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"L'Évangile tel qu'il m'a été
révélé" |
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Dans la nuit du jeudi 24 au vendredi 25 janvier 30 (2 Adar)
- Les derniers
soins 20 - L'espoir
secret de Marthe 21 - Le médecin
constate une rémission 23 - Lazare, délirant, croit être guéri 24 - Marthe avoue à
Marie sa désobéissance 24 - Suite du
délire (Marie, consolation et honte - Ruine de la famille) 26 - Un moment de
lucidité 28 - C'est la fin
29 - Réactions des
personnes présentes 30 - Lazare est
exposé dans sa chambre 30 - Retour du
serviteur envoyé auprès de Jésus 31 - Marie ne dit
pas un mot contre Jésus 31 |
Accueil >> Plan du Site >> Sommaire du Tome 8 |
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20> On a ouvert toutes
les portes et toutes les fenêtres de la pièce de Lazare pour lui rendre moins difficile la
respiration. Autour de lui, absent, dans le coma — un lourd coma qui
ressemble à la mort dont il ne diffère que par le mouvement de la respiration
— sont les deux sœurs, Maximin, Marcelle et Noémi, attentifs au plus léger mouvement du
mourant. Chaque fois qu'une contraction de
douleur déforme la bouche, et qu'il semble qu'elle s'apprête à parler, ou que
les yeux se découvrent par un mouvement des paupières, les deux sœurs se penchent
pour saisir une parole, un regard... 21> Mais c'est inutile.
Ce ne sont que des actes incoordonnés, indépendants de la volonté et de
l'intelligence, qui toutes les deux sont désormais inertes, perdues. Des
actes qui viennent de la souffrance de la chair, comme vient d'elle la sueur
qui rend brillant le visage du mourant et le tremblement qui par intervalles
secoue les doigts squelettiques et en contracte les articulations. Les deux
sœurs l'appellent aussi, avec dans leurs voix tout leur amour. Mais le nom et
l'amour se heurtent aux barrières de l'insensibilité de l'intelligence et,
comme réponse à leur appel, le silence de la tombe. Noémi, toute en pleurs, continue de mettre
contre les pieds, certainement gelés, des briques enveloppées dans des bandes
de laine. Marcelle tient dans ses mains
une coupe dans laquelle trempe un linge fin dont Marthe se sert pour
humecter les lèvres desséchées de son frère. Marie, avec un autre linge, essuie la sueur
abondante qui ruisselle du visage squelettique et baigne les mains du
mourant. Maximin, appuyé à un
chiffonnier élevé et sombre, près du lit du mourant, observe debout, par
derrière Marie penchée sur son frère. Rien d'autre. Un silence absolu, comme
s'ils étaient dans une maison vide, dans un lieu désert. Les servantes qui
apportent les briques chaudes ont les pieds nus et marchent sans faire de
bruit sur le dallage. Elles semblent des apparitions. Marie dit à un moment donné : "Il
me semble que la chaleur revient dans les mains. Regarde, Marthe, ses lèvres
sont moins pâles." "Oui. Même la respiration est
plus libre. Je le regarde depuis un moment" observe Maximin. Marthe se penche et l'appelle
doucement mais intensément : "Lazare ! Lazare ! Oh ! Regarde, Marie ! Il
a eu comme un sourire et un battement des paupières. Il va mieux, Marie ! Il
va mieux ! Quelle heure avons-nous ?" "Nous avons dépassé d'un moment
le crépuscule." "Ah !" et Marthe se redresse
en serrant ses mains sur sa poitrine, en levant les yeux dans un geste
visible de muette mais confiante prière. Un sourire éclaire son visage. Les autres la regardent étonnés et
Marie lui dit : "Je ne vois pas pourquoi doit te rendre heureuse le fait
d'avoir dépassé le crépuscule..." et elle la scrute, soupçonneuse,
anxieuse. Marthe ne répond pas, mais reprend la
pose qu'elle avait avant. Une servante entre avec des briques
qu'elle passe à Noémi. 22> Marie lui commande :
"Apporte deux lampes. La lumière baisse et je veux le voir." La
servante sort sans bruit et revient de suite avec deux lampes allumées. Elle
en met une sur le chiffonnier, sur lequel s'appuie Maximin, et l'autre sur
une table encombrée de bandes et de petites amphores, placée de l'autre côté
du lit. "Oh ! Marie ! Marie ! Regarde !
