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24> Pendant ce temps les
femmes, qui sont sorties de la maison, cheminent en rasant les murs, ombres
dans l’ombre. Pendant quelque temps elles se taisent, toutes emmitouflées et
rendues craintives par tant de silence et de solitude. Puis, rassurées par le
calme absolu de la ville, elles se groupent et osent parler.
“ Les portes seront-elles déjà ouvertes ?” demande Suzanne.
“ Certainement. Regarde le premier jardinier qui entre avec ses légumes.
Il va au marché” répond Salomé.
“Ils ne nous diront rien ?” demande encore Suzanne.
“Qui ?” demande la Magdeleine.
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25> “Les soldats, à la Porte
Judiciaire. Par là... il y en a peu qui entrent et encore moins qui
sortent... Nous donnerons des soupçons...”
“Et avec cela ? Ils nous regarderont. Ils verront cinq femmes qui vont vers
la campagne. Nous pourrions être aussi des personnes qui, après avoir fait la
Pâque, vont vers leurs villages.”
“Pourtant… pour ne pas attirer l’attention de quelque malintentionné,
pourquoi ne sortons-nous pas par une autre porte, en faisant ensuite le tour
en rasant les murs ?”
“Nous allongerons la route.”
“Mais nous serons plus tranquilles. Prenons la Porte de l’Eau...”
“Oh ! Salomé ! Si j’étais à ta place, je choisirais la Porte Orientale ! Plus
long serait le tour que tu devrais faire ! Il faut faire vite et revenir
vite”. C’est la Magdeleine qui est si tranchante.
“Alors une autre, mais pas la Judiciaire. Sois gentille... ” demandent-elles
toutes.
“C’est bien. Alors, puisque vous le voulez, passons chez Jeanne. Elle a
recommandé de le lui faire savoir. Si nous y étions allées directement on
pouvait s’en passer. Mais puisque vous voulez faire un tour plus long passons
chez elle...”
“Oh ! oui. A cause aussi des gardes qu’on a mis là... Elle est connue et on
la craint...”
“Moi, je dirais de passer aussi chez Joseph d’Arimathie. C’est le
propriétaire de l’endroit.”
“Mais oui ! Faisons un cortège maintenant pour ne pas attirer
l’attention ! Oh ! quelle sœur craintive j’ai ! Ou plutôt,
sais-tu, Marthe ? Faisons ainsi. Moi, je vais en avant et je regarde.
Vous, vous venez derrière avec Jeanne. Je me mettrai au milieu du chemin s’il
y a du danger, et vous me verrez, et nous reviendrons en arrière. Mais je
vous assure que les gardes, devant ceci, j’y ai pensé (et elle montre une
bourse pleine de pièces de monnaie), nous laisserons tout faire.”
“Nous le dirons aussi à Jeanne, tu as raison.”
“Alors, laissez-moi aller.”
“Tu vas seule, Marie ? Je viens avec toi” dit Marthe qui craint pour sa sœur.
“Non, tu vas avec Marie d’Alphée chez Jeanne. Salomé et Suzanne t’attendront
près de la porte, à l’extérieur des murs. Et puis vous viendrez par la route
principale toutes ensemble. Adieu.”
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26> Et Marie-Magdeleine coupe
tout autre commentaire possible en s’en allant rapidement avec son sac de
baumes et son argent dans son sein.
Elle vole tant sa marche est rapide sur le chemin qui devient plus gai avec
le premier rose de l’aurore. Elle franchit la Porte Judiciaire pour aller
plus vite et personne ne l’arrête...
Les autres la regardent aller, puis tournent le dos à la bifurcation des
routes où elles étaient et en prennent une autre, étroite et sombre, qui
s’ouvre ensuite, à proximité du Sixte, sur une route plus large et dégagée où
il y a de belles maisons. Elles se séparent encore, Salomé et Suzanne
continuent leur chemin pendant que Marthe et Marie l’Alphée frappent à la
porte ferrée et se montrent à l’ouverture que le portier entrouvre.
Elles entrent et vont trouver Jeanne qui, déjà levée et entièrement vêtue de
violet très foncé qui la rend encore plus pâle, manipule aussi des huiles
avec sa nourrice et une servante.
