Chapitre
deuxième
:"Tu aimeras ton prochain comme toi-même"
Article 7
- Le septième commandement
Tu ne commettras pas de vol (Ex 20, 15 ; Dt 5, 19).
Tu ne voleras pas (Mt 19, 18).
2401
Le septième commandement défend de prendre ou de
retenir le bien du prochain injustement et de faire du tort au prochain en ses
biens de quelque manière que ce soit. Il prescrit la justice et la charité dans
la gestion des biens terrestres et des fruits du travail des hommes. Il demande
en vue du bien commun le respect de la destination universelle des biens et du
droit de propriété privée. La vie chrétienne s’efforce d’ordonner à Dieu et à la
charité fraternelle les biens de ce monde.
I.
La Destination universelle et la propriété privée des
biens
2402
Au commencement, Dieu a confié la terre et ses
ressources à la gérance commune de l’humanité pour qu’elle en prenne soin, la
maîtrise par son travail et jouisse de ses fruits (cf. Genèse 1, 26-29). Les biens
de la création sont destinés à tout le genre humain. Cependant la terre est
répartie entre les hommes pour assurer la sécurité de leur vie, exposée à la
pénurie et menacée par la violence. L’appropriation des biens est légitime pour
garantir la liberté et la dignité des personnes, pour aider chacun à subvenir à
ses besoins fondamentaux et aux besoins de ceux dont il a la charge. Elle doit
permettre que se manifeste une solidarité naturelle entre les hommes.
2403
Le droit à la propriété privée, acquise ou
reçue de manière juste, n’abolit pas la donation originelle de la terre à
l’ensemble de l’humanité. La destination universelle des biens demeure
primordiale, même si la promotion du bien commun exige le respect de la
propriété privée, de son droit et de son exercice.
2404
" L’homme, dans l’usage qu’il en fait, ne doit
jamais tenir les choses qu’il possède légitimement comme n’appartenant qu’à lui,
mais les regarder aussi comme communes : en ce sens qu’elles puissent
profiter non seulement à lui, mais aux autres " (Gaudium et spes 69, § 1). La propriété
d’un bien fait de son détenteur un administrateur de la Providence pour le faire
fructifier et en communiquer les bienfaits à autrui, et d’abord à ses
proches.
2405
Les biens de production – matériels ou immatériels –
comme des terres ou des usines, des compétences ou des arts, requièrent les
soins de leurs possesseurs pour que leur fécondité profite au plus grand nombre.
Les détenteurs des biens d’usage et de consommation doivent en user avec
tempérance, réservant la meilleure part à l’hôte, au malade, au
pauvre.
2406
L’autorité politique a le droit et le devoir de
régler, en fonction du bien commun, l’exercice légitime du droit de propriété
(cf. Gaudium et spes 71, § 4 ; SRS 42 ; Centesimus annus 40 ; 48).
II.
Le respect des personnes et de leurs biens
2407
En matière économique, le respect de la dignité
humaine exige la pratique de la vertu de tempérance, pour modérer
l’attachement aux biens de ce monde ; de la vertu de justice, pour
préserver les droits du prochain et lui accorder ce qui lui est dû ; et de
la solidarité, suivant la règle d’or et selon la libéralité du Seigneur
qui " de riche qu’il était s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa
pauvreté " (2 Co 8, 9).
Le respect des biens d’autrui
2408
Le septième commandement interdit le vol,
c’est-à-dire l’usurpation du bien d’autrui contre la volonté raisonnable du
propriétaire. Il n’y a pas de vol si le consentement peut être présumé ou si le
refus est contraire à la raison et à la destination universelle des biens. C’est
le cas de la nécessité urgente et évidente où le seul moyen de subvenir à des
besoins immédiats et essentiels (nourriture, abri, vêtement ...) est de disposer
et d’user des biens d’autrui (cf. Gaudium et spes 69, § 1).
