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137> Au milieu des choses repoussantes que
nous offre à cette heure le monde, voilà que descend du Ciel - et je ne sais
pas comment cela peut-il arriver, puisque je suis comme un fétu de paille que
le vent soulève, dans ces heurts continuels avec la méchanceté humaine, si
opposée à tout ce qui vit en moi - descend du Ciel cette vision de paix.
C'est
encore et toujours la maison d'Élisabeth. Par une
belle soirée d'été
encore éclairée par le soleil couchant et où déjà l'arc de la lune semble une
virgule d'argent posée sur une immense draperie d'azur foncé.
Les rosiers répandent leur forte odeur et les abeilles font leurs derniers
vols, gouttes d'or bourdonnantes dans l'air tranquille et chaud du soir. Des
prés il arrive une forte odeur de foin séché au soleil, une odeur de pain,
dirait-on, de pain chaud sorti du four, Peut-être vient-elle aussi des
nombreux linges étendus à sécher un peu partout et que Sara est
en train de plier.
Marie se promène lentement, donnant
le bras à sa cousine. Tout doucement elles montent et descendent sous la
tonnelle à demi éclairée.
Marie a l’œil à tout, et tout en s'occupant d'Élisabeth, elle voit que Sara
s'emploie à replier une longue pièce de toile qu'elle a enlevée de dessus une
haie. "Attends-moi, assieds-toi là" dit-elle à sa parente et elle
s'en va aider la vieille servante en tirant sur la toile pour défaire les
plis et en la pliant avec soin. "Elle se ressent encore du soleil, elle
est chaude dit-elle avec un sourire. Et pour faire plaisir à la femme, elle
ajoute : "Cette toile, depuis ton blanchissage est devenue belle
comme elle ne l'a jamais été. Il n'y a que toi pour faire si bien les
choses."
Sara s'en va toute fière avec sa charge de toile parfumée.
Marie retourne vers Élisabeth et lui dit : "Encore quelques pas. Ça
te fera du bien." Mais, puisque Élisabeth ne voudrait pas bouger, elle
lui dit : "Allons seulement voir si les colombes sont toutes dans
leurs nids et si l'eau de leur baignoire est propre, puis, nous revenons à la
maison."
Les colombes doivent être les préférées d'Élisabeth. Quand elles sont devant
la petite tour rustique, les colombes sont déjà toutes rassemblées : les
femelles sur les nids, les mâles immobiles devant elles, mais en voyant les
deux femmes, ils roucoulent encore pour les saluer, Élisabeth en est toute
émue.
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138> La faiblesse
due à son état la domine et lui inspire des craintes qui la font pleurer.
Elle s'appuie sur sa cousine : "Si j'allais mourir... mes pauvres
colombes ! Toi tu ne restes pas. Si tu restais à la maison, il ne
m'importerait pas de mourir. J'ai eu la plus grande joie qu'une femme puisse
avoir, une joie que je ne m'étais résignée à ne jamais connaître. Et même de la
mort je ne pourrai me plaindre au Seigneur. Lui, qu'Il en soit béni, m'a
comblée de ses bontés. Mais il y a Zacharie... et il y aura l'enfant. L'un vieux et qui se
trouverait comme perdu dans un désert, sans sa femme. L'autre pauvre petit et
qui serait comme une fleur destinée à mourir de froid parce qu'il n'aurait
pas sa maman. Pauvre bébé sans les caresses de sa mère !..."
"Mais pourquoi cette tristesse ? Dieu t'a donné la joie d'être mère
et Il ne te l'enlèvera pas quand elle est à son comble. Le petit Jean aura
tous les baisers de sa maman et Zacharie tous les soins de son épouse fidèle,
jusqu'à la vieillesse la plus avancée. Vous êtes deux branches du même arbre.
L'une ne mourra pas en laissant l'autre à sa solitude."
"Tu es bonne et tu me réconfortes. Mais moi, je suis tellement vieille
pour avoir un fils. Et maintenant que le moment de le mettre au monde est
venu, j'ai peur."
"Oh ! non, Jésus est ici ! Il ne faut pas avoir peur là où
Jésus se trouve. Mon Enfant a allégé ta souffrance, tu l'as dit, quand il
était comme un bouton, tout juste formé. Maintenant qu'il se développe de
plus en plus et qu'il est déjà en moi comme un être bien vivant
- je sens battre son petit cœur tout près de ma poitrine et j'ai
l'impression d'avoir un petit oiseau au nid par le battement léger de son
petit cœur - maintenant il t'épargnera tout danger. Tu dois avoir foi."
"Oui, j'ai foi, mais si je venais à mourir ...n'abandonne pas tout de
suite Zacharie. Je sais que tu penses à ta maison, mais reste encore un peu
pour aider mon homme dans les premiers jours de deuil."
