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"L'Évangile
tel qu'il m'a été révélé" de Maria Valtorta © Centro Editoriale Valtortiano |
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samedi
11 août 29
- Accostage au quai de Jeanne 493 - Marie et Mathias accourent à la voix de Jésus 494 - Mathias rêve d'un roi temporel 495 - Discours : Mon Royaume est spirituel 496 - Accueil de la part de Jonathas 497 - Et de la part de Jeanne 497 - Jeanne est déçue de Chouza 497 - Qui voudrait que Jésus remplace Hérode 498 - Discours : Mon Royaume est spirituel (suite) 498 - Si la Loi était dans les cœurs... 499 - L'homme d'Antioche se présente à Jésus 500 - Ce qu'il a appris de Sintica 501 - La lettre annonce la mort de Jean d'Endor 502 - Jésus demande à l'étranger un service 503 - Et l'invite à ne pas haïr 503 - Réactions à la nouvelle de cette mort 504 - La lettre (L'histoire du messager Zénon 504 - Le rôle futur de Rome) 505 - Pierre ne veut rien manquer 506 - La lettre (Pourquoi Sintica est à Antioche 507 - Mort sublime de Jean d'Endor) 507 - Pierre insiste pour tout entendre 508 - La lettre (La mort prochaine de Jésus) 509 - Pierre demeure sur son appétit 509 - La lettre (Sintica s'est rapprochée des romains 510 - Pour préparer le terrain aux apôtres) 511 - Jésus s'éloigne avec Marie 512 - Pour lire avec elle les passages cachés 512 - La lettre (Je te ferai connaître par les gentils 512 - Jean a pardonné au traître) 513 - Prière de Jésus et de Marie 514 |
6.153. |
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493> Tibériade a déversé tous ses habitants sur les rives du lac ou sur le lac lui-même pour qu'ils trouvent du rafraîchissement dans la brise qui court sur les eaux et secoue les arbres des jardins le long de la rive. Dans cette ville, il y a un mélange de nombreuses races réunies là pour des motifs variés. Les riches se détendent sur des barques de plaisance confortables, ou bien sous les ombres vertes des jardins ils regardent l'évolution des bateaux sur les eaux bleu turquoise, déjà épurées de la couleur jaune qu'y avait apportée l'orage du soir précédent. Les pauvres, et surtout les enfants, s'ébattent sur la plage, là où les petites vagues viennent mourir. La fraîcheur de l'eau, qui les atteint plus haut qu'ils ne voudraient, leur fait pousser de petits cris qui rappellent ceux des hirondelles. 494> Les barques de Pierre et de Jacques approchent de la rive et se dirigent vers le petit môle. "Non. Au jardin de Jeanne" commande Jésus. Pierre obéit sans parler et la barque, suivie de sa sœur jumelle, exécute un virage parfait qui laisse un sillage écumeux en forme de point d'interrogation pour se replier sur la jetée du jardin de Chouza où il accoste et s'arrête. Jésus descend le premier et il donne la main aux deux Marie pour les aider à monter sur le petit quai. "Vous, maintenant, allez au grand môle et mettez-vous à prêcher le Seigneur. Vous allez voir un homme s'approcher pour vous demander où je suis. C'est l'homme d'Antioche. Conduisez-le-moi après avoir congédié la foule." "Oui... mais... Que devons-nous dire aux gens ? Prêcher ta venue ou prêcher ta doctrine ?" "Ma venue. Dites qu'à l'aurore je parlerai à Tarichée et guérirai les malades. Que l'un de vous surveille les barques, ou mettez quelque disciple à le faire, pour qu'elles soient prêtes pour le départ. Allez et que la paix soit avec vous." Et il se dirige vers la grille qui sert de clôture sur le débarcadère. Les deux Marie le suivent silencieusement. Dans le grand jardin où des rosés tardives fleurissent bien qu'en petit nombre, on ne voit personne. Mais on entend les cris heureux des deux petits qui jouent. En passant la main à travers les arabesques de la grille, Jésus cherche à déplacer le verrou, mais il n'y réussit pas. Il cherche s'il y a quelque chose qui puisse faire du bruit et attirer l'attention. Mais il n'y a rien. Alors, en entendant plus proches les voix des deux enfants, il appelle à haute voix : "Marie !" Du coup, les deux voix se taisent... Jésus répète : "Marie !"