|
310> Les magnifiques étoiles
d'une sereine nuit de mars resplendissent dans le ciel d'Orient, si visibles
et si vives que le firmament semble s'être abaissé comme un baldaquin sur la
terrasse de la maison qui a accueilli Jésus. C'est une maison très haute et
située à un des endroits les plus élevés de la ville de sorte qu'un horizon
infini s'ouvre devant et autour dans toutes les directions. Et si la terre
disparaît. dans l'obscurité de la nuit que n'égaie pas encore la lune qui
décroît, le ciel resplendit de mille et mille lumières. C'est vraiment la
revanche du firmament qui présente victorieusement ses parterres d'astres,
ses prairies de la Voie Lactée, ses planètes gigantesques, ses bosquets de
constellations en face des éphémères végétations de la terre qui, même
séculaires, ne sont toujours qu'une heure par rapport à ce que sont
les étoiles depuis le moment où le Créateur a fait le firmament. Et quand
on se perd en regardant là-haut, en promenant les regards à travers les routes
splendides où les plantes sont les étoiles, il semble que l'on entend les
voix, les chants de ces forêts de splendeurs, de cet orgue énorme de la plus
sublime des cathédrales, où il me plaît d'imaginer que les soufflets et les
registres sont les vents des courses des astres et que les voix sont les
étoiles lancées sur leurs trajectoires. Cette impression s'impose d'autant
plus à moi que le silence nocturne de Gadara endormie est absolu. Pas une
fontaine qui chante, pas un chant d'oiseau. Le monde est endormi et aussi les
créatures. Les hommes dorment, moins innocents que les autres créatures, leur
sommeil plus ou moins tranquille dans leurs maisons enténébrées.
Mais de la porte qui donne sur la terrasse inférieure - car il y a une
terrasse plus élevée au-dessus de la pièce plus haute -débouche une ombre
grande, à peine visible dans la nuit mais où se devine la blancheur du visage
et des mains qui ressort sur le vêtement sombre. Elle est suivie d'une autre
plus petite. Ils marchent sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller ceux
qui peut-être dorment dans la pièce inférieure, et sur la pointe des pieds
ils montent l'escalier extérieur qui va à la plus haute terrasse.
Haut
de page
311> Puis ils se prennent par la
main et ils vont ainsi s'asseoir sur un banc qui longe le parapet très haut
entourant la terrasse. À cause du banc très bas et du parapet très
haut, tout disparaît à leurs yeux. Même s'il y avait le plus beau clair de
lune, descendue pour éclairer le monde, pour eux ce serait comme rien. La
ville est cachée toute entière par le parapet, et avec elle les ombres les
plus sombres, dans l'obscurité de la nuit, des montagnes voisines. Seul le
ciel se découvre à eux avec les constellations du printemps et les
magnifiques étoiles d'Orion, de Rigel et de Bételgeuse, d'Aldébaran, de
Persée, et d'Andromède et de Cassiopée, et les Pléiades unies comme des
sœurs, et Vénus couleur de saphir et éclatante comme le diamant, et le pâle
rubis de Mars et le topaze de Jupiter, sont les rois du peuple astral et
palpitent, palpitent comme pour saluer le Seigneur, multipliant leurs
palpitations de lumière en l'honneur de la Lumière du monde.
Jésus lève la tête pour les regarder en l'appuyant contre le haut muret et
Jean l'imite en perdant ses regards là-haut où l'on peut ignorer le monde...
Puis Jésus dit : "Et maintenant que nous nous sommes purifiés au
spectacle des étoiles, prions." Il se lève et Jean l'imite. Une prière
prolongée, silencieuse, pressante, toute âme, les bras en croix, le visage
levé, tourné vers l'orient où s'annonce une première lueur lunaire. Et
ensuite le "Pater" qu'ils disent ensemble, lentement, non pas une
fois mais trois, et avec toujours plus d'insistance dans leur demande, que
leur voix manifeste clairement. Une supplication qui sépare l'âme de la
chair, si ardente qu'elle les laisse sur les chemins de l'Infini.
