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"L'Évangile tel qu'il m'a été
révélé" |
aucun accent |
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vendredi 5 avril 30 RÉSUMÉ - Longin offre à boire à Jésus 265 - On apporte les croix 266 - [Commentaire de M.V : C'est une croix bien formée] 266 - On passe l'écriteau au cou de Jésus 266 - Les juifs veulent un détour par la ville 266 - Le cortège dévie brusquement vers les murs 267 - Au Calvaire, première et deuxième chutes 268 - Rencontre des bergers et troisième chute 269 - Longin choisit le chemin le moins abrupte 270 - Une femme influente intervient auprès de Longin 271 - Jeanne offre à boire à Jésus 272 - Une autre femme lui présente un linge 272 - Des souffrances supplémentaires 273 - Marie est là avec Jean 273 - Longin réquisitionne le Cyrénéen 274 - "Maman" – "Fils" 275 - La marche de Jésus est plus facile 276 - Arrivée au sommet 276 - Le petit groupe des sympathisants 277 - Longin fait charger la racaille 278 - Les condamnés sont sur le plateau fatal 278 |
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265> Après sa condamnation, Jésus reste ainsi, gardé par les
soldats attendant la croix, pas plus d'une demie heure, peut-être encore moins
aussi. Puis Longin, chargé de présider l'exécution, donne ses ordres.[1] Mais avant que Jésus
soit conduit dehors, sur le chemin, pour recevoir la croix et se mettre en
marche, Longin l'a regardé deux ou trois fois avec une curiosité déjà nuancée
de compassion et, avec le coup d'œil de quelqu'un habitué à certaines choses,
il s'approche de Jésus avec un soldat et Lui offre pour le désaltérer une
coupe de vin, je crois, car il coule d'une vraie gourde militaire un liquide
d'un blond rosé clair. "Cela te fera du bien. Tu dois avoir soif et
dehors, il y a du soleil, et la route est longue." Mais Jésus répond :
"Que Dieu te récompense de ta pitié, mais ne te prive pas." "Mais moi, je
suis sain et fort. ..Toi... Je ne me prive pas... Et puis volontiers je le
ferais dans ce cas pour te réconforter... Une gorgée... pour me montrer que
tu ne hais pas les païens." Jésus ne refuse plus
et boit une gorgée de la boisson. Il a les mains déjà déliées, comme il n'a
plus le roseau ni la chlamyde et il peut le faire Lui-même. Ensuite il
refuse, bien que la boisson fraîche et bonne devrait soulager la fièvre qui
déjà se manifeste dans les traces rouges qui s'allument sur ses joues pâles
et sur ses lèvres sèches et gercées. "Prends, prends.
C'est de l'eau et du miel. Cela soutient, désaltère... Tu me fais pitié...
oui... pitié... Ce n'était pas Toi qu'il fallait tuer d'entre les hébreux...
Hélas !... Moi, je ne te hais pas... et je chercherai à ne te faire souffrir
que le nécessaire." Mais Jésus ne
recommence pas à boire... Il a vraiment soif... La soif terrible de ceux qui
ont perdu du sang et des fiévreux... Il sait que ce n'est pas une boisson narcotinisée et il boirait volontiers. Mais il ne
veut pas moins souffrir. Mais je comprends, comme je comprends ce que je
dis grâce à une lumière intérieure que, plus que l'eau au miel, le réconforte
la pitié du romain. "Que Dieu te
rende en bénédictions ce soulagement" dit-il ensuite. Et il a encore un sourire...