2409
Toute manière de prendre et de détenir injustement le
bien d’autrui, même si elle ne contredit pas les dispositions de la loi civile,
est contraire au septième commandement. Ainsi, retenir délibérément des biens
prêtés ou des objets perdus ; frauder dans le commerce (cf. Dt 25,
13-16) ; payer d’injustes salaires (cf. Dt 24, 14-15 ; Jc 5, 4) ;
hausser les prix en spéculant sur l’ignorance ou la détresse d’autrui (cf. Am 8,
4-6).
Sont encore moralement illicites : la spéculation par
laquelle on agit pour faire varier artificiellement l’estimation des biens, en
vue d’en tirer un avantage au détriment d’autrui ; la corruption par
laquelle on détourne le jugement de ceux qui doivent prendre des décisions selon
le droit ; l’appropriation et l’usage privés des biens sociaux d’une
entreprise ; les travaux mal faits, la fraude fiscale, la contrefaçon des
chèques et des factures, les dépenses excessives, le gaspillage. Infliger
volontairement un dommage aux propriétés privées ou publiques est contraire à la
loi morale et demande réparation.
2410
Les promesses doivent être tenues, et les
contrats rigoureusement observés dans la mesure où l’engagement pris est
moralement juste. Une part notable de la vie économique et sociale dépend de la
valeur des contrats entre personnes physiques ou morales. Ainsi les contrats
commerciaux de vente ou d’achat, les contrats de location ou de travail. Tout
contrat doit être convenu et exécuté de bonne foi.
2411
Les contrats sont soumis à la justice
commutative qui règle les échanges entre les personnes et entre les
institutions, dans l’exact respect de leurs droits. La justice commutative
oblige strictement ; elle exige la sauvegarde des droits de propriété, le
paiement des dettes et la prestation des obligations librement contractées. Sans
la justice commutative, aucune autre forme de justice n’est possible.
On distingue la justice commutative de la justice
légale qui concerne ce que le citoyen doit équitablement à la communauté,
et de la justice distributive qui règle ce que la communauté doit aux
citoyens proportionnellement à leurs contributions et à leurs
besoins.
2412
En vertu de la justice commutative, la
réparation de l’injustice commise exige la restitution du bien
dérobé à son propriétaire :
Jésus bénit Zachée de son engagement : " Si j’ai fait
du tort à quelqu’un, je lui rends le quadruple " (Lc 19, 8). Ceux qui,
d’une manière directe ou indirecte, se sont emparés d’un bien d’autrui, sont
tenus de le restituer, ou de rendre l’équivalent en nature ou en espèce, si la
chose a disparu, ainsi que les fruits et avantages qu’en aurait légitimement
obtenu son propriétaire. Sont également tenus de restituer à proportion de leur
responsabilité et de leur profit tous ceux qui ont participé au vol en quelque
manière, ou en ont profité en connaissance de cause ; par exemple ceux qui
l’auraient ordonné, ou aidé, ou recélé.
2413
Les jeux de hasard (jeu de cartes, etc.) ou
les paris ne sont pas en eux-mêmes contraires à la justice. Ils
deviennent moralement inacceptables lorsqu’ils privent la personne de ce qui lui
est nécessaire pour subvenir à ses besoins et à ceux d’autrui. La passion du jeu
risque de devenir un asservissement grave. Parier injustement ou tricher dans les jeux constitue une matière grave,
à moins que le dommage infligé soit si léger que celui qui le subit ne puisse
raisonnablement le considérer comme significatif.
2414
Le septième commandement proscrit les actes ou
entreprises qui, pour quelque raison que ce soit, égoïste ou idéologique,
mercantile ou totalitaire, conduisent à asservir des êtres humains, à
méconnaître leur dignité personnelle, à les acheter, à les vendre et à les
échanger comme des marchandises. C’est un péché contre la dignité des personnes
et leurs droits fondamentaux que de les réduire par la violence à une valeur
d’usage ou à une source de profit. S. Paul ordonnait à un maître chrétien de
traiter son esclave chrétien " non plus comme un esclave, mais comme un
frère ..., comme un homme, dans le Seigneur " (Phm 16).
