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"L'Évangile tel qu'il m'a été
révélé" |
aucun accent |
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vendredi 5 avril 30 (14 Nisan) RÉSUMÉ - Le dévêtement et le voile maternel 279 - Un choeur de dérisions 280 - Les larrons sont attachés à leur croix 281 - Jésus est étendu sur la sienne 281 - La main droite est clouée, puis la gauche 281 - Les pieds l'un par-dessus l'autre 282 - Les croix sont dressées 283 - Longin fait approcher Marie et Jean 284 - Un carrousel de moqueries 284 - Un comportement audacieux de Marie-Madeleine 286 - Un des larrons blâme l'autre 287 - L'apparence du corps de Jésus 287 - Dismas demande à Marie de prier pour lui
288 - La parole de pardon à tous et au larron repenti 289 - À travers une étrange lumière : « Maman! Maman! » 289 - Femme, voilà ton fils 290 - Intervention de Joseph et de Nicodème 291 - Une pierre sur Jésus le fait revenir à lui 292 - Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? 292 - J'ai soif 293 - Maman, toi aussi tu m'abandonnes ? 294 - Tout est accompli 295 - Entre tes mains, je remets mon esprit 296 - Éclairs, foudre, séismes provoquent la panique 296 - Jean et les femmes s'occupent de Marie 297 - Les soldats se moquent des juifs en fuite 298 - Joseph et Nicodème réclament le cadavre 299 - Le coup de lance au cœur à l'insu de Marie 299 - Gamaliel a vu le voile du Temple se déchirer 299 - Tombeaux ouverts et terreur dans la ville 300 - Gamaliel monte demander pardon à Jésus 301 - Remettre Jésus et briser les jambes des larrons 302 - La descente de la croix 302 - Jésus sur les genoux de Marie 303 - Le corps est porté au tombeau 304 Voir le chapitre correspondant de Marie d'Agréda |
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279> Quatre hommes musclés, qui par leur aspect me
paraissent juifs et juifs dignes de la croix plus que les condamnés,
certainement de la même catégorie que les flagellateurs, sautent d'un sentier
sur le lieu du supplice. Ils sont vêtus de tuniques courtes et sans manches
et ils ont dans les mains des clous, des marteaux et les cordes qu'ils
montrent aux condamnés en se moquant d'eux. La foule est agitée par un délire
cruel. Le centurion offre à Jésus l'amphore pour qu'il boive la mixture
anesthésique du vin myrrhé. Mais Jésus la refuse.
Les deux larrons, au contraire, en boivent une quantité. Puis l'amphore à la
bouche largement évasée est placée près d'une grosse pierre, presque en haut
de la cime. On donne aux condamnés l'ordre de se dévêtir. Les deux larrons
le font sans aucune pudeur. Ils s'amusent même à faire des actes obscènes
vers la foule et en particulier vers le groupe sacerdotal tout blanc dans ses
vêtements de lin et qui est revenu tout doucement sur la petite place plus
basse, en profitant de sa qualité pour s'insinuer à cet endroit. Aux prêtres
se sont unis deux ou trois pharisiens et d'autres puissants personnages que
la haine rend amis. Et je vois des personnes connues comme le pharisien Giocana et Ismaël, le scribe Sadoc, Éli
de Capharnaüm... Les bourreaux offrent aux condamnés trois loques pour qu'ils se
les attachent à l'aine, et les larrons les prennent avec les plus horribles
blasphèmes. Jésus, qui se déshabille lentement à cause de la douleur des
blessures, la refuse. Il pense peut-être garder les courtes culottes qu'il a
gardées même dans la flagellation. Mais quand on Lui dit de les enlever, il
tend la main pour mendier le chiffon aux bourreaux pour cacher sa nudité.
C'est vraiment l'Anéanti jusqu'à devoir demander un chiffon aux criminels. Mais Marie a vu et elle a enlevé le long et fin linge blanc qui
lui voile la tête sous le manteau foncé et dans lequel elle a déjà versé tant
de pleurs. 280> Elle l'enlève sans faire tomber le manteau, le donne à
Jean pour qu'il le présente à Longin pour son Fils. Le centurion prend le
voile sans difficulté. Quand Jésus va se déshabiller complètement, en se
tournant non vers la foule mais vers le côté où il n'y a personne, montrant
ainsi son dos sillonné de bleus et des ampoules saignant par les blessures
ouvertes ou les croûtes sombres, Longin Lui présente le voile maternel. Jésus
le reconnaît. Il s'en enveloppe en lui faisant faire plusieurs fois le tour
du bassin en le fixant bien pour qu'il ne tombe pas... Et sur le lin baigné
seulement jusqu'alors de pleurs, tombent les premières gouttes de sang, car
de nombreuses blessures à peine couvertes de sang coagulé, quand il se baisse
pour enlever ses sandales et déposer ses vêtements, se sont rouvertes, et le
sang recommence à couler. Maintenant Jésus se tourne vers la foule, et on voit ainsi que
la poitrine aussi, les bras, les jambes ont été toutes frappées par les
fouets. A la hauteur du foie il y a un énorme bleu et sous l'arc costal
gauche il y a sept traces en relief, terminées par sept petites déchirures
sanglantes à l'intérieur d'un cercle violacé... un coup féroce de fouet dans
cette région si sensible du diaphragme. Les genoux, contusionnés par les
chutes répétées qui ont commencé tout de suite après sa capture et se sont
terminées sur le Calvaire, sont noirs d'hématomes et ouverts sur la rotule,
spécialement le genou droit, en une vaste déchirure sanglante. La foule le méprise en formant une sorte de chœur : "Oh !
Beau ! Le plus beau des enfants des hommes ! Les filles de Jérusalem
t'adorent..." Et elle entonne sur le ton d'un psaume : "Mon aimé
est candide et rubicond, distingué entre mille et mille. Sa tête est d'or
pur, ses cheveux des grappes de palmier, soyeux comme la plume du corbeau.
