. 194> Tu as presque reproché à Simon Pierre et à moi de t'avoir laissé seul dans
ces derniers jours... Mais nous nous éloignions pour Toi... Par amour pour
Toi. Pierre, dans la nuit de lundi, impressionné par tes paroles, est venu me
trouver pendant mon sommeil et il m'a dit : "Toi et Moi, je me fie à
toi, nous devons faire quelque chose pour Jésus. Même Judas a dit vouloir
s'en occuper" Oh ! pourquoi n'avons-nous pas compris alors ? Pourquoi ne
nous as-tu rien dit, Toi ? Mais dis-moi : tu ne l'as dit à personne ?
Vraiment à personne ? Peut-être l'as-tu compris seulement il y a quelques
heures ?"
"Et personne ne
le sait ?" "Jean. Je lui
l'ai dit à la fin de la Cène. Mais qu'avez-vous fait ?" "Et Lazare ? Il
ne sait vraiment rien Lazare ? Aujourd'hui nous sommes allés chez lui. En
effet, il est venu de grand matin, a sacrifié et est reparti, sans même
s'arrêter à son palais et sans aller au Prétoire, car lui y va toujours par
suite d'une habitude prise par son père. Et Pilate, tu le sais, est dans la
ville, ces jours-ci..." "Oui. Ils y sont
tous. Il y a Rome, la nouvelle Sion, avec Pilate. Il y a Israël avec Caïphe
et Hérode. Il y a tout Israël, car la Pâque a rassemblé les enfants de ce
peuple au pied de l'autel de Dieu... As-tu vu Gamaliel ?" "Oui. Pourquoi me le demandes-tu ? Je dois le
revoir aussi, demain..." "Gamaliel, ce
soir est à Bethphagé. Je le sais. Quand nous serons
arrivés au Gethsémani tu iras trouver Gamaliel et tu lui diras : "Sous
peu tu auras le signe que tu attends depuis vingt et un ans". Rien
d'autre. Et puis tu reviendras avec tes compagnons." "Mais comment le
sais-tu ? Oh ! Maître, mon pauvre Maître qui n'as même pas le réconfort
d'ignorer les œuvres d'autrui !" "Tu dis bien ! Le
réconfort d'ignorer ! Pauvre Maître ! Car il y a plus d'œuvres mauvaises
que de bonnes. Mais je vois aussi celles qui sont bonnes et je m'en
réjouis." "Alors tu sais
que..."
Jean le serre contre
lui et demande : "Quoi ? Tu ne vois plus ton Jean ?"
"Oui. Depuis
mardi, nous ne faisons que nous déplacer pour savoir, pour prévenir, pour
chercher de l'aide." "Et qu'avez-vous
pu faire ?" "Rien, ou bien
peu." "Et le peu sera
"rien" quand la peur paralysera les cœurs." "Je me suis
heurté aussi à Lazare... La première fois que cela m'arrive... Heurté car il
me paraît inerte... Lui pourrait agir. C'est un ami du Gouverneur. C'est
toujours le fils de Théophile ! Mais Lazare a repoussé toutes mes
propositions. Je l'ai quitté en criant : "Je pense que l'ami dont parle
le Maître, c'est toi ! Tu me fais horreur !" et je ne voulais plus
retourner chez lui. Mais, ce matin, il m'a appelé et m'a dit : "Peux-tu
encore penser que je suis le traître ?" J'avais déjà vu Gamaliel, et
Joseph et Chouza, et Nicodème et Manaën, et enfin
ton frère Joseph... et je ne pouvais plus croire cela. Je lui ai dit :
"Pardonne-moi, Lazare. Mais je sens ma pensée bouleversée plus que quand
j'étais moi-même un condamné". 196> Et c'est ainsi,
Maître... Je ne suis plus moi... Mais pourquoi souris-tu ?" "Parce que cela
confirme ce que je t'ai dit auparavant. Le brouillard de Satan t'enveloppe et
te trouble. Qu'a répondu Lazare ?" "Il a dit :
"Je te comprends. Viens aujourd'hui avec Nicodème. J'ai besoin de te
voir". Et j'y suis allé pendant que Simon Pierre allait chez les
galiléens, car ton frère qui vient de si loin sait plus de nouvelles que
nous. Il dit qu'il a été informé par hasard en parlant avec un vieux
galiléen, ami d'Alphée et de Joseph, qui habite près des marchés." "Ah !... oui...