Le respect de l’intégrité de la création
2415
Le septième commandement demande le respect de
l’intégrité de la création. Les animaux, comme les plantes et les êtres
inanimés, sont naturellement destinés au bien commun de l’humanité passée,
présente et future (cf. Genèse 1, 28-31). L’usage des ressources minérales,
végétales et animales de l’univers, ne peut être détaché du respect des
exigences morales. La domination accordée par le Créateur à l’homme sur les
êtres inanimés et les autres vivants n’est pas absolue ; elle est mesurée
par le souci de la qualité de la vie du prochain, y compris des générations à
venir ; elle exige un respect religieux de l’intégrité de la création (cf.
Centesimus annus 37-38).
2416
Les animaux sont des créatures de Dieu.
Celui-ci les entoure de sa sollicitude providentielle (cf. Mt 6, 26). Par leur
simple existence, ils le bénissent et lui rendent gloire (cf. Dn 3, 57-58).
Aussi les hommes leur doivent-ils bienveillance. On se rappellera avec quelle
délicatesse les saints, comme S. François d’Assise ou S. Philippe Neri,
traitaient les animaux.
2417
Dieu a confiés les animaux à la gérance de celui qu’Il
a créé à son image (cf. Genèse 2, 19-20 ; 9, 1-4). Il est donc légitime de se
servir des animaux pour la nourriture et la confection des vêtements. On peut
les domestiquer pour qu’ils assistent l’homme dans ses travaux et dans ses
loisirs. Les expérimentations médicales et scientifiques sur les animaux sont
des pratiques moralement acceptables, pourvu qu’elles restent dans des limites
raisonnables et contribuent a soigner ou sauver des vies humaines.
2418
Il est contraire à la dignité humaine de faire
souffrir inutilement les animaux et de gaspiller leurs vies. Il est également
indigne de dépenser pour eux des sommes qui devraient en priorité soulager la
misère des hommes. On peut aimer les animaux ; on ne saurait détourner vers
eux l’affection due aux seules personnes.
III.
La doctrine sociale de l’Église
2419
" La révélation chrétienne conduit à une
intelligence plus pénétrante des lois de la vie sociale " (Gaudium et spes 23, § 1).
L’Église reçoit de l’Evangile la pleine révélation de la vérité de l’homme.
Quand elle accomplit sa mission d’annoncer l’Evangile, elle atteste à l’homme,
au nom du Christ, sa dignité propre et sa vocation à la communion des
personnes ; elle lui enseigne les exigences de la justice et de la paix,
conformes à la sagesse divine.
2420
L’Église porte un jugement moral, en matière
économique et sociale, " quand les droits fondamentaux de la personne ou le
salut des âmes l’exigent " (Gaudium et spes 76, § 5). Dans l’ordre de la moralité elle
relève d’une mission distincte de celle des autorités politiques : l’Église
se soucie des aspects temporels du bien commun en raison de leur ordination au
souverain Bien, notre fin ultime. Elle s’efforce d’inspirer les attitudes justes
dans le rapport aux biens terrestres et dans les relations
socio-économiques.
2421
La doctrine sociale de l’Église s’est développée au
dix-neuvième siècle lors de la rencontre de l’Evangile avec la société
industrielle moderne, ses nouvelles structures pour la production de biens de
consommation, sa nouvelle conception de la société, de l’Etat et de l’autorité,
ses nouvelles formes de travail et de propriété. Le développement de la doctrine
de l’Église, en matière économique et sociale, atteste la valeur permanente de
l’enseignement de l’Église, en même temps que le sens véritable de sa Tradition
toujours vivante et active (cf. Centesimus annus 3).
2422
L’enseignement social de l’Église comporte un
corps de doctrine qui s’articule à mesure que l’Église interprète les événements
au cours de l’histoire, à la lumière de l’ensemble de la parole révélée par le
Christ Jésus avec l’assistance de l’Esprit Saint (cf. SRS 1 ; 41). Cet
enseignement devient d’autant plus acceptable pour les hommes de bonne volonté
qu’il inspire davantage la conduite des fidèles.