Ses yeux sont comme deux colombes qui se baignent dans des ruisseaux non pas
d'eau mais de lait, dans le lait de son orbite. Ses joues sont des parterres
d'aromates, ses lèvres pourpres sont des lys qui ruissellent une myrrhe
précieuse. Ses mains sont faites comme un travail d'orfèvre, terminées en
jacinthe rosé. Son tronc est de l'ivoire veiné de saphir. Ses jambes sont des
colonnes parfaites, de marbre blanc sur des bases d'or. Sa majesté est comme
celle du Liban, il est plus majestueux que le cèdre élevé. Sa langue est
imprégnée de douceur et lui n'est que délices" et ils rient et crient
aussi : "Le lépreux ! Le lépreux ! Tu as donc forniqué avec une idole si
Dieu t'a ainsi frappé ? Tu as murmuré contre les saints d'Israël comme Marie
de Moïse, si tu as été ainsi puni ? Oh ! Oh ! le Parfait ! Tu es le Fils de
Dieu ? Mais non ! Tu es l'avorton de Satan ! 281> Lui, au moins, Mammon
est puissant et fort. Toi... tu es une loque impuissante et dégoûtante."
Les larrons sont attachés sur les croix et amenés à leurs
places, l'un à droite, l'autre à gauche par rapport à celle destinée à Jésus.
Ils poussent des cris, des imprécations, des malédictions et surtout lorsque
les croix sont portées près du trou et les secouent, alors que leurs poignets
sont sciés par les cordes, leurs blasphèmes contre Dieu, contre la Loi, les
romains et les juifs sont infernaux. C'est le tour de Jésus. Doux il s'allonge sur le bois. Les deux
larrons étaient tellement rebelles, que n'arrivant pas à le faire, les quatre
bourreaux avaient dû demander l'intervention des soldats pour les tenir, pour
qu'à coups de pieds ils ne repoussent pas les argousins qui les attachaient
par les poignets. Mais pour Jésus, il n'est pas besoin d'aide. Il se couche
et met la tête où on Lui dit de la mettre. Il ouvre les bras comme on Lui dit
de le faire, allonge les jambes comme on le Lui ordonne. Il s'occupe
seulement de bien ajuster son voile. Maintenant son long corps, mince et blanc, se détache sur le
bois sombre et le sol jaunâtre. Deux bourreaux s'assoient sur la poitrine
pour la tenir immobile. Et je pense à l'oppression et à la souffrance qu'il
doit avoir ressenties sous ce poids. Un troisième Lui prend le bras droit en
le tenant d'une main à la première partie de l'avant-bras et de l'autre au
bout des doigts. Le quatrième, qui a déjà dans les mains le long clou dont la
tige quadrangulaire est en pointe, se termine en une plaque arrondie et
plate, large comme un sou d'autrefois, regarde si le trou déjà fait dans le
bois correspond à la jointure radio-ulnaire du poignet. Il va bien. Le bourreau
applique la pointe du clou au poignet, lève le marteau et donne le premier
coup. Jésus, qui avait les yeux fermés, pousse un cri et a une
contraction à la suite de la douleur aiguë et ouvre les yeux qui nagent dans
les larmes. Ce doit être une douleur atroce qu'il éprouve... Le clou pénètre
en rompant les muscles, les veines, les nerfs, en brisant les os... Marie répond au cri de son Fils torturé par un gémissement qui a
quelque chose de la plainte d'un agneau qu'on égorge, et elle se courbe,
comme brisée, en tenant sa tête dans ses mains. Jésus pour ne pas la torturer
ne crie plus. Mais les coups sont là, méthodiques, âpres, du fer contre le
fer... et on pense que dessous c'est un membre vivant qui les reçoit. La main droite est clouée. On passe à la gauche. 282> Le trou ne correspond
pas au carpe. Alors ils prennent une corde, lient le poignet gauche et tirent
jusqu'à déboîter la jointure et arracher les tendons et les muscles sans
compter qu'ils déchirent la peau déjà sciée par les cordes de la capture.
L'autre main aussi doit souffrir car elle est étirée par contrecoup et autour
de son clou le trou s'élargit. Maintenant on arrive à peine au commencement
du métacarpe, près du poignet. Ils se résignent et ils clouent où ils
peuvent, c'est-à-dire entre le pouce et les autres doigts, exactement au
centre du métacarpe. Là le clou entre plus facilement, mais avec une plus
grande souffrance car il doit couper des nerfs importants, si bien que les
doigts restent inertes alors que ceux de la main droite ont des contractions
et des tremblements qui indiquent leur vitalité. Mais Jésus ne crie plus, il
pousse seulement une plainte rauque derrière ses lèvres fortement fermées, et
des larmes de douleur tombent par terre après être tombées sur le bois. Maintenant c'est le tour des pieds. A deux mètres et plus de
l'extrémité de la croix il y a un petit coin, à peine suffisant pour un pied.
On y porte les pieds pour voir si la mesure est bonne, et comme il est un peu
bas, et que les pieds arrivent difficilement, on étire par les chevilles le
pauvre Martyr. Le bois rêche de la croix frotte ainsi sur les blessures,
déplace la couronne qui ainsi arrache de nouveaux cheveux et menace de
tomber. Un bourreau, d'un coup de poing, la remet en place... Maintenant ceux qui étaient assis sur la poitrine de Jésus se
lèvent pour se placer sur les genoux, car Jésus a un mouvement involontaire
pour retirer ses jambes en voyant briller au soleil le clou très long qui, en
longueur et en largeur est le double de ceux qui ont servi pour les mains. Et
ils pèsent sur les genoux écorchés, et pressent les pauvres jambes couvertes
de contusions pendant que les deux autres accomplissent le travail, beaucoup
plus difficile de clouer un pied sur l'autre, en cherchant à combiner
ensemble les deux jointures des tarses. Bien qu'ils s'appliquent à tenir les pieds immobiles à la
cheville et aux dix doigts, contre le coin, le pied qui est dessous se
déplace à cause de la vibration du clou, et ils doivent le déclouer presque
parce qu'après être entré dans les parties molles, le clou, déjà épointé pour
avoir traversé le pied droit, doit être amené un peu plus vers le milieu. Et
ils frappent, frappent, frappent... On n'entend que le bruit atroce du
marteau sur la tête du clou, car sur tout le Calvaire ce ne sont que yeux et
oreilles tendues, pour recueillir tout geste et tout bruit et en jouir... 283> Par dessus le son âpre du fer, on entend la
plainte sourde d'une colombe : le rauque gémissement de Marie qui se courbe
de plus en plus à chaque coup, comme si le marteau la blessait elle, la Mère
Martyre. Et on comprend qu'elle semble près d'être brisée par cette torture.