un sourire déchirant avec sa bouche enflée, blessée, qu'il remue
difficilement aussi parce que entre le nez et la pommette droite est
fortement enflée la forte contusion du coup de bâton qu'il a reçu dans la
cour intérieure après la flagellation. 266> Arrivent les deux larrons encadrés chacun par une décurie de
soldats. C'est l'heure de partir. Longin donne les derniers ordres. Une centurie est
disposée sur deux rangs distants de trois mètres l'un de l'autre, et elle
sort ainsi sur la place où une autre centurie a formé un carré pour repousser
la foule afin qu'elle ne gêne pas le cortège. Sur la petite place, se
trouvent déjà des hommes à cheval : une décurie de cavalerie avec un jeune
gradé qui les commande et avec les enseignes. Un soldat à pied tient par la
bride le cheval moreau [2] du centurion. Longin
monte en selle et va à sa place à deux mètres en avant des onze cavaliers. On apporte les croix
: celles des deux larrons sont plus courtes. Celle de Jésus est beaucoup plus
longue. Je dis que la pièce verticale n'a pas moins de quatre mètres. Je la
vois apportée déjà formée. J'ai lu à ce sujet,
quand je lisais... c'est-à-dire il y a des années, que la croix fut formée en
haut du Golgotha et que le long du chemin les condamnés portaient seulement
les deux poteaux sur leurs épaules. C'est possible, mais moi, je vois une
vraie croix bien formée, solide, avec les bras parfaitement encastrés dans la
pièce principale et bien renforcée par des clous et des boulons. En fait, si
on réfléchit qu'elle était destinée à soutenir le poids appréciable qu'est le
corps d'un adulte et à le soutenir même dans les convulsions finales,
appréciables aussi, on comprend qu'elle ne pouvait être montée sur le sommet
étroit et incommode du Calvaire.[3] Avant de donner la croix
à Jésus, on Lui passe au cou l'écriteau avec la mention "Jésus le
Nazaréen Roi des Juifs". La corde qui le soutient s'emmêle dans la
couronne qui se déplace et griffe là où il n'y a pas déjà de griffures et
pénètre en de nouveaux points en donnant une douleur nouvelle et en faisant
de nouveau couler du sang. Les gens rient d'une joie sadique, insultent,
blasphèment. Maintenant ils sont
prêts, et Longin donne l'ordre de marche : "D'abord le Nazaréen,
derrière les deux larrons; une décurie autour de chacun, les sept autres
décuries sur les ailes et comme renfort, et le responsable sera le soldat qui
fait frapper à mort les condamnés". Jésus descend les
trois marches qui amènent du vestibule sur la place. Et il apparaît tout de
suite avec évidence que Jésus est dans des conditions de grande faiblesse. Il
vacille en descendant les trois marches, gêné par la croix qui repose sur son
épaule toute écorchée, par l'écriteau qui se déplace devant Lui et dont la
corde scie le cou, par les balancements qu'imprimé au corps la longue 267> pièce de la croix qui saute sur les marches et sur les
aspérités du sol. Les juifs rient de le
voir comme un homme ivre qui tâtonne et ils crient aux soldats:
"Poussez-le. Faites-le tomber. Dans la poussière le blasphémateur
!" Mais les soldats font
seulement ce qu'ils doivent faire, c'est-à-dire ordonnent au Condamné de se
mettre au milieu du chemin et de marcher. Longin éperonne son cheval et le
cortège se met lentement en mouvement. Longin voudrait aussi
faire vite en prenant le chemin le plus court pour aller au Golgotha car il
n'est pas sûr de la résistance du Condamné. Mais la pègre déchaînée — et
l'appeler ainsi, c'est encore un honneur — ne veut pas de cela. Ceux qui ont
été les plus rusés sont déjà en avant, au carrefour où la route bifurque pour
aller d'un côté vers les murs, de l'autre vers la ville. Ils s'agitent,
crient quand ils voient Longin prendre la direction des murs. "Tu ne
dois pas ! Tu ne dois pas ! C'est illégal ! La Loi dit que les condamnés
doivent être vus par la ville où ils ont péché !" Les juifs, qui sont à
la queue du cortège, comprennent que par devant on essaie de les frustrer
d'un droit et ils unissent leurs cris à ceux de leurs collègues. Par amour de la paix,
Longin prend la route qui va vers la ville et en parcourt un tronçon. Mais il
fait signe aussi à un décurion de venir près de lui (je dis décurion parce
que c'est un gradé mais c'est peut-être quelqu'un que nous appellerions son
officier d'ordonnance) et il lui dit doucement quelque chose. Celui-ci
revient en arrière au trot, et à mesure qu'il rejoint le chef de chaque
décurie il transmet l'ordre. Ensuite il revient vers Longin pour dire que
c'est fait. Enfin il rejoint sa place primitive dans le rang derrière Longin.
Jésus avance
haletant. Chaque trou de la route est un piège pour son pied qui vacille et
une torture pour ses épaules écorchées, pour sa tête couronnée d'épines sur
laquelle descend à pic un soleil exagérément chaud qui de temps à autre se
cache derrière un rideau de nuages de plomb, mais qui, même caché, ne cesse
pas de brûler. Jésus est congestionné par la fatigue, par la fièvre et par la
chaleur. Je pense que même la lumière et les cris doivent le tourmenter. Et
s'il ne peut se boucher les oreilles pour ne pas entendre ces cris déchaînés,
il ferme à demi les yeux pour ne pas voir la route éblouissante de soleil...