2423
La doctrine sociale de l’Église propose des principes
de réflexion ; elle dégage des critères de jugement ; elle donne des
orientations pour l’action :
Tout système suivant lequel les rapports
sociaux seraient entièrement déterminés par les facteurs économiques est
contraire à la nature de la personne humaine et de ses actes (cf. Centesimus annus
24).
2424
Une théorie qui fait du profit la règle exclusive et
la fin ultime de l’activité économique est moralement inacceptable. L’appétit
désordonné de l’argent ne manque pas de produire ses effets pervers. Il est une
des causes des nombreux conflits qui perturbent l’ordre social (cf. Gaudium et spes
63, §
3 ; Laborem exercens 7 ; Centesimus annus 35).
Un système qui " sacrifie les droits fondamentaux des
personnes et des groupes à l’organisation collective de la production " est
contraire à la dignité de l’homme (Gaudium et spes 65). Toute pratique qui réduit les
personnes à n’être que de purs moyens en vue du profit, asservit l’homme,
conduit à l’idolâtrie de l’argent et contribue à répandre l’athéisme.
" Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et Mammon " (Mt 6, 24 ; Lc
16, 13).
2425
L’Église a rejeté les idéologies totalitaires et
athées associées, dans les temps modernes, au " communisme " ou au
" socialisme ". Par ailleurs, elle a récusé dans la pratique du
" capitalisme " l’individualisme et le primat absolu de la loi du
marché sur le travail humain (cf. Centesimus annus 10 ; 13 ; 44). La régulation de
l’économie par la seule planification centralisée pervertit à la base les liens
sociaux ; sa régulation par la seule loi du marché manque à la justice
sociale " car il y a de nombreux besoins humains qui ne peuvent être
satisfaits par le marché " (Centesimus annus 34). Il faut préconiser une régulation
raisonnable du marché et des initiatives économiques, selon une juste hiérarchie
des valeurs et en vue du bien commun.
IV.
L’activité économique et la justice sociale
2426
Le développement des activités économiques et la
croissance de la production sont destinés à subvenir aux besoins des êtres
humains. La vie économique ne vise pas seulement à multiplier les biens produits
et à augmenter le profit ou la puissance ; elle est d’abord ordonnée au
service des personnes, de l’homme tout entier et de toute la communauté humaine.
Conduite selon ses méthodes propres, l’activité économique doit s’exercer dans
les limites de l’ordre moral, suivant la justice sociale, afin de répondre au
dessein de Dieu sur l’homme (cf. Gaudium et spes 64).
2427
Le travail humain procède immédiatement des
personnes créées à l’image de Dieu, et appelées à prolonger, les unes avec et
pour les autres, l’œuvre de la création en dominant la terre (cf. Genèse 1,
28 ; Gaudium et spes 34 ; Centesimus annus 31). Le travail est donc un devoir : "Si
quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus" (2Thimothée 3,
10 ; cf. 1Thimothée 4, 11). Le travail honore les dons du Créateur et les talents
reçus. Il peut aussi être rédempteur. En endurant la peine (cf. Genèse 3, 14-19) du
travail en union avec Jésus, l’artisan de Nazareth et le crucifié du Calvaire,
l’homme collabore d’une certaine façon avec le Fils de Dieu dans son Œuvre
rédemptrice. Il se montre disciple du Christ en portant la Croix, chaque jour,
dans l’activité qu’il est appelé à accomplir (cf. Laborem exercens 27). Le travail peut être
un moyen de sanctification et une animation des réalités terrestres dans
l’Esprit du Christ.
2428
Dans le travail, la personne exerce et accomplit une
part des capacités inscrites dans sa nature. La valeur primordiale du travail
tient à l’homme même, qui en est l’auteur et le destinataire. Le travail est
pour l’homme, et non l’homme pour le travail (cf. Laborem exercens 6).
