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78> Je vois une riche salle, bien parée, avec des tentures, des
tapis et des meubles de marqueterie. Elle doit encore faire partie du Temple,
parce qu'il s'y trouve des prêtres et, parmi eux Zacharie et beaucoup d'hommes de tout âge de vingt à cinquante
ans plus ou moins.
Ils parlent entre eux doucement, mais la conversation est animée. Ils paraissent
inquiets pour une raison que j'ignore. Tous sont en habit de fête avec des
vêtements neufs ou au moins très rafraîchis comme s'ils étaient venus pour
une fête. Beaucoup ont enlevé le turban qui leur sert de couvre-chef d'autres
l'ont encore, surtout les plus âgés pendant que les jeunes montrent leur
têtes nues, aux cheveux blonds foncé, d'autres bruns, quelques uns très
noirs, un seul avec des cheveux rouges cuivrés. Les chevelures sont courtes
en majeure partie mais il y en a de longues arrivant même jusqu'aux épaules.
Ils ne doivent pas se connaître tous entre eux car ils s'observent avec
curiosité. Mais ils semblent parents car on se rend compte qu'une seule
pensée les préoccupe.
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79> Dans un coin, je vois Joseph. Il parle avec un vieillard bien portant. Joseph est
sur les trente ans. Un bel homme aux cheveux courts et plutôt épais, d'un
brun châtain comme la barbe et les moustaches qui ombragent un beau menton et
montent vers les joues brun rouge, pas olivâtres comme chez les autres bruns.
Il a les yeux sombres, bons et profonds, très sérieux, je dirais presque un
peu tristes. Mais pourtant quand il sourit, comme à présent, ils expriment la
joie et la jeunesse. Il est entièrement vêtu de marron clair, tenue simple
mais très correcte.
Un groupe de jeunes lévites entre. Ils se rangent entre la porte et une table
longue et étroite qui est près du mur au centre duquel se trouve la porte qui
reste ouverte. Il y a seulement une tenture qui pend jusqu'à vingt
centimètres de terre et qui recouvre l'entrée.
La
curiosité du public s'aiguise et plus encore quand une main écarte le rideau
pour donner passage à un lévite qui porte dans ses bras un faisceau de
branches sèches sur lequel est posé délicatement un rameau fleuri. De légers
flocons de pétales blancs à peine teintées d'une nuance rose qui à partir du
centre s'irradie de plus en plus tendre jusqu'à l'extrémité des pétales
légers. Le lévite dépose le faisceau de branches sur la table avec de
délicates précautions pour ne pas abîmer ce rameau miraculeusement fleuri au
milieu de tant de branches sèches.
Un bruit se répand dans la salle. Les cous s'allongent, les regards se font
plus attentifs pour mieux voir. Zacharie lui-même, avec les prêtres plus
proches de la table cherche à voir, mais il ne voit rien. Joseph dans son
coin donne à peine un coup d’œil au faisceau de branches et quand son
interlocuteur lui dit quelque chose, il fait un signe qui veut dire :
"Impossible !" et il sourit.
Un son de trompette derrière le rideau. Silence complet, et tous se rangent
en bel ordre, la figure tournée vers la sortie qui maintenant apparaît toute
découverte parce qu'on .a fait courir le rideau sur ses anneaux. Entouré
d'autres anciens le Grand
Prêtre fait son entrée. Tous
s'inclinent profondément. Le Pontife va auprès de la table et parle tout en
restant debout.
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80> "Hommes de la race
de David, qui êtes venus à mon appel, écoutez. Le Seigneur a parlé, louange à
Lui ! De sa Gloire un rayon de lumière est descendu comme un soleil de
printemps et a donné vie à un rameau sec . Il a
fleuri miraculeusement, alors qu'aucun rameau sur la terre n'est fleuri en ce
moment, dernier jour de l'Encénie
, bien
que la neige tombée ne soit pas encore disparue sur les hauteurs de Juda.
C'est l'unique blancheur entre Sion et Béthanie. Dieu a parlé en se faisant
père et tuteur de la Vierge de David qui n'a que Lui comme seule protection.
Sainte enfant, gloire du Temple et de sa race, elle a mérité que la parole de
Dieu lui fasse connaître le nom de l'époux agréable à l'Éternel. Vraiment
juste doit être celui-là, l'Élu du Seigneur pour être le tuteur de la Vierge
qui lui est si chère ! Aussi notre peine de la perdre s'apaise et nous
n'avons plus de préoccupations sur son destin d'épouse. À celui que Dieu a
désigné nous confions en toute sécurité la Vierge sur laquelle repose la
bénédiction de Dieu et la nôtre. Le nom de l'époux est Joseph de Jacob, de
Bethléem de la tribu de David, charpentier à Nazareth de Galilée. Joseph,
avance. C'est le Grand Prêtre, qui te l'ordonne."