“Vous êtes venues ? Dieu vous en récompense. Mais si vous n’étiez pas venues,
j’y serais allée de moi-même... Pour trouver du réconfort... car beaucoup de
choses sont restées troublées depuis ce jour redoutable. Et pour ne pas me
sentir seule je dois aller contre cette Pierre et frapper et dire : “Maître,
je suis la pauvre Jeanne... Ne me laisse pas seule Toi aussi... ” Jeanne
pleure doucement mais toute désolée pendant qu’Esther, sa nourrice, fait de
grands gestes incompréhensibles derrière sa maîtresse en lui mettant son
manteau.
“Je pars, Esther.”
“Que Dieu te réconforte !”
Elles sortent du palais pour rejoindre leurs compagnes. C’est à ce moment
qu’arrive le bref et fort tremblement de terre qui jette de nouveau dans la
panique les habitants de Jérusalem, encore terrorisés par les événements du
Vendredi.
Les trois femmes reviennent sur leurs pas précipitamment et restent dans le
large vestibule, au milieu des servantes et des serviteurs qui crient et
invoquent le Seigneur, et elles y restent, craignant de nouvelles
secousses...
…La Magdeleine, de son côté, est exactement à la limite de la ruelle qui
conduit au jardin de Joseph d’Arimathie quand la surprend le grondement
puissant et pourtant harmonieux de ce signe céleste alors que, dans la
lumière à peine rosée de l’aurore qui s’avance dans le ciel où encore à
l’occident résiste une étoile tenace, et qui rend blond l’air jusqu’alors
vert clair, s’allume une grande lumière qui descend comme si c’était un globe
incandescent, splendide, qui coupe en zigzag l’air tranquille.
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27> Marie de Magdala en est
presque effleurée et renversée sur le sol.
Elle se penche un moment en murmurant : “Mon Seigneur !” et puis se redresse
comme une tige après le passage du vent et court encore plus rapidement vers
le jardin. Elle y entre rapidement comme un oiseau poursuivi et qui cherche
son nid du côté du tombeau taillé dans le roc. Mais bien qu’elle aille vite
elle ne peut être là quand le céleste météore fait office de levier et de
flamme sur le sceau de chaux mis pour renforcer la lourde pierre, ni quand
avec le fracas final la porte de pierre tombe en donnant une secousse qui
s’unit à celle du tremblement de terre qui, s’il est bref, est d’une violence
telle qu’il terrasse les gardes comme s’ils étaient morts.
Marie, en arrivant, voit ces inutiles geôliers du Triomphateur jetés sur le
sol comme une gerbe d’épis fauchés. Marie-Magdeleine ne rapproche pas le
tremblement de terre de la Résurrection. Mais, voyant ce spectacle, elle
croit que c’est le châtiment de Dieu sur les profanateurs du Tombeau de Jésus
et elle tombe à genoux en disant : “Hélas ! Ils l’ont enlevé !”
Elle est vraiment désolée, et elle pleure comme une fillette venue, sûre de
trouver son père qu’elle cherche, et qui trouve au contraire la demeure vide.
Puis elle se lève et s’en va en courant trouver Pierre et Jean. Et comme elle
ne pense qu’à prévenir les deux, elle ne pense plus à aller à la rencontre de
ses compagnes, à s’arrêter sur le chemin, mais rapide comme une gazelle elle
repasse par le chemin déjà fait, franchit la Porte Judiciaire et vole sur les
routes qui sont un peu animées, s’abat contre le portail de la maison
hospitalière et la bat et la secoue furieusement.
La maîtresse lui ouvre. “Où sont Jean et Pierre ?” demande Marie-Magdeleine
haletante.
“Là” et la femme lui indique le Cénacle.
Marie de Magdala entre et dès qu’elle est à l’intérieur, devant les deux
étonnés, elle dit à voix basse par pitié pour la Mère et plus angoissée que
si elle avait crié : “Ils ont enlevé le Seigneur du Tombeau ! Qui sait où ils
l’ont mis !” et pour la première fois elle titube et vacille et pour ne pas
tomber elle se raccroche où elle peut.