Mais il doit aussi les rouvrir parce qu'il bute contre les pierres et contre
les trous et chaque fois qu'il 268> bute, c'est une
douleur car il remue brusquement la croix qui heurte la couronne, qui se
déplace sur l'épaule écorchée, élargit la plaie et augmente la douleur. Les juifs ne peuvent
plus le frapper directement; mais il arrive encore quelques pierres et
quelques coups de bâton, les premières spécialement dans les petites places
remplies par la foule, les seconds au contraire dans les tournants, dans les
petites rues où l'on monte et descend des marches tantôt une, tantôt trois,
tantôt davantage, à cause des dénivellations continuelles de la ville. Là,
nécessairement, le cortège ralentit et il y a toujours quelque volontaire qui
défie les lances romaines pour donner un nouveau coup au chef d'œuvre de
torture qu'est désormais Jésus. Les soldats le
défendent comme ils peuvent. Mais même en le défendant ils le frappent parce
que les longs manches des lances, brandies en aussi peu d'espace, le heurtent
et le font buter. Mais arrivés à un certain point les soldats font une
manœuvre impeccable et, malgré les cris et les menaces, le cortège dévie
brusquement par un chemin qui va directement vers les murs, en descendant, un
chemin qui abrège beaucoup la route vers le lieu du supplice. Jésus halète toujours
plus. La sueur coule sur son visage en même temps que le sang qui coule des
blessures de la couronne d'épines. La poussière se colle sur ce visage trempé
et le maculent de taches étranges, car il y a aussi du vent maintenant. Des
coups de vent syncopés à longs intervalles où retombe la poussière que la
foule a élevée en tourbillons, qui amènent des détritus dans les yeux et dans
la gorge. A la Porte Judiciaire
sont déjà entassés quantité de gens, ceux qui, prévoyants, se sont choisis de
bonne heure une bonne place pour voir. Mais un peu avant d'y arriver, Jésus a
déjà failli tomber. Seule la prompte intervention d'un soldat, sur lequel Lui
va presque tomber, empêche Jésus d'aller par terre. La populace rit et crie :
"Laissez-le ! Il disait à tous : "Levez-vous". Qu'il se lève
Lui, maintenant..." Au-delà de la porte,
il y a un torrent et un petit pont. Nouvelle fatigue pour Jésus d'aller sur
ces planches disjointes sur lesquelles rebondit plus fortement le long bois
de la croix. Et nouvelle mine de projectiles pour les juifs. Les pierres du
torrent volent et frappent le pauvre Martyr... Alors commence la
montée du Calvaire. Un chemin nu, sans un brin d'ombre, avec des pierres
disjointes, qui attaque directement la montée. 269> Ici aussi, à l'époque où je lisais, j'ai lu que le Calvaire
n'avait que quelques mètres de hauteur. Possible. Ce n'est certainement pas
une montagne. Mais c'est une colline, et certainement pas plus basse qu'est
par rapport à Lungami le mont aux Croix, là où se
trouve la basilique de Saint Miniato à Florence. On
dira : "Oh ! c'est peu de chose !" Oui, pour quelqu'un qui est sain
et fort c'est peu de chose. Mais il suffit d'avoir le cœur faible pour sentir
si c'est peu ou beaucoup !... Je sais qu'après avoir eu le cœur malade, même
alors qu'il s'agissait d'une manière bénigne, je ne pouvais gravir cette
pente sans souffrir beaucoup et je devais m'arrêter à chaque instant, et je
n'avais pas de fardeau sur les épaules. Et je crois que Jésus avait le cœur
très malade surtout après la flagellation et la sueur de sang... et je ne
contemple rien autre que ces deux chose?. Jésus éprouve donc
une douleur aiguë dans la montée et avec le poids de la croix qui, longue
comme elle est, doit être très lourde. Il trouve une pierre
qui dépasse et, épuisé comme il l'est, il lève trop peu le pied, il bute et
tombe sur le genou droit réussissant pourtant à se relever à l'aide de la
main gauche. La foule pousse des cris de joie... Il se relève, il avance de
plus en plus courbé et haletant, congestionné, fiévreux... L'écriteau, qui
cahote devant Lui, Lui gêne la vue et son long vêtement, maintenant qu'il avance
courbé, traîne par terre par devant et gêne sa marche. Il bute de nouveau et
tombe sur les deux genoux, en se blessant de nouveau là où il est déjà
blessé, et .la croix qui échappe de ses mains et tombe, après Lui avoir
frappé fortement le dos, l'oblige à se pencher pour la relever et à peiner
pour la mettre de nouveau sur ses épaules. Pendant qu'il le fait on voit
nettement sur son épaule droite la plaie faite par le frottement de la croix,
qui a ouvert les plaies nombreuses de la flagellation et en a fait une seule
qui transsude de l'eau et du sang, de sorte que la tunique est toute tachée à
cet endroit. Les gens applaudissent même, heureux de ces chutes si mauvaises.