Il est vraiment moins pâle." "Et il paraît moins épuisé. Il se
ranime !" dit Marcelle. "Donnez-lui encore une goutte de
ce vin aromatisé qu'a préparé Sara. Il lui a fait du
bien" suggère Maximin. Marie prend sur le dessus du
chiffonnier une petite amphore au col très fin en forme de bec d'oiseau, et
avec précaution elle fait descendre une goutte de vin dans les lèvres
entrouvertes. "Va doucement, Marie. Qu'il
n'étouffe pas !" conseille Noémi. "Oh ! il avale ! Il le cherche !
Regarde, Marthe ! Regarde ! Il tire la langue pour chercher..." Tous se penchent pour regarder et Noémi l'appelle : "Trésor ! Regarde ta nourrice, âme
sainte !" et elle s'avance pour le baiser. "Regarde ! Regarde, Noémi, il boit ta larme ! Elle est tombée près des lèvres
et il l'a sentie, il l'a cherchée et avalée." "Oh ! ma joie ! Si j'avais mon
lait d'autrefois, je te le ferais passer goutte à goutte dans la bouche, mon
agnelet, même si je devais m'épuiser le cœur et mourir ensuite !" Je
comprends que Noémi, nourrice de Marie, a été aussi
la nourrice de Lazare. "Maîtresses, Nicomède est revenu" dit un serviteur en
apparaissant sur le seuil. "Qu'il vienne ! Qu'il vienne ! Il
nous aidera à le ranimer." "Observez ! Observez ! Il ouvre
les yeux, il remue les lèvres" dit Maximin, "Il me serre les doigts avec ses
doigts !" crie Marie et elle se penche pour dire : "Lazare,
m'entends-tu ? Qui suis-je ?" Lazare ouvre réellement les yeux et il
regarde : un regard vague, voilé, mais c'est toujours un regard. Il remue les
lèvres non sans peine et il dit : "Maman !" "Je suis Marie. Marie ! Ta sœur
!" "Maman !" "Il ne te reconnaît pas et il
appelle sa mère. Les mourants, c'est toujours ainsi" dit Noémi, le visage baigné de larmes. "Mais il parle, après si
longtemps, il parle. Et c'est déjà beaucoup... Ensuite, il ira mieux. Oh !
mon Seigneur, récompense ta servante !" dit Marthe avec encore ce geste
de fervente et confiante prière. 23> "Mais que
t'est-il arrivé ? Peut-être as-tu vu le Maître ? T'est-il apparu ?
Dis-le-moi, Marthe ! Tire-moi d'angoisse !" dit Marie. L'entrée de Nicomède empêche la
réponse. Tous s'adressent à lui pour lui raconter comment, après son départ,
l'état de Lazare s'était aggravé au point d'être mourant, et qu'on l'avait
cru déjà mort, et puis comment, avec des soins, on l'avait fait revenir mais
pour la respiration seulement. Et comment depuis peu, après qu'une de leurs
femmes avait préparé du vin aromatisé, la chaleur lui était revenue et il
avait avalé et cherché à boire et avait aussi ouvert les yeux et parlé... Ils parlent tous ensemble avec leurs
espoirs rallumés qui se heurte à la tranquillité quelque peu sceptique du
médecin qui les laisse parler sans dire un mot. Finalement ils ont terminé et le
médecin dit : "C'est bien. Laissez-moi voir." Il les écarte pour s'approcher
du lit et en ordonnant d'apporter les lampes et de fermer la fenêtre, parce
qu'il veut découvrir le malade. Il se penche sur lui, l'appelle, l'interroge,
fait passer la lampe devant le visage de Lazare qui maintenant a les yeux
ouverts et semble comme étonné de tout. Ensuite il le découvre, étudie sa
respiration, les battements du cœur, la température et la rigidité des
membres... Tous sont anxieux dans l'attente de ce qu'il va dire. Nicomède
recouvre le malade, le regarde encore, réfléchit, puis il se retourne pour
regarder ceux qui sont là et il dit : "Il est indéniable qu'il a repris
de la vigueur. Actuellement il va mieux que quand je l'ai vu, mais ne vous
faites pas d'illusion. Ce n'est qu'une rémission. J'en suis tellement
certain, comme je l'étais qu'il approche de sa fin que, comme vous le voyez,
je suis revenu, après m'être dégagé de toute occupation, pour lui rendre la
mort moins pénible pour autant qu'il m'est permis de le faire... ou pour voir
le miracle si... Avez-vous pourvu ?" "Oui, oui, Nicomède"
interrompt Marthe, et pour empêcher toute autre parole, elle dit : "Mais
n'avais-tu pas dit que... d'ici trois jours... Moi..." Elle pleure. "Je l'ai dit. Je suis un médecin.