Un grand ami de la maison..." "Il est ici avec
Simon et les femmes. Il y a aussi la famille de Cana." "J'ai vu
Simon." "Eh bien,
Joseph, par son ami, qui est ami aussi de quelqu'un du Temple qui est devenu
son parent par les femmes, a su qu'est décidée ta capture, et il a dit à
Pierre : "Je l'ai toujours combattu, mais par amour et tant qu'il était
encore fort. Mais maintenant qu'il devient comme un enfant à la merci de ses
ennemis, moi, son parent qui l'ai toujours aimé, je suis avec Lui. C'est un
devoir de sang et de cœur" Jésus sourit en
reprenant pour un instant le visage serein des heures de joie. "Et Joseph a dit
à Pierre : "Les pharisiens de Galilée sont des aspics comme tous les
pharisiens. Mais la Galilée n'est pas toute pharisienne. Et il y a ici
beaucoup de galiléens qui l'aiment. Allons leur dire de se rassembler pour le
défendre. Nous n'avons que des couteaux, mais les bâtons aussi sont des armes
quand on les manie bien. Et, si les milices romaines n'interviennent pas,
nous aurons , vite raison de cette lâche canaille que sont les sbires du
Temple". Et Pierre est allé avec lui. Moi, pendant ce temps, j'allais
chez Lazare, avec Nicodème. Nous avions décidé de le persuader de venir avec
nous et d'ouvrir la maison pour rester avec Toi. Il nous a dit : "Je
dois obéir à Jésus et rester ici. Pour souffrir le double..." Est-ce
vrai ?" "C'est vrai, Je
lui ai donné cet ordre." "Pourtant il m'a
donné les épées, elles sont à lui : une pour moi, une pour Pierre. Chouza aussi voulait me donner des épées. Mais... que
sont deux lames de fer contre tout un monde ? Chouza
ne peut croire que soit vrai ce que tu dis. Il jure que lui ne sait rien et
qu'à la cour on ne pense qu'à jouir de la fête... Une ripaille comme à
l'ordinaire. 197> Si bien qu'il a dit
à Jeanne de se retirer dans une de leurs maisons en Judée. Mais Jeanne veut
rester ici, renfermée dans son palais comme si elle n'y était pas. Mais elle
ne s'éloigne pas. Elle a avec elle Plautina, Anne
et Nique, et deux dames romaines de la maison de Claudia. Elles pleurent, prient
et font prier les innocents. Mais ce n'est pas un temps de prière. C'est un
temps de sang. Je sens renaître en moi le "zélote" et je brûle de
tuer pour faire vengeance !..." "Simon, si
j'avais voulu te faire mourir maudit, je ne t'aurais pas enlevé à la
désolation !..." Jésus est très sévère. "Oh ! pardon,
Maître... pardon. Je suis comme ivre, je délire." "Et Manaën, que
dit-il ?" "Manaën dit que
cela ne peut être vrai, et que si c'était vrai, lui te suivra même au
supplice." "Comme tous vous
avez confiance en vous !... Que d'orgueil il y a dans l'homme ! Et Nicodème
et Joseph ? Que savent-ils ?" "Rien de plus
que moi. Il y a quelque temps, dans une assemblée. Joseph s'en est pris au
Sanhédrin. Il les traita d'assassins parce qu'ils voulaient tuer un innocent,
et il dit : "Tout est illégal là dedans. Lui le dit bien : c'est
l'abomination dans la maison du Seigneur. Cet autel sera détruit car il est
profané". Ils ne le lapidèrent pas parce que c'est lui. Mais depuis lors
ils l'ont tenu dans l'ignorance totale. Seuls Gamaliel et Nicodème sont
restés ses amis. Mais le premier ne parle pas et le second... Ni lui ni
Joseph n'ont plus été convoqués au Sanhédrin pour les décisions les plus
vraies. Il se réunit illégalement ici et là, à des heures différentes, car
ils ont peur d'eux et de Rome. Ah ! j'oubliais !... Les bergers. Eux aussi
sont avec les galiléens. Mais nous sommes peu nombreux ! Si Lazare avait
voulu nous écouter et aller trouver le Préteur ! Mais il ne nous a pas
écoutés... Voilà ce que nous avons fait... Beaucoup... et rien... et je suis
tellement accablé que je voudrais aller à travers la campagne en criant comme
un chacal, en m'abrutissant dans une orgie, en tuant comme un brigand, pour
m'enlever cette pensée que "tout est inutile" comme l'a dit Lazare,
comme l'ont dit Joseph et Chouza, et Manaën et
Gamaliel..." Le Zélote ne semble plus lui-même. "Qu'a dit le
rabbi ?" "Il a dit :
"Je ne connais pas exactement les intentions de Caïphe, mais je vous dis
que seulement pour le Christ est prophétisé ce que vous dites. Et comme je
ne reconnais pas le Christ en ce prophète, je ne trouve pas qu'il y ait
lieu de s'agiter. 198> Un homme sera tué, bon, ami de Dieu.