Puis c'est le silence. Ils s'assoient où ils étaient avant, alors que la lune
éclaire toujours plus la terre endormie.
Jésus passe un bras autour des épaules de Jean et il l'attire à Lui en
disant : "Dis-moi donc les choses que tu sens devoir me dire.
Quelles sont les choses que mon Jean a vues avec l'aide de la Lumière
spirituelle dans l'âme ténébreuse du compagnon ?"
"Maître... je me suis repenti de t'avoir dit cela. Je ferais deux
péchés..."
"Pourquoi ?"
"Parce que je te ferai souffrir en te révélant ce que tu ne sais pas,
et... parce que... Maître, c'est un péché de dire le mal que nous voyons dans
un autre ? Oui, n'est-ce pas ? Et alors comment pourrais-je dire
cela, en blessant la charité !..." Jean est angoissé.
Jésus éclaire son âme : "Écoute, Jean. Qu'est-ce qui compte le plus pour toi, le Maître ou le condisciple ?"
Haut
de page
312> "Le Maître, Seigneur.
C'est Toi qui comptes le plus."
"Et que suis-je pour toi ?"
"Le Commencement et la Fin. Tu es Tout."
"Crois-tu que Moi, puisque je suis Tout, je sais aussi tout ce qui
existe ?"
"Oui, Seigneur. Et à cause de cela, je suis très embarrassé. Car je
pense que tu sais et que tu souffres. Et parce que je me souviens que tu m'as
dit un jour que parfois tu es l'Homme, seulement l'Homme, et que par
conséquent le Père te fait connaître ce que c'est que d'être homme, un homme
qui doit se conduire selon la raison. Et je pense aussi que Dieu, par pitié
pour Toi, pourrait te cacher ces laides réalités..."
"Tiens-toi à cette pensée, Jean, et parle. Avec confiance. Confier à
Celui qui pour toi est "Tout", ce que tu sais, ce n'est pas un
péché. Car le "Tout" ne se scandalise pas, ne médit pas et ne
manquera pas de charité, pas même en pensée, à l'égard du malheureux. Ce
serait un péché si tu disais ce que tu sais à quelqu'un qui ne peut être tout
amour, à tes compagnons par exemple, qui seraient médisants et même
attaqueraient le coupable sans miséricorde, nuisant ainsi à lui et à
eux-mêmes. En effet, il faut avoir de la miséricorde, une miséricorde
toujours d'autant plus grande que l'on se trouve devant une pauvre âme qui
souffre de tous les maux. Un médecin, un infirmier compatissant, ou bien une
mère, s'il s'agit d'un simple malaise s'impressionnent peu et ne se
préoccupent pas de la guérison. Mais si l'enfant ou l'homme est très malade,
en danger de mort, déjà gangrené et paralysé, comme ils luttent, en
surmontant les répugnances et les fatigues, pour le guérir ! N'est-ce
pas ainsi ?"
"C'est ainsi, Maître" dit Jean qui a pris sa pose habituelle, le
bras enlacé au cou de son Maître et la tête appuyée sur son épaule.