“Mais comment ? Que dis-tu ?” demandent les deux.
Et elle, haletante : “Je suis allée en avant.., pour acheter les gardes...
afin qu’ils nous laissent faire. Eux sont là comme morts... Le Tombeau est
ouvert, la pierre par terre... Qui ? Qui a pu faire cela ? Oh ! venez !
Courons...”
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28> Pierre et Jean partent tout
de suite. Marie les suit pendant quelques pas, puis elle revient
en arrière. Elle saisit la maîtresse de la maison, la secoue avec violence
dans son prévoyant amour et lui souffle au visage : “Garde-toi bien de faire
passer quelqu’un chez elle (et elle montre la porte de la pièce de
Marie). Rappelle-toi que c’est moi la maîtresse. Obéis et tais-toi.”
Puis elle la laisse épouvantée et elle rejoint les apôtres qui à grands pas
vont vers le Tombeau...
…Suzanne et Salomé, pendant ce temps, après avoir quitté leurs compagnes et
rejoint les murs, sont surprises par le tremblement de terre. Effrayées,
elles se réfugient sous un arbre et restent là, combattues entre le désir
violent d’aller vers le Tombeau et celui de courir chez Jeanne. Mais l’amour
triomphe de la peur et elles vont vers le Tombeau.
Elles entrent encore effrayées dans le jardin et voient les gardes
évanouis.., elles voient une grande lumière qui sort du Tombeau ouvert. Cela
augmente leur effroi et finit de se rendre complet quand, se tenant par la
main pour s’encourager mutuellement, elles se présentent sur le seuil et
voient dans l’obscurité de la chambre sépulcrale une créature lumineuse et
très belle, qui sourit doucement, et les salue de la place où elle est :
appuyée à droite de la pierre de l’onction dont la grisaille disparaît devant
une si incandescente splendeur.
Elles tombent à genoux, étourdies de stupeur.
Mais l’ange leur parle doucement : “N’ayez
pas peur de moi. Je suis l’ange de la divine Douleur. Je suis venu pour me
réjouir de la fin de celle-ci. Il n’est plus de douleur du Christ,
d’humiliation pour Lui dans la mort. Jésus de Nazareth, le Crucifié que vous
cherchez, est ressuscité. Il n’est plus ici ! Il est vide l’endroit où vous
l’avez déposé. Réjouissez-vous avec moi. Allez. Dites à Pierre et aux
disciples qu’il est ressuscité et qu’il vous précède en Galilée. Vous le
verrez encore là pour peu de temps, selon ce qu’il a dit.”
Les femmes tombent le visage contre terre et quand elles le lèvent elles
s’enfuient comme si elles étaient poursuivies par un châtiment. Elles sont
terrorisées et murmurent : “Nous allons mourir ! Nous avons vu l’ange du
Seigneur !”
Elles se calment un peu en pleine campagne, et se concertent. Que faire ? Si
elles disent ce qu’elles ont vu, on ne les croira pas. Si elles disent aussi
de venir de là, elles peuvent être accusées par les juifs d’avoir tué les
gardes. Non. Elles ne peuvent rien dire ni aux amis ni aux ennemis...
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29> Craintives, rendues muettes,
elles reviennent par un autre chemin à la maison. Elles entrent et se
réfugient dans le Cénacle. Elles ne demandent même pas de voir Marie... Et
là, elles pensent que ce qu’elles ont vu est une tromperie du Démon. Humbles
comme elles le sont, elles jugent “qu’il n’est pas possible qu’il leur ait
été accordé de voir le messager de Dieu. C’est Satan qui a voulu les effrayer
pour les éloigner de là.”
Elles pleurent et prient comme des fillettes effrayées par un cauchemar...
...Le troisième groupe, celui de Jeanne, Marie d’Alphée et Marthe, comme il
n’arrive rien de nouveau, se décide à aller là où certainement leurs
compagnes les attendent. Elles sortent dans les rues où maintenant il y a des
gens apeurés qui commentent le nouveau tremblement de terre et le rattachent
aux faits du Vendredi et voient aussi des choses qui n’existent pas.