Mais de combien de ses semblables, Sion a bu le sang ? !" Et comme nous
insistions sur ta Nature divine, il a répété avec entêtement : "Quand je
verrai le signe, je croirai". Il a promis de s'abstenir de voter ta mort
et même, si possible, de persuader les autres de ne pas te condamner. Cela,
rien de plus. Il ne croit pas ! Il ne croit pas ! Si on pouvait arriver à
demain... Mais tu dis que non. Oh ! qu'allons-nous faire, nous ?!" "Tu iras chez
Lazare et tu chercheras à y amener autant que tu peux. Non seulement des
apôtres, mais aussi des disciples que tu trouveras errants sur les chemins de
la campagne. Tu essaieras de voir les bergers et de leur donner cet ordre. La
maison de Béthanie est plus que jamais la maison de Béthanie, la maison de la
bonne hospitalité. Que ceux qui n'ont pas le courage d'affronter la haine de
tout un peuple se réfugient là, pour attendre..." "Mais nous ne te
laisserons pas." "Ne vous séparez
pas... Divisés vous ne seriez rien. Unis, vous serez encore une force. Simon,
promets-moi cela. Tu es paisible, fidèle, tu sais parler et commander, même
Pierre. Et tu as une grande obligation envers Moi. Je te le rappelle pour la
première fois pour t'imposer l'obéissance. Regarde : nous sommes au Cédron.
De là tu es monté vers Moi lépreux et d'ici tu es parti purifié. Pour ce que
je t'ai donné, donne-moi. Donne à l'Homme ce que Moi j'ai donné à l'homme.
Maintenant le lépreux c'est Moi..." "Non ! Ne le dis
pas !" disent ensemble en gémissant les deux disciples. "Il en est ainsi
! Pierre, mes frères seront les plus accablés. Mon honnête Pierre se sentira
comme un criminel et n'aura pas de paix. Et mes frères.., Ils n'auront pas le
courage de regarder leur mère et la mienne... Je te les recommande..." "Et moi,
Seigneur, de qui serai-je ? Tu ne penses pas à moi ?" "O mon petit
enfant ! Tu es confié à ton amour. Il est si fort qu'il te guidera comme une
mère. Je ne te donne pas d'ordre ni de direction. Je te laisse sur les eaux
de l'amour. Elles sont en toi un fleuve si calme et si profond que je ne me
mets pas en peine pour ton lendemain. Simon, tu as entendu ? Promets,
promets-moi !" Il est pénible de voir Jésus tellement angoissé... Il
reprend : "Avant que viennent les autres ! Oh ! merci ! Sois béni
!" Tout le groupe se
réunit.
Jésus se sépare des
apôtres et va en avant pendant que Pierre se fait donner par Simon la torche.
Celui-ci auparavant a allumé avec elle des rameaux résineux qui brûlent en
crépitant au bord de l'oliveraie et répandent une odeur de genièvre. Je souffre de voir le
Thaddée qui regarde Jésus d'un regard tellement intense et douloureux que ce
dernier se retourne et cherche qui l'a regardé. Mais le Thaddée se cache
derrière Barthélemy et se mord les lèvres pour se calmer. Jésus fait de la main
un geste qui est bénédiction et adieu, puis il continue son chemin. La lune,
maintenant très haute, entoure de sa lumière sa haute figure et paraît la
faire plus grande, en la spiritualisant, en rendant plus clair son vêtement
rouge et plus pâle l'or de ses cheveux. Derrière Lui, hâtent le pas Pierre
avec la torche et les deux fils de Zébédée, Ils continuent
jusqu'à ce qu'ils rejoignent le bord du premier escarpement du rustique
amphithéâtre de l'oliveraie, auquel sert d'entrée la petite place irrégulière
et de gradins les différents escarpements qui montent par échelons des
oliviers sur le mont. Puis Jésus leur dit : "Arrêtez-vous, attendez-moi
ici pendant que je prie. Mais ne dormez pas. Je pourrais avoir besoin de
vous. Et, je vous le demande par charité : priez ! Votre Maître est très
accablé." Et en effet il est
déjà profondément accablé. Il paraît chargé d'un fardeau. Où est désormais le
viril Jésus qui parlait aux foules, beau, fort, l'œil dominateur, souriant
paisiblement, avec sa voix retentissante et pleine de charme ? Il paraît déjà
pris par l'angoisse. Il est comme quelqu'un qui a couru ou qui a pleuré. Sa
voix est lasse et angoissée. Triste, triste, triste... Pierre répond au nom
de tous : "Sois tranquille, Maître. Nous veillerons et nous prierons. Tu
n'as qu'à nous appeler et nous viendrons." Et Jésus les quitte
alors que les trois se penchent pour ramasser des feuilles et des branches
pour faire un feu qui serve à les tenir éveillés et aussi pour combattre la