"Je resterai pour jouir de ta joie et de la sienne et je ne partirai que
lorsque tu seras forte et joyeuse. Mais, tiens-toi tranquille, Élisabeth,
tout ira bien. Ta maison ne manquera de rien à l'heure de ta souffrance.
Zacharie sera servi par la plus affectueuse servante, tes fleurs seront
soignées et tes colombes aussi, et tu retrouveras les unes et les autres
joyeuses et belles pour fêter le joyeux retour de leur maîtresse. Rentrons
maintenant, je te vois pâlir ..."
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139> "Oui, il
me semble que ma souffrance redouble. Peut-être l'heure est-elle venue.
Marie, prie pour moi."
"Je t'aiderai par ma prière, jusqu'au moment où ta peine s'épanouira en
joie."
Les deux femmes rentrent lentement à la maison.
Élisabeth se retire dans son appartement. Marie, adroite et prévoyante, donne
des ordres, prépare tout ce qu'il est possible de prévoir et réconforte
Zacharie inquiet.
Dans la maison où on veille cette nuit et où on entend les voix étrangères
des femmes qu'on a appelées à l'aide, Marie reste vigilante, comme un phare
dans une nuit de tempête. Toute la maison gravite autour d'elle. Et elle,
douce et souriante, veille à tout. Elle
prie, quand elle n'est pas appelée par une chose ou une autre, elle se
recueille dans la prière. Elle est dans la pièce où on se rassemble toujours
pour le repas et pour le travail. Et, avec elle, se trouve Zacharie qui
pousse des soupirs et circule, inquiet. Ils ont déjà prié ensemble, puis
Marie a continué de prier. Même à présent que le vieillard, fatigué a pris un
siège et s'est assis près de la table et se tait tout songeur, elle prie. Et,
quand elle le voit dormir pour de bon, la tête sur les bras croisés qui
s'appuient sur le table, elle délace ses sandales pour faire moins de bruit
et chemine les pieds nus, Elle fait moins de bruit qu'un papillon tournoyant
dans une pièce. Elle prend le manteau de Zacharie et le pose sur lui si
délicatement qu'il continue à dormir dans la tiédeur de la laine qui le
défend de la fraîcheur de la nuit, entrant par bouffées par la porte souvent
ouverte. Puis elle revient prier. Et toujours avec plus d'âme, elle prie à
genoux, les bras étendus, lorsque les cris de la malade se font plus
perçants.
Sara entre et lui fait signe de sortir. Marie sort déchaussée dans le jardin.
"La maîtresse vous désire" dit-elle.
"Je viens" et Marie longe la maison, monte l'escalier ...On dirait
un ange blanc qui tourne dans la nuit tranquille et constellée d'étoiles.
Elle entre chez Élisabeth.
"Oh ! Marie ! Marie ! Quelle douleur ! Je n'en puis
plus. Marie ! Quelle souffrance il faut endurer pour être
mère !"
Marie la caresse affectueusement et lui donne un baiser.
"Marie ! Marie ! Laisse-moi mettre la main sur ton
sein !"
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140> Marie prend les
deux mains ridées et gonflées et se les pose sur l'abdomen arrondi en les
tenant pressées de ses mains lisses et légères. Et elle parle doucement,
maintenant qu'elles sont seules : "Jésus est là qui se rend compte
et voit. Confiance, Élisabeth. Son cœur saint bat plus fort parce qu'il
travaille en ce moment pour ton bien. Je le sens palpiter comme si je le
tenais entre mes mains. Je comprends les paroles que par ses battements l'Enfant me dit. Il me dit en ce
moment : "Dis à la femme qu'elle ne craigne pas. Encore un peu de
douleur. Et puis, au lever du soleil, au milieu de tant de roses qui
attendent pour s'ouvrir sur leur tige ce rayon matinal, sa maison aura sa rose
la plus belle et ce sera Jean mon Précurseur".
Élisabeth pose aussi son visage sur le sein de Marie et pleure doucement.
Marie reste ainsi quelque temps parce qu'il lui semble que la douleur
s'endort, se relâche et se calme. Elle fait signe à tous de rester tranquilles.
Elle reste debout, blanche et toute belle dans le faible rayonnement de la
lampe à huile, comme un ange qui veille sur la souffrance. Elle prie. Je la
vois remuer les lèvres, Mais, même si je ne les voyais pas remuer, je
comprendrais qu'elle prie par l'expression extasiée de son visage.
Le temps passe et la douleur reprend Élisabeth. Marie l'embrasse de nouveau.