Longin incite à se
hâter, et les soldats, à coups de plat de dague, invitent le pauvre Jésus à
avancer. On reprend la marche avec une lenteur de plus en plus grande malgré
tous les efforts. Jésus semble tout à
fait ivre tant sa marche est chancelante et il heurte tantôt l'un tantôt
l'autre des deux rangs de soldats, occupant toute la route. Les gens le
remarquent et crient : "Sa doctrine Lui est montée à la tête. Vois, vois
comme il titube !" Et d'autres, qui ne sont pas du peuple, mais des prêtres
et des scribes, ricanent : "Non ! Ce sont les festins dans la maison
de Lazare qui encore Lui montent à la tête. Ils étaient bons ? Maintenant
mange notre nourriture..." et d'autres phrases semblables. Longin, qui se tourne
de temps en temps, a pitié et commande 270> une halte de
quelques minutes. Et il est tellement insulté par la populace que le
centurion ordonne aux troupes de charger. Et la foule lâche, devant les
lances qui brillent et menacent, s'éloigne en criant et en descendant ça et
là sur la montagne. C'est ici que je
revois sortir de derrière des décombres, peut-être de quelque muret éboulé,
le petit groupe des bergers. Désolés, bouleversés, poussiéreux, déchirés, ils
appellent à eux le Maître par la force de leurs regards. Et Lui tourne la
tête, les voit... Il les fixe comme si c'était des visages d'anges, paraît se
désaltérer et se fortifier de leurs pleurs, et il sourit... On redonne
l'ordre d'avancer et Jésus passe juste devant eux et entend leurs pleurs
angoissés. Il tourne avec difficulté la tête de sous le joug de la croix et
leur sourit de nouveau... Ses réconforts... Dix
visages... une halte sous le soleil brûlant... Et puis, tout de
suite, la douleur de la troisième chute complète. Et cette fois, ce n'est pas
qu'il bute. Mais il tombe par un soudain fléchissement de ses forces, par une
syncope. Il s'allonge en se frappant le visage sur les pierres disjointes,
restant dans la poussière, sous la croix retombée sur Lui. Les soldats
essaient de le relever. Mais comme il paraît mort, ils vont le rapporter au
centurion. Pendant qu'ils vont et viennent Jésus revient à Lui, et lentement,
avec l'aide de deux soldats dont l'un relève la croix et l'autre aide le
Condamné à se mettre debout, il reprend sa place. Mais il est vraiment
épuisé. "Arrangez-vous
pour qu'il ne meure que sur la croix !" crie la foule. "Si vous le
faites mourir avant, vous en répondrez au Proconsul, souvenez-vous-en. Le
coupable doit arriver vivant au supplice" disent les chefs des scribes
aux soldats. Ceux-ci les
foudroient de leurs regards féroces mais, par discipline, ne parlent pas. Longin, cependant, a
la même peur que les juifs que le Christ meure en route et il ne veut pas
avoir d'ennuis. Sans avoir besoin que quelqu'un le lui rappelle, il sait quel
est son devoir de préposé à l'exécution et il y pourvoit. Il y pourvoit en
désorientant les juifs qui sont déjà accourus en avant par la route qu'ils
ont rejointe de tous les côtés de la montagne en suant, en se griffant pour
passer à travers les buissons rares et épineux du mont aride et brûlé, en
tombant sur les détritus qui l'encombrent comme si c'était un lieu de déblai
pour Jérusalem, sans sentir d'autre peine que celle de perdre un halètement
du Martyr, un de ses regards douloureux, un 271> geste même involontaire de souffrance, et sans d'autre peur
que celle de ne pas arriver à avoir une bonne place. Longin donne donc
l'ordre de prendre le chemin le plus long qui monte en lacets au sommet et
qui pour cela est beaucoup moins rapide. Il semble que ce soit
un sentier qui, à force d'être parcouru, soit devenu un chemin suffisamment
pratique. Ce croisement de chemin avec l'autre arrive environ à moitié de la
montagne. Mais je vois que plus haut, par quatre fois, la route directe se
trouve coupée par celle qui monte avec beaucoup moins de pente et qui par
compensation est beaucoup plus longue. Et sur cette route, il y a des gens
qui montent mais qui ne participent pas à l'indigne chahut des obsédés
qui suivent Jésus pour jouir de ses tourments : des femmes pour la plupart,
en pleurs et voilées, et quelques petits groupes d'hommes très peu nombreux
en vérité, plus en avant de beaucoup que les femmes, qui vont disparaître à
la vue quand, en continuant, le chemin fait le tour de la montagne. Ici le
Calvaire a une sorte de pointe faite en museau d'un côté alors que de l'autre
elle tombe à pic. Les hommes disparaissent derrière la pointe rocheuse et je
les perds de vue. Les gens qui
suivaient Jésus hurlent de rage. C'était plus beau, pour eux, de le voir
tomber. Avec des imprécations obscènes au Condamné et à ceux qui le
conduisent, ils se mettent en partie à suivre le cortège judiciaire et en
partie montent presque en courant par la route rapide pour se dédommager de
leur déception par une excellente place sur le sommet. Les femmes, qui
s'avancent en pleurant, se retournent en entendant les cris, et voient que le
cortège tourne de ce côté. Elles s'arrêtent alors en s'adossant au mont,
craignant d'être jetées en bas par les juifs violents. Elles abaissent encore
plus leurs voiles sur leurs visages et il y en a une qui est complètement
voilée comme une musulmane, ne laissant libres que ses yeux très noirs. Elles
sont vêtues très richement et ont pour les défendre un vieil homme robuste
dont, enveloppé dans son manteau comme il l'est, je ne distingue pas le
visage. Je ne vois que sa longue barbe plutôt blanche que noire qui sort de
son manteau foncé.
