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14> Pendant toute la journée j’ai la vue de
Jésus crucifié et de Marie et Jean au pied de la croix.
Ce matin, quand je faisais la sainte Communion, il me semblait être devant un
autel vivant, Car Ils étaient là et me regardaient avec leur regard de
surnaturel amour. Ce qu’est une Communion faite ainsi, c’est une chose que
l’on ne peut décrire.
Vers le soir, ensuite, j’ai commencé à entendre en moi cette phrase :
" Cela n’était pas l’onction que j’espérais devoir te
préparer " Dite par une voix de femme, une voix pleine, chaude de
contralto, une voix passionnée. Ce n’est pas la voix douce de Marie, jeune,
pure, virginale avec son ton de soprano.
Je comprends que c’est un nouvel être qui parle, mais je ne sais lui donner
un nom et un visage jusqu’à ce que se présente la vision.
Je vois
encore la pièce où pleure Marie dans la maison hospitalière. Elle est encore
là sur son siège, accablée, épuisée, défigurée par ses pleurs continuels.
Les femmes aussi sont là, et à la lueur des lampes à huile elles préparent
des aromates, en les mélangeant, après les avoir tirés de diverses amphores,
dans un mortier et puis en les remettant dans des vases au large bec où on
peut fouiller facilement avec les doigts pour en extraire le baume.
Les femmes travaillent en pleurant. Et Marie-Magdeleine, qui a le visage
marqué par les pleurs comme par une brûlure, dit ces paroles qui font pleurer
fort toutes les femmes.
Puis, quand elles ont fini de tout préparer, elles s’enveloppent dans leurs
châles ou leurs manteaux. Marie aussi se lève, mais elles l’entourent pour la
persuader de ne pas venir. Il serait trop cruel de lui faire revoir son Fils
qui certainement, à l’aube du troisième jour, est tout noirci par la
décomposition, couvert de contusions comme il l’était. Et puis elle est trop
épuisée pour pouvoir marcher. Elle n’a fait que pleurer et prier. Jamais de
nourriture, jamais de repos. Qu’elle reste tranquille et se fie à elles.
Elles feront avec leur amour de disciples la part de la Mère, en donnant à ce
Corps saint tous les soins réclamés par un arrangement définitif de la
sépulture.
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Marie se rend. La Magdeleine, agenouillée à ses pieds, mais reposant sur ses
talons, dans sa pose habituelle, lui embrasse les genoux et la regarde avec son
visage brûlé par les pleurs et lui promet qu’elle dira à Jésus tout l’amour
de sa Mère, pendant qu’elle l’embaumera encore. Elle sait ce qu’est
l’amour. Elle est passée du vil amour à l’amour saint pour la Miséricorde
vivante que les hommes ont tué, et elle sait aimer. 15> Jésus le lui a dit dès le soir qui fut le
matin de sa nouvelle vie, qu’elle sait beaucoup aimer. La Mère se fie
à elle. Elle, la rachetée qui a su caresser alors les pieds de Jésus, si
doucement saura maintenant caresser ses blessures et les embaumer, plus avec
son amour qu’avec l’onguent, pour que la Mort ne puisse abîmer ces Chairs qui
ont donné tant d’amour et en ont tant reçu.
La voix de la Magdeleine est pleine de passion. On dirait un velours qui
enveloppe un orgue, tant elle a une voix d’orgue adoucie par des tonalités
chaudes et passionnées. On y sent une âme qui frémit. Qui a su frémir. Qui
devait frémir et aimer. Et qui, maintenant que Jésus l’a sauvée, sait frémir
et aimer pour l’Amour divin. Je n’oublierai pas cette voix de femme qui
exprime l’âme de cette femme. Je ne l’oublierai plus.
Les femmes sortent en portant une lanterne. La maison est dans l’obscurité et
aussi le chemin. Il y a à peine une trace de lumière là-bas, au fond, vers
l’orient. La lumière fraîche et pure d’un matin d’avril. Le chemin est
silencieux et désert. Les femmes, toutes enveloppées dans leurs manteaux,
vont sans parler vers le tombeau de Jésus.
Je ne vais pas avec elles. Je reviens vers Marie. Jésus me fait revenir vers
elle.
Maintenant qu’elle est seule, elle s’est remise à prier, à genoux contre le
voile de Véronique qui est étendu le long du côté d’une étagère, tenu en
place par le drap funèbre et par les clous. Elle prie et parle à son Fils.
Elle est toujours dans la même peine mêlée à un espoir qui la rend anxieuse.
"Jésus, Jésus ! Tu ne reviens pas encore ? Ta pauvre Maman ne résiste
plus de te savoir là-bas, mort. Tu l’as dit et personne ne t’a compris. Mais
moi, je t’ai compris ! "Détruisez le Temple de Dieu, et Moi, je le
reconstruirai en trois jours". C’est le commencement du troisième jour.
Oh ! mon Jésus ! N’attends pas qu’il soit accompli pour revenir à la vie, à
ta Maman qui a besoin de te voir vivant pour ne pas mourir en te
revoyant mort, qui a besoin de te voir beau, sain, triomphant, pour ne
pas mourir en se souvenant de l’état où elle t’a laissé !
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16> Oh !
Père ! Père ! Rends-moi mon Fils ! Que je le voie redevenu Homme et non plus
cadavre, Roi et non plus condamné. Ensuite, je le sais, il reviendra vers
Toi, au Ciel. Mais je l’aurai vu guéri de tant de mal, je l’aurai vu fort
après tant de langueur, je l’aurai vu triomphant après tant de lutte, je
l’aurai vu Dieu après une humanité de telles souffrances pour les hommes et
je me sentirai heureuse même en perdant son voisinage. Je le saurai avec Toi,
Père Saint, je le saurai pour toujours hors de la Douleur. Maintenant, au
contraire, je ne puis, je ne puis oublier qu’il est dans un tombeau, qu’il
est là tué par tant de douleur qu’ils Lui ont faite, que Lui, mon Fils-Dieu,
partage le sort des hommes dans l’obscurité d’un tombeau, Lui, ton Vivant.
