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74> Quelle nuit
d'enfer ! Il semblait vraiment que les démons prenaient une récréation
sur la terre. Coups de canon, tonnerres, éclairs, danger, peur, souffrance
d'être sur un lit qui n'était pas le mien et, au milieu de tout cela comme
une douce et blanche fleur, au milieu des feux et des tribulations, la douce
présence de Marie, un peu plus âgée que dans la vision d'hier, avec ses
tresses blondes sur les épaules, son habit blanc et son sourire doux et
recueilli. Un sourire intérieur, tourné vers le mystère glorieux qu'Elle a
recueilli en son cœur. J'ai passé la nuit à comparer cette vision de suavité
avec la férocité qui se déploie dans le monde et en repensant à ses paroles
d'hier matin, chant vivant de la charité, en face de la haine qui déchire...
Ce matin voici que, retournée au silence de ma chambre, j'assiste à cette
scène :
Marie est toujours au Temple. En ce moment elle sort avec les autres
vierges du Temple proprement dit.
Il doit y avoir une cérémonie, parce que l'odeur de l'encens se répand dans
l'atmosphère toute rouge d'un beau crépuscule. On dirait que l'automne est
avancé parce que c'est un ciel doucement mélancolique comme en un mois
d'octobre serein qui s'incline sur les jardins de Jérusalem et où le jaune
ocre des feuilles qui vont bientôt tomber met des taches jaune-rouge clair
dans le vert argenté des oliviers.
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75> La troupe, l'essaim
pourrait-on dire des vierges, traverse une petite cour en arrière, monte les
gradins, passe un petit portique, entre dans une autre cour moins splendide,
carrée, et qui n'a d'autre ouverture que celle par où elles viennent
d'entrer. Ce doit être celle qui est destinée à conduire aux petites demeures
des vierges employées au Temple, parce que chaque jeune fille se dirige vers
sa cellule, comme une colombe vers son nid. On dirait bien un vol de colombes
qui se séparent après s'être rassemblées. Beaucoup, je pourrais dire toutes,
parlent entre elles avant de se quitter, à voix basses mais joyeuses. Marie
se tait. Seulement, avant de se séparer des autres, elle les salue
affectueusement et puis se dirige vers sa petite pièce dans un coin à droite.
Elle y est rejointe par une maîtresse qui n'est pas vieille comme Anne de Phanouel, mais déjà âgée. "Marie, le Grand Prêtre t'attend."
Marie la regarde, légèrement étonnée mais ne pose pas de questions. Elle
répond seulement : "J'y vais, tout de suite."
Je ne sais si la grande salle où elle entre appartient à la maison du Prêtre
ou fait partie des appartements des femmes employées au Temple. Je sais
qu'elle est vaste, bien éclairée, bien rangée et que Zacharie et Anne de Phanuel s'y trouvent avec le Grand Prêtre magnifiquement
vêtu.
Marie, arrivée au seuil, s'incline profondément et n'avance que lorsque le
Grand Prêtre lui dit : "Avance, Marie. N'aie pas peur." Marie
se redresse et avance lentement, non par manque d'empressement mais
d'instinct, par un je ne sais quoi de solennel qui la fait paraître plus
femme.
Anne lui sourit pour l'encourager et Zacharie
la salue : "La paix à toi, cousine."
Le Pontife l'observe attentivement et, puis, à Zacharie : "Elle est
visible en elle la race de David et d'Aaron. Fille, je connais ta grâce et ta
bonté. Je sais que chaque jour tu as grandi en science et en grâce aux yeux
de Dieu et des hommes. Je sais que la voix de Dieu murmure à ton cœur les
plus douces paroles. Je sais que tu es la Fleur du Temple de Dieu et qu'un
troisième Chérubin se trouve devant le Témoignage depuis que tu y es. Et je
voudrais que le parfum de ta vie continuât de monter avec l'encens à chaque
nouvelle journée. Mais la Loi dit d'autres paroles. Tu n'es plus une fillette
désormais, mais une femme. Et chaque femme en Israël doit être épouse pour
porter son fils au Seigneur. Tu suivras le commandement de la Loi. Ne crains
pas, ne rougis pas. J'ai présente à l'esprit ta descendance royale. Déjà te
protège la Loi qui ordonne qu'à chaque homme soit donné une femme de sa race.
Mais, même si cette prescription n'existait
pas, je le ferais pour ne pas porter atteinte à la noblesse de ton sang. Ne
connais-tu aucun homme de ta race, Marie, qui puisse être ton
époux ?"
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de page
76> Marie lève un visage tout rouge de
pudeur. Sur ses cils brille un premier diamant et d'une voix tremblante, elle
répond : "Personne."
"Elle ne peut connaître personne car elle est entrée ici toute
enfant" dit Zacharie "et la race de David a été trop persécutée et
dispersée pour permettre à ses différentes branches de se réunir pour faire
une frondaison au palmier royal."
"Alors, nous laisserons le choix à Dieu." Les larmes, jusque là
retenues, jaillissent et coulent jusqu'à la bouche tremblante, et Marie jette
vers sa maîtresse un regard suppliant.
"Marie s'est promise au Seigneur, pour sa gloire et le salut d'Israël.
Ce n'était qu'une petite, à peine capable d'épeler, et déjà elle s'était liée
par un vœu..." dit Anne pour lui venir en aide.