... Voilà que là-bas, au milieu du pré, tenu rasé comme un tapis d'où s'élèvent des touffes de rosiers bien tenus, il aperçoit marchant à petits pas, circonspecte, un doigt sur les lèvres, ses yeux inquisiteurs scrutant dans tous les sens, la fillette, et puis, quelques pas en arrière, suivi d'un agnelet blanc comme de l'écume, voilà Mathias. "Marie ! Mathias !" crie Jésus à haute voix. La voix guide les regards innocents. Les deux enfants tournent les yeux vers la grille et voient Jésus, le visage contre les barres, qui leur sourit. 495> "Le Seigneur ! Cours, Mathias, vers maman... Appelle Elle ou Michée... Qu'ils viennent ouvrir..." "Vas-y toi. Moi, je vais vers le Seigneur..." et ils courent tous les deux, les bras tendus, deux papillons, l'un blanc, l'autre rosé avec leur petite tête brune. Mais heureusement, en courant, ils appellent les serviteurs, et ceux-ci accourent, armés d'arrosoirs et de râteaux, de sorte que finalement la grille s'ouvre et les deux enfants se réfugient dans les bras de Jésus qui les embrasse et franchit le seuil en les tenant par la main. "Maman est à la maison avec ses amies. On nous renvoie, parce qu'on ne veut pas de nous" explique rapidement Mathias. "Ne parle pas si mal. Maman nous renvoie parce que ces dames sont romaines et elles parlent encore de leurs dieux et nous, que Jésus a sauvés, nous ne devons connaître que Lui seul. C'est pour cela, Seigneur. Mathias est trop petit et ne comprend pas" dit-elle, gracieusement, avec son bon sens d'enfant qui a souffert et qui par conséquent est plus mûre, plus adulte que son âge ne le comporte. "Le père aussi nous renvoie quand viennent ceux de la Cour. Et ils me plairaient, parce que ce sont presque tous des soldats... des guerriers... La guerre ! C'est beau, la guerre ! Elle donne la victoire ! Elle renvoie les romains. A bas Rome ! Vive le Royaume d'Israël" crie fièrement le petit.
"Mais ton Règne doit arriver, et pour qu'il arrive on fera la guerre. Et on les renverra tous, même Hérode, et tu seras roi." "Mais tais-toi, sot. Tu sais que tu ne dois pas répéter ce que tu entends. Ils font bien de te chasser. Tu ne sais pas que tu peux faire du mal au père, à la mère, et aussi à Jésus, en parlant ainsi ?" dit Marie. Et puis elle explique : "Un jour est venu celui qui est comme un prince et un parent d'Hérode et qui est ton disciple,[1] pour parler avec le père. Et ils criaient si fort, ils n'étaient pas seuls, mais avec beaucoup d'autres..." "Tous beaux, avec de belles épées, et ils parlaient de guerre..." interrompt Mathias. "Tais-toi, dis-je ! Et ils criaient si fort que l'on a entendu et ce sot, depuis lors, ne fait qu'en parler. Dis-le-lui Toi qu'il ne doit pas... Maman l'a dit, et le père a menacé de l'envoyer au sommet du grand Hermon, dans une grotte avec un esclave sourd et muet, jusqu'à ce qu'il ait appris à se taire. Et là, il devrait se taire car s'il parle avec l'esclave celui-ci n'entend pas et ne répond pas, s'il crie les aigles et les loups arrivent pour le manger..." 496> "Un châtiment terrible !" dit Jésus en souriant et il caresse l'enfant qui a perdu sa hardiesse et qui se serre contre Jésus comme s'il voyait déjà les aigles et les loups prêts à le dévorer tout entier y compris sa petite langue imprudente. "Un châtiment vraiment terrible !" répète-t-il. "Hé ! oui, et moi, j'ai peur que cela lui arrive et de rester sans Mathias, et je pleure... Mais lui n'a pas pitié ni de maman ni de moi, et il nous fera mourir de douleur..." "Je ne le fais pas exprès... J'ai entendu... et je parle... C'est si beau... de penser que les romains seront vaincus, que Hérode et Philippe seront chassés, et que Jésus sera Roi d'Israël" termine-t-il en mourant et en cachant son visage contre les vêtements de Jésus pour amortir encore plus le son de sa voix. "Mathias ne dira jamais plus ces choses. Il me le promet à Moi, et il tiendra parole. N'est-ce pas ? Ainsi lui ne sera pas dévoré, Jeanne et Marie ne mourront pas de douleur, Chouza ne sera pas fâché, et Moi, je ne serai pas haï. Parce que tu