La crucifixion est redoutable, égale à la flagellation pour la douleur, plus
atroce à voir car on voit le clou disparaître dans les chairs vivantes, mais
en compensation, elle est plus brève. Alors que la flagellation épuise par sa
durée. Pour moi, l'Agonie du Jardin, la Flagellation et la Crucifixion
sont les moments les plus atroces. Elles me dévoilent toute la torture du
Christ. La mort me soulage car je me dis : "C'est fini !" Mais
elles ne sont pas la fin. Elles sont le commencement pour de nouvelles
souffrances. Maintenant la croix est traînée près du trou et elle rebondit sur
le sol inégal, en secouant le pauvre Crucifié. On dresse la croix qui échappe
par deux fois à ceux qui la lèvent et retombe une fois soudainement, et une
autre fois sur le bras droit de la croix, en donnant un affreux tourment à
Jésus, car la secousse qu'il subit déplace les membres blessés. Mais quand
ensuite on laisse tomber la croix dans son trou, avant d'être immobilisée
avec des pierres et de la terre, elle ondule en tous les sens en imprimant de
continuels déplacements au pauvre Corps suspendu à trois clous, la souffrance
doit être atroce. Tout le poids du corps se déplace en avant et vers le bas, et
les trous s'élargissent, en particulier celui de la main gauche, et s'élargit
le trou des pieds alors que le sang coule plus fort. Le sang des pieds coule
le long des doigts par terre et le long du bois de la croix, mais celui des
mains suit les avant-bras, car ils sont plus hauts aux poignets qu'aux
aisselles, par suite de la position, et il coule aussi le long des côtes en
descendant de l'aisselle vers la taille. La couronne, quand la croix ondule
avant d'être fixée, se déplace car la tête se rabat vers l'arrière, en
enfonçant dans la nuque le gros noeud d'épines qui
termine la couronne piquante, et puis revient se placer sur le front et
griffe, griffe sans pitié. Finalement la croix est bien en place et il n'y a que le
tourment d'y être suspendu. On dresse aussi les larrons qui, une fois mis
verticalement, crient comme si on les écorchait vifs à cause de la torture
des cordes qui scient les poignets et rendent les mains noires, en gonflant
les veines comme des cordes. Jésus se tait. La foule ne se tait plus, au
contraire, mais reprend son vacarme infernal. 284> Maintenant la cime du Golgotha a son trophée
et sa garde d'honneur. À la limite la plus élevée la croix de Jésus, aux
côtés les deux autres. Une demie centurie de soldats l'arme au pied tout
autour du sommet, à l'intérieur de ce cercle d'hommes armés, C'est en fait un soleil étrange, d'un jaune rouge d'incendie. Et
puis il semble que l'incendie s'éteigne tout à coup à cause d'un nuage noir
comme de la poix qui surgit de derrière les chaînes juives et qui parcourt
rapidement le ciel et va disparaître derrière d'autres montagnes. Et quand le
soleil revient il est si vif que l'œil ne le supporte que difficilement. En regardant il voit Marie juste au-dessous du talus, qui tient
levé vers son Fils son visage déchiré. Il appelle un des soldats qui jouent
aux dés et lui dit : "Si la Mère veut monter avec le fils qui
l'accompagne, qu'elle vienne. Accompagne-la et aide-la." Et Marie avec Jean, que l'on croit son fils, monte par un petit
escalier creusé dans le tufeau, je crois, et franchit le cordon de soldats
pour aller au pied de la croix, mais un peu à l'écart pour être vue et pour
voir son Jésus. La foule lui déverse aussitôt les insultes les plus
outrageantes, en la joignant dans les blasphèmes à son Fils. Mais elle, de
ses lèvres tremblantes et blanches, cherche seulement à le réconforter, avec
un sourire déchiré sur lequel viennent s'essuyer les larmes qu'aucune force
de volonté ne réussit à retenir dans les yeux. Les gens, en commençant par les prêtres, scribes, pharisiens,
sadducéens, hérodiens et autres de même acabit, se procurent le
divertissement de faire une sorte de carrousel en montant par le chemin à
pic, en passant le long de la hauteur terminale et en redescendant par
l'autre chemin, ou vice versa. Et en passant au pied de la cime, sur la
seconde petite place, ils ne manquent pas d'offrir leurs paroles
blasphématrices en hommage au Mourant. 285> Toute la turpitude,
la cruauté, toute la haine et la folie dont les hommes sont capables avec la
langue sortent à flots de ces bouches infernales. Les plus acharnés sont les
membres du Temple avec les pharisiens pour les aider. "Eh bien ? Toi, Sauveur du genre humain, pourquoi ne te
sauves-tu pas ? Il t'a abandonné ton roi Belzébuth ? Il t'a renié ?"
crient trois prêtres. Et une bande de juifs : "Toi qui pas plus tard qu'il y a
cinq jours, avec l'aide du démon, faisais dire au Père... ah ! ah ! ah !
qu'il t'aurait glorifié, comment donc ne Lui rappelles-tu pas de tenir sa
promesse ?" Et trois pharisiens : "Blasphémateur ! Il a sauvé les
autres, disait-il, avec l'aide de Dieu ! Et il ne réussit pas à se sauver
Lui-même ! Tu veux qu'on te croie ? Alors fais le miracle. Tu ne peux, hein ?
Maintenant tu as les mains clouées, et tu es nu." Et des sadducéens et des hérodiens aux soldats : "Gare à
l'envoûtement, vous qui avez pris ses vêtements ! Il a en Lui le signe
infernal !" Une foule en chœur: "Descends de la croix et nous croirons
en Toi. Toi qui détruis le Temple... Fou !... Regarde-la, le glorieux et
saint Temple d'Israël. Il est intouchable, ô profanateur ! Et Toi, tu
meurs." D'autres prêtres : "Blasphémateur ! Toi, Fils de Dieu ? Et
descends de là, alors. Foudroies-nous si tu es Dieu. Nous ne te craignons pas
et nous crachons vers Toi." D'autres qui passent et hochent la tête : "Il ne sait que
pleurer. Sauve-toi, s'il est vrai que tu es l'Élu !" Les soldats: "Et sauve-toi, donc ! Réduis en cendres cette subure de la subure ! Oui ! Subure de l'empire, voilà ce que vous êtes, canailles de
juifs. Fais-le ! Rome te mettra au Capitole et t'adorera comme une divinité
!" Les prêtres avec leurs compères : "Ils étaient plus doux
les bras des femmes que ceux de la croix, n'est-ce pas ? Mais regarde : ils
sont déjà prêts à te recevoir tes... (et ils disent un terme infâme). Tu as
Jérusalem toute entière pour te servir de paranymphe"
et ils sifflent comme des charretiers. D'autres lancent des pierres : "Change-les en pains, Toi
qui multiplies les pains." D'autres en singeant les hosannas du dimanche des palmes, lancent
des branches, et crient : "Maudit celui qui vient au nom du Démon !