Chacun doit pouvoir puiser dans le travail les moyens de
subvenir à sa vie et à celle des siens, et de rendre service à la communauté
humaine.
2429
Chacun a le droit d’initiative économique,
chacun usera légitimement de ses talents pour contribuer à une abondance
profitable à tous, et pour recueillir les justes fruits de ses efforts. Il
veillera à se conformer aux réglementations portées par les autorités légitimes
en vue du bien commun (cf. Centesimus annus 32 ; 34).
2430
La vie économique met en cause des intérêts
divers, souvent opposés entre eux. Ainsi s’explique l’émergence des conflits qui
la caractérisent (cf. Laborem exercens 11). On s’efforcera de réduire ces derniers par la
négociation qui respecte les droits et les devoirs de chaque partenaire
social : les responsables des entreprises, les représentants des salariés,
par exemple des organisations syndicales, et, éventuellement, les pouvoirs
publics.
2431
La responsabilité de l’Etat.
" L’activité économique, en particulier celle de l’économie de marché,
ne peut se dérouler dans un vide institutionnel, juridique et politique. Elle
suppose que soient assurées les garanties des libertés individuelles et de la
propriété, sans compter une monnaie stable et des services publics efficaces. Le
devoir essentiel de l’Etat est cependant d’assurer ces garanties, afin que ceux
qui travaillent puissent jouir du fruit de leur travail et donc se sentir
stimulés à l’accomplir avec efficacité et honnêteté ... L’Etat a le devoir de
surveiller et de conduire l’application des droits humains dans le secteur
économique ; dans ce domaine toutefois, la première responsabilité ne
revient pas à l’Etat mais aux institutions et aux différents groupes et
associations qui composent la société " (Centesimus annus 48).
2432
Les responsables d’entreprises portent devant
la société la responsabilité économique et écologique de leurs opérations (cf.
Centesimus annus 37). Ils sont tenus de considérer le bien des personnes et pas seulement
l’augmentation des profits. Ceux-ci sont nécessaires cependant. Ils
permettent de réaliser les investissements qui assurent l’avenir des
entreprises. Ils garantissent l’emploi.
2433
L’accès au travail et à la profession doit être
ouvert à tous sans discrimination injuste, hommes et femmes, bien portants et
handicapés, autochtones et immigrés (cf. Laborem exercens 19 ; 22-23). En fonction des
circonstances, la société doit pour sa part aider les citoyens à se procurer un
travail et un emploi (cf. Centesimus annus 48).
2434
Le juste salaire est le fruit légitime du
travail. Le refuser ou le retenir, peut constituer une grave injustice (cf. Lv
19, 13 ; Dt 24, 14-15 ; Jc 5, 4). Pour apprécier la rémunération
équitable, il faut tenir compte à la fois des besoins et des contributions de
chacun. " Compte tenu des fonctions et de la productivité, de la situation
de l’entreprise et du bien commun, la rémunération du travail doit assurer à
l’homme et aux siens les ressources nécessaires à une vie digne sur le plan
matériel, social, culturel et spirituel " (Gaudium et spes 67, § 2). L’accord des
parties n’est pas suffisant pour justifier moralement le montant du
salaire.
2435
La grève est moralement légitime quant elle se
présente comme un recours inévitable, sinon nécessaire, en vue d’un bénéfice
proportionné. Elle devient moralement inacceptable lorsqu’elle s’accompagne de
violences ou encore si on lui assigne des objectifs non directement liés aux
conditions de travail ou contraires au bien commun.
2436
Il est injuste de ne pas payer aux organismes de
sécurité sociale les cotisations établies par les autorités
légitimes.
La privation d’emploi à cause du chômage est presque
toujours pour celui qui en est victime, une atteinte à sa dignité et une menace
pour l’équilibre de la vie. Outre le dommage personnellement subi, des risques
nombreux en découlent pour son foyer (cf. Laborem exercens 18).
V.