vois, Mathias ? Tu me fais haïr en disant ces choses. Te plaît-il que Jésus soit persécuté ? Pense quel remords si un jour tu devais te dire à toi-même : "J'ai fait persécuter Jésus qui m'a sauvé, et tout cela pour avoir répété ce que j'ai entendu par hasard". Ces gens étaient des hommes, et les hommes perdent souvent Dieu de vue, parce qu'ils sont pécheurs. Ne voyant pas Dieu, ils ne voient pas la Sagesse et ils font des erreurs même dans un bon but, ou dans un but qu'ils croient tel. Mais les enfants sont bons, leurs esprits voient Dieu, et Dieu repose dans leur cœur. Par conséquent, ils doivent comprendre les choses avec sagesse et dire que mon Royaume ne se fera pas par la violence sur la Terre, mais par l'amour dans les cœurs. Et ils doivent prier pour que les hommes comprennent ce Royaume, comme le comprennent les enfants. Les prières des enfants sont portées par leurs anges au Ciel et le Très-Haut les transforme en grâces. Et Jésus a besoin de ces grâces pour faire de ces hommes, qui pensent à la guerre et au royaume temporel, des apôtres qui comprennent que Jésus est paix et que son Royaume est spirituel et céleste. Tu vois cet agnelet ? Pourrait-il en dévorer un autre ?" "Hé ! non ! S'il pouvait le faire, le père ne nous en aurait pas fait cadeau pour nous faire mettre en pièces." 497> "Voilà, tu as bien dit. Le père aussi qui est dans les Cieux ne m'aurait pas envoyé si j'avais eu la puissance et la volonté de mettre en pièces. Je suis l'Agneau et le Berger. Et je suis doux et plein de mansuétude comme l'agneau, et je suis Celui qui réunit par l'amour avec la verge du bon Pasteur et non avec la lance et l'épée du guerrier. As-tu compris ? Et me promets-tu à Moi, précisément à Moi, de ne plus parler de certaines choses ?" "Oui, Jésus. Mais... aide-moi, Toi... parce que tout seul..." "Je t'aiderai. Regarde, je te caresse les lèvres et ainsi elles sauront rester closes." "Mon Maître ! Sainte est cette soirée qui me permet de te voir !" dit Jonathas en accourant de la maison et en se prosternant aux pieds de Jésus. "Paix à toi, Jonathas. Puis-je voir Jeanne ?" "Elle va venir. Elle a congédié les romaines pour venir te trouver." Jésus le regarde d'un air interrogateur, mais ne lui demande rien. Il marche dans la direction de la maison, en écoutant Jonathas qui parle de Chouza "absolument buté contre Hérode" et qui dit : "Pour l'amour de ma maîtresse, je te prie de le modérer car il veut faire des choses qui... ne feraient de bien ni à Toi, ni à lui, pas à Toi surtout." Jeanne, dans un splendide vêtement blanc sur lequel, de la tête, descend un voile qui paraît un filigrane d'argent tant il est broché de fils de ce métal - et je ne sais pas comment la légèreté de l'étoffé supporte cette broderie brochée d'argent - ceinte d'un fin diadème, qui pointe légèrement sur le devant, comme une mitre ornée de perles, de lourdes boucles d'oreilles ornées de perles, un collier de perles autour du cou, des bracelets et des bagues pareillement garnis - une apparition de beauté, pure et gracieuse - elle vient en hâte vers le Seigneur, et sans se soucier de ses beaux vêtements, elle se prosterne dans la poussière du sentier et dépose un baiser sur les pieds de Jésus. "Paix à toi, Jeanne." "Quand tu es avec moi, il y a toujours la paix en moi et dans ma maison... Mère !..." et elle va baiser les pieds de Marie, mais Marie l'accueille, les bras ouverts et l'embrasse. Elle échange aussi un baiser avec Marie d'Alphée. Après les salutations, Jésus dit : "Je dois te parler, Jeanne." "Me voici, Maître. Marie, ma maison est à toi : commande ce qu'il faut. Je vais avec le Maître..." Jésus s'est déjà déplacé pour aller dans le pré, bien en vue de tout le monde, mais assez isolé pour que personne ne puisse entendre. >498 Jeanne le rejoint. "Jeanne, je dois recevoir quelqu'un qui vient d'Antioche, envoyé par Sintica, certainement. J'ai pensé le faire dans ta maison, ici, dans ton jardin..." "Tu es le maître de tout ce qui appartient à Jeanne." "Même de ton cœur ?" Jésus la regarde fixement.