Maudit son royaume ! Gloire à Sion qui le sépare du milieu des vivants
!" 286> Un pharisien se place en face de la croix, il
montre le poing en Lui faisant les cornes et il dît : "Je te confie au
Dieu de Sinaï" disais-tu ? Maintenant le Dieu du Sinaï te prépare au feu
éternel. Pourquoi n'appelles-tu pas Jonas pour qu'il te rende un bon
service?" Un autre : "N'abîme pas la croix avec les coups de ta tête.
Elle doit servir pour tes fidèles. Une légion entière en mourra sur ton bois.
Je te le jure sur Jéhovah. Et pour commencer
j'y mettrai Lazare. Nous verrons si tu l'enlèves à la mort, maintenant."
"Oui ! Oui ! Allons chez Lazare. Clouons-le de l'autre côté
de la croix" et comme des perroquets, ils imitent la parole lente de
Jésus en disant : "Lazare, mon ami, viens dehors ! Déliez-le et
laissez-le aller." "Non ! Il disait à Marthe et à Marie, ses femmes: "Je
suis la Résurrection et la Vie". Ah ! Ah ! Ah ! La Résurrection ne sait
pas repousser la mort, et la Vie meurt !" "Voici Marie avec Marthe. Demandons-leur où est Lazare et
allons le chercher." Et ils s'avancent vers les femmes pour leur
demander avec arrogance : "Où est Lazare ? Au palais ?" Et Marie-Magdeleine, alors que les
autres femmes terrorisées fuient derrière les bergers, s'avance, retrouvant
dans sa douleur sa vieille hardiesse du temps du péché, et elle dit :
"Allez. Vous trouverez déjà au palais les soldats de Rome et cinq cents
hommes armés de mes terres et ils vous castreront comme de vieux boucs
destinés aux repas des esclaves aux meules." "Effrontée ! C'est ainsi que tu parles aux prêtres ?" "Sacrilèges ! Infâmes ! Maudits ! Tournez-vous ! Derrière
vous, vous avez, je le vois, les langues des flammes infernales." Les lâches se tournent, vraiment terrorisés, tant est assurée
l'affirmation de Marie, mais s'ils n'ont pas les flammes derrière eux, ils
ont aux reins les lances romaines bien pointues. En effet Longin a donné un
ordre et la demie centurie, qui était au repos, est entrée en faction et elle
pique aux fesses les premiers qu'elle trouve. Ceux-ci s'enfuient en criant et
la demie centurie reste pour fermer l'entrée des deux chemins et pour faire
un barrage à la petite place. Les juifs crient des imprécations, mais Rome
est la plus forte. La Magdeleine rabaisse son voile — elle l'avait levé pour parler
à ceux qui les insultaient — et revient à sa place. Les autres se joignent à
elle. 287> Mais le larron de gauche continue ses
insultes du haut de sa croix. Il semble qu'il ait voulu rassembler tous les
blasphèmes d'autrui et il les débite tous, en disant pour finir :
"Sauve-toi et sauve-nous, si tu veux que l'on te croie. Le Christ, Toi ?
Tu es un fou ! Le monde appartient aux fourbes et Dieu n'existe pas. Moi
j'existe. Cela est vrai, et pour moi tout est permis. Dieu ? Fariboles !
Mises pour nous tenir tranquilles. Vive notre moi ! Lui seul est roi et dieu
!" L'autre larron, celui de droite, a Marie presque à ses pieds et
il la regarde presque plus qu'il ne regarde le Christ. Depuis un moment il
pleure en murmurant : "La mère", il dit : "Tais-toi. Tu ne
crains pas Dieu, même maintenant que tu souffres cette peine ? Pourquoi
insultes-tu celui qui est bon ? Et son supplice est encore plus grand que le
nôtre. Et il n'a rien fait de mal." Mais l'autre continue ses imprécations. Jésus se tait. Haletant à cause de l'effort que Lui impose sa
position, à cause de la fièvre et de son état cardiaque et respiratoire,
conséquence de la flagellation subie sous une forme aussi violente, et aussi
de l'angoisse profonde qui Lui avait fait suer sang, il cherche à se procurer
un soulagement, en allégeant le poids qui pèse sur ses pieds, en se suspendant
à ses mains par la force des bras. Peut-être le fait-il pour vaincre un peu
la crampe qui déjà tourmente ses pieds et que trahit un frémissement
musculaire. Mais le même frémissement affecte les fibres des bras qui sont
forcés dans cette position et doivent être gelés à leurs extrémités parce que
placés plus haut et délaissés par le sang qui arrive difficilement aux
poignets et puis coule par les trous des clous en laissant les doigts sans
circulation. Surtout ceux de gauche sont déjà cadavériques et restent sans
mouvement, repliés vers la paume. Même les doigts des pieds expriment leur
tourment. En particulier les gros orteils, peut-être parce que leur nerf est
moins blessé, se lèvent, s'abaissent, s'écartent. Le tronc ensuite révèle toute sa peine avec son mouvement rapide
mais sans profondeur qui le fatigue sans le soulager. Les côtes, très larges
et élevées d'elles-mêmes, car la structure de ce Corps est parfaite, sont
maintenant dilatées plus qu'il ne faut à cause de la position prise par le
corps et de l'œdème pulmonaire qui s'est sûrement formé à l'intérieur. Et
pourtant elles ne servent pas à alléger l'effort respiratoire d'autant plus
que tout l'abdomen aide par son mouvement le diaphragme qui se paralyse de
plus en plus. 288> La congestion et l'asphyxie grandissent de
minute en minute, comme l'indique la couleur cyanotique qui souligne les
lèvres d'un rosé allumé par la fièvre, et les étirements d'un rouge violet
qui badigeonne le cou le long des veines jugulaires gonflées, et
s'élargissent jusqu'aux joues, vers les oreilles et les tempes, alors que le
nez est effilé et exsangue et que les yeux s'enfoncent en un cercle, qui est
livide là où il est privé du sang que la couronne a fait couler. Sous l'arc costal gauche on voit le coup propagé à partir de la
pointe du cœur, irrégulier, mais violent, et de temps en temps, par l'effet
d'une convulsion interne, le diaphragme a un frémissement profond qui se
manifeste par une détente totale de la peau dans la mesure où elle peut
s'étendre sur ce pauvre Corps blessé et mourant. Le visage a déjà l'aspect que nous voyons dans les photographies
du Linceul, avec le nez dévié et gonflé d'un côté, et même le fait de tenir
l'œil droit presque fermé, à cause de l'enflure qui existe de ce côté,
augmente la ressemblance. La bouche, au contraire, est ouverte, avec sa
blessure sur la lèvre supérieure désormais réduite à une croûte. La soif, donnée par la perte de sang, par la fièvre et par le soleil,
doit être intense, au point que Lui, par un mouvement machinal, boit les
gouttes de sa sueur et de ses larmes, et aussi les gouttes de sang qui
descendent du front jusqu'à ses moustaches, et il s'en humecte la langue...