"Eh
bien, ce n'est pas tout le monde qui sait être miséricordieux pour les âmes
malades. On doit donc être prudent pour révéler leurs maux, pour que le monde
ne les fuie pas et ne leur nuise pas par son mépris. Un malade qui se voit
méprisé s'assombrit et devient plus malade. Mais, au contraire, si on le
soigne avec bonne humeur il peut guérir, car la bonne humeur confiante de
celui qui l'assiste le pénètre et aide l'efficacité du remède. Mais tu sais
que je suis la Miséricorde et que je ne mortifierai pas Judas. Parle donc
sans scrupules. Tu n'es pas un espion. Tu es un fils qui confie à son père,
avec une affectueuse anxiété, le mal découvert dans son frère pour que le
père le soigne. Allons …"
Haut
de page
313> Jean pousse un
profond soupir, puis il baisse encore plus la tête en la laissant glisser sur
la poitrine de Jésus, et il dit : "Comme il est pénible de parler
de corruption !... Seigneur... Judas est impur... et il cherche à
m'amener à l'impureté. Que lui me méprise, cela ne m'importe pas. Mais je
suis affligé qu'il vienne vers Toi, souillé par ses amours. Depuis
son retour, il m'a tenté plusieurs fois. Quand le hasard nous laisse seuls -
et il essaie de toutes manières que cela arrive - il ne fait que parler de
femmes... et j'en éprouve le dégoût que j'aurais si on m'immergeait dans une
pourriture qu'on essaierait de m'introduire dans la bouche..."
"Mais en es-tu troublé au plus profond de toi-même ?"
"Troublé, comment ? Mon âme frémit. Ma raison crie contre ces
tentations... Moi, je ne veux pas être corrompu..."
"Mais ta chair, qu'éprouve-t-elle ?"
"Elle frissonne d'horreur."
"Cela seulement ?"
"Oui, Maître. Et alors je pleure car il me semble que Judas ne pourrait
faire une plus grande offense à quelqu'un qui s'est consacré à Dieu.
Dis-moi : cela portera-t-il atteinte à mon offrande ?"
"Non, pas plus qu'une poignée de boue jetée sur une plaque de diamant.
Elle ne raie pas la plaque, elle ne la pénètre pas. Il suffit d'une coupe
d'eau pure que l'on jette sur elle pour la rendre nette. Et elle est plus
belle qu'auparavant."
"Purifie-moi, alors."
"Ta charité te purifie et aussi ton ange. Rien ne reste sur toi. Tu es
un autel purifié sur lequel Dieu descend. Et qu'est-ce que Judas fait
d'autre ?"
"Seigneur, lui... Oh ! Seigneur !" La tête de Jean glisse
encore plus bas.
"Quoi ?"
"Lui…
Ce n'est pas vrai que c'est son argent qu'il te donne pour les pauvres. C'est
de l'argent des pauvres qu'il dérobe pour lui, pour qu'on le loue d'une
générosité qui n'est pas vraie. Tu l'as rendu furieux parce qu'au retour du
Thabor tu lui as enlevé tout l'argent. Et il m'a dit : "Il y a des
espions parmi nous". Je lui ai dit : "Pour espionner quoi ?
Tu voles, peut-être ?" "Non" m'a-t-il répondu, "mais
pourtant je suis prévoyant et j'ai deux bourses. Quelqu'un l'a dit au Maître
et Lui m'a imposé de tout donner, il me l'a imposé si fortement que j'ai été
pour ainsi dire obligé de le faire". Mais ce n'est pas vrai, Seigneur,
qu'il fait cela par prévoyance. Il le fait pour avoir de l'argent. Je
pourrais l'affirmer avec la quasi-certitude de dire la
vérité."
Haut
de page
314> "Quasi-certitude !
Ce doute, oui, cela est une légère faute. Tu ne peux l'accuser d'être un
voleur, si tu n'en es pas absolument certain. Les actions des hommes ont
parfois une apparence fâcheuse, tout en étant bonnes."
"C'est vrai, Maître. Je ne l'accuserai plus, pas même en pensée. Mais
pourtant qu'il ait deux bourses et que celle qu'il dit lui appartenir et
qu'il te donne est encore la tienne et qu'il le fait pour être loué, c'est
vrai. Et moi je ne ferais pas cela. Je sens qu'il n'est pas bien de le
faire."
"Tu as raison. Que dois-tu dire encore ?"
Jean lève un visage épouvanté, il est sur le point de parler mais puis se
tait et il glisse à genoux en cachant son visage dans le vêtement de Jésus
qui met une main sur ses cheveux.