"En compensation, il vous est donné de savoir vous élever plus haut par l'esprit." "C'est vrai. Tu as su par Toi-même ou bien on t'en a parlé ? As-tu vu Manaën ? Il te cherchait..." "Non, je n'ai vu personne. Il est ici ?" "Oui. Nous sommes tous ici... Je veux dire : tous les courtisans d'Hérode... et plusieurs parce qu'ils le haïssent. Parmi eux aussi Chouza depuis que, par la volonté d'Hérodiade, Hérode se plaît à mortifier son intendant... Seigneur, tu te souviens qu'à Béther il voulait me séparer de Toi, parce qu'il craignait la disgrâce d'Hérode ? Il n'est passé que quelques mois... et déjà maintenant il veut que je... Oui, Seigneur, lui voudrait que je te persuade d'accepter son aide pour devenir roi à la place du Tétrarque... Moi, je dois le dire puisque je suis femme, soumise par conséquent à l'homme, et en plus femme Israélite, par conséquent plus que jamais soumise aux volontés de l'époux. Je le dis donc... Et je ne te donne pas de conseil... parce que j'espère savoir déjà que Toi... oh ! tu ne te feras pas roi avec l'aide de lanciers gagés. Oh !... qu'ai-je dit ! Je ne devais pas parler ainsi... Je devais te laisser d'abord entendre Chouza, Manaën et d'autres... Et si je me taisais, est-ce que je ne faisais pas mal ?... Seigneur, aide-moi à voir clair..." >500 "Mais tu vaincras, Seigneur." "Je vaincrai, oui." "Cherche pourtant à sauver Chouza aussi... Aime celui que j'aime." "J'aime celui qui t'aime." "Aime Chouza qui t'aime..." "Le mensonge n'est pas pour ce front pur comme les perles qui le ceignent et qui rougit maintenant dans l'effort de vouloir se persuader et me persuader que Chouza m'aime." "Et pourtant, il t'aime." "Oui, par intérêt. Comme par intérêt, il ne m'aimait pas à Zio et à Siram...[4] Mais voici Simon de Jonas avec l'étranger. Allons à leur rencontre..." Ils s'en vont jusqu'au vaste vestibule qui est sur l'arrière de la maison, plutôt un portique en demi-cercle qu'un vestibule et qui ouvre sur le parc. Ainsi le parc se prolonge dans la maison par ce vestibule en demi-cercle ouvert sur le jardin et orné de colonnes avec des tiges de rosiers maintenant sans fleurs et de charmants rameaux de jasmin, constellés de fleurs et d'autres plantes grimpantes pourpres dont j'ignore le nom. "La paix soit avec toi, étranger. Tu voulais me voir ?" "Salut et gloire, Seigneur. Je voulais te voir. J'ai une lettre pour Toi. C'est une femme grecque qui me l'a donnée à Antioche. Je suis... Non, je ne suis plus grec. J'ai pris la nationalité romaine pour continuer mon travail. Je suis fournisseur des milices romaines. Je les hais, mais il est avantageux de les ravitailler. A cause de ce qu'ils nous ont fait, je devrais mêler de la ciguë à la farine, mais il faudrait les empoisonner tous, pas quelques-uns. Ce serait inutile, ce serait pire... Ils se croient tout permis parce qu'ils sont forts. Ce sont des barbares en comparaison des grecs. Ils nous ont tout volé pour s'orner de ce qui était à nous et essayer de paraître civilisés. 501> Mais une fois grattée la croûte qui est teinte de notre civilisation, on découvre toujours un Amulius, un Romulus, un Taquin... On découvre toujours un Brutus, meurtrier de son bienfaiteur. Maintenant ils ont Tibère ! C'est encore peu pour eux ! Ils ont Séjan.[5] Ils ont ce qu'ils méritent. Le fer, les chaînes, les crimes qu'ils ont commis, se retournent contre eux-mêmes et mordent les chairs de ces brutes de romains. C'est peu, encore trop peu. Mais ils n'échapperont pas à la loi : quand le monstre sera devenu énorme, il s'écroulera par son propre poids et pourrira. Et les vaincus riront devant l'énorme cadavre et ils redeviendront les vainqueurs. Qu'il en soit ainsi ! Tous les pieds des conquérants pour accabler celle qui nous a écrasés par sa brutale expansion... Mais pardonne-moi, Seigneur. La perpétuelle douleur m'a bouleversé encore une fois... Je disais qu'une grecque m'a donné une lettre pour Toi, et elle m'a dit que tu es le Vertueux parfait. Vertueux... Tu es jeune pour l'être... Les grands esprits de l'Hellade ont dépensé leur vie pour le devenir un peu... Et pourtant la femme m'a dit ton Idée. Si vraiment tu crois à