La couronne d'épines l'empêche de s'appuyer au tronc de la croix pour aider
la suspension par les bras et soulager les pieds. Les reins et toute l'épine
dorsale se courbent vers l'extérieur en restant détachés du tronc de la croix
à partir du bassin vers le haut, à cause de la force d'inertie qui fait
pencher en avant un corps suspendu comme était le sien. Les juifs, repoussés au-delà de la petite place, ne cessent pas
leurs insultes et le larron impénitent leur fait écho. L'autre, qui
maintenant regarde la Mère avec une pitié toujours plus grande, et pleure,
lui riposte âprement quand il se rend compte qu'elle aussi est comprise dans
l'insulte. "Tais-toi ! Rappelle-toi que tu es né d'une femme. Et
réfléchis que les nôtres ont pleuré à cause de leurs fils, et ce furent des
larmes de honte... parce que nous sommes des criminels. Nos mères sont
mortes... Je voudrais pouvoir lui demander pardon... Mais le pourrai-je ?
C'était une sainte... Je l'ai tuée par la douleur que je lui ai donnée... Je
suis un pécheur... Qui me pardonne ? Mère, au nom de ton Fils mourant, prie
pour moi." 289> La Mère lève un moment son visage torturé et
elle le regarde, ce malheureux qui à travers le souvenir de sa mère et la
contemplation de la Mère va vers le repentir, et elle paraît le caresser de
son regard de colombe. Dismas pleure plus fort, ce qui déchaîne
encore plus les moqueries de la foule et de son compagnon. La première crie :
"Bravo ! Prends-la pour mère. Ainsi elle a deux fils criminels !"
Et l'autre renchérit : "Elle t'aime car tu es une copie mineure de son
bien-aimé."
Jésus se tourne et le regarde avec une profonde pitié et il a un
sourire encore très beau sur sa pauvre bouche torturée. Il dit : "Moi,
je te le dis : aujourd'hui tu seras avec Moi au Paradis." Le larron repenti se calme et, ne sachant plus les prières
apprises pendant son enfance, il répète comme une oraison jaculatoire :
"Jésus Nazaréen, roi des juifs, aie pitié de Moi. Jésus Nazaréen, roi
des juifs, j'espère en Toi. Jésus Nazaréen, roi des juifs, je crois à ta
Divinité." L'autre persiste dans ses blasphèmes.
La lumière, d'abord vive outre mesure, est en train de devenir
verdâtre. Les visages prennent des aspects bizarres. Les soldats, sous leurs
casques et dans leurs cuirasses d'abord brillantes et devenues maintenant
comme enveloppées dans une lumière verdâtre et sous un ciel de cendre, présentent
des profils durs comme s'ils étaient sculptés. 290> Les juifs, en
majorité bruns de peau et de cheveux et de barbe, paraissent des noyés tant
leurs visages deviennent terreux. Les femmes semblent des statues de neige
bleutée à cause de leur pâleur exsangue que la lumière accentue. Jésus semble devenir sinistrement livide, comme s'il commençait
à se décomposer, comme s'il était déjà mort. La tète commence à retomber sur
la poitrine. Ses forces manquent rapidement. Il tremble malgré la fièvre qui
le brûle. Et dans sa faiblesse, il murmure le nom que d'abord il a seulement
dit du fond du coeur : "Maman !"
"Maman !". Il le murmure doucement comme dans un soupir, comme s'il
éprouvait déjà un léger délire qui l'empêche de retenir autant que sa volonté
le voudrait. Et Marie chaque fois ne peut s'empêcher de Lui tendre les bras
comme pour le secourir. Les gens cruels rient de ce spasme du Mourant et de celle qui le
partage. Ils montent de nouveau par derrière les bergers, qui cependant sont
sur la petite place basse, les prêtres et les scribes. Comme les soldats
voudraient les repousser, ils réagissent en disant : "N'y sont-ils pas
ces galiléens ? Nous devons y être nous aussi qui devons vérifier que justice
soit faite complètement, et nous ne pouvons pas voir de loin dans cette
lumière étrange." En fait beaucoup commencent à s'impressionner de la lumière qui
est en train d'envelopper le monde et certains ont peur. Les soldats aussi
regardent le ciel et une sorte de cône qui semble de l'ardoise tant il est
sombre, qui s'élève comme un pin de derrière un sommet. Il semble que ce soit
une trombe marine. Il s'élève, s'élève et il semble qu'il produise des nuages
de plus en plus noirs, comme si c'était un volcan vomissant de la fumée et de
la lave.
Marie a le visage encore plus bouleversé après cette parole qui
est le testament de son Jésus, qui n'a rien à donner à sa Mère sinon un
homme, Lui, qui par amour de l'Homme, la prive de l'Homme-Dieu qui est né
d'elle. Mais elle, la pauvre Mère, s'efforce de ne pleurer que
silencieusement car elle ne peut pas, elle ne peut pas ne pas pleurer... Ses
larmes coulent malgré les efforts qu'elle fait pour les retenir, bien que sa
bouche ait son sourire déchirant qu'elle fixe sur ses lèvres pour Lui, pour
le réconforter Lui... Les souffrances ne cessent de grandir et la lumière ne cesse de
décroître. 291> C'est dans cette lumière de fond marin que
sortent de derrière les juifs Nicodème et Joseph, et ils disent :
"Écartez-vous !" "Impossible ! Que voulez-vous?" disent les soldats. "Passer. Nous sommes des amis du Christ." Les chefs des prêtres se tournent: "Qui ose se déclarer
comme ami du rebelle ?" disent les prêtres indignés. Et Joseph, résolument : "Moi, noble membre du Grand Conseil
: Joseph d'Arimathie, l'Ancien, et j'ai avec moi Nicodème, chef des
juifs." "Qui pactise avec le rebelle est un rebelle." "Et qui pactise avec les assassins est un assassin, Eléazar
d'Anna. J'ai vécu en juste. Et maintenant je suis
âgé et près de mourir. Je ne veux pas devenir injuste alors que déjà le Ciel
descend sur moi et avec Lui le Juge éternel." "Et toi, Nicodème ! Je m'étonne !" "Moi aussi, et d'une seule chose : qu'Israël soit tellement
corrompu qu'il ne sait plus reconnaître Dieu." "Tu me dégoûtes." "Écarte-toi alors, et laisse-moi passer. Je ne demande que
cela." "Pour te contaminer davantage ?" "Si je ne me suis pas contaminé en restant près de vous,
rien ne me contamine plus. Soldat, pour toi la bourse et le billet de
laissez-passer." Et il passe au décurion le plus proche une bourse et
une tablette de cire. Le décurion en prend connaissance et il dit aux soldats :
"Laissez passer les deux." Joseph et Nicodème s'approchent des bergers. Je ne sais même pas
si Jésus les voit, dans ce brouillard de plus en plus épais et avec son œil
qui déjà se voile dans l'agonie. Mais ils le voient et ils pleurent sans
respect humain, bien que sur eux s'acharnent les imprécations des prêtres. Les souffrances sont toujours plus fortes. Le corps éprouve les
premières cambrures de la tétanie et chaque clameur de la foule les exaspère.