"Allons, donc ! Tu pourrais avoir mal vu. Je t'aiderai à bien voir.
Tu dois aussi me dire ce que tu penses des causes probables du péché de
Judas."
"Seigneur,
Judas se sent privé de la force qu'il voudrait pour faire des miracles... Tu le
sais qu'il a toujours ambitionné... Tu te souviens d'Endor ? Et au
contraire... c'est lui qui en fait le moins. Depuis qu'il est revenu, il ne
réussit plus à rien. ..et la nuit même il s'en lamente en songe comme si
c'était un cauchemar et... Maître, mon Maître !"
"Allons, parle. Va jusqu'au bout."
"Et il lance des imprécations... et il fait de la magie. Cela
n'est ni mensonge ni doute. Moi je l'ai vu. Il m'a choisi comme compagnon
parce que je dors profondément, ou plutôt parce que je dormais profondément.
Maintenant, je l'avoue, je le surveille et mon sommeil est moins profond car,
dès qu'il remue, je l'entends... J'ai mal fait, peut-être. Mais j'ai feint de
dormir pour voir ce qu'il faisait. Et deux fois je l'ai vu et entendu faire
des choses qui ne conviennent pas. Je ne m'y connais pas en magie, mais c'est
bien cela dont il s'agit."
"Seul ?"
"Oui et non. À Tibériade, je l'ai suivi. Il est allé dans une maison.
J'ai demandé par la suite qui est-ce qui y habite. C'est quelqu'un qui fait
de la nécromancie avec d'autres. Et quand Judas est sorti, presque au matin,
d'après les paroles échangées j'ai compris qu'ils se connaissent, et ils sont
si nombreux... et pas tous des étrangers. Il demande au démon la force que tu
ne lui donnes pas. C'est pour cela que j'ai fait au Père le sacrifice de la
mienne, pour qu'Il la lui passe et qu'il ne soit plus pécheur."
Haut
de page
315> "Tu devrais lui
donner ton âme, mais cela ni le Père, ni Moi, ne le permettrions..."
Un long silence. Puis Jésus dit d'une voix fatiguée : "Allons,
Jean. Descendons. Nous nous reposerons en attendant l'aube."
"Tu es plus triste qu'auparavant, Seigneur ! J'ai mal fait de
parler !"
"Non. Je le savais déjà. Mais toi, au moins, tu es soulagé... et c'est
cela qui compte."
"Seigneur, dois-je le fuir ?"
"Non. Ne crains pas. Satan ne nuit pas aux Jean. Il les terrorise, mais
il ne peut leur enlever la grâce que Dieu ne cesse de leur donner. Viens. Au
matin je parlerai, et ensuite nous irons à Pella. Il faut faire vite, car le
fleuve est déjà grossi par les neiges qui fondent et par la pluie des jours
derniers. Il sera bientôt en crue, d'autant plus que le cercle autour de la
lune annonce des pluies abondantes..."
Ils descendent et disparaissent dans la pièce qui est au-dessous de la
terrasse.
C'est le matin, un matin de mars. Aussi éclaircies et nuages se succèdent
dans le ciel. Mais il y a plus de nuages que d'éclaircies et ils tendent à
couvrir le ciel. Un air chaud souffle par à-coups syncopés et il rend
l'atmosphère lourde en la voilant d'une poussière venue peut-être des régions
du haut plateau.
"Si le vent ne change pas, ce sera de l'eau !" dit
sentencieusement Pierre en sortant de la maison avec les autres.
En dernier lieu sort Jésus qui a pris congé du maître de maison qui sort avec
Lui. Ils se dirigent vers une place. Après quelques pas, ils sont arrêtés par
un officier romain accompagné de soldats.
"C'est Toi, Jésus de Nazareth ?"
"Oui."
"Que fais-tu ?"
"Je parle aux foules."
"Où ?"
"Sur la place."
"Des paroles séditieuses ?"
"Non. Des préceptes de vertus."