rosée qui commence à descendre abondamment. Il marche, en leur
tournant le dos, de l'occident vers l'orient, ayant donc en face la lumière
de la lune. Je vois qu'une grande douleur dilate encore davantage son œil;
c'est peut-être un bistre de lassitude qui
l'élargit, peut-être est-ce l'ombre de l'arcade sourcilière. 200> Je ne sais pas. Je
sais qu'il a l'œil plus ouvert et plus
enfoncé. Il monte, la tête penchée, seulement de temps en temps il la lève en
soupirant comme s'il se fatiguait et haletait, et alors il tourne son œil si
triste sur l'oliveraie paisible. Il fait quelques mètres en montée, puis il
tourne autour d'un escarpement qui se trouve ainsi entre Lui et les trois
qu'il a laissés plus bas. L'escarpement, qui au
début ne monte que de quelques décimètres, ne cesse de monter, et il a
bientôt atteint deux mètres, de sorte qu'il met complètement Jésus à l'abri
de tout regard indiscret ou ami. Jésus continue jusqu'à un gros rocher qui à
un certain point barre le petit sentier, peut-être mis pour soutenir la côte
qui descend avec plus de rapidité et nue jusqu'à un espace désolé qui précède
les murs au-delà desquels est située Jérusalem, et qui vers le haut continue
à monter avec d'autres escarpements et d'autres oliviers. Justement au-dessus
du gros rocher se penche un olivier tout noueux et tordu. Il semble un
bizarre point d'interrogation mis par la nature pour poser quelque question.
Les branches touffues au sommet donnent une réponse à la question du tronc,
en disant tantôt oui quand elles se penchent vers la terre, tantôt non en se
déplaçant de droite à gauche, sous un vent léger qui passe par vagues
successives à travers les feuillages et qui parfois exhale seulement l'odeur
de la terre, parfois l'odeur légèrement amère de l'olivier, parfois un parfum
mêlé de roses et de muguets dont on se demande d'où il peut bien venir.
Au-delà du petit sentier, vers le bas, il y a d'autres oliviers et l'un,
justement au-dessous du rocher, frappé par la foudre et ayant pourtant
survécu, ou découpé je ne sais comment, a, du tronc primitif, fait deux
troncs qui se dressent comme les deux branches d'un grand V moulé et les deux
feuillages se présentent d'un côté et de l'autre du rocher comme si en même
temps ils voulaient voir et cacher, ou lui faire une base d'un gris argenté
tout paisible. Jésus s'arrête à cet
endroit. Il ne regarde pas la ville qui se fait voir tout en bas, toute
blanche dans le clair de lune. Au contraire il lui tourne le dos et il prie,
les bras ouverts en croix, le visage levé vers le ciel. Je ne vois pas son
visage car il est dans l'ombre, la lune étant pour ainsi dire perpendiculaire
au-dessus de sa tête, c'est vrai, mais ayant aussi le feuillage épais de
l'olivier entre Lui et la lune dont les rayons filtrent à peine entre les
feuilles en produisant des taches lumineuses en perpétuel mouvement. Une
longue, ardente prière. De temps en temps il pousse un soupir et fait
entendre quelque parole plus nette. 201> Ce n'est pas un
psaume, ni le Pater. C'est une prière faite du jaillissement de son amour et
de son besoin. Un vrai discours fait à son Père. Je le comprends par
les quelques paroles que je saisis : "Tu le sais... Je suis ton Fils...
Tout, mais aide-moi... L'heure est venue... Je ne
suis plus de la Terre. Cesse tout besoin d'aide à ton Verbe... Fais que
l'Homme te satisfasse comme Rédempteur, comme la Parole t'a été obéissante...
Ce que Tu veux... C'est pour eux que je te demande pitié... Les sauverai-je ?
C'est cela que je te demande. Je les veux ainsi : sauvés du monde, de la
chair, du démon... Puis-je te demander encore ? C'est une juste demande, mon
Père. Pas pour Moi. Pour l'homme qui est ta création, et qui voulut rendre
fange jusqu'à son âme. Je jette dans ma douleur et dans mon Sang cette boue
pour qu'elle redevienne l'incorruptible essence de l'esprit qui t'est
agréable... Il est partout. C'est lui le roi ce soir : au palais royal et
dans les maisons, parmi les troupes et au Temple... La ville en est pleine,
et demain ce sera un enfer..." Jésus se tourne,
appuie son dos au rocher et croise ses bras. Il regarde Jérusalem. Le visage
de Jésus devient de plus en plus triste. Il murmure : "Elle paraît de
neige... et elle n'est que péché. Même dans elle, combien j'en ai guéris !