Beaucoup de bruit. Têtes qui se retournent, des mains, des yeux qui se font
signe, déceptions et satisfactions. Il en est, surtout parmi les plus âgés,
qui doivent être heureux que le sort ne soit pas tombé sur eux.
Joseph tout rouge et gêné s'avance. Il est maintenant devant la table en face
du Pontife qu'il a salué respectueusement.
"Venez tous et regardez le nom inscrit sur le rameau, que chacun prenne
sa propre branche pour s'assurer qu'il n'y a pas de fraude."
Les hommes obéissent. Ils regardent le rameau délicatement tenu par le Grand
Prêtre, chacun prend le sien. Les uns le brisent, d'autres le gardent. Tous
regardent Joseph. Certains le regardent en silence, d'autres le félicitent.
Le petit vieux avec lequel il parlait au début de la séance lui dit :
"Je te l'avais dit, Joseph. C'est celui qui se sent le moins assuré qui
gagne la partie." Maintenant tous ont défilé.
Le Grand Prêtre donne à Joseph le rameau fleuri et puis lui met la main sur
l'épaule en disant : "Elle n'est pas riche, et tu le sais, l'épouse
que Dieu te donne. Mais en elle est toute vertu. Sois-en toujours plus digne.
Il n'y a pas une fleur aussi belle et pure comme elle en Israël. Sortez tous
maintenant. Joseph reste. Et toi, Zacharie, son parent, amène l'épouse."
Tous sortent sauf le Grand Prêtre et Joseph. On fait retomber le rideau sur
la porte.
Joseph se tient humblement près du Prêtre majestueux. Un silence, et puis il
lui dit : "Marie doit te dire le vœu qu'elle a fait. Aide sa
timidité. Sois bon, avec elle si bonne."
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81> "Je mettrai à son
service toutes mes forces, et pour elle aucun sacrifice ne me pèsera. Sois en
assuré."
Marie entre avec Zacharie et Anne de
Phanouel.
"Viens, Marie" dit le Pontife. "Voici l'époux que Dieu te
destine. C'est Joseph de Nazareth. Tu retourneras donc dans ta cité.
Maintenant je vous laisse. Dieu vous donne sa bénédiction, que le Seigneur
vous garde et vous bénisse, qu'il vous montre sa face et ait pitié de vous,
toujours. Qu'Il tourne vers vous son visage et vous donne la paix. "
Zacharie sort pour accompagner le Pontife. Anne se félicite avec l'époux et
sort elle aussi.
Les deux fiancés sont en face l'un de l'autre. Marie, toute rouge, a la tête
inclinée. Joseph, un peu rouge aussi, l'observe et cherche les paroles à lui
dire pour commencer. il les trouve finalement et un sourire éclaire son
visage. il dit : "Je te salue Marie. Je t'ai vue toute petite alors
que tu avais quelques jours... J'étais l'ami de ton père et j'ai un neveu de
mon frère Alphée qui aimait tant ta mère. C'était pour elle un petit ami,
car il n'a que dix huit ans et quand tu n'étais pas encore née, c'était un
tout petit homme et il réjouissait la tristesse de ta mère qui l'aimait tendrement . Tu ne nous connais pas parce que tu es venue ici toute
petite. Mais à Nazareth, tout le monde t'aime bien et parle de la petite Marie
de Joachim dont la naissance fut un miracle du Seigneur qui fit refleurir la
stérile... Et moi, je me rappelle le soir de ta naissance... Tout le monde
s'en souvient à cause du prodige d'une forte pluie qui sauva les récoltes et
d'un violent orage dans lequel les coups de foudre ne brisèrent pas même un
brin de bruyère sauvage et qui se termina par un arc-en-ciel plus grand et
plus beau qu'on n'ait jamais vus. Et puis... qui ne se pas rappelle la joie
de Joachim? il te balançait en te montrant aux voisins... comme si tu avais
été une fleur venue du Ciel, il t'admirait et voulait communiquer à tous son
admiration. Heureux et vieux père, qui mourut en parlant de sa Marie, si
belle et si bonne et dont les paroles étaient pleines de grâce et de
sagesse... il avait raison de t'admirer et de dire qu'il n'y a pas une plus
belle que toi! Et ta mère? Elle remplissait de son chant le coin où est ta
maison. On aurait dit une alouette au printemps quand elle te portait et
après quand elle t'allaitait. C'est moi qui ai fait ton berceau, un petit
berceau orné de roses sculptées comme le voulait ta mère.
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82> Peut-être est-il encore dans
votre demeure, fermée... Je suis âgé, moi, Marie. Quand tu es née, je faisais
mon apprentissage. Je travaillais déjà... Qui m'aurait dit que je t'aurais
eue pour épouse ! Peut-être la mort des tiens aurait été plus heureuse parce
que nous étions amis. J'ai enseveli ton père, le pleurant d'un cœur sincère
car il avait été un bon maître pour ma vie."