Justice et solidarité entre les nations
2437
Au plan international, l’inégalité des ressources et
des moyens économiques est telle qu’elle provoque entre les nations un véritable
" fossé " (Sollicitudo rei socialis 14). Il y a d’un côté ceux qui détiennent et
développent les moyens de la croissance et, de l’autre, ceux qui accumulent les
dettes.
2438
Diverses causes, de nature religieuse, politique,
économique et financière confèrent aujourd’hui " à la question sociale une
dimension mondiale " (Sollicitudo rei socialis 9). La solidarité est nécessaire entre les
nations dont les politiques sont déjà interdépendantes. Elle est encore plus
indispensable lorsqu’il s’agit d’enrayer les " mécanismes pervers "
qui font obstacle au développement des pays moins avancés (cf. Sollicitudo rei socialis
17 ;
45). Il faut substituer à des systèmes financiers abusifs sinon usuraires (cf.
Centesimus annus
35), à des relations commerciales iniques entre les nations, à la course aux
armements, un effort commun pour mobiliser les ressources vers des objectifs de
développement moral, culturel et économique " en redéfinissant les
priorités et les échelles des valeurs " (Centesimus annus 28).
2439
Les nations riches ont une responsabilité
morale grave à l’égard de celles qui ne peuvent par elles-mêmes assurer les
moyens de leur développement ou en ont été empêchées par de tragiques événements
historiques. C’est un devoir de solidarité et de charité ; c’est aussi une
obligation de justice si le bien-être des nations riches provient de ressources
qui n’ont pas été équitablement payées.
2440
L’aide directe constitue une réponse appropriée
à des besoins immédiats, extraordinaires, causés par exemple par des
catastrophes naturelles, des épidémies, etc. Mais elle ne suffit pas à réparer
les graves dommages qui résultent des situations de dénuement ni à pourvoir
durablement aux besoins. Il faut aussi réformer les institutions
économiques et financières internationales pour qu’elles promeuvent mieux des
rapports équitables avec les pays moins avancés (cf. Sollicitudo rei socialis
16). Il faut soutenir
l’effort des pays pauvres travaillant à leur croissance et à leur libération
(cf. Centesimus annus
26). Cette doctrine demande à être appliquée d’une manière très
particulière dans le domaine du travail agricole. Les paysans, surtout dans le
Tiers Monde, forment la masse prépondérante des pauvres.
2441
Accroître le sens de Dieu et la connaissance de
soi-même est à la base de tout développement complet de la société
humaine. Celui-ci multiplie les biens matériels et les met au service de la
personne et de sa liberté. Il diminue la misère et l’exploitation économiques.
Il fait croître le respect des identités culturelles et l’ouverture à la
transcendance (cf. Sollicitudo rei socialis
32 ; Centesimus annus 51).
2442
Il n’appartient pas aux pasteurs de l’Église
d’intervenir directement dans la construction politique et dans l’organisation
de la vie sociale. Cette tâche fait partie de la vocation des fidèles
laïcs, agissant de leur propre initiative avec leurs concitoyens. L’action
sociale peut impliquer une pluralité de voies concrètes. Elle sera toujours en
vue du bien commun et conforme au message évangélique et à l’enseignement de
l’Église. Il revient aux fidèles laïcs " d’animer les réalités temporelles
avec un zèle chrétien et de s’y conduire en artisans de paix et de
justice " (Sollicitudo rei socialis 47 ; cf. 42).
VI.
L’amour des pauvres
2443
Dieu bénit ceux qui viennent en aide aux pauvres et
réprouve ceux qui s’en détournent : " A qui te demande, donne ; à
qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos " (Mt 5, 42). " Vous avez
reçu gratuitement, donnez gratuitement " (Mt 10, 8). C’est à ce qu’ils
auront fait pour les pauvres que Jésus Christ reconnaîtra ses élus (cf. Mt 25,
31-36). Lorsque " la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres " (Mt 11,
5 ; cf. Lc 4, 18), c’est le signe de la présence du Christ.