Je vis au milieu des agonies et des pleurs. Mais l'habitude de voir des
douleurs ne m'a pas encore donné un cœur de pierre. Et aujourd'hui... je vous
ai préparées... par un terme suffisamment long... et vague... Mais ma science
me disait que la solution était plus rapide et mon cœur mentait pour vous
tromper par pitié... Allons ! Soyez courageuses... Sortez... On ne sait
jamais jusqu'à quel point les mourants entendent..." Il les pousse
dehors, toutes en pleurs, en répétant : "Soyez courageuses ! Soyez
courageuses !" 24> Près du mourant il
reste Maximin... Le médecin aussi s'est éloigné pour préparer des
médicaments, susceptibles de rendre moins angoissée l'agonie, que dit-il :
"Je prévois très douloureuse." "Fais-le vivre jusqu'à demain. Il
va faire nuit. Tu vois, ô Nicomède. Qu'est-ce pour ta science de tenir une vie
éveillée pour moins d'un jour ? Fais-le vivre !" "Domina, je fais ce que je puis.
Mais quand la mèche est à bout, il n'y a plus rien pour maintenir la flamme
!" répond le médecin et il s'en va. Le deux sœurs s'embrassent et elles
pleurent désolées, et celle qui pleure le plus, maintenant, c'est Marie.
L'autre a son espérance au cœur... La voix de Lazare arrive de la pièce.
Forte, impérieuse. Elle les fait tressaillir, inattendue qu'elle est dans
tant de langueur. Il les appelle : "Marthe ! Marie ! Où êtes-vous ? Je
veux me lever, m'habiller ! Dire au Maître que je suis guéri ! Je dois aller
trouver le Maître. Un char ! Tout de suite. Et un cheval rapide. Certainement
c'est Lui qui m'a guéri..." Il parle rapidement, en marquant les mots,
assis sur son lit, brûlé par la fièvre, cherchant à sauter du lit, empêché de
le faire par Maximin qui dit aux femmes qui entrent en courant : "Il
délire !"
Pendant ce temps Lazare continue,
toujours plus pris par la fièvre. Marthe ne comprend pas que c'est la cause
de tout : "Il est venu tant de fois me voir malade, il est juste que
j'aille le trouver pour Lui dire : "Je suis guéri". Je suis guéri !
Je n'ai plus de douleurs ! Je suis fort. Je veux me lever. Aller. Dieu a
voulu éprouver ma résignation, on m'appellera le nouveau Job..." Il
prend un ton hiératique en faisant de grands gestes : "Le Seigneur
s'émut de la pénitence de Job... et Il lui rendit le double de ce qu'il avait
eu. Et le Seigneur bénit les dernières années de Job, plus encore que les
premières... et il vécut jusqu'à...[1]' Mais non, je ne
suis pas Job ! J'étais dans les flammes et il m'en a retiré, j'étais dans le
ventre du monstre et je suis revenu à la lumière. Je suis donc Jonas, et les
trois enfants de Daniel..." Le médecin survient, appelé par
quelqu'un. Il l'observe : "C'est le délire. Je m'y attendais. La
corruption du sang brûle le cerveau." Il s'efforce de le recoucher et
recommande de le tenir, puis il retourne dehors, à ses décoctions. 25> Lazare se fâche un
peu qu'on le tienne et entre-temps se met à pleurer comme un enfant. "Il délire vraiment" dit
Marie en gémissant. "Non. Personne ne comprend rien.
Vous ne savez pas croire. Mais oui ! Vous ne savez pas... À cette heure, le
Maître sait que Lazare est mourant. Oui, je l'ai fait, Marie ! Je l'ai fait
sans rien te dire..." "Ah ! malheureuse ! Tu as détruit
le miracle !" crie Marie. "Mais non ! Tu le vois, il a
commencé à aller mieux à l'heure où Jonas a rejoint le Maître.