“Il vaut mieux qu’ils soient tous effrayés ! Peut-être les gardiens le seront
aussi et ne feront pas d’objection” dit Marie d’Alphée.
Et elles vont rapidement vers les murs. Mais
pendant qu’elles y vont, Pierre et Jean, suivis de la Magdeleine, sont déjà
arrivés au jardin.
Jean, plus rapide, arrive le premier au Tombeau. Les gardes n’y sont plus et
l’ange n’y est plus. Jean s’agenouille, craintif et affligé, sur le seuil
ouvert, pour vénérer et recueillir quelque indice des choses qu’il voit. Mais
il voit seulement entassés par terre les linges mis par dessus le Linceul.
“Il n’y est vraiment pas, Simon ! Marie a bien vu. Viens, entre, regarde.”
Pierre, tout essoufflé par la grande course qu’il a faite, entre dans le
Tombeau. Il avait dit en route : “Je ne vais pas oser m’approcher de cet
endroit.” Mais maintenant il ne pense qu’à découvrir où peut être le Maître.
Et il l’appelle aussi, comme s’il pouvait être caché dans quelque coin
obscur.
L’obscurité, à cette heure matinale, est encore forte dans le Tombeau auquel
ne donne de la lumière que la petite ouverture de la porte sur laquelle font
de l’ombre Jean et la Magdeleine... Et Pierre a du mal à voir et doit s’aider
de ses mains pour se rendre compte... Il touche, en tremblant, la table de
l’onction et il voit qu’elle est vide...
“Il n’y est pas, Jean ! Il n’y est pas !... Oh ! Viens toi aussi ! J’ai tant
pleuré que je n’y vois presque pas avec ce peu de lumière.”
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30> Jean se relève et entre. Et
pendant qu’il le fait Pierre découvre le suaire placé dans un coin, bien plié
avec à l’intérieur le Linceul soigneusement roulé.
“Ils l’ont vraiment enlevé. Les gardes, ce n’était pas pour nous, mais pour
faire cela... Et nous l’avons laissé faire. En nous éloignant, nous l’avons
permis...”
“Oh ! où l’auront-ils mis ?”
“Pierre, Pierre ! Maintenant.., c’est vraiment fini !”
Les deux disciples sortent anéantis.
“Allons, femme. Tu le diras à la Mère...”
“Moi, je ne m’éloigne pas. Je reste ici... Quelqu’un viendra... Oh ! moi, je
ne viens pas... Ici il y a encore quelque chose de Lui. Elle avait raison, la
Mère... Respirer l’air où il a été c’est l’unique soulagement qui nous
reste.”
“L’unique soulagement... Maintenant tu vois toi aussi que c’était une folie
d’espérer...” dit Pierre.
Marie ne répond même pas. Elle s’affaisse sur le sol, justement près de la
porte, et elle pleure pendant que les autres s’en vont lentement.
Puis elle lève la tête et regarde à
l’intérieur et, à travers ses larmes, elle voit deux anges assis à la tête et
aux pieds de la pierre de l’onction. Elle est si abrutie, la pauvre Marie,
dans sa plus ardente bataille entre l’espérance qui meurt et la foi qui ne
veut pas mourir, qu’elle les regarde hébétée, sans même s’en étonner. Elle
n’a plus que des larmes la courageuse qui a résisté à tout en héroïne.
“Pourquoi pleures-tu, femme ?” demande un des deux enfants lumineux, car ils
ont l’aspect de très beaux adolescents.
“Parce qu’ils ont emporté mon Seigneur et je ne sais où ils me l’ont mis.”
Marie n’a pas peur de leur parler, elle ne demande pas : “Qui êtes-vous ?”
Rien. Rien ne l’étonne plus. Tout ce qui peut étonner une créature, elle l’a
déjà subi. Maintenant elle n’est plus qu’une chose brisée qui pleure sans
force ni retenue.
L’enfant angélique regarde son compagnon et sourit, et l’autre aussi. Et dans
un éclair de joie angélique tous deux regardent dehors, vers le jardin tout
en fleurs avec les millions de fleurs qui se sont ouvertes au premier soleil
sur les pommiers touffus de la pommeraie.