Marie redresse doucement, doucement le visage, de plus en plus rassurée en
entendant Joseph lui parler ainsi. Quand il parle du berceau elle esquisse un
sourire et quand Joseph lui parle de son père, elle lui tend la main et lui
dit: "Merci, Joseph." Un "merci" timide et plein de
douceur.
Joseph prend entre ses mains courtes et robustes de charpentier la petite
main de jasmin et la caresse avec une affection qui ne cesse de tâcher à la
rassurer. Peut-être attend-il d'autres paroles, mais Marie se tait de
nouveau. Alors il reprend: " La maison, tu le sais, est intacte, sauf la
partie qui a été abattue par ordre du Consul pour transformer le sentier en
une route pour les fourgons de Rome. Mais les champs, ce qui t'en est resté
parce que tu sais... la maladie de ton père a coûté une grande partie de tes
biens, sont un peu négligés. Il y a plus de trois printemps que les arbres et
les vignes n'ont pas vu le sécateur du jardinier et la terre est inculte et
dure. Mais les arbres qui t'ont vue toute petite sont encore là et, si tu le
permets, je m'en occuperai de suite."
"Merci, Joseph. Mais tu as déjà ton travail..."
"Je travaillerai à ton jardin les premières et les dernières heures du
jour. En ce moment les jours allongent. Pour le printemps, je veux que tout
soit en ordre pour te faire plaisir. Regarde, c'est un rameau de l'amandier
qui touche la maison. J'ai voulu le cueillir... - on entre de tous côtés par
la haie éventrée mais je vais la refaire solide et bien fournie - j'ai voulu
cueillir ce rameau dans le cas où le choix serait tombé sur moi - mais je ne
l'espérais pas parce que je suis naziréen et
j'ai obéi à la convocation parce qu'elle émanait du Prêtre, non par désir du
mariage - je l'ai donc cueilli, disais-je, en pensant que tu serais contente
d'avoir une fleur de ton jardin. Le voilà, Marie. Avec lui je te donne mon
cœur qui jusqu'à présent n'a fleuri que pour le Seigneur et maintenant
fleurit pour toi, mon épouse."
Marie
prend le rameau. Elle est émue et regarde Joseph d'un air plus rassuré et
radieux. Elle se sent sûre de lui, quand ensuite il lui dit : "Je
suis naziréen" son visage devient tout lumineux
et elle prend courage. "Moi aussi, j'appartiens toute à Dieu, Joseph. Je
ne sais si le Grand Prêtre te l'a dit..."
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83> "Il m'a dit seulement
que tu es bonne et pure et que tu dois me faire connaître un vœu que tu as
fait, et d'être bon avec toi. Parle, Marie. Ton Joseph veut te rendre
heureuse en tous tes désirs. Je ne t'aime pas selon la chair. Je t'aime selon
mon esprit, sainte enfant que Dieu me donne ! Vois en moi un père et un
frère, pas seulement un époux. Confie-toi à moi comme à un père, aie confiance
comme en un frère."
"Toute enfant, je me suis consacrée au Seigneur. Je sais que cela ne se
fait pas en Israël, mais j'ai entendu une voix qui me demandait ma virginité
en sacrifice d'amour pour l'avènement du Messie. Il y a si longtemps qu'Israël
l'attend Ce n'est pas trop de renoncer pour cela à la joie d'être
mère !..."
Joseph la regarde fixement comme s'il voulait lire au fond de son cœur et
puis, prenant les deux petites mains qui tiennent encore entre leurs doigts
le rameau fleuri il lui dit : "Moi aussi, j'unirai mon sacrifice au
tien et par notre chasteté nous témoignerons tant d'amour à l'Éternel,
tant d'amour que Lui donnera plus tôt le Sauveur à toute la terre, nous
permettant de voir sa Lumière illuminer le monde. Viens, Marie. Allons devant
sa Maison et jurons de nous aimer comme les anges s'aiment entre eux. Puis,
j'irai à Nazareth préparer tout pour toi, dans ta maison si tu préfères ou
ailleurs si tu veux."
"Dans ma maison... Il y avait une grotte, au fond... y est-elle
encore ?"
"Elle y est toujours, mais elle ne t'appartient plus... Mais je t'en
ferai une tranquille et fraîche où tu pourras te retirer pendant les heures
les plus chaudes de la journée. Je la ferai aussi grande. Et puis, dis-moi,
qui veux-tu pour te tenir compagnie ?"
"Personne. Je n'ai pas peur. La mère d'Alphée qui vient toujours me voir
me tiendra un peu compagnie le jour. La nuit, je préfère être seule. Aucun
mal ne peut m'arriver."
"Et puis, maintenant j'y suis moi... Quand dois-je venir te
prendre ?"
"Quand tu veux, Joseph."
"Alors je viendrai dès que la maison sera bien rangée. Je ne dérangerai
rien. Je veux que tu la trouves comme ta mère l'a laissée. Mais je la veux
toute ensoleillée et très propre pour qu'elle t'accueille sans tristesse.
Viens Marie, allons dire au Très-Haut que nous Le
bénissons."
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