La mort des fibres et des nerfs s'étend des extrémités torturées au tronc,
rendant de plus en plus difficile le mouvement de la respiration, plus faible
la contraction diaphragmatique et plus désordonné le mouvement cardiaque. Le
visage du Christ passe alternativement d'une rougeur intense à la pâleur
verdâtre de celui qui meurt par hémorragie. La bouche se meut avec une fatigue
plus grande car les nerfs surfatigués du cou et de
la tête elle-même, qui des dizaines de fois ont servi de levier à tout le
corps, 292> en s'arc-boutant sur la barre transversale de la croix,
propagent la crampe jusqu'aux mâchoires. La gorge, enflée par les carotides
engorgées, doit faire mal et doit étendre son œdème à la langue qui paraît
grossie et dont les mouvements sont très lents. La colonne vertébrale, même
dans les moments où les contractions tétanisantes
ne la courbent pas en un arc complet de la nuque aux anches, appuyées comme
points extrêmes au tronc de la croix, se courbe de plus en plus en avant, car
les membres ne cessent de s'alourdir du poids de la chair morte. Les gens voient ces choses peu et mal car la lumière est
désormais couleur de cendre sombre et seuls peuvent bien voir ceux qui sont
au pied de la croix. Jésus à un certain moment s'affaisse tout entier vers l'avant et
le bas, comme s'il était déjà mort, il n'halète plus, la tête pend inerte en
avant. Le corps, depuis les anches vers le haut, est complètement détaché en
faisant un angle avec les bras de la croix. Marie pousse un cri : "Il est mort !" Un cri tragique
qui se propage dans l'air obscurci. Et Jésus semble réellement mort. Un autre cri de femme lui répond, et dans le groupe des femmes
je vois un mouvement. Puis une dizaine de personnes s'éloignent en soutenant
quelque chose, mais je ne puis voir qui s'éloigne ainsi. Elle est trop faible
la lumière brumeuse. On dirait que l'on est plongé dans une nuée épaisse de cendres
volcaniques. "Ce n'est pas possible" crient des prêtres et des
juifs. "C'est une feinte pour nous éloigner. Soldat, pique-le de ta
lance. C'est un bon remède pour Lui rendre la voix." Et comme les
soldats ne le font pas, une volée de pierres et de mottes de terre volent
vers la croix, frappant le Martyr et retombant sur les cuirasses romaines. Le remède, comme disent ironiquement les juifs, opère le
prodige. Certainement une pierre a frappé adroitement peut-être la blessure
d'une main ou la tête elle-même, car ils visaient vers le haut. Jésus pousse
un gémissement pitoyable et revient à Lui. Le thorax recommence à respirer
avec beaucoup de peine et la tête à se tourner de droite à gauche en
cherchant un endroit pour se poser afin de moins souffrir, sans trouver autre
chose qu'une peine plus grande. Avec une grande peine, en s'appuyant une fois encore sur ses
pieds torturés, trouvant de la force dans sa volonté, uniquement en elle,
Jésus se raidit sur la croix, se dresse comme s'il était un homme sain dans
toute sa force, il lève son visage en regardant avec des yeux bien ouverts le
monde qui s'étend à ses pieds, la ville lointaine qu'on entrevoit à peine
comme une vague blancheur dans la brume, et le ciel noir où tout azur et
toute trace de lumière ont disparu. 293> Et vers ce ciel
fermé, compact, bas, semblable à une énorme plaque d'ardoise sombre, il
pousse un grand cri, triomphant par la force de sa volonté, par le besoin de
son âme, de l'obstacle des mâchoires raidies, de sa langue enflée, de sa gorge
gonflée : Il doit se sentir mourir, et dans un abandon absolu du Ciel, pour
reconnaître par un tel cri l'abandon paternel. Les gens rient et se moquent. Ils l'insultent : "Dieu n'a
que faire de Toi ! Les démons sont maudits de Dieu !" D'autres crient : "Voyons si Élie qu'il appelle vient le
sauver." Et d'autres : "Donnez-lui un peu de vinaigre, pour qu'il se
gargarise la gorge. C'est bon pour la voix ! Élie ou Dieu, car on ne sait pas
ce que veut le fou, sont loin... Il faut de la voix pour se faire entendre
!" Et ils rient comme des hyènes ou comme des démons. Mais aucun soldat ne donne du vinaigre et personne ne vient du
Ciel pour le réconforter. C'est l'agonie solitaire, totale, cruelle, même
surnaturellement cruelle, de la Grande Victime. Elles reviennent les avalanches de douleur désolée qui déjà
l'avaient accablé au Gethsémani. Elle revient la marée des péchés du monde
entier pour frapper le naufragé innocent, pour l'engloutir dans leur
amertume. Elle revient surtout la sensation, plus crucifiante
que la croix elle-même, plus désespérante que toute torture, que Dieu l'a
abandonné et que sa prière ne monte pas vers Lui... Et c'est le tourment final. Celui qui accélère la mort car il
exprime les dernières gouttes de sang des pores, parce qu'il écrase les
dernières fibres du coeur, car il termine ce que la
première connaissance de cet abandon a commencé : la mort. Car c'est de cela
comme première cause qu'est mort mon Jésus, ô Dieu qui l'as frappé à cause de
nous ! Après ton abandon, par l'effet de ton abandon, que devient une
créature ? Ou un fou, ou un mort. Jésus ne pouvait pas devenir fou car son
intelligence était divine et, spirituelle comme l'est l'intelligence, elle
triomphait du traumatisme total de Celui que Dieu frappait. Il devint donc un
mort : le Mort, le très Saint Mort, le Mort absolument Innocent. Mort, Lui
qui était la Vie, tué par ton abandon et par nos péchés. L'obscurité devient encore plus épaisse. Jérusalem disparaît
complètement. Les pentes du Calvaire lui-même semblent s'annuler. 294> Seule la cime est
visible, comme si les ténèbres la surélevaient pour recueillir l'unique et
dernière lumière qui restait, en la plaçant comme pour une offrande avec son
trophée divin, sur une nappe d'onyx liquide, pour qu'elle soit vue par
l'amour et par la haine.