Elle descend, rapide, dans le rayon de lune et court voir si le vieillard
dort encore. Il dort et gémit tout en rêvant. Marie a un geste de pitié. Elle
se remet à prier.
Le temps passe, le vieillard se réveille et jette un regard étonné comme s'il
se souvenait mal pourquoi il se trouve là. Puis, il se rappelle, il a un
geste et une exclamation gutturale. Puis il écrit : "N'est-il
encore pas né ?" Marie fait signe que non. Zacharie écrit :
"Quelle douleur ! Ma pauvre femme ! En sortira-t-elle sans
mourir ?"
Marie prend la main du vieil homme et le rassure : "À l'aube, sous
peu, le bambin sera né. Tout ira bien. Élisabeth est forte. Comme il va être
beau, ce jour - puisqu'il va bientôt faire jour - où ton enfant verra la
lumière ! Le plus beau jour de ta vie ! Ce sont de grandes grâces
que le Seigneur te réserve pour toi, et ton enfant en est
l'annonciateur."
Zacharie secoue la tête tristement et montre sa bouche muette. Il voudrait
dire tant de choses et ne le peut.
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141> Marie comprend
et répond : "Le Seigneur te donnera une joie complète. Crois en Lui
complètement, espère infiniment, aime totalement. Le Très-Haut t'exaucera
au-delà de ce que tu espères. Il veut cette foi totale pour laver ta défiance
passée. Dis en ton cœur, avec moi : "Je crois" .Dis-le à
chaque battement de ton cœur. Les trésors de Dieu s’ouvrent pour qui croit en
Lui et en sa puissante bonté.
La lumière commence à pénétrer par la porte entr'ouverte. Marie l'ouvre.
L'aube répand une lumière blanche sur la terre humide. Il y a une forte odeur
de terre et de verdure humides. On entend les premiers pépiements des oiseaux
qui s'appellent d'une branche à l'autre.
Le vieil homme et Marie vont sur le seuil de la porte. Ils sont pâles après
une nuit sans sommeil et la lumière de l'aube les fait encore plus pâles.
Marie remet ses sandales, va au pied de l'escalier et écoute. Quand une femme
se montre, elle fait un signe et revient. Rien encore.
Marie va dans une pièce et revient avec du lait chaud qu'elle donne à boire
au vieillard. Elle va voir aux colombes. Elle revient pour disparaître dans
cette pièce. Peut-être est-ce la cuisine, Elle fait un tour, surveille. Elle
semble avoir eu un sommeil merveilleux tant elle est vive et tranquille.
Zacharie fait les cent pas, nerveux, monte et descend à travers le jardin.
Marie le regarde avec pitié. Puis elle entre de nouveau dans la même pièce,
et agenouillée près de son métier, elle prie de toute son âme, parce que les
plaintes de la malade se font plus déchirantes. Elle se courbe jusqu'à terre
pour prier l'Éternel. Zacharie rentre et la voit prosternée ainsi et il
pleure, le pauvre vieux. Marie se relève et le prend par la main. Elle semble
être la mère de cette vieillesse désolée et verse sur elle le réconfort.
Ils se tiennent ainsi, l'un près de l'autre dans le soleil qui rosit l'air du
matin et c'est ainsi que les rejoint la nouvelle joyeuse : "Il est
né ! Il est né ! Un garçon ! Heureux père ! Un garçon,
frais comme une rose, beau comme le soleil, fort et vigoureux et bon comme sa
mère. Joie à toi, père béni par le Seigneur qu'un fils t'a été donné pour que
tu l'offres à son Temple. Gloire à Dieu qui a accordé une postérité à cette
maison ! Bénédiction à toi et au fils qui est né de toi ! Puisse sa
descendance perpétuer ton nom dans les siècles des siècles à travers les générations
et les générations et qu'elle conserve toujours l'alliance du Seigneur
Éternel."
Marie, avec des larmes de joie, bénit le Seigneur. Et puis les deux reçoivent
le petit, apporté au père pour qu'il le bénisse. Zacharie ne va pas trouver
Élisabeth. Il reçoit le bambin qui crie comme un perdu, mais ne va pas
trouver sa femme.
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142> C'est Marie qui
y va, portant affectueusement le bébé qui se tait tout à coup, à peine Marie
l'a-t-elle pris dans ses bras. La commère qui la suit remarque le fait.
"Femme" dit-elle à Élisabeth, "ton enfant s'est tu tout d'un
coup quand Elle l'a pris. Regarde comme il dort tranquille. Et Dieu sait s'il
est remuant et fort. Maintenant, regarde, on dirait une petite colombe."
Marie met la créature près de la mère et la caresse en remettant en ordre ses
cheveux gris. "La rose est née" lui dit-elle doucement. "Et tu
es en vie. Zacharie est heureux."
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