ce que tu enseignes, tu es grand... Est-il vrai que tu vis pour te préparer à la mort pour donner au monde la sagesse de vivre en dieu et non en brute, comme le font maintenant les hommes ? Est-il vrai que tu affirmes qu'il n'y a qu'une richesse qui mérite qu'on l'atteigne : celle de la vertu ? Est-il vrai que tu es venu pour racheter, mais que la rédemption commence en nous-mêmes, quand on suit tes enseignements ? Est-il vrai que nous possédons une âme et que nous devons en prendre soin car c'est une chose divine, immortelle, incorruptible par sa nature, mais à laquelle, en vivant en brutes, nous pouvons faire perdre son caractère divin, sans pouvoir la détruire ? Réponds, ô Grand !" "C'est vrai. Tout est vrai." "Par Zeus, c'est cela que disait notre très Grand.[6] Mais cela semblait une musique à laquelle il manquait une note, une lyre à laquelle il manquait une corde. De temps à autre on sentait un vide que le philosophe ne franchissait pas. Tu l'as comblé, si réellement tu es venu non seulement pour enseigner mais encore pour mourir sans y être contraint par personne, mais par la volonté personnelle d'obéir à Dieu, ce qui change ta mort de suicide en sacrifice... Par la divine Pallas ! Aucun de nos dieux n'a jamais fait cela. J'en déduis donc que tu es au-dessus d'eux. La grecque dit qu'ils n'existent pas et que Toi seul tu existes... Je parle donc à un Dieu ? Et un Dieu peut-il écouter ainsi un ravitailleur voleur et qui hait son ennemi, un homme misérable ? Pourquoi m'écoutes-tu ?" "Parce que je vois ton âme." >502 "Tu la vois ?!!! Comment est-elle ?" "Difforme, sale, serpentine, amère, ignorante, bien que ton intelligence soit bien différente de celle d'un barbare. Mais à l'intérieur de ce temple souillé, il y a un autel qui attend, comme celui qui est à l'Aréopage et qui attend la même chose. Il attend le Dieu vrai."[7] "Toi alors, puisque la grecque dit que tu es le Dieu vrai. Mais, par Zeus, c'est vrai ce que tu dis de mon âme. Tu es plus clair et plus sûr que l'oracle de Delphes. Mais tu prêches la paix, l'amour et le pardon : difficiles vertus. Et tu prêches la continence et l'honnêteté en toute matière... Être cela c'est être des dieux, plus grands que des dieux, car eux... oh, ils ne sont pas pacifiques, honnêtes, magnanimes !... Ils sont la perfection des mauvaises passions de l'homme, sauf Minerve qui, au moins, est sage... Diane, elle-même !... Pure, mais cruelle... Oui, être ce que tu prêches, c'est être plus que des dieux. Si je le devenais... par le charmant Ganymède ! Lui, tout jeune homme enlevé par l'aigle de l'Olympe et devenu échanson des dieux. Mais Zenon, passer de fournisseur de vivres à des maîtres barbares à l'état de dieu... Mais permets-moi de m'enfermer dans cette pensée et, pendant ce temps, lis la lettre de la femme..." et l'homme se met à marcher comme un péripatéticien.[8] Pierre, fatigué, et voyant que la conversation se prolongeait s'était commodément installé sur un siège de l'atrium et dans l'ambiance fraîche, dans la douceur des coussins qui recouvraient le siège, il s'était mis tranquillement à sommeiller... Pourtant il doit avoir gardé une oreille attentive, car il est réveillé par le bruit du sceau que l'on brise et du parchemin que l'on déroule. Il se lève en frottant ses yeux que ferme encore le sommeil. Il s'approche du Maître qui lit debout sous un lustre de plaques de mica délicatement violacée. La lumière est faible, juste suffisante pour éclairer l'endroit sans lui enlever l'enchantement du clair de lune dans les nuits sereines. Aussi Jésus tient très haut la feuille pour lire les mots et Pierre, qui est beaucoup plus petit et se tient tout près de Lui, essaie d'allonger le cou, de se lever sur la pointe des pieds pour voir, mais il n'y arrive pas. "C'est Sintica, hein? Que dit-elle ?" il répète sa demande et dit en suppliant : "Lis tout haut, Maître !" Mais Jésus répond : "Oui, c'est elle... Après..." et il continue de lire et, après avoir lu la première feuille, il la plie, la passe dans les plis de sa ceinture et se met à lire la seconde feuille. 