Combien j'ai parlé !... Où sont ceux qui me paraissaient fidèles ?"... Jésus penche la tête
et regarde fixement le terrain couvert d'une herbe courte et que la rosée
rend brillante. Mais bien qu'il ait la tête penchée je comprends qu'il pleure
car des gouttes brillent en tombant de son visage sur le sol. Puis il lève la
tête, desserre ses bras, les joint en les tenant au-dessus de sa tête et en
les agitant ainsi unis. Puis il se met en
route. Il revient vers les trois apôtres assis autour de leur feu de
branchages. Il les trouve à moitié endormis. Pierre appuie ses épaules à un
tronc, et les bras croisés sur la poitrine il balance sa tête, dans le
premier brouillard d'un sommeil profond. Jacques est assis, avec son frère,
sur une grosse racine qui affleure et sur laquelle ils ont mis leurs manteaux
pour moins sentir les aspérités, mais malgré cela, bien qu'ils soient moins à
l'aise que Pierre, eux aussi somnolent. Jacques a abandonné sa tête sur
l'épaule de Jean qui a penché la tête sur celle de son frère comme si le
demi-sommeil les avait immobilisés dans cette pose.
202> Les trois sursautent
confus. Ils se frottent les yeux, ils murmurent une excuse, accusant
la digestion pénible d'être la première cause de leur sommeil : "C'est
le vin... la nourriture... Mais maintenant cela passe. Cela n'a été qu'un
moment. Nous ne désirions pas parler et cela nous a endormis. Mais maintenant
nous allons prier à haute voix et cela ne nous arrivera plus." "Oui. Priez et
veillez. Pour vous aussi, vous en avez besoin." *Oui, Maître. Nous
allons t'obéir." Jésus s'en retourne.
La lune Lui frappe le visage si fort que sa clarté d'argent fait pâlir de
plus en plus son vêtement rouge comme si elle le couvrait d'une poussière
blanche et lumineuse. Je vois dans cette clarté son visage découragé,
affligé, vieilli. Le regard est toujours dilaté mais paraît embué de larmes. La
bouche a un pli de lassitude. Il revient à son
rocher plus lentement et tout penché. Il s'y agenouille en appuyant ses bras
au rocher qui n'est pas lisse, mais à mi-hauteur il a une sorte de sein,
comme si on l'avait travaillé exprès. Sur ce sein de dimension réduite, il a
poussé une petite plante qui me semble de ces fleurettes semblables à de
petits lys que j'ai vues aussi en Italie. Les petites feuilles sont rondes
mais dentelées sur les bords et charnues avec des fleurettes sur les tiges
très grêles. On dirait des petits flocons de neige qui saupoudrent la
grisaille du rocher et les feuilles d'un vert foncé. Jésus appuie ses mains
près d'elles et les fleurettes Lui frôlent la joue car il pose sa tête sur
ses mains jointes et il prie. Après un moment il sent la fraîcheur des
petites corolles et il lève la tête. Il les regarde, les caresse, leur parle
: "Vous êtes pures !... Vous me réconfortez ! Dans la petite grotte de
Maman, il y avait aussi de ces fleurettes... et elle les aimait car elle
disait : "Quand j'étais petite, mon père me disait : "Tu es un lys
si petit et tout plein de la rosée céleste' "... Maman ! Oh ! Maman
!" Il éclate en sanglots. La tête sur ses mains jointes, retombé un peu
sur ses talons, je le vois et l'entends pleurer, alors que ses mains serrent
ses doigts et se tourmentent l'une l'autre. Je l'entends qui dit : "À
Bethléem aussi... et je te les ai apportées, Maman. Mais celles-ci, qui te
les apportera désormais ?..."
203> Il fait des gestes
vers Jérusalem. Puis il recommence à élever les bras vers le ciel comme pour
demander de l'aide. Il enlève son manteau comme s'il avait chaud. Il le
regarde... Mais que voit-il ? Ses yeux ne regardent pas autre chose que sa
torture et tout sert à cette torture pour l'augmenter, même le manteau tissé
par sa Mère. Il le baise et dit : "Pardon, Maman ! Pardon !" Il
semble le demander à l'étoffe filée et tissée par l'amour de sa Mère... Il le
reprend. Il est pris par un tourment. Il veut prier pour le surmonter, mais
avec la prière reviennent les souvenirs, les appréhensions, les doutes, les
regrets... C'est toute une avalanche de noms... de villes... de personnes...
de faits... Je ne puis le suivre car il est rapide et irrégulier. C'est sa
vie évangélique qui défile devant Lui... et Lui ramène Judas le traître. Son
angoisse est si grande, que pour la vaincre il crie le nom de Pierre et de
Jean. Et il dit : "Maintenant ils vont venir. Ils sont bien fidèles, eux
!" Mais "eux" ne viennent pas. Il appelle de nouveau. Il
paraît terrorisé comme s'il voyait je ne sais quoi. Il s'enfuit rapidement
vers l'endroit où se trouve Pierre et les deux frères. Et il les trouve plus
commodément et plus pesamment endormis autour de quelques braises qui vont
mourir et produisent seulement des éclairs rouges dans la cendre grise.