Il y a en effet un vent qui altère même ceux qui sont en bonne
santé, un vent continu, maintenant, violent, chargé de poussière, froid,
effrayant. Je pense à la douleur qu'il aura donné par son souffle violent aux
poumons, au cœur, au gosier de Jésus, à ses membres glacés, engourdis,
blessés. Mais vraiment tout s'est mis à torturer le Martyr. "Un soldat va à un vase où les aides du bourreau ont mis du
vinaigre avec du fiel parce que, par son amertume, il augmente la salivation
chez les suppliciés. Il prend l'éponge plongée dans le liquide, l'enfile au
bout d'un roseau fin et pourtant rigide qui est déjà préparé tout près, et il
présente l'éponge au Mourant. Jésus se tend avidement vers l'éponge qui
approche. On dirait un enfant affamé qui cherche le sein maternel. Marie qui voit et certainement a cette pensée, gémit, en
s'appuyant sur Jean : "Oh ! et je ne puis même pas Lui donner une goutte
de mes pleurs... Oh ! mon sein pourquoi ne donnes-tu plus le lait ? Oh ! Dieu
pourquoi, pourquoi nous abandonnes-tu ainsi ? Un miracle pour mon Fils ! Qui
me soulève pour que je le désaltère de mon sang, puisque je n'ai pas de lait
?..." Jésus, qui a sucé avidement l'âpre et amère boisson, détourne la
tète dégoûté. Cette boisson doit en plus brûler les lèvres blessées et
gercées. Il se retire, s'affaisse, s'abandonne. Tout le poids du corps retombe sur les pieds et en avant. Ce
sont les extrémités blessées qui souffrent la peine atroce de s'ouvrir sous
le poids d'un corps qui s'abandonne. Plus un mouvement pour soulager cette
douleur. Depuis le bassin jusqu'en haut, tout est détaché du bois et reste
ainsi. La tête pend en avant si pesamment que le cou paraît creusé en
trois endroits : à la gorge, complètement enfoncée, et de part et d'autre du
sterno-cléido-mastoïdien. La respiration est de plus en plus haletante et
entrecoupée. C'est déjà plus un râle syncopé qu'une respiration. De temps à
autre un accès de toux pénible apporte aux lèvres une écume légèrement rosée.
Les intervalles entre deux expirations deviennent toujours plus longs. 295> L'abdomen est déjà
immobile. Seul le thorax se soulève encore, mais avec beaucoup de difficulté
et de peine... La paralysie pulmonaire s'accentue toujours plus. Et toujours plus faible, se transformant en une plainte
enfantine, l'appel : "Maman !" Et la malheureuse murmure :
"Oui, mon Trésor, je suis ici." Et quand la vue qui se voile Lui
fait dire : "Maman, où es-tu ? Je ne te vois plus. Toi aussi tu
m'abandonnes ?" ce n'est même plus une parole, mais un murmure à peine
audible pour qui recueille avec le cœur plutôt qu'avec l'ouïe tous les
soupirs du Mourant. Elle dit : "Non, non, Fils ! Moi je ne t'abandonne
pas ! Écoute-moi, mon aimé... Maman est ici, elle est ici... et son seul
tourment est de ne pas pouvoir venir où tu es..." C'est un déchirement... Et Jean pleure sans retenue. Jésus doit
entendre ses sanglots, mais il ne dit rien. Je pense que la mort imminente le
fait parler comme s'il délirait et ne sait même pas ce qu'il dit et,
malheureusement, ne comprend pas même le réconfort maternel et l'amour du
Préféré. Longin — qui sans le remarquer a quitté son attitude de repos
avec les mains croisées sur la poitrine et les jambes croisées, à cause de la
longueur de l'attente repose tantôt un pied tantôt l'autre, et maintenant au
contraire se raidit dans le garde-à-vous, la main gauche sur son épée, la
main droite pendant le long de son côté comme s'il était sur les marches du
trône impérial — ne veut pas s'émouvoir. Mais son visage s'altère dans
l'effort qu'il fait pour vaincre l'émotion et ses yeux brillent d'une larme
que seule retient sa discipline de fer. Les autres soldats, qui jouaient aux dés, ont cessé, et se sont
levés pour remettre les casques qui avaient servi pour agiter les dés, et se
tiennent en groupe près du petit escalier creusé dans le tuffeau, silencieux,
attentifs. Les autres sont de service et ne peuvent changer de position. On
dirait des statues. Mais l'un des plus proches et qui entend les paroles de
Marie, bougonne quelque chose entre ses lèvres et hoche la tête.
Le temps court sur ce rythme angoissé. La vie revient quand
l'air est rompu par le halètement âpre du Mourant... La vie cesse quand ce
son pénible ne s'entend plus. On souffre de l'entendre... on souffre de ne pas l'entendre... 296> On dit : "C'est
assez de souffrance !" et on dit : "Oh Dieu ! que ce ne soit
pas son dernier soupir." Toutes les Marie pleurent, la tête contre le talus. Et on entend
bien leurs sanglots car maintenant toute la foule se tait de nouveau pour
recueillir les râles du Mourant.