Elles s'approchent de
Jésus en pleurant et s'agenouillent à ses pieds pendant que Lui s'arrête
haletant... et pourtant il sait encore sourire à ces pieuses femmes et à
l'homme qui les escorte qui se découvre pour montrer qu'il est Jonathas.
Mais celui-ci, les gardes ne le font pas passer, seulement les femmes. L'une
d'elles est Jeanne de Chouza. Elle est plus défaite que quand elle était mourante.
De rouge, elle n'a que les traces de ses pleurs et puis c'est tout un visage
de neige avec ses doux yeux noirs qui, ainsi brouillés comme ils le sont,
sont devenus d'un violet foncé comme certaines fleurs. Elle a dans les mains
une amphore d'argent et l'offre à Jésus, mais Lui refuse. D'ailleurs son
essoufflement est si grand qu'il ne pourrait même pas boire. De la main
gauche, il s'essuie la sueur et le sang qui Lui tombe dans les yeux, qui,
coulant le long de ses joues rouges et de son cou par les veines gonflées
dans le battement essoufflé du cœur, trempe tout son vêtement sur la
poitrine. Une autre femme, qui
a près d'elle une jeune servante avec un coffret dans les bras, l'ouvre, en
tire un linge de lin très blanc, carré, et l'offre au Rédempteur. Il
l'accepte et comme il ne peut avec une seule main le faire par Lui-même, la
femme pleine de pitié l'aide, en faisant attention de ne pas heurter la
couronne, à le poser sur son visage. Jésus presse le linge frais sur son
pauvre visage et l'y tient comme s'il trouvait un grand réconfort. Puis il
rend le linge et parle : "Merci Jeanne, merci Nique... Sara... Marcella... Élise... Lidia... Anne... Valeria...
et toi... Mais... ne pleurez pas... sur Moi... filles de... Jérusalem... mais
sur les péchés... les vôtres et ceux... de votre ville... Bénis... Jeanne...
de n'avoir...plus d'enfants... Vois... c'est une pitié de Dieu... de ne
pas... de ne pas avoir d'enfants... car... ils souffrent de... cela. Et toi
aussi... Élisabeth... Mieux... comme cela a été... que parmi les déicides...
Et vous... mères... pleurez sur... vos fils, car... cette heure ne passera
pas... sans châtiment... Et quel châtiment, s'il en est ainsi pour,..
l'Innocent... Vous pleurerez alors... d'avoir conçu... allaité et... 273> d'avoir encore... vos fils... Les mères... de ce
moment-là... pleureront parce que... en vérité, je vous le dis... qu'il sera
heureux... celui qui alors... tombera... sous les décombres... le premier. Je
vous bénis... Allez... à la maison... priez... pour Moi. Adieu, Jonathas...
éloigne-les..." Et au milieu d'un cri
aigu de pleurs féminins et d'imprécations juives, Jésus se remet en marche. Jésus est de nouveau
trempé de sueur. Les soldats aussi suent et les deux autres condamnés, car le
soleil de ce jour d'orage est brûlant comme la flamme et le flanc de la
montagne devenu brûlant lui aussi s'ajoute à la chaleur du soleil. Que devait
être l'effet de ce soleil sur le vêtement de laine de Jésus, en contact avec
les blessures des fouets, il est facile de
l'imaginer et d'en être horrifié... Mais Lui ne profère pas une plainte.