503> "Comme elle en a écrit long, hein ?! Comment va Jean ? Et quel est cet homme ?" Pierre insiste comme un enfant. Jésus est tellement absorbé qu'il ne l'entend plus. La seconde feuille est finie et elle subit le sort de la première. "Elles s'abîment, ainsi. Passe-moi les feuilles pour que je les tienne..." et certainement il pense : "et pour que je les lorgne." Mais, en levant les yeux pour suivre les mains du Maître, qui déroulent la troisième et dernière feuille, il voit briller une larme suspendue dans les cils blonds de Jésus. "Maître ?! Tu pleures ?! Pourquoi, mon Maître ?" et il le serre contre lui en le prenant à la taille avec son bras musclé et court. "Jean est mort..." "Oh ! le pauvre ! Quand ?" "Aux premières chaleurs... et en nous désirant tellement..." "Oh ! pauvre Jean !... Mais déjà... il était à bout !... Et la douleur de la séparation... Tout cela à cause des serpents ! Si je savais leurs noms !... Lis tout haut, Seigneur. Jean, moi je l'aimais bien !" "Plus tard. Plus tard, je lirai. Tais-toi maintenant." Jésus lit attentivement... Pierre se dresse encore plus pourvoir... La lecture est finie. Jésus replie la feuille et il dit: "Appelle ma Mère.’ "Tu ne lis pas ?" "J'attends les autres... Entre-temps, je vais congédier cet homme." Et pendant que Pierre va à la maison où les femmes disciples sont avec Jeanne, Jésus va trouver le grec : "Quand pars-tu ?" "Oh ! Je dois aller à Césarée chez le Proconsul et puis à Joppé après avoir acheté des marchandises. Je partirai d'ici un mois, assez tôt pour éviter les tempêtes de novembre. Je partirai par mer. As-tu besoin de moi ?" "Oui, pour répondre. La grecque dit que je puis me fier à toi." "On dit que nous sommes faux, mais nous sommes capables aussi de ne pas l'être. Fie-toi à moi. Tu peux préparer l'écrit et me chercher pour les Tabernacles chez Cléante. C'est lui qui me fournit le fromage de Judée pour les tables des romains. Troisième maison après la fontaine du village de Bethphagé. Tu ne peux te tromper." "Toi aussi tu ne peux te tromper si tu suis la route où tu as mis le pied. Adieu, homme. La civilisation grecque t'amène à la chrétienne." "Tu ne me reproches pas de haïr ?" "Te rends-tu compte que je devrais le faire ?" "Oui, parce que tu réprouves la haine comme une passion indigne et que tu as horreur de la vengeance." 504> "Et toi, qu'en penses-tu ?" "Que celui qui ne hait pas et pardonne, est plus grand que Zeus." "Atteins alors cette grandeur... Adieu, homme. Que ta famille aime Sintica et, dans l'exil où vous êtes, prenez les chemins de la Patrie immortelle: le Ciel. Celui qui croit en Moi et met en pratique mes paroles aura cette Patrie. Que la Lumière t'éclaire. Va en paix." L'homme salue et s'éloigne. Puis il s'arrête, revient en arrière, demande : "Je ne t'entendrai pas parler ?" "A l'aurore, je vais parler à Tarichée. Mais après, je vais vers la Syro-Phénicie, et ensuite, je ne sais pas par quel chemin, à Jérusalem." "Je te chercherai, et demain je serai à Tarichée pour juger si tu es aussi éloquent que sage." Il s'en va définitivement. Les femmes sont dans l'atrium, et elles commentent avec Pierre la mort de Jean. Mais sont arrivés aussi ceux qui étaient restés en ville pour prévenir que le lendemain matin le Rabbi serait à Tarichée. Et tous parlent du pauvre Jean et sont anxieux de savoir. "Il est mort, Fils !" "Oui, il est dans la paix." "Il a vraiment fini de souffrir." "Il est définitivement sorti de prison." "Il aurait été juste qu'il ne souffrît pas la dernière douleur de l'exil." "Une purification de plus." "Oh ! je ne voudrais pas pour moi cette purification. N'importe quelle autre, mais ne pas mourir loin du Maître !" "Et pourtant... nous mourrons tous ainsi... Maître... emmène-nous avec Toi !" dit André après les autres. "Tu ne sais pas ce que tu demandes, André. C'est ici votre place jusqu'à ce que je vous appelle. Mais écoutez ce qu'écrit Sintica. "Sintica du Christ, au Christ Jésus, salut. L'homme qui te portera ces feuilles est mon compatriote. Il m'a promis de te chercher jusqu'à ce qu'il te trouve en se réservant comme dernier endroit Béthanie où il laissera la lettre chez Lazare s'il n'a pu te trouver nulle part. C'est quelqu'un qui se remet, comme il peut, de tout le mal qu'il a reçu, lui et ses ancêtres, de la part de Rome. Par trois fois Rome les a frappés, de multiples manières, et toujours avec ses méthodes. 