2444
" L’amour de l’Église pour les pauvres ... fait
partie de sa tradition constante " (Centesimus annus 57). Il s’inspiré de l’Évangile des
béatitudes (cf. Lc 6, 20-22), de la pauvreté de Jésus (cf. Mt 8, 20) et de son
attention aux pauvres (cf. Mc 12, 41-44). L’amour des pauvres est même un des
motifs du devoir de travailler, afin de " pouvoir faire le bien en
secourant les nécessiteux " (Ep 4, 28). Il ne s’étend pas seulement à la
pauvreté matérielle, mais aussi aux nombreuses formes de pauvreté culturelle et
religieuse (cf. Centesimus annus
57).
2445
L’amour des pauvres est incompatible avec l’amour
immodéré des richesses ou leur usage égoïste :
Eh bien, maintenant, les riches ! Pleurez, hurlez sur les
malheurs qui vont vous arriver. Votre richesse est pourrie, vos vêtements sont
rongés par les vers. Votre or et votre argent sont souillés, et leur rouille
témoignera contre vous : elle dévorera vos chairs ; c’est un feu que
vous avez thésaurisé dans les derniers jours ! Voyez : le salaire dont
vous avez frustré les ouvriers qui ont fauché vos champs, crie, et les clameurs
des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur des Armées. Vous avez
vécu sur terre dans la mollesse et le luxe, vous vous êtes repus au jour du
carnage. Vous avez condamné le juste, il ne vous résiste pas (Jc 5,
1-6).
2446
S. Jean Chrysostome le rappelle vigoureusement :
" Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c’est les voler
et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les
leurs " (Laz. 1, 6 : PG 48, 992D). " Il faut satisfaire d’abord
aux exigences de la justice, de peur que l’on n’offre comme don de la charité ce
qui est déjà dû en justice " (AA 8) :
Quand nous donnons aux pauvres les choses indispensables, nous
ne leur faisons point de largesses personnelles, mais leur rendons ce qui est à
eux. Nous remplissons bien plus un devoir de justice que nous n’accomplissons un
acte de charité (S. Grégoire le Grand, past. 3, 21).
2447
Les œuvres de miséricorde sont les actions
charitables par lesquelles nous venons en aide à notre prochain dans ses
nécessités corporelles et spirituelles (cf. Is 58, 6-7 ; He 13, 3).
Instruire, conseiller, consoler, conforter sont des œuvres de miséricorde
spirituelle, comme pardonner et supporter avec patience. Les œuvres de
miséricorde corporelle consistent notamment à nourrir les affamés, loger les
sans logis, vêtir les déguenillés, visiter les malades et les prisonniers,
ensevelir les morts (cf. Mt 25, 31-46). Parmi ces gestes, l’aumône faite aux
pauvres (cf. Tb 4, 5-11 ; Si 17, 22) est un des principaux témoignages de
la charité fraternelle : elle est aussi une pratique de justice qui plaît à
Dieu (cf. Mt 6, 2-4) :
Que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n’en a
pas, et que celui qui a à manger fasse de même (Lc 3, 11). Donnez plutôt en
aumône tout ce que vous avez, et tout sera pur pour vous (Lc 11, 41). Si un
frère ou une sœur sont nus, s’ils manquent de leur nourriture quotidienne, et
que l’un d’entre vous leur dise : " Allez en paix, chauffez-vous,
rassasiez-vous ", sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à
quoi cela sert-il ? (Jc 2, 15-16 ; cf. 1 Jn 3,
17).
2448
" Sous ses multiples formes : dénuement
matériel, oppression injuste, infirmités physiques et psychiques, et enfin la
mort, la misère humaine est le signe manifeste de la condition native de
faiblesse où l’homme se trouve depuis le premier péché et du besoin de salut.
C’est pourquoi elle a attiré la compassion du Christ Sauveur qui a voulu la
prendre sur lui et s’identifier aux ‘plus petits d’entre ses frères’. C’est
pourquoi ceux qu’elle accable sont l’objet d’un amour de préférence de la
part de l’Église qui, depuis les origines, en dépit des défaillances de beaucoup
de ses membres, n’a cessé de travailler à les soulager, les défendre et les
libérer. Elle l’a fait par d’innombrables œuvres de bienfaisance qui restent
toujours et partout indispensables " (CDF, instr. " Libertatis
conscientia " 68).