Marie se tourne pour voir ce qu’ils
regardent et elle voit un Homme très beau, et je ne sais pas comment elle
peut ne pas le reconnaître tout de suite.
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31> Un Homme qui la regarde avec
pitié et lui demande : “Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui
cherches-tu ?”
Il est vrai que c’est un Jésus assombri par sa pitié envers une créature que
trop d’émotions ont épuisée et qu’une joie imprévue pourrait faire mourir,
mais je me demande vraiment comment elle peut ne pas le reconnaître.
Et Marie, au milieu de ses sanglots : “Ils m’ont pris le Seigneur Jésus !
J’étais venue pour l’embaumer en attendant qu’il ressuscite... J’ai rassemblé
tout mon courage et mon espérance, et ma foi, autour de mon amour.., et
maintenant je ne le trouve plus... Et même j’ai mis mon amour autour de ma
foi, de mon espérance et de mon courage, pour les défendre des hommes... Mais
tout est inutile ! Les hommes ont enlevé mon Amour et avec Lui ils m’ont tout
enlevé.., O mon seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as
mis, et moi je le prendrai... Je ne le dirai à personne... Ce sera un secret
entre toi et moi. Regarde : je suis la fille de Théophile, la sœur de Lazare,
mais je reste à genoux devant toi, pour te supplier comme une esclave.
Veux-tu que je t’achète son Corps ? Je le ferai. Combien veux-tu ? Je suis
riche. Je puis te donner autant d’or et de gemmes qu’il pèse. Mais
rends-le-moi. Je ne te dénoncerai pas. Veux-tu me frapper ? Fais-le. Jusqu’au
sang si tu veux. Si tu as de la haine pour Lui, fais-la-moi payer. Mais
rends-le-moi. Oh ! ne m’appauvris pas de cette misère, ô mon seigneur ! Pitié
pour une pauvre femme !... Pour moi, tu ne le veux pas ? Pour sa Mère, alors.
Dis-moi ! Dis-moi où est mon Seigneur Jésus. Je suis forte. Je le prendrai
dans mes bras et je le porterai comme un enfant dans un lieu sûr. Seigneur..,
seigneur... tu le vois.., depuis trois jours nous sommes frappés par la
colère de Dieu à cause de ce qu’on a fait au Fils de Dieu... N’ajoute pas la
Profanation au Crime... ”
“Marie !” Jésus rayonne en l’appelant. Il se dévoile dans sa splendeur
triomphante.
“Rabboni !” Le cri de Marie est vraiment “le grand
cri” qui ferme le cycle de la mort. Avec le premier, les ténèbres de la haine
enveloppèrent la Victime des bandes funèbres, avec le second les lumières de
l’amour accrurent sa splendeur.
Et Marie se lève au cri qui emplit le jardin, court aux pieds de Jésus, et
voudrait les baiser.
Jésus l’écarte en la touchant à peine au
front avec l’extrémité des doigts : “Ne me touche pas ! Je ne suis pas encore
monté vers mon Père avec ce vêtement. Va trouver mes frères et amis et
dis-leur que je monte vers mon Père et le vôtre, vers mon Dieu et le vôtre. Et ensuite je viendrai vers eux.” Et Jésus disparaît, absorbé par une
lumière insoutenable.
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32> Marie baise le sol où il se trouvait
et court vers la maison. Elle entre comme une fusée car le portail est
entrouvert pour livrer passage au maître qui sort pour aller à la fontaine;
elle ouvre la porte de la pièce de Marie et elle s’abandonne sur son cœur en
criant : “Il est ressuscité ! Il est ressuscité !” et elle pleure,
bienheureuse.
Et pendant qu’accourent Pierre et Jean, et que du Cénacle s’avancent Salomé
et Suzanne apeurées et qu’elles écoutent son récit, voilà qu’entrent aussi
par la rue Marie d’Alphée avec Marthe et Jeanne qui toutes essoufflées disent
que “elles y sont allées elles aussi et qu’elles ont vu deux anges qui se
disaient le gardien de l’Homme-Dieu et l’ange de sa Douleur et qu’ils ont
donné l’ordre de dire aux disciples qu’il était ressuscité.”