"Tes larmes, c'est alors pour cela ? Pas pour résister à la
Loi ?"
"Pour cela... pour rien d'autre. Je t'obéis, Prêtre de Dieu."
"Ceci confirme tout ce qui m'a été dit de toi. Depuis combien d'années
es-tu vouée à la virginité !"
"Depuis toujours, je crois. Je n'étais
pas encore venue au Temple et déjà, je m'étais donnée au Seigneur."
"Mais n'es-tu pas la petite qui, il y a maintenant douze hivers, est
venue me demander d'entrer ? "
"C'est moi."
"Et comment peux-tu dire, alors, qu'à ce moment déjà tu appartenais à
Dieu ?"
"Si je regarde en arrière, je me retrouve vouée à Dieu... Je ne me
souviens pas de l'instant où je suis née, ni comment je commençai à aimer ma
mère et à dire à mon père : "O père je suis ta fille"... Mais
je me souviens, et je ne sais quand cela a commencé, d'avoir donné mon cœur à
Dieu. Peut-être ce fut avec le premier baiser que je sus donner, la première
parole que je sus prononcer, le premier pas que je sus faire... Oui,
voilà : je crois que mon premier souvenir d'amour, je le trouve dans ma
première démarche assurée... Ma maison... ma maison avait un jardin rempli de
fleurs... elle avait un verger et des champs...
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de page
77> et il y avait là une source au
fond, au pied d'un monticule et elle jaillissait d'un rocher creusé qui
formait une grotte... elle était pleine d'herbes longues et minces qui
descendaient de tous côtés en vertes petites cascades et semblaient pleurer.
En effet les petites feuilles légères, le feuillage qui semblait être une
broderie, tout portait en suspension des gouttelettes d'eau qui en tombant
faisaient entendre un petit, tout petit carillon. Et la source aussi
chantait. Et il y avait des oiseaux sur les oliviers et les pommiers qui se
trouvaient là, sur la pente, au-dessus de la source et des colombes blanches
venaient se laver dans le miroir limpide de la fontaine... Je ne me rappelais
pas de tout cela parce que j'avais mis tout mon cœur en Dieu et, hormis mon
père et ma mère, aimés de leur vivant ou après leur mort, mon cœur ne s'est
attaché à aucun objet terrestre... Mais tu me fais penser, Prêtre... Je dois
chercher quand je me suis donnée à Dieu... et ce sont les souvenirs
des premières années qui me reviennent...
J'aimais cette grotte, parce que, plus douce que le chant de l'eau et des
oiseaux, j'entendais une voix qui me disait : "Viens mon
Aimée". J'aimais ces gouttes de diamants sonores parce que j'y voyais le
signe de mon Seigneur. Et je me perdais à me dire : "Vois-tu mon
âme, comme il est grand, ton Dieu ? Celui qui a fait pour l'aquilon les
cèdres du Liban a fait ces folioles qui ploient sous le poids d'un moucheron
pour la joie de tes yeux et un tapis pour ton petit pied". J'aimais ce
silence des choses pures: la brise légère, l'eau avec ses reflets argentins,
la propreté des colombes... J'aimais la paix qui veillait sur la petite
grotte semblant retomber des pommiers et des oliviers, tantôt en fleurs et
tantôt chargés de fruits précieux... Et, je ne sais, il me semblait que la
voix me disait à moi, oui, c'était bien à moi : "Viens, toi, olive
magnifique; viens toi, douce pomme; viens toi, fontaine scellée; viens toi,
ma colombe"... Doux est l'amour du père et de la mère... douce était
leur voix qui m'appelait... mais cette voix ! cette voix !
Oh ! au Paradis terrestre, je pense que c'est ainsi que l'entendit celle
qui fut coupable et je ne sais comment elle put préférer un sifflement à
cette voix d'amour, comment elle put désirer une connaissance qui ne fut pas
Dieu... Avec mes lèvres qui ne connaissaient encore que le lait maternel,
mais avec mon cœur enivré par le miel céleste, j'ai dit alors : "Me
voici, je viens. Je suis à Toi. Et nul autre maître n'aura ma chair, hormis
Toi, Seigneur , comme mon esprit n'a pas d'autre
amour"... Et, en le disant, il me semblait redire des choses déjà dites
et accomplir un rite déjà accompli.
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de page
78> Il ne me semblait pas
étranger l'Époux que j'avais choisi car je connaissais déjà l'ardeur de son
amour, ma vue s'était exercée en sa lumière et ma puissance d'aimer s'était
développée entre ses bras. Quand ?.. Je ne
sais. Hors de la vie présente, dirais-je, car j'avais le sentiment de l'avoir
toujours possédé et que Lui m'a toujours possédée et que j'existe parce que
Lui-même m'a voulue, pour la joie de son Esprit et du mien...
Maintenant j'obéis, Prêtre. Mais dis-moi comment je dois agir... Je n'ai plus
ni père, ni mère. Toi, sois mon guide."
"Dieu te donnera l'époux, un époux saint puisque tu t'es confiée à Lui.
Tu lui diras ton vœu."
"Acceptera-t-il ?"
"Je l'espère. Prie, ô fille, qu'il puisse comprendre ton cœur. Va
maintenant, que Dieu t'accompagne toujours."
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