Les trois,
s'éveillent plus lentement, mais finalement ils y arrivent et s'excusent, les
yeux ébahis. Ils se lèvent, en commençant par s'asseoir, puis ils se mettent
vraiment debout. "Mais vois un
peu !" murmure Pierre. "Ceci ne nous est jamais arrivé ! Ce doit
être vraiment ce vin. Il était fort. Et aussi ce froid. On s'est couvert pour
ne pas le sentir (en effet ils s'étaient couverts avec leurs manteaux, même
la tête) et on n'a plus vu le feu, on n'a plus eu froid et voilà que le
sommeil est venu. Tu dis que tu nous as appelés ? Et pourtant il ne me
semblait pas que je dormais si profondément... Allons, Jean, cherchons des
branches, remuons-nous. Cela va passer. Sois tranquille, Maître, que
dorénavant !... Nous resterons debout..." et il jette une poignée de
feuilles sèches sur la braise et souffle pour faire reprendre la flamme. 204> Il l'alimente avec
les branches apportées par Jean, pendant que Jacques apporte un quartier de genièvre ou d'une plante du même genre qu'il a coupé dans
un buisson peu éloigné et le met par dessus le reste. La flamme monte haute
et gaie éclairant le pauvre visage de Jésus, un visage vraiment d'une
tristesse telle que l'on ne peut le regarder sans pleurer. Toute clarté de ce
visage a disparu dans une lassitude mortelle. Il dit : "J'éprouve une
angoisse qui me tue ! Oh ! oui ! Mon âme est triste à en mourir. Amis !...
Amis ! Amis !" Mais même s'il ne le disait pas, son aspect dirait qu'il
est vraiment comme quelqu'un qui meurt, et dans l'abandon le plus angoissé et
le plus désolé. Il semble que chacune de ses paroles soit un sanglot... Mais les trois sont
trop appesantis par le sommeil. Ils semblent presque ivres tant ils marchent
en titubant les yeux mi-clos... Jésus les regarde... Il ne les mortifie pas
par des reproches. Il secoue la tête, soupire et s'en va à la place qu'il
occupait, Il prie de nouveau
debout, les bras en croix. Puis à genoux comme avant, le visage penché sur
les petites fleurs. Il réfléchit. Il se tait... Puis il se met à gémir et à
sangloter fortement, presque prosterné tant il s'est relâché sur ses talons.
Il appelle le Père avec toujours plus d'angoisse...
Il reste ainsi un
moment, puis il pousse un cri étouffé et lève un visage bouleversé. Un seul
instant, puis il tombe sur le sol, le visage réellement contre terre et il
reste ainsi. Une loque d'homme sur qui pèse tout le péché du monde, sur qui
s'abat toute la Justice du Père, sur qui descendent les ténèbres, la cendre,
le fiel, cette redoutable, redoutable, absolument redoutable chose qu'est
l'abandon de Dieu, pendant que Satan nous torture... C'est l'asphyxie de
l'âme, c'est être ensevelis vivants dans cette prison qu'est le monde quand
on ne peut plus sentir qu'entre nous et Dieu il y a un lien, c'est être
enchaînés, bâillonnés, lapidés par nos propres prières qui nous retombent
dessus hérissées de pointes et pleines de feu, c'est se heurter contre un
Ciel fermé où ne pénètrent pas la voix et les regards de notre angoisse,
c'est être "orphelins de Dieu", c'est la folie, l'agonie, le doute
de s'être jusqu'alors trompés, c'est la
persuasion d'être chassés par Dieu, d'être damnés. C'est l'enfer !... 205> Oh ! je le sais ! et
je ne puis, je ne puis voir la douleur de mon Christ, et savoir qu'elle est
un million de fois plus atroce que celle qui m'a consumée l'an passé et qui,
quand elle me revient à l'esprit, me bouleverse encore... Jésus gémit, au milieu
des râles et des soupirs d'une véritable agonie : "Rien !... Rien !... Va-t'en !... La volonté du Père ! Elle ! Elle seule !..,
Ta volonté, Père. La tienne, non pas la mienne... Inutile. Je n'ai qu'un
Seigneur : le Dieu très Saint. Une Loi : l'obéissance. Un amour : la
rédemption... Non. Je n'ai plus de Mère. Je n'ai plus de vie. Je n'ai plus de
divinité. Je n'ai plus de mission. C'est inutilement que tu me tentes, démon,
avec la Mère, la vie, ma divinité, ma mission. J'ai pour mère l'Humanité et
je l'aime jusqu'à mourir pour elle. La vie, je la rends à Celui qui me l'a