2449
Dès l’Ancien Testament, toutes sortes de mesures
juridiques (année de rémission, interdiction du prêt à intérêt et de la
conservation d’un gage, obligation de la dîme, paiement quotidien du journalier,
droit de grappillage et de glanage) répondent à l’exhortation du
Deutéronome : " Certes les pauvres ne disparaîtront point de ce
pays ; aussi je te donne ce commandement : tu dois ouvrir ta main à
ton frère, à celui qui est humilié et pauvre dans ton pays " (Dt 15, 11).
Jésus fait sienne cette parole : " Les pauvres, en effet, vous les
aurez toujours avec vous : mais moi, vous ne m’aurez pas toujours "
(Jn 12, 8). Par là il ne rend pas caduque la véhémence des oracles
anciens : " Parce qu’ils vendent le juste à prix d’argent et le pauvre
pour une paire de sandales ... " (Am 8, 6), mais il nous invite à
reconnaître sa présence dans les pauvres qui sont ses frères (cf. Mt 25,
40) :
Le jour où sa mère la reprit d’entretenir à la maison pauvres
et infirmes, sainte Rose de Lima lui dit : " Quand nous servons les
pauvres et les malades, nous servons Jésus. Nous ne devons pas nous lasser
d’aider notre prochain, parce qu’en eux c’est Jésus que nous servons "
(Vita).
En bref
2450
" Tu ne voleras pas " (Dt 5, 19). " Ni
voleurs, ni cupides ... ni rapaces n’hériteront du Royaume de Dieu " (1 Co
6, 10).
2451 Le septième commandement prescrit la pratique de la
justice et de la charité dans la gestion des biens terrestres et des fruits du
travail des hommes.
2452 Les biens de la création sont destinés au genre humain
tout entier. Le droit à la propriété privée n’abolit pas la destination
universelle des biens.
2453 Le septième commandement proscrit le vol. Le vol est
l’usurpation du bien d’autrui, contre la volonté raisonnable du
propriétaire.
2454 Toute manière de prendre et d’user injustement du bien
d’autrui est contraire au septième commandement. L’injustice commise exige
réparation. La justice commutative exige la restitution du bien dérobé.
2455 La loi morale proscrit les actes qui, à des fins
mercantiles ou totalitaires, conduisent à asservir des êtres humains, à les
acheter, à les vendre et à les échanger comme des marchandises.
2456 La domination accordée par le Créateur sur les ressources
minérales, végétales et animales de l’univers ne peut être séparé du respect des
obligations morales, y compris envers les générations à venir.
2457 Les animaux sont confiés à la gérance de l’homme qui leur
doit bienveillance. Ils peuvent servir à la juste satisfaction des besoins de
l’homme.
2458 L’Église porte un jugement en matière économique et
sociale quand les droits fondamentaux de la personne ou le salut des âmes
l’exigent. Elle se soucie du bien commun temporel des hommes en raison de leur
ordination au souverain Bien, notre fin ultime.
2459 L’homme est lui-même l’auteur, le centre et le but de
toute la vie économique et sociale. Le point décisif de la question sociale est
que les biens créés par Dieu pour tous arrivent en fait à tous, suivant la
justice et avec l’aide de la charité.
2460 La valeur primordiale du travail tient à l’homme même, qui
en est l’auteur et le destinataire. Moyennant son travail, l’homme participe à
l’œuvre de la création. Uni au Christ le travail peut être rédempteur.
2461 Le développement véritable est celui de l’homme tout
entier. Il s’agit de faire croître la capacité de chaque personne de répondre à
sa vocation, donc à l’appel de Dieu (cf. Centesimus annus 29).
2462 L’aumône faite aux pauvres est un témoignage de charité
fraternelle : elle est aussi une pratique de justice qui plait à Dieu.
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