Seulement, bien que la route soit beaucoup moins rapide et n'ait pas ces
pierres disjointes, si dangereuses pour son pied qui traîne maintenant, Jésus
titube toujours plus fort, allant heurter un rang de soldats puis le rang
opposé, et fléchissant de plus en plus vers la terre. Ils pensent supprimer
cet inconvénient en Lui passant une corde à la taille et en la tenant par les
deux bouts comme si c'étaient des rênes. Oui, cela le soutient, mais ne Lui enlève
pas son fardeau. Au contraire, la corde en heurtant la croix, la déplace
continuellement sur l'épaule et la fait frapper la couronne qui désormais a
fait du front de Jésus un tatouage sanglant. De plus, la corde frotte la
taille où se trouvent tant de blessures et certainement doit les ouvrir de
nouveau. Aussi la tunique blanche se colore à la taille d'un rosé pâle. Pour
l'aider, ils le font souffrir plus encore. Le chemin continue,
il fait le tour de la montagne, revient presque en avant vers la route
rapide. Là se trouve Marie avec Jean. Je dirais que Jean l'a amenée en cet
endroit ombragé, derrière la pente de la montagne, pour qu'elle se refasse un
peu. C'est l'endroit le plus escarpé de la montagne. Il n'y a que ce chemin
qui la côtoie. Au-dessous la côte descend rapidement et au-dessus la pente
est aussi forte. A cause de cela les cruels la négligent. Là il y a de
l'ombre, car je dirais que c'est le septentrion, et Marie, adossée comme elle
l'est à la montagne, est à l'abri du soleil. Elle se tient debout appuyée au
flanc de la montagne mais elle est déjà épuisée. Elle aussi halète, pâle
comme une morte dans son vêtement bleu très foncé, presque noir. Jean la regarde avec
une pitié désolée. Lui aussi a perdu toute trace de couleur et il est terreux,
avec deux yeux las et écarquillés, 274> dépeigné, les joues
creusées comme s'il avait été malade. Les autres femmes : Marie et Marthe de
Lazare, Marie d'Alphée et de Zébédée, Suzanne de Cana, la maîtresse de la
maison et d'autres encore que je ne connais pas, sont au milieu du chemin et
elles regardent si le Sauveur arrive. Ayant vu que Longin arrive, elles
accourent près de Marie pour lui donner la nouvelle. Marie, soutenue par le
coude par Jean, se détache, majestueuse dans sa douleur, de la côte du mont
et se met résolument au milieu du chemin, en ne s'écartant qu'à l'arrivée de
Longin qui, du haut de son cheval, regarde la femme pâle et celui qui
l'accompagne, blond, pâle, aux doux yeux de ciel comme elle. Et Longin hoche
la tête pendant qu'il la dépasse suivi des onze cavaliers. Marie essaie de
passer entre les soldats à pied mais ceux-ci, qui ont chaud et sont pressés,
cherchent à la repousser avec leurs lances, d'autant plus que du chemin pavé
volent des pierres pour protester contre tant de pitié. Ce sont encore les
juifs qui lancent encore des imprécations à cause de l'arrêt causé par les
pieuses femmes et disent : "Vite ! Demain c'est Pâque. Il faut tout
finir avant le soir ! Complices qui méprisez notre Loi ! Oppresseurs ! A mort
les envahisseurs et leur Christ ! Ils l'aiment ! Voyez comme ils l'aiment !
Mais prenez-le ! Mettez-le dans votre Ville maudite ! Nous vous le cédons !
Nous n'en voulons pas ! Les charognes aux charognes ! La lèpre aux lépreux
!"
Longin le dévisage.
Il pense qu'il peut lui être utile et lui ordonne : "Homme, viens
ici." Le Cyrénéen fait semblant de ne pas entendre, mais avec Longin on
ne plaisante pas. Il répète l'ordre de telle façon que l'homme jette les
rênes à un de ses fils et s'approche du centurion. "Tu vois cet
homme ?" lui demande-t-il, et en parlant ainsi, il se retourne pour
indiquer Jésus et il voit à son tour Marie qui supplie les soldats de la
laisser passer. 275> Il en a pitié et
crie : "Faites passer la Femme." Puis il reprend à parler au
Cyrénéen : "Il ne peut plus avancer ainsi chargé. Tu es fort. Prends sa
croix et porte-la à sa place jusqu'à la cime."
"Je ne peux
pas... J'ai l'âne... il est rétif... les garçons ne savent pas le
retenir." Mais Longin lui dit :
"Va, si tu ne veux pas perdre l'âne et gagner vingt coups comme
punition." Le Cyrénéen n'ose
plus réagir. Il crie aux garçons : "Allez vite à la maison et dites que
j'arrive tout de suite" et puis il va vers Jésus. Il le rejoint juste
au moment où Jésus se tourne vers sa Mère que seulement alors il voit venir
vers Lui, car il avance si courbé et les yeux presque fermés comme s'il était
aveugle, et il crie : "Maman !" C'est la première
parole depuis qu'il est torturé qui exprime sa souffrance. Car dans cette
parole, il y a la confession de tout et de toute sa terrible douleur de
l'esprit, du moral et de la chair. C'est le cri déchiré et déchirant d'un
enfant qui meurt seul, parmi les argousins et au milieu des pires tortures...
et qui arrive à avoir peur même de sa propre respiration. C'est la plainte
d'un enfant qui délire et que déchirent des visions de cauchemar... Et il
veut la mère, la mère parce que seul son frais baiser calme l'ardeur de la
fièvre, que sa voix fait fuir les fantômes, que son embrassement rend la mort
moins effrayante...