donnée et me la demande, au Maître Suprême de tout vivant. La Divinité, je
l'affirme en montrant qu'elle est capable de cette expiation. La mission, je
l'accomplis par ma mort. Je n'ai plus rien, sauf de faire la volonté du
Seigneur mon Dieu. Va-t'en, Satan ! Je l'ai dit la
première et la seconde fois. Je le redis pour la troisième : "Père :
s'il est possible, que ce calice s'éloigne de Moi. Mais pourtant que ce ne
soit pas ma volonté, mais la tienne qui soit faite". Va-t'en,
Satan. J'appartiens à Dieu." Puis il ne parle plus
que pour dire entre ses halètements : "Dieu ! Dieu ! Dieu !" Il
l'appelle à chaque battement de son cœur et il semble qu'à chaque battement
le sang déborde. L'étoffe tendue sur les épaules s'en imbibe et devient
sombre malgré le grand clair de lune qui l'enveloppe tout entier. Pourtant une clarté
plus vive se forme au-dessus de sa tête, suspendue à environ un mètre de Lui,
une clarté si vive que même le Prostré la voit filtrer à travers les
ondulations des cheveux déjà alourdis par le sang et malgré le voile dont le
sang couvre ses yeux. Il lève la tête... La lune resplendit sur le pauvre
visage et encore plus resplendit la lumière angélique semblable au diamant
blanc-azur de l'étoile Vénus. Et apparaît la terrible agonie dans le sang qui
transsude des pores. Les cils, les cheveux, la moustache, la barbe sont
aspergés et couverts de sang. Le sang coule des tempes, le sang sort des
veines du cou, les mains dégouttent du sang. Il tend les mains vers la
lumière angélique et quand les larges manches glissent vers les coudes, les
avant-bras du Christ se voient en train de suer du sang.
Dans le seul visage les larmes tracent deux lignes nettes à travers le masque
rouge. 206> Il enlève de nouveau
son manteau et s'essuie les mains, le visage, le cou, les avant-bras. Mais la
sueur continue. Il presse plusieurs fois l'étoffe sur son visage en la tenant
pressée avec ses mains, et chaque fois qu'elle change de place, apparaissent nettement
sur l'étoffe rouge foncé les empreintes qui, humides comme elles le sont,
semblent être noires. Sur le sol l'herbe est rouge de sang. Jésus paraît près de
défaillir. Il délace son vêtement au cou comme s'il se sentait étouffer. Il
porte la main à son cœur et puis à sa tête et l'agite devant son visage comme
pour s'éventer, en gardant la bouche entrouverte. Il se traîne vers le
rocher, mais plutôt vers le sommet du talus, et s'y appuie le dos. Il reste
les bras pendants le long du corps, comme s'il était déjà mort, la tête
pendant sur la poitrine. Il ne bouge plus. La lumière angélique
décroît tout doucement. Puis elle se trouve comme absorbée dans le clair de
lune. Jésus rouvre les yeux. Il lève péniblement la tête. Il regarde. Il est
seul, mais il est moins angoissé. Il allonge une main. Il tire à Lui le
manteau qu'il a abandonné sur l'herbe et se met à s'essuyer le visage, les
mains, le cou, la barbe, les cheveux. Il prend une large feuille, qui a
poussé justement sur le bord du talus, toute couverte de rosée et avec elle
il achève de se nettoyer en se lavant le visage et les mains et en s'essuyant
de nouveau. Il le fait plusieurs fois avec d'autres feuilles, jusqu'à ce
qu'il ait effacé les traces de sa terrible sueur. Seul son vêtement est taché,
et spécialement sur les épaules et aux plis des coudes, au cou et à la
ceinture, aux genoux. Il le regarde et secoue la tête. Il regarde aussi le
manteau, mais il le voit trop taché. Il le plie et le pose sur le rocher, là
où il forme un berceau, près des fleurettes. Difficilement, à
cause de sa faiblesse, il se tourne pour se mettre à genoux. Il prie en
appuyant la tête sur le manteau sur lequel sont déjà ses mains. Puis il
s'appuie au rocher, se lève, et encore légèrement titubant, il va trouver les
disciples. Son visage est très pâle, mais il n'est plus troublé. C'est un
visage d'une beauté divine bien qu'il soit exsangue et plus triste qu'à
l'ordinaire. Les trois dorment
profondément, tout enveloppés dans leurs manteaux, tout à fait allongés près
du feu éteint. On les entend respirer profondément en un commencement de