"Attention ! Ne mens pas. Rome en a assez de faux dieux."
"Viens toi aussi. Tu verras que je ne mens pas."
Haut
de page
316> L'homme qui a logé Jésus sent
qu'il doit intervenir : "Mais depuis quand tant de
questions à un rabbi ?"
"Il est dénoncé comme séditieux."
"Séditieux ? Lui ? Mais tu te trompes, Marius Sévère !
C'est l'homme le plus doux de la terre. C'est moi qui te le dis."
L'officier hausse les épaules et répond : "Cela vaut mieux pour
Lui. Mais c'est ainsi qu'on l'a dénoncé au centurion. Va, donc. Il est
prévenu." Et il fait un demi-tour pour s'en aller avec ses subalternes.
"Mais qui cela peut être ? Moi, je ne comprends pas !"
disent plusieurs.
"Ne cherchez pas à comprendre, répond Jésus. C'est inutile. Allons
pendant qu'il y a beaucoup de monde sur la place. Après nous partirons
également d'ici."
Ce doit être une place plutôt commerciale. Ce n'est pas un marché mais
presque, car elle est entourée de magasins où sont entre- posées des
marchandises de toutes sortes. Et une foule de gens y viennent. Aussi il y a
beaucoup de monde sur la place et quelqu'un fait signe que c'est Jésus et
tout de suite le "Nazaréen" est entouré. Il y a des gens de toutes
classes et de toutes nationalités. Certains venus par vénération, les autres
par curiosité.
Jésus fait signe qu'il va parler.
"Écoutons-le !" dit un romain qui sort d'un magasin.
"Est-ce que ce sera pour entendre une lamentation ?" lui
répond un camarade.
"Ne le crois pas, Constance. Il est moins indigeste que l'un de nos
rhéteurs habituels."
"Paix à ceux qui m'écoutent ! Il est dit dans Esdras, dans la
prière d'Esdras : "Et que dirons-nous maintenant, ô notre Dieu,
après ce qui est arrivé ? Que, si nous avons abandonné tes
commandements, ceux que Tu nous as intimés par l'intermédiaire de tes
serviteurs..."
"Arrête-toi, Toi qui parles. Le sujet, c'est nous qui te le
donnons" crient une poignée de pharisiens qui se fraient un chemin au
milieu de la foule. Presque aussitôt réapparaît l'escorte armée et elle
s'arrête dans le coin le plus voisin. Les pharisiens sont maintenant en face
de Jésus. "C'est Toi le Galiléen ? Jésus de Nazareth ?"
"Oui !"
"Loué soit Dieu que nous t'ayons trouvé !" Vraiment ils ont
des visages si haineux qu'ils ne semblent pas heureux de la rencontre...
Le plus âgé parle : "Nous te suivions depuis plusieurs jours, mais
nous arrivions toujours après ton départ."
Haut
de page
317> "Pourquoi me
suivez-vous ?"
"Parce que tu es le Maître et que nous voulons être éclairés sur un
point obscur de la Loi."
"Il n'y a pas de points obscurs dans la Loi de Dieu."
"En elle, non. Mais, hé ! hé !... Mais sur la Loi sont venues
les "ajoutés" comme tu dis, hé ! hé !... et ils ont créé
l'obscurité."
"De la pénombre, tout au plus. Et il suffit de tourner son intelligence
vers Dieu pour la dissiper."
"Ce n'est pas tout le monde qui sait le faire. Nous, par exemple, nous
restons dans la pénombre. Tu es le Rabbi, hé ! hé ! Aide-nous
donc."
"Que voulez-vous savoir ?"
"Nous
voulions savoir s'il est permis à l'homme de répudier pour un motif
quelconque sa propre femme. C'est une chose qui arrive souvent, et chaque
fois cela fait du bruit où cela arrive. Les gens s'adressent à nous pour
savoir si cela est permis et nous répondons suivant les cas."