505> Lui, avec sa finesse de grec, dit qu'il trait les vaches du Tibre pour leur faire cracher les chèvres helléniques. Il est le fournisseur de la maison du Légat et de nombreuses maisons romaines de cette petite Rome, de cette grande ville, reine de l'Orient. En outre, après les aliments raffinés pour les riches, il a réussi à s'assurer, d'une manière astucieuse faite d'hommages serviles qui voilent une haine implacable, les fournitures des cohortes d'Orient. Je n'approuve pas sa façon de faire, mais chacun a sa méthode. Moi j'aurais préféré le pain mendié le long des routes aux écrins d'or que lui donne l'oppresseur. Et c'est ainsi que j'aurais toujours agi si maintenant un autre motif, qui n'est pas intéressé, ne m'avait pas poussée à imiter le grec pour atteindre mon but. Mais, au fond, c'est un brave homme et ce sont de braves gens que sa femme, ses trois filles et son fils. Je les ai connus dans la petite école d'Antigonea et comme la mère était malade au commencement du printemps, je l'ai soignée avec le baume, et ainsi je suis entrée dans leur maison. Beaucoup de maisons m'auraient reçue comme maîtresse de broderie, maisons nobles et maisons de commerce, mais j'ai préféré celle-là pas précisément parce que ses habitants sont grecs. Je vais t'expliquer. Je te prie d'être indulgent pour Zénon même si tu ne peux approuver ses vues. Il est comme certains terrains arides, quartzeux en surface, mais excellents sous une croûte dure. J'espère réussir à enlever cette croûte formée par tant de souffrances et à mettre à nu le bon terrain. Il serait d'un grand secours pour ton Église, car Zénon est connu et il a des relations avec quantité de gens d'Asie mineure et de Grèce, sans compter Chypre, Malte et jusqu'à l'Ibérie où il a partout des parents et des amis, grecs comme lui et persécutés, et aussi des romains des milices ou de la magistrature, très utiles, un jour, à ta cause. Seigneur, au moment où j'écris, de l'une des terrasses de la maison je vois Antioche avec ses quais sur le fleuve, le palais du Légat dans l'île, ses rues royales, ses murs aux centaines de tours puissantes, et si je me retourne, je vois le sommet du Sulpius qui me domine avec ses casernes, et le second palais du Légat. Je me trouve ainsi entre les deux manifestations de la puissance romaine, moi, pauvre femme sujette, seule. Mais elles ne me font pas peur. Je pense au contraire que ce qui est impossible au déchaînement des éléments et à la force d'un peuple entier révolté, sera fait par la faiblesse qui ne porte pas ombrage, la faiblesse apparente que méprisent les puissants, de ceux qui sont une force parce qu'ils possèdent Dieu : Toi. 506>
Moi, pauvre femme, voilà ce que j'ose dire à ceux qui sont mes grands frères en Toi. Quand ce sera l'heure de conquérir le monde à ton Royaume, il ne faudra pas commencer par Israël trop renfermé dans son rigorisme mosaïque aigri par les pharisiens et les autres castes pour être conquis, mais par ici, par le monde romain, par ses ramifications - les tentacules par lesquels Rome étrangle toute foi, tout amour, toute liberté différente de ce qu'elle veut, au service de ses intérêts - c'est par ici que devra commencer la conquête des esprits à la Vérité. Tu le sais. Seigneur. Mais je parle pour les frères qui ne peuvent croire que nous aussi, les gentils, nous aspirons au Bien. C'est aux frères que je dis que sous la cuirasse païenne il y a des cœurs déçus par le vide du paganisme, qui ont la nausée de la vie qu'ils mènent dictée par les coutumes, qui sont las de la haine, du vice, de la dureté. Il y a des esprits honnêtes, mais qui ne savent pas où s'appuyer, pour trouver un assouvissement à leurs aspirations au Bien. Donnez-leur une Foi qui les assouvisse, ils mourront pour elle en la portant toujours plus en avant, comme un flambeau dans les ténèbres, comme les athlètes des jeux helléniques"." Jésus replie la première feuille. Ceux qui l'ont écouté commentent le style, la force, les idées de Sintica, et ils se demandent pourquoi elle n'est plus à Antigonea. Pendant ce temps, Jésus déroule la seconde feuille. Pierre, qui jusque là était resté assis, se rapproche comme pour mieux entendre et recommence à se dresser sur la pointe des pieds, pour voir, en se serrant contre Jésus. "Simon, il fait si chaud, et tu me serres" dit Jésus en souriant. "Retourne à ta place. N'as-tu pas entendu jusqu'à présent ?" 