Il délire... Certainement... Il est faible, et il a encore le cerveau obnubilé
par la mort qui déjà le tenait. Mais ce n'est pas le délire que le médecin
croit. Écoute-le ! Est-ce que ce sont des paroles de délire ?"
Sa voix est un cri. Il semble fou.
Marcelle et Noémi se hâtent de fermer
hermétiquement les portes et de descendre les lourds rideaux pour atténuer la
résonance, alors que le médecin, revenu dans la pièce, s'efforce inutilement
de calmer le délire qui devient de plus en plus furieux. 26> Marie, jetée à terre
comme une loque, sanglote sous l'inexorable accusation du mourant qui
continue : "Un, deux, dix amants. L'opprobre d'Israël passait de bras en
bras... Sa mère mourait. Elle frémissait dans ses amours obscènes. Bête fauve
! Vampire ! Tu as sucé la vie de ta mère. Tu as détruit notre joie. Marthe
sacrifiée à cause de toi. On n'épouse pas la sœur d'une courtisane. Moi... Ah
! moi ! Lazare, cavalier, fils de Théophile... Sur moi crachaient les gamins
d'Ophel !! "Voilà le complice d'une adultère
et d'une immonde" disaient scribes et pharisiens et ils secouaient leurs
vêtements pour marquer qu'ils repoussaient le péché dont j'étais souillé à
son contact ! "Voici le pécheur ! Celui qui ne sait pas frapper le
coupable est coupable lui aussi" criaient les rabbis quand je montais au
Temple, et moi je suais sous le feu des pupilles des prêtres... Le feu. Toi !
Tu vomissais le feu que tu avais en toi car tu es un démon, Marie. Tu es
dégoûtante. Tu es l'anathème. Ton feu prenait tous, car il était fait de
nombreux feux et il y en avait pour les luxurieux qui paraissaient des
poissons pris au tramail, quand tu passais... Pourquoi ne t'ai-je pas tuée ?
Je brûlerai dans la Géhenne pour t'avoir laissée vivre en ruinant tant de
familles, en donnant du scandale à mille... Qui dit : "Malheur à celui
par qui vient le scandale" ? Qui le dit ? Ah ! le Maître ! Je veux le
Maître ! Je le veux ! Pour qu'il me pardonne. Je veux Lui dire que je ne
pouvais pas la tuer parce je l'aimais... Marie était le soleil de notre
maison... Je veux le Maître ! Pourquoi n'est-il pas ici ? Je ne veux pas
vivre ! Mais avoir le pardon du scandale que j'ai donné en laissant vivre le
scandale. Je suis déjà dans les flammes. C'est le feu de Marie. Il m'a pris.
Il prenait tout le monde. Afin de donner de la luxure pour elle, de la haine
pour nous, et brûler ma chair. Au loin ces couvertures, au loin tout ! Je
suis dans le feu. Il m'a pris chair et esprit. Je suis perdu à cause d'elle.
Maître ! Maître ! Ton pardon ! Il ne vient pas. Il ne peut venir dans la
maison de Lazare. C'est une fosse à fumier à cause d'elle. Alors... je veux
oublier. Tout. Je ne suis plus Lazare. Donnez-moi du vin. Salomon le dit :
"Donnez du vin à ceux qui ont le cœur déchiré, qu'ils boivent et
oublient leur misère et qu'ils ne se rappellent plus leur douleur [2]". Je ne veux
plus me rappeler. Ils disent tous : "Lazare est riche, c'est l'homme le
plus riche de la Judée". Ce n'est pas vrai. Tout n'est que paille. Ce
n'est pas or. Et les maisons ? Des nuages. Les vignes, les oasis, les
jardins, les oliveraies ? Rien. Tromperie. Je suis Job. Je n'ai plus rien.