"En approuvant le fait accompli quatre-vingt-dix fois sur cent. Pour les
dix pour cent que vous n'approuvez pas, il s'agit des pauvres ou de vos
ennemis."
"Comment le sais-tu ?"
"Parce qu'il en arrive ainsi dans toutes les choses humaines. Et
j'ajoute une troisième classe : celle où si le divorce était permis, il
se justifierait davantage, celle des cas pénibles, tels qu'une lèpre
incurable, une condamnation à vie, ou une maladie honteuse..."
"Alors, pour Toi, ce n'est jamais permis ?"
"Ni pour Moi, ni pour le Très-Haut, ni pour aucune âme droite.
N'avez-vous pas lu que le Créateur, au commencement des jours, a créé l'homme
et la femme ? Et qu'il les créa mâle et femelle . il
n’avait pas besoin de le faire. S'il l'avait voulu, il aurait pu, pour le roi
de la Création, fait à son image et à sa ressemblance, créer un autre mode de
procréation et il aurait été également bon, tout en étant différent de tout
autre moyen naturel . Et
il dit : "C'est pour ce motif que l'homme quittera son père et sa
mère et s'unira avec la femme, et les deux seront une seule chair". Dieu
les a donc unis en une seule unité. ils ne sont donc plus "deux"
chairs mais "une" seule . Ce
que Dieu a uni, parce qu'il a vu que c'était "une chose bonne", que
l'homme ne le sépare pas, parce que si cela arrivait, ce ne serait plus une
chose bonne."
Haut
de page
318> "Mais pourquoi alors
Moïse a-t-il dit : "Si un homme a pris une femme mais qu'elle n'a
pas trouvé grâce à ses yeux pour quelque chose de honteux, il
lui écrira un libelle de répudiation, le lui remettra en mains propres et la
renverra de sa maison"
?"
"Il l'a dit à cause de la dureté de votre cœur. Pour éviter par un ordre
des désordres trop graves : C'est pour cela qu'il vous a permis de
répudier vos femmes. Mais au commencement il n'en a pas été ainsi. Car la
femme est plus qu'une bête laquelle, selon les caprices de son maître ou les
libres circonstances naturelles, est soumise à tel ou tel mâle, chair sans
âme qui s'accouple pour la reproduction. Vos femmes ont une âme comme
vous, et il n'est pas juste que vous la piétinez sans compassion. S'il est
dit dans sa condamnation : "Tu seras soumise au pouvoir de ton mari
et lui te dominera" cela doit se produire selon la justice et non selon
la tyrannie qui lèse les droits d'une âme qui est libre et digne de respect.
Vous, en répudiant alors que ce n'est pas permis, vous offensez l'âme de
votre compagne, la chair jumelle qui s'est unie à la vôtre, le tout qu'est la
femme que vous avez épousée en exigeant son honnêteté, alors que vous,
parjures, vous allez vers elle, déshonorés, diminués, parfois corrompus, et
vous continuez de l'être en profitant de toute occasion pour la blesser et
donner libre cours à vos passions insatiables. Vous faites de vos femmes des
prostituées ! Pour aucun motif vous ne pouvez vous séparer de la femme
qui vous est unie selon la Loi et la Bénédiction. Ce n'est que dans le
cas où la grâce vous touche, quand vous comprenez que la femme n'est pas un
objet que l'on possède mais une âme et que par conséquent elle a des droits
égaux aux vôtres d'être reconnue comme faisant partie intégrante de l'homme et
non pas comme son objet de plaisir, et c'est seulement dans le cas où votre
cœur est assez dur pour ne pas épouser une femme après en avoir joui comme
d'une prostituée, seulement pour faire disparaître le scandale de deux
personnes qui vivent ensemble sans la bénédiction de Dieu sur leur union que
vous pouvez renvoyer une femme. C'est qu'alors il ne s'agit pas d'union mais
de fornication, et qui souvent n'est pas honorée par la venue des enfants
supprimés contre nature ou éloignés comme déshonorants.