Père, Père, écoute ta servante. A cause de ce "oui" … Je ne t’ai
jamais rien demandé pour mon obéissance à tes volontés; c’était ta Volonté,
et ta Volonté était la mienne; je ne devais rien exiger pour le sacrifice de
la mienne à Toi, Père Saint. Mais maintenant, mais maintenant, pour ce
"oui" que j’ai dit à l’Ange, ton messager, ô Père, écoute-moi !
Lui est hors des tortures car il a tout accompli par l’agonie de trois heures
après les sévices du matin. Mais moi, je suis depuis trois jours dans cette
agonie. Tu vois mon cœur, et Tu en entends les palpitations. Notre
Jésus l’a dit qu’un oiseau ne perd pas une plume que Tu ne la voies, qu’il ne
meurt pas une fleur dans le champ sans que Tu consoles son agonie par ton
soleil et ta rosée. Oh ! Père, je meurs de cette douleur ! Traite-moi comme
le passereau que Tu revêts d’un nouveau plumage et la fleur que Tu réchauffes
et désaltères dans ta pitié. Je meurs transie par la douleur. Je n’ai plus de
sang dans les veines. Autrefois il est devenu tout lait pour nourrir ton Fils
et le mien; maintenant il est devenu toutes larmes parce que je n’ai plus de
Fils. Ils me l’ont tué, tué, Père, et Tu sais de quelle façon !
Je n’ai plus de sang ! Je l’ai répandu avec Lui dans la nuit de Jeudi,
dans le Vendredi funeste. J’ai froid comme quelqu’un qui n’a plus de sang. Je
n’ai plus de soleil, puisque Lui est mort, mon Soleil saint, mon Soleil béni,
le Soleil né de mon sein pour la joie de sa Maman, pour le salut du monde. Je
n’ai plus de rafraîchissement parce que je ne l’ai plus Lui, la plus douce
des sources pour sa Maman qui buvait sa Parole, qui se désaltérait de sa
présence. Je suis comme une fleur dans un sable desséché. Je meurs, je meurs,
Père Saint. Et je ne suis pas effrayée de mourir puisque Lui aussi est mort.
Mais comment feront ces petits, le petit troupeau de mon Fils, si faible, si
craintif, si inconstant, s’il n’y a pas quelqu’un pour le soutenir ? Je
ne suis rien, Père. Mais pour les désirs de mon Fils je suis comme une troupe
d’hommes armés. Je défends, je défendrai sa Doctrine et son héritage comme
une louve défend ses louveteaux. Moi, agnelle, je me ferai louve pour défendre
ce qui appartient à mon Fils et par conséquent ce qui est à Toi.
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17> Tu l’as vu, Père. Il y a huit
jours cette ville a dépouillé ses oliviers, a dépouillé ses maisons, a
dépouillé ses jardins, a dépouillé ses habitants et sa voix est devenue
rauque à force de crier : "Hosanna au Fils de David; béni Celui qui
vient au nom du Seigneur". Et pendant qu’il passait sur des tapis de
branchages, de vêtements, d’étoffes, de fleurs, les habitants se le
montraient en disant: " C’est Jésus, le Prophète de Nazareth
de Galilée. C’est le Roi d’Israël ". Et alors que n’étaient pas
fanés ces branchages et que leurs voix étaient encore rauques de tant
d’hosannas, ils ont changé leurs cris en accusations et en malédictions et en
requêtes de mort, et des branches détachées pour le triomphe ils ont fait des
matraques pour frapper ton Agneau qu’ils conduisaient à la mort.
S’ils en ont tant fait pendant que Lui était parmi eux et leur
parlait, et leur souriait, et les regardait de cet œil qui fond le cœur et
fait trembler jusqu’aux pierres s’il les regarde, et les bénissait et les
instruisait, que feront-ils quand il sera retourné à Toi ?
Ses disciples, Tu l’as vu. Un l’a trahi, les autres se sont enfuis. Il a
suffi qu’il fût frappé, pour qu’ils s’enfuient comme un vil troupeau et ils
n’ont pas su l’entourer pendant qu’il mourait. Un seul, le plus jeune, est
resté. Maintenant vient le plus âgé, mais il a déjà su le renier une fois.
Quand Jésus ne sera plus ici à le garder, saura-t-il persister dans la Foi ?
Je suis un rien, mais un peu de mon Fils est en moi, et mon amour comble ce
qui me manque et l’annule. Je deviens ainsi quelque chose d’utile à la cause
de ton Fils, à son Église qui ne trouvera jamais la paix et qui a besoin de
pousser des racines profondes pour ne pas être arrachée par les vents. Je
serai Celle qui la soigne. Comme une jardinière active, je veillerai pour
qu’elle grandisse et pousse droite et forte en son matin. Ensuite je ne me
soucierai pas de mourir. Mais je ne puis vivre si je reste plus longtemps
sans Jésus.
Oh ! Père qui as abandonné le Fils pour le bien des hommes mais l’as
ensuite réconforté, car il est certain que tu l’as accueilli dans ton sein
après sa mort, ne me laisse pas plus longtemps à l’abandon. Je le souffre et
l’offre pour le bien des hommes. Mais réconforte-moi, maintenant, Père. Père,
pitié ! Pitié, mon Fils ! Pitié, divin Esprit ! Souviens-Toi de ta Vierge
! "
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