J'avais une perle. Belle ! De valeur infinie. C'était mon orgueil. 27> Elle s'appelait
Marie. Je ne l'ai plus. Je suis pauvre. Le plus pauvre de tous. De tous le
plus trompé... Même Jésus m'a trompé. Car il m'avait dit qu'il me l'aurait
rendue, et au contraire elle... Où est-elle ? La voilà. On dirait une
courtisane païenne, la femme d'Israël, fille d'une sainte ! À demi-nue, ivre,
folle... Et autour... les yeux fixés sur le corps nu de ma sœur, la meute de
ses amants... Et elle rit d'être admirée et convoitée ainsi. Je veux réparer
mon crime. Je veux aller à travers Israël pour dire : "N'allez pas chez
ma sœur. Sa maison, c'est le chemin de l'enfer, et il descend dans les abîmes
de la mort". Et puis je veux aller la trouver et la piétiner, car il est
dit : "Toute femme impudique sera piétinée comme une ordure sur le
chemin". Oh ! Tu as le courage de te montrer à moi qui meurs déshonoré,
détruit par toi ? À moi qui ai offert ma vie pour le rachat de ton âme, et
sans résultat ? Comment je te voulais, dis-tu ? Comment je te voulais pour ne
pas mourir ainsi ? Voici comment je te voulais : comme Suzanne, la chaste. Tu
dis qu'ils t'ont tentée ? Et n'avais-tu pas un frère pour te défendre ?
Suzanne, d'elle-même, a répondu : "Il vaut mieux pour moi tomber entre
vos mains que de pécher en présence du Seigneur [3]", et Dieu fit
briller sa candeur. Moi, je les aurais dites les paroles contre ceux qui te
tentaient et je t'aurais défendue. Mais Toi ! Tu t'en es allée. Judith était
veuve, et elle vivait seule dans sa pièce écartée, portant le cilice sur ses
côtés et jeûnant, et elle était en grande estime auprès de tous parce qu'elle
craignait le Seigneur, et d'elle on chante : "Tu es la gloire de
Jérusalem, la joie d'Israël, l'honneur de notre peuple parce que tu as agi
virilement et que ton cœur a été fort, parce que tu as aimé la chasteté et
qu'après ton mariage tu n'as pas connu d'autre homme. À cause de cela, le
Seigneur t'a rendue forte et tu seras bénie éternellement [4]". Si Marie
avait été comme Judith, le Seigneur m'aurait guéri. Mais il ne l'a pas pu à
cause d'elle. C'est pour cela que je n'ai pas demandé de guérir. Une peut y
avoir de miracle là où elle est. Mais mourir, souffrir, ce n'est rien. Dix et
dix fois plus, une mort et une mort pour qu'elle se sauve. Oh ! Seigneur
Très-Haut ! Toutes les morts ! Toute la douleur ! Mais Marie sauvée ! Jouir
d'elle une heure, une seule heure ! D'elle redevenue sainte, pure comme dans
son enfance ! Une heure de cette joie ! Me glorifier d'elle, la fleur d'or de
ma maison, la gentille gazelle aux doux yeux, le rossignol du soir,
l'amoureuse colombe... Je veux le Maître pour Lui dire que je veux cela : Marie
! Marie ! Viens ! Marie ! Quelle douleur a ton frère, Marie ! Mais si tu
viens, si tu te rachètes, ma douleur devient douce. Cherchez Marie ! C'est la
fin ! Je meurs ! Marie ! Faites de la lumière ! De l'air... Je...
J'étouffe... Oh ! quelle chose je ressens !..." 28> Le médecin fait un
geste et dit : "C'est la fin. Après le délire, la torpeur et puis la
mort. Mais il peut avoir un réveil de l'intelligence. Approchez-vous, toi
surtout. Il en aura de la joie" et, après avoir recouché Lazare, épuisé
après tant d'agitation, il va trouver Marie qui n'a pas cessé de pleurer par
terre en gémissant : "Faites-le taire !" Il la relève et l'amène au
lit. Lazare a fermé les yeux, mais il doit
souffrir atrocement. Ce n'est que frémissement et contraction. Le médecin essaie
de le secourir avec des potions... Il se passe ainsi un certain temps. Lazare ouvre les yeux. Il paraît avoir
oublié ce qu'il était auparavant, mais il est conscient. Il sourit à ses
sœurs et cherche à prendre leurs mains, à répondre à leurs baisers. Il pâlit
mortellement. Il gémit : "J'ai froid..." et il claque des dents en
cherchant à se couvrir jusqu'à la bouche. Il gémit : "Nicomède, je ne
résiste plus à la souffrance. Les loups m'écharnent les jambes et me dévorent
le cœur. Quelle douleur ! Et si l'agonie est ainsi, que sera la mort ?