Dans aucun autre cas, dans aucun autre. Car si vous avez des enfants
illégitimes d'une concubine, vous avez le devoir de mettre fin au scandale en
l'épousant si vous êtes libres. Je ne m'arrête pas à l'adultère consommé au
détriment d'une femme ignorante. Pour lui, il y a les pierres de la
lapidation et les flammes du Schéol. Mais pour celui qui renvoie sa propre
épouse légitime parce qu'il en est las et qui en prend une autre, il n'y a
qu'un jugement : c'est un adultère.
Haut
de page
319> Et aussi celui qui prend
une femme répudiée car si l'homme s'est arrogé le droit de séparer ce que
Dieu a uni, l'union matrimoniale continue aux yeux de Dieu et est maudit
celui qui passe à une seconde femme sans être veuf. Et maudit celui qui,
après avoir répudié sa femme, après l'avoir abandonnée aux craintes de
l'existence qui la font consentir à de nouvelles noces pour avoir du pain, la
reprend si elle reste veuve du second mari. Car bien qu'étant veuve, elle a
été adultère par votre faute et vous redoubleriez son adultère.
Avez-vous compris, ô pharisiens qui me tentez ?" Ceux-ci s'en vont
penauds, sans répondre.
"L'homme est sévère. S'il était à Rome, il verrait pourtant fermenter
une boue encore plus fétide" dit un romain.
Certains hommes de Gadara murmurent aussi : "C'est une chose
difficile que d'être homme s'il faut être aussi chaste !..."
Et certains disent plus haut : "Si telle est la situation de
l'homme par rapport à la femme, il vaut mieux ne pas se marier."
Et les apôtres aussi tiennent ce raisonnement alors qu'ils reprennent le
chemin vers la campagne, après avoir quitté les gens de Gadara. Judas en
parle d'un air méprisant. Jacques en parle avec respect et réflexion. Jésus
répond à l'un et à l'autre : "Ce n'est pas tous qui comprennent
cela, ni qui le comprennent comme il faut. Certains, en effet, préfèrent le célibat
pour être libres de satisfaire leurs vices. D'autres c'est pour éviter la
possibilité de pécher, en n'étant pas de bons maris. Mais il y en a seulement
quelques-uns auxquels il est accordé de comprendre la beauté d'être exempts
de sensualité et même d'un désir honnête de la femme. Et ce sont les
plus saints, les plus libres, les plus angéliques sur la terre. Je
parle de ceux qui se font eunuques pour le Royaume de Dieu. Parmi les hommes,
il y en a qui naissent tels; d'autres que l'on rend tels. Les premiers sont
une monstruosité qui doit susciter la compassion, pour les seconds c'est un
abus condamnable. Mais il y a enfin la troisième catégorie : celle des
eunuques volontaires qui sans se faire violence, et par conséquent avec un
double mérite, savent adhérer à la demande de Dieu et vivent comme des anges
pour que l'autel délaissé de la terre ait encore des fleurs et de l'encens
pour le Seigneur. Ces derniers refusent de satisfaire la partie inférieure de
leur être pour faire grandir la partie supérieure, par laquelle ils
fleurissent au Ciel dans les parterres les plus proches du trône du Roi. Et
en vérité je vous dis que ce ne sont pas des mutilés, mais des êtres doués de
ce qui manque à la plupart des hommes. Non pas les objets d'un mépris imbécile, mais plutôt d'une grande vénération.
Que le comprenne celui qui doit le comprendre et le respecte, s'il le peut."
Haut
de page
320> Ceux qui sont mariés
parmi les apôtres chuchotent entre eux. "Qu'avez-vous ?"
demande Jésus.
"Et nous ?" dit Barthélemy au nom de tous. "Nous ne
savions pas cela et nous avons pris femme. Mais il nous plairait d'être comme
tu dis..."
|