Je vois que même
parmi les romains il y a un mouvement de pitié... et pourtant ce sont des
hommes d'armes habitués aux tueries, marqués de cicatrices - Mais la parole :
"Maman !" et "Fils !" sont toujours les mêmes et pour
tous ceux qui, je le répète, ne sont pas pires que des hyènes, et sont dites
et comprises partout, et soulèvent partout des flots de pitié... Le Cyrénéen a cette
pitié... Il voit que Marie ne peut embrasser son Fils à cause de la croix, et
qu'après avoir tendu les mains, elle les laisse retomber, persuadée de ne
pouvoir le faire. Elle le regarde seulement, essayant de sourire de son
sourire martyr, pour le réconforter alors que ses lèvres tremblantes boivent
ses larmes. Lui, tordant la tête de sous le joug de la croix, cherche à son
tour à 276> lui sourire et à lui envoyer un
baiser avec ses pauvres lèvres blessées et fendues par les coups et la
fièvre. Le Cyrénéen, à ce spectacle, se hâte d'enlever la croix et il le fait
avec la délicatesse d'un père, pour ne pas heurter la couronne et ne pas
frotter les plaies. Mais Marie ne peut
baiser son Fils... L'attouchement, même le plus léger, serait une torture sur
les chairs déchirées, et Marie s'en abstient. Et puis... les sentiments les
plus saints ont une pudeur profonde et ils veulent le respect ou du moins la
compassion. Ici, c'est la curiosité et surtout le mépris. Se baisent
seulement leurs deux âmes angoissées. Le cortège se remet
en marche sous la poussée des flots d'un peuple furieux qui les presse, les
sépare, en repoussant la Mère contre la montagne, l'exposant au mépris de
tout un peuple... Maintenant, derrière Jésus, marche le Cyrénéen avec la
croix. Et Jésus, libéré de ce fardeau, marche mieux. Il halète fortement,
portant souvent la main à son cœur comme s'il avait une grande douleur, une
blessure à la région sterno-cardiaque, et
maintenant qu'il le peut, n'ayant plus les mains liées, il repousse les
cheveux tombés en avant, tout gluants de sang et de sueur, jusque derrière
les oreilles, pour sentir l'air sur son visage congestionné, il délace le
cordon du cou qui le fait souffrir quand il respire... Mais sa marche est
plus facile. Marie s'est retirée
avec les femmes. Elle suit le cortège une fois qu'il est passé, et ensuite,
par un raccourci, elle se dirige vers le sommet de la montagne défiant les
imprécations de la plèbe cannibale. Maintenant que Jésus est libre, le
dernier lacet de la montagne est assez vite parcouru et ils sont proches de
la cime toute remplie d'un peuple qui pousse des cris. Longin s'arrête et il
ordonne que tous, inexorablement, soient repoussés plus bas, pour
dégager la cime, lieu de l'exécution. Une moitié de la centurie exécute
l'ordre en accourant sur place et en repoussant sans pitié tous ceux qui s'y
trouvent, en se servant pour cela de leurs dagues et de leurs lances. Sous la
grêle des coups de plat et des bâtons les juifs de la cime s'enfuient. Et ils
voudraient se placer sur l'esplanade qui est au-dessous. Mais ceux qui y sont
déjà ne cèdent pas et parmi ces gens s'allument des rixes féroces. Ils
semblent tous fous. Comme je l'ai dit
l'an dernier, le Calvaire, à son sommet, a la forme d'un trapèze irrégulier,
légèrement plus haut d'un côté, à partir duquel la montagne descend
rapidement pour un peu plus de la moitié de sa hauteur. Sur cette petite
place on a déjà préparé 277> trois trous profonds
tapissés de briques ou d'ardoises, creusés exprès, en somme. Tout près d'eux,
il y a des pierres et de la terre prêtes pour butter les croix. D'autres
trous, par contre, ont été laissés pleins de pierres. On comprend qu'ils les
vident d'une fois sur l'autre selon le nombre de ceux qui servent. Sous la cime
trapézoïdale, du côté où la montagne ne descend pas, il y a une sorte de
plate-forme en pente douce qui forme une seconde petite place. De celle-ci
partent deux larges sentiers qui côtoient la cime, de sorte que celle-ci est
isolée et surélevée d'au moins deux mètres de tous les côtés. Les soldats, qui ont
repoussé la foule de la cime, apaisent, à coups persuasifs de lances, les
rixes et dégagent le chemin pour que le cortège puisse passer sans encombre
dans le bout de chemin qui reste, et ils restent là à faire la haie pendant
que les trois condamnés, encadrés par les cavaliers et protégés en arrière
par l'autre demie centurie, arrivent au point où ils doivent s'arrêter: au
pied du plancher naturel, surélevé qui forme la cime du Golgotha. Pendant que cela
arrive, j'aperçois les Marie et un peu en arrière d'elles Jeanne de Chouza avec quatre autres des dames de tout à l'heure.