Comment faire ? Oh ! si j'avais le Maître ici ! Pourquoi ne me l'a-t-on pas
amené ? Je serais mort heureux sur son sein..." il pleure. Marthe regarde Marie sévèrement. Marie
comprend son coup d'œil et, encore accablée par le délire de son frère, elle
se trouve prise de remords. Elle se penche, agenouillée comme elle l'est
contre le lit, pour baiser la main de son frère et elle gémit : "C'est
moi la coupable. Marthe voulait le faire depuis deux jours déjà. Mais je n'ai
pas voulu, car Lui nous avait dit de ne le prévenir qu'après ta mort.
Pardonne-moi ! Toute la douleur de la vie, je te l'ai donnée... Et pourtant
je t'ai aimé et je t'aime, frère. Après le Maître, c'est toi que j'aime plus
que tous, et Dieu voit que je ne mens pas. Dis-moi que tu m'absous du passé,
donne-moi la paix..." "Domina ! rappelle le médecin. Le
malade n'a pas besoin d'émotions." "C'est vrai... Dis-moi que tu me
pardonnes de t'avoir refusé Jésus..."
On le soulève avec précaution pour
ajouter des oreillers, et Nicomède lui fait prendre encore des gouttes de
potion. Sa pauvre tête s'enfonce et retombe dans un abandon mortel. Toute sa
vie est dans la respiration. Pourtant il ouvre les yeux et regarde Marie qui
soutient sa tête, et il lui sourit en disant : "Maman ! Elle est
revenue... Maman ! Parle ! Ta voix.. Tu sais... le secret... de Dieu... Ai-je
servi... le Seigneur ?..." Marie, d'une voix rendue blanche par
la peine, murmure : "Le Seigneur te dit : Viens avec Moi, serviteur bon
et fidèle, car tu as écouté toutes mes paroles et aimé le Verbe que j'ai
envoyé [5]". "Je n'entends pas ! Plus fort
!" Marie répète plus fort... "C'est vraiment maman !..."
dit Lazare satisfait et il abandonne sa tête sur l'épaule de sa sœur... Il ne parle plus. Seulement des
gémissements et des tremblements spasmodiques, seulement la sueur et le râle.
Insensible désormais à la Terre, aux affections, il sombre dans le noir
toujours plus absolu de la mort. Les paupières descendent sur les yeux
devenus vitreux où brille une dernière larme. "Nicomède ! Il se laisse aller !
Il se refroidit !..." dit Marie. "Domina, la mort est un
soulagement pour lui." "Garde-le en vie ! Demain Jésus
est certainement ici. Il sera parti tout de suite. Peut-être il a pris le
cheval du serviteur ou une autre monture" dit Marthe. Et s'adressant à
sa sœur : "Oh ! si tu m'avais laissée l'appeler plus tôt !" Puis au
médecin : "Fais-le vivre !" lui impose-t-elle convulsée. Le médecin ouvre les bras. Il essaie
des cordiaux, mais Lazare n'avale plus. Le râle augmente... augmente... Il est
déchirant... "Oh ! on ne peut plus l'entendre
!" gémit Noémi. "Oui. Il a une longue
agonie..." dit le médecin. Mais il n'a pas encore fini de le dire
que, avec une convulsion de toute sa personne qui se cambre et puis
s'abandonne, Lazare exhale le dernier soupir. 30> Les sœurs crient...
en voyant ce spasme, en voyant cet abandon. Marie appelle son frère, en le baisant.
Marthe s'accroche au médecin qui se penche sur le mort et dit : "Il a
expiré. Désormais il est trop tard pour attendre le miracle. Il n'y a plus à
attendre. Trop tard !... Je me retire, dominae. Je
n'ai plus de raison de rester. Ne tardez pas pour les funérailles car il est
déjà décomposé." Il abaisse les paupières sur les yeux du mort et dit
encore en le regardant : "Malheur ! C'était un homme vertueux et
intelligent. Il ne devait pas mourir !" Il s'incline vers les deux
sœurs, qu'il salue. "Dominae ! Salve !"