Et comme Pierre secoue la tête, elles insistent en disant : “Oui. Ils ont dit
: 'Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts' ? Il n’est pas ici. Il
est ressuscité comme il le disait quand il était encore en Galilée. Ne vous
le rappelez-vous pas ? Il disait : “ Le Fils de l’homme doit être livré
aux mains des pécheurs et être crucifié mais le troisième il ressuscitera.”
Pierre secoue la tête en disant : “Trop de choses ces jours-ci ! Vous en êtes
restées troublées.”
La Magdeleine relève la tête du sein de Marie et elle dit : “Je l’ai vu, je
lui ai parlé. Il m’a dit qu’il monte vers le Père et qu’il vient ensuite.
Comme il était beau !” et elle pleure comme elle n’a jamais pleuré,
maintenant qu’elle n’a plus à se torturer elle-même pour s’opposer au doute qui
surgit de tous côtés.
Mais Pierre et Jean aussi restent très hésitants. Ils se regardent mais leurs
yeux se disent : “Imaginations de femmes !”
Suzanne aussi et Salomé osent alors parler, mais l’inévitable différence dans
les détails des gardes qui d’abord sont là comme morts et ensuite ne sont
plus là, des anges qui tantôt sont un et tantôt deux et qui ne se sont pas
montrés aux apôtres, des deux versions sur la venue de Jésus ici et sur le
fait qu’il précède les siens en Galilée, fait que le doute et, même, la
persuasion des apôtres augmente de plus en plus.
Marie, la Mère bienheureuse, se tait en soutenant la Magdeleine... Je ne
comprends pas le mystère de ce silence maternel.
Marie
d’Alphée dit à Salomé : “Retournons-y toutes les deux. Voyons si nous sommes
toutes ivres...” Et elles courent dehors.
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33> Les autres restent,
paisiblement ridiculisées par les deux apôtres, près de Marie qui
se tait, absorbée dans une pensée que chacun interprète à sa façon et sans
que personne comprenne que c’est de l’extase.
Les deux femmes âgées reviennent : “C’est vrai ! C’est vrai ! Nous l’avons
vu. Il nous a dit près du jardin de Barnabé : “Paix à vous. Ne craignez pas.
Allez dire à mes frères que je suis ressuscité et qu’ils aillent d’ici
quelques jours en Galilée. Là nous serons encore ensemble”. C’est ainsi qu’il
a parlé. Marie a raison. Il faut le dire à ceux de Béthanie, à Joseph, à
Nicodème, aux disciples les plus fidèles, aux bergers, aller, agir, agir...
Oh ! il est ressuscité !...” Elles pleurent toutes bienheureuses.
“Vous êtes folles, femmes. La douleur vous a troublées. La lumière vous a
semblé un ange. Le vent, une voix. Le soleil, le Christ. Je ne vous critique
pas, je vous comprends mais je ne puis croire qu’à ce que j’ai vu : le
Tombeau ouvert et vide et les gardes partis avec le Cadavre volatilisé.”
“Mais si les gardes eux-mêmes disent qu’il est ressuscité ! Si la ville est
en émoi et si les Princes des Prêtres sont fous de colère parce que les
gardes ont parlé dans leur fuite éperdue ! Maintenant ils veulent qu’ils
disent autre chose et les paient pour cela. Mais déjà on le sait, et si les
juifs ne croient pas à la Résurrection, ne veulent pas croire, beaucoup
d’autres croient...”
“Hum ! Les femmes !...” Pierre hausse les épaules et il va s’en aller.
Alors la Mère, qui a toujours sur son cœur la Magdeleine qui pleure comme un
saule sous une averse à cause de sa trop grande joie et qui baise ses cheveux
blonds, lève son visage transfiguré et dit une courte phrase : “Il est
réellement ressuscité. Je l’ai eu dans mes bras et j’ai baisé ses plaies.” Et
puis elle se penche sur les cheveux de la passionnée et elle dit : “Oui, la
joie est encore plus forte que la douleur. Mais ce n’est qu’un grain de sable
de ce que sera ton océan de joie éternelle. Heureuse es-tu d’avoir par dessus
la raison fait parler ton esprit.”
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