ronflement sonore. Jésus les appelle, inutilement. Il doit se pencher et
secouer Pierre généreusement. 207> "Qu'est-ce ? Qui m'arrête ?" dit-il en sortant
abasourdi et effrayé de son manteau vert foncé. "Personne. C'est
Moi qui t'appelle." "C'est le matin
?" "Non. La seconde
veille est à peu près terminée. [1]" Pierre est tout
engourdi, Jésus secoue Jean qui pousse un cri de terreur en voyant penché sur
lui un visage de fantôme tant il semble de marbre. "Oh !... tu me
paraissais mort !" Il secoue Jacques et
celui-ci croit que c'est son frère qui l'appelle et il dit : "Ils ont
pris le Maître ?" "Pas encore,
Jacques" répond Jésus. "Mais levez-vous maintenant et allons. Celui
qui me trahit est proche." Les trois, encore
étourdis, se lèvent. Ils regardent autour... Oliviers, lune, rossignols,
brise, la paix... Rien d'autre. Cependant ils suivent Jésus sans parler. Les
huit aussi sont plus ou moins endormis auprès du feu éteint. "Levez-vous
!" tonne Jésus. "Pendant que Satan arrive, montrez à celui qui ne
dort jamais et à ses fils que les fils de Dieu ne dorment pas !" "Oui,
Maître." "Où est-il,
Maître ?" "Jésus,
moi..." "Mais qu'est-il
arrivé ?" Et au milieu des
questions et des réponses confuses, ils remettent leurs manteaux...
Les apôtres sautent
tous dans un coin. Pierre devant, et les autres en groupe derrière. Jésus
reste où il est. Judas s'approche
soutenant le regard de Jésus, redevenu le regard étincelant de ses jours les
meilleurs. Et il n'abaisse pas son visage. Au contraire il s'approche avec un
sourire de hyène et le baise sur la joue droite. "Ami, et
qu'es-tu venu faire ? C'est par un baiser que tu me trahis ?" Judas baisse un
instant la tête, puis la relève... insensible au reproche comme à toute
invitation au repentir. 208> Jésus, après les premières paroles dites avec la majesté de
Maître, prend le ton affligé de qui se résigne à un malheur. Les sbires, en
criant, s'avancent avec des cordes et des bâtons et cherchent à s'emparer des
apôtres en plus du Christ, sauf de Judas Iscariote, naturellement. "Qui
cherchez-vous ?" demande Jésus calme et solennel. "Jésus, le
Nazaréen." "C'est Moi
!" Sa voix est un tonnerre. Devant le monde assassin et à celui innocent,
devant la nature et les étoiles, Jésus se rend ce témoignage ouvert, loyal,
plein d'assurance. Je dirais qu'il est heureux de pouvoir se le donner. Mais s'il avait
dégagé la foudre, il n'aurait pu faire davantage. Tous s'abattent comme une
gerbe d'épis fauchés. Ne restent debout que Judas, Jésus et les apôtres qui
reprennent courage au spectacle des soldats abattus, si bien qu'ils
s'approchent de Jésus en menaçant si explicitement Judas que celui-ci fait un
saut juste à temps pour éviter un coup de maître de l'épée de Simon.
Poursuivi sans résultat à coups de pierres et de bâtons que lui lancent par
derrière les apôtres qui ne sont pas armés d'épées, il s'enfuit au-delà du
Cédron et disparaît dans l'obscurité d'une ruelle. "Levez-vous. Qui
cherchez-vous ? Je vous le demande de nouveau." "Jésus, le
Nazaréen." "Je vous ai dit
que c'est Moi" dit Jésus avec douceur. Oui : avec douceur.
"Laissez donc libres ces autres. Je viens. Déposez les épées et les
bâtons. Je ne suis pas un larron. J'étais toujours parmi vous. Pourquoi ne
m'avez-vous pas pris alors ? Mais c'est votre heure et celle de
Satan..."
"Déposez ces
armes. Je vous le commande. Si je voulais, j'aurais les anges du Père pour me
défendre. Et toi, sois guéri. Dans ton âme, si tu peux, pour commencer."
Et avant de tendre les mains aux cordes, il touche l'oreille et la guérit. Les apôtres poussent
des cris désordonnés... Oui. Je regrette de le dire, mais c'est ainsi. Qui
crie une chose, qui une autre. 209> L'un crie : "Tu
nous as trahis !" et un autre : "Mais il est fou !" et un
autre encore : "Et qui peut te croire ?" Qui ne crie pas
s'enfuit... |
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Et Jésus reste
seul,.. Seul avec les sbires... Et le chemin commence... |
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