et il s'en va. Les pleurs emplissent la pièce. Marie
désormais n'a plus de force et elle se renverse sur le corps de son frère en
criant ses remords, en demandant son pardon. Marthe pleure dans les bras de Noémi. Puis Marie s'écrie : "Tu n'as pas
eu foi, ni obéissance. Je l'ai tué une première fois; toi, tu le tues
maintenant; moi, par mon péché, toi, par ta désobéissance." Elle est
comme folle. Marthe la soulève, l'embrasse, s'excuse. Maximin, Noémi, Marcelle essaient de les ramener toutes les deux à
la raison et à la résignation. Ils y parviennent en rappelant Jésus... La
douleur devient plus ordonnée et, pendant que la pièce se remplit de
serviteurs en larmes et que pénètrent ceux qui sont chargés de
l'ensevelissement, on conduit les deux sœurs autre part pour qu'elles
pleurent leur douleur. Maximin qui les conduit dit : "Il
a expiré à la fin du second temps de la nuit." Et Noémi :
"Il faudra l'ensevelir dans la journée de demain, avant le coucher du
soleil, car le sabbat arrive. Vous avez dit que le Maître veut de grands
honneurs..." "Oui. Maximin, à toi de t'en
occuper. Moi je suis sotte" dit Marthe. "Je vais envoyer les serviteurs à
ceux qui sont loin et à ceux qui sont proches, et donner des ordres" dit
Maximin qui se retire. Les deux sœurs pleurent embrassées.
Elles ne se font plus de reproches mutuels. Elles pleurent. Elles essaient de
se réconforter... Les heures passent. Le mort est
préparé dans sa pièce. Une longue forme enveloppée dans des bandes sous le
suaire. "Pourquoi déjà recouvert ainsi
?" s'écrie Marthe, qui en fait des reproches. "Maîtresse... Son nez était une
puanteur et quand on l'a remué, il a rejeté du sang corrompu" dit en
s'excusant un vieux serviteur. 31> Les sœurs pleurent
plus fort. Lazare est déjà plus loin sous ces bandes... Un autre pas dans
l'éloignement de la mort. Elles le veillent en pleurant jusqu'à l'aube,
jusqu'au retour du serviteur d'au-delà du Jourdain.
Du serviteur qui reste abasourdi mais qui rapporte de la course qu'il a faite
pour apporter la réponse que Jésus vient. "Il a dit qu'il vient ? Il n'a
pas fait de reproches ?" demande Marthe.
"C'est vraiment ce qu'il a dit ?
En es-tu sûr ?" demande Marie. "Maîtresse, tout le long de la
route, j'ai répété les paroles !" "Va, va. Tu es fatigué. Tu as
tout bien fait. Mais il est trop tard, désormais !..." soupire Marthe.
Et dès qu'elle reste avec sa sœur, elle éclate bruyamment en sanglots. "Marthe, pourquoi ?..." "Oh ! en plus de la mort, c'est
la désillusion ! Marie ! Marie ! Tu ne réfléchis pas que cette fois le
Maître s'est trompé ? Regarde Lazare. Il est bien mort ! Nous avons espéré
au-delà de ce qui est croyable, et cela n'a pas servi. Quand je l'ai fait
appeler, j'ai certainement mal fait, Lazare était déjà plus mort que vif. Et
notre foi n'a pas eu de résultat et de récompense. Et le Maître nous fait
dire que ce n'est pas une maladie mortelle ! Le Maître, alors, n'est plus la
Vérité ? Il ne l'est plus... Oh ! Tout ! Tout ! Tout est fini !" Marie se tord les mains. Elle ne sait
que dire. La réalité est la réalité... Mais elle ne parle pas. Elle ne dit
pas un mot contre son Jésus. Elle pleure. Elle est vraiment à bout. |
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Marthe a une idée
fixe dans le cœur : celui d'avoir trop tardé : "C'est ta faute,
reproche-t-elle. Il voulait éprouver ainsi notre foi. Obéir, oui. Mais
désobéir aussi à cause de notre foi, et Lui montrer que nous croyons que Lui
seul pouvait et devait faire le miracle. Mon pauvre frère ! Et il l'a
tant désiré ! Au moins cela : le voir ! Notre pauvre Lazare ! Pauvre ! Pauvre
!" Et les pleurs se changent en un cri lugubre auquel font écho de
l'autre côté de la porte les cris des servantes et des serviteurs, selon les
coutumes de l'orient... |
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