507> "Entendu ? Oui. Mais je n'ai pas vu, et maintenant je veux voir, car c'est à partir de cette feuille que tu as changé et que tu as pleuré... Et ce n'est pas simplement pour Jean... On savait bien qu'il était mourant..." Jésus sourit, mais pour empêcher Pierre de jeter un coup d’œil par derrière sur l'écrit, il s'adosse à la colonne la plus près ne se souciant pas de s'éloigner de la lumière du lustre qui, en revanche, s'il n'éclaire pas la feuille, éclaire vivement le visage de Jésus. Pierre, bien décidé à voir, à comprendre, traîne un tabouret en face de Jésus et il s'y assoit en tenant les yeux fixés sur le visage du Maître. "Je suis tellement convaincue de cela que, restée seule, j'ai quitté Antigonea pour Antioche, certaine de pouvoir travailler davantage sur ce terrain où, comme à Rome, toutes les races se fondent et se mélangent, que là où Israël est maître... Je ne puis, moi, femme, partir à la conquête de Rome, mais si je ne puis rejoindre la Ville, de la fille la plus belle de la Ville, celle qui ressemble le plus à sa mère dans tout l'Univers, je jette la semence... Sur combien de cœurs tombera-t-elle ? En combien germera-t-elle ? En combien se trouvera-t-elle transportée ailleurs et attendra les apôtres pour germer ? Je ne sais pas. Je ne cherche pas à savoir. J'agis. J'offre au Dieu que j'ai connu et qui satisfait mon esprit et mon intelligence, mon travail. C'est en ce Dieu que je crois comme à un Dieu unique et tout puissant. Je sais qu'il ne déçoit pas celui qui a bonne volonté. Cela me suffit et soutient mon effort. Maître : Jean est mort le sixième jour avant les nones de juin selon les romains, à peu près à la nouvelle lune de Tamuz pour les hébreux.[9] Seigneur... A quoi bon te dire ce que tu sais ? Je le dis pourtant à cause des frères. Jean est mort en juste, et pour dire la vérité sur ses souffrances, je devrais dire en martyr. Je l'ai assisté avec toute la pitié qu'une femme peut avoir, avec tout le respect que l'on a pour un héros, avec tout l'amour que l'on a pour un frère, mais cela n'a pas empêché une souffrance telle que moi, non par ennui ou par lassitude, mais par compassion, je priais l'Eternel de l'appeler à la paix. Lui disait : 'A la liberté'. Quelles paroles sortaient de sa bouche ! Comment donc un homme, qui est descendu jusque dans les bas-fonds, comme lui le disait, peut-il s'élever à une sagesse si lumineuse ? Oh! la mort est vraiment le mystère qui dévoile notre origine, et la vie est le décor qui cache le mystère. 508> Un décor qui nous est donné sans linéaments et sur lequel nous pouvons tracer ce que nous voulons. Il avait écrit beaucoup de choses, et toutes n'étaient pas belles. Mais les dernières étaient sublimes. Du ciel ténébreux d'en bas. sur lequel se trouvaient des dessins de douleur humaine et d'humaine violence, comme un sage artiste il était passé à des traits de plus en plus lumineux décorant de vertu le cours de sa vie chrétienne, pour finir dans la clarté éblouissante d'une âme perdue en Dieu. Moi je te le dis : il n'a pas parlé mais chanté son dernier poème. Il n'est pas mort, mais il s'est élevé. Et je ne pouvais distinguer exactement quand c'était l'homme qui parlait ou quand parlait déjà l'esprit fils de Dieu. Seigneur : j'ai lu, tu le sais, toutes les œuvres des philosophes afin d'y chercher une pâture pour une âme attachée par la double chaîne de l'esclavage et du paganisme. Mais c'était des œuvres d'hommes. Ici. ce n'était plus des paroles humaines, c'était des paroles d'un super-homme, d'un esprit royal, ou plutôt d'un esprit à demi-divin. J'ai veillé sur le mystère, qui d'ailleurs n'aurait pas été compris par ceux qui nous logeaient : bons avec l'homme, mais Israélites |