Les autres se sont retirées et elles doivent l'avoir fait par elles-mêmes car
Jonathas est là, derrière sa maîtresse. Il n'y a
plus celle que nous appelons Véronique et que Jésus a appelée Nique, et sa
servante manque aussi et aussi la dame toute voilée à laquelle les soldats
obéirent. Je vois Jeanne, la vieille qu'on appelle Élise, Anne et deux que je
ne saurais identifier. Derrière ces femmes et les Marie, je vois Joseph et
Simon d'Alphée, et Alphée de Sara avec le groupe des bergers. Ils ont lutté
avec ceux qui voulaient les repousser en les insultant, et la force de ces
hommes, que multiplient leur amour et leur douleur, s'est montrée si violente
qu'ils ont vaincu en se créant un demi-cercle libre contre les juifs lâches
qui n'osent que lancer des cris de mort et tendre leurs poings. Mais rien de
plus, car les bâtons des bergers sont noueux et lourds et la force et
l'adresse ne manquent pas à ces preux. Et je ne me trompe pas de parler
ainsi. Il faut un vrai courage pour rester aussi peu nombreux, connus comme
galiléens ou fidèles au Galiléen, contre toute une population hostile.
L'unique point, de tout le Calvaire, où on ne blasphème pas le Christ ! Le mont, des trois
côtés qui descendent en pente douce vers la vallée, n'est qu'une fourmilière.
La terre jaunâtre et nue ne se voit plus, et sous le soleil qui va et vient,
paraît un pré fleuri de corolles 278> de toutes les
couleurs tant sont serrés les couvre-chefs et les manteaux des sadiques qui
le couvrent. Au-delà du torrent, sur le chemin, une autre foule; au-delà des
murs, une autre encore. Sur les terrasses les plus proches, une autre. Le
reste de la ville nu... vide... silencieux. Tout est ici : tout l'amour et toute
la haine. Tout le Silence qui aime et pardonne, toute la Clameur qui hait et
lance des imprécations. Pendant que les
hommes préposés à l'exécution préparent leurs instruments en achevant de
vider les trous, et que les condamnés attendent dans leur carré, les juifs
réfugiés dans le coin opposé aux Marie les insultent. Ils insultent même la
Mère : "A mort les galiléens ! A mort ! Galiléens ! Galiléens ! Maudits
! A mort le blasphémateur galiléen ! Clouez sur la croix même le sein qui l'a
porté ! Loin d'ici les vipères qui enfantent les démons ! A mort ! Purifiez
Israël des femmes qui s'allient au bouc !..." Longin, qui est
descendu de cheval, se tourne et voit la Mère... Il ordonne de faire cesser
ce chahut. La demie centurie, qui était derrière les condamnés, charge la
racaille et désencombre complètement la seconde petite place, alors que les
juifs s'échappent à travers la montagne en
s'écrasant les uns les autres. Les onze cavaliers descendent aussi de cheval
et l'un d'eux prend les onze chevaux en plus de celui du centurion et les
mène à l'ombre, derrière la côte de la montagne. Le centurion se
dirige vers la cime. Jeanne de Chouza s'avance,
l'arrête. Elle lui donne l'amphore et une bourse, et puis se retire en
pleurant, pour aller vers le coin de la montagne avec les autres. Là-haut, tout est
prêt. On fait monter les condamnés. Jésus passe encore une fois près de la
Mère qui pousse un gémissement qu'elle cherche à freiner en portant son
manteau sur sa bouche. Les juges la voient et rient et se moquent d'elle. Jean, le doux Jean,
qui a un bras derrière les épaules de Marie pour la soutenir, se retourne
avec un regard féroce, son œil en est phosphorescent. S'il ne devait pas
protéger les femmes, je crois qu'il prendrait à la gorge quelqu'un de ces lâches.
A peine les condamnés
sont-ils sur le plateau fatal que les soldats entourent la place de trois
côtés. Il ne reste vide que celui qui surplombe. Le centurion donne au
Cyrénéen l'ordre de s'en aller et il s'en va de mauvaise grâce cette fois et
je ne dirais pas par sadisme, mais par amour, si bien qu'il s'arrête près des
galiléens en partageant avec eux les insultes dont la foule prodigue au petit
nombre de 279> fidèles au Christ. Les deux larrons
jettent par terre leurs croix en blasphémant. |
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Jésus se tait. Le
chemin douloureux est terminé. |
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