Encore un silence. Le râle aussi devient léger. Ce n'est plus
qu'un souffle qui sort des lèvres et de la gorge. Puis, voilà, le dernier spasme de Jésus. Une convulsion atroce,
qui paraît vouloir arracher du bois le corps qui y est fixé par trois clous,
monte par trois fois des pieds à la tête, court à travers tous les pauvres
nerfs torturés; soulève trois fois l'abdomen d'une manière anormale, puis le
laisse après l'avoir dilaté comme par un bouleversement des viscères, et il
retombe et se creuse comme s'il était vidé; elle se lève, gonfle, resserre si
fortement le thorax que la peau se creuse entre les côtes qui se tendent en
apparaissant sous l'épidémie et rouvrant les blessures de la flagellation;
elle porte violemment en arrière une, deux, trois fois la tête qui frappe
durement contre le bois; elle contracte en un seul spasme tous les muscles du
visage, en accentuant la déviation de la bouche à droite, elle fait ouvrir et
dilater les paupières sous lesquelles on voit rouler le globe oculaire et
apparaître la sclérotique. Le corps se tend tout entier; dans la dernière des
trois contractions c'est un arc tendu, vibrant, terrible à voir, et puis un
cri puissant, impensable en ce corps épuisé, se dégage, déchire l'air, La tête retombe sur la
poitrine, le corps en avant, le frémissement cesse et cesse aussi la respiration.
Il a expiré.
Et puis tout à coup, pendant que durent encore les décharges de
la foudre, la terre s'ébranle en un tourbillon de vent cyclonique. 297> Le tremblement de
terre et la trombe d'air se fondent pour donner un châtiment apocalyptique
aux blasphémateurs. Le sommet du Golgotha ondule et danse comme un plat dans
la main d'un fou, dans les secousses sussultoires
et ondulatoires qui secouent tellement les trois croix qu'il semble qu'elles
doivent les renverser. Longin, Jean, les soldats s'accrochent où ils peuvent, comme ils
peuvent, pour ne pas tomber. Mais Jean pendant qu'avec un bras il se tient à
la croix, avec l'autre soutient Marie qui, à cause de sa douleur et des
secousses, s'abandonne sur son coeur. Les autres
soldats, et surtout ceux du côté en pente, ont dû se réfugier au milieu pour
ne pas être jetés en bas de la pente. Les larrons crient de terreur, la foule
crie encore plus fort et voudrait s'enfuir, mais elle ne le peut. Les gens
tombent les uns sur les autres, s'écrasent, se précipitent dans les fentes du
sol, se blessent, roulent le long de la pente, deviennent fous. Par trois fois se répète le tremblement de terre et la trombe
d'air et puis c'est l'immobilité absolue d'un monde mort. Seuls des éclairs,
mais sans tonnerre, sillonnent encore le ciel et éclairent la scène des juifs
qui fuient dans tous les sens, les mains dans les cheveux, ou tendues en
avant, ou levées vers le ciel, méprisé jusque là et dont maintenant ils ont
peur. L'obscurité est tempérée par une lueur lumineuse qui, aidée par
l'émission silencieuse et magnétique des éclairs, permet de voir que beaucoup
restent sur le sol : morts ou évanouis, je ne sais. Une maison brûle à
l'intérieur des murs et les flammes s'élèvent droites dans l'air immobile,
mettant une nuance de rouge vif sur le vert cendre de l'atmosphère. Marie lève sa tête de dessus la poitrine de Jean et regarde son
Jésus. Elle l'appelle car elle le voit mal dans la faible lumière et avec ses
pauvres yeux pleins de larmes. Trois fois elle l'appelle : "Jésus !
Jésus ! Jésus !" C'est la première fois qu'elle l'appelle par son nom
depuis qu'il est sur le Calvaire. Enfin, dans un éclair qui fait une sorte de
couronne sur la cime du Golgotha, elle le voit, immobile, tout penché en
avant, avec la tête tellement inclinée en avant, et à droite, au point de
toucher l'épaule avec la joue et les côtes avec le menton, et elle comprend.
Elle tend ses mains qui tremblent dans l'air obscurci et crie : "Mon
Fils ! Mon Fils ! Mon Fils !" Puis elle écoute... Elle a la bouche
ouverte, elle semble vouloir écouter même avec elle, comme elle a les yeux
dilatés pour voir, pour voir... Elle ne peut croire que son Jésus n'est
plus... Jean lui aussi a regardé et écouté et il a compris que tout est
fini. De ses bras il saisit Marie et cherche à l'éloigner en disant: "Il
ne souffre plus." 298> Mais avant que l'apôtre termine la phrase,
Marie, qui a compris, se dégage, tourne sur elle-même, se penche vers le sol,
porte les mains à ses yeux et crie : "Je n'ai plus de Fils !" Et puis elle vacille et tomberait si Jean ne la recueillait toute
sur son cœur, puis il s'assoit par terre pour mieux la soutenir sur sa
poitrine, jusqu'à ce que les Marie remplacent l'apôtre auprès de la Mère.
Elles, en effet, ne sont plus retenues par le cercle supérieur des soldats,
car, maintenant que les juifs se sont enfuis, ils se sont rassemblés sur la
petite place qui est au-dessous pour commenter l'événement. La Magdeleine s'assoit où était Jean, et allonge presque Marie
sur ses genoux, la soutenant entre ses bras et sa poitrine, baisant son
visage exsangue, renversé sur son épaule compatissante. Marthe et Suzanne,
avec une éponge et un linge trempés dans le vinaigre, lavent ses tempes et
ses narines, pendant que sa belle-sœur lui baise les mains en l'appelant
d'une voix déchirante, et dès que Marie rouvre les yeux, et tourne vers elle
un regard que la douleur rend pour ainsi dire hébété, elle lui dit :
"Fille, fille chérie, écoute... dis-moi que tu me vois... Je suis ta
Marie... Ne me regarde pas ainsi !..." Et après que le premier sanglot a
ouvert la gorge de Marie et que les premières larmes tombent, elle, la bonne
Marie d'Alphée, dit : "Oui, oui, pleure... Ici avec moi, comme près
d'une maman, ma pauvre, sainte fille", et quand elle l'entend dire :
"Oh ! Marie ! Marie ! tu as vu ?", elle dit en gémissant :
"Oui ! oui... mais... mais... fille... oh ! fille !..." Elle ne
trouve pas autre chose et elle pleure la vieille Marie, des pleurs désolés
auxquels font écho toutes les autres, c'est-à-dire Marthe et Marie, la mère
de Jean et Suzanne. Les autres pieuses femmes ne sont plus là. Je pense qu'elles
sont parties et avec elles les bergers, quand on a entendu ce cri de femme...
Les soldats parlent entre eux. : "Tu as vu les juifs ? Maintenant, ils avaient
peur." "Et ils se frappaient la poitrine." "Les plus terrifiés c'étaient les prêtres !" "Quelle peur ! J'ai senti d'autres tremblements de terre.
Mais jamais comme celui-là. Regarde : la terre est restée pleine de
crevasses." "Et il s'est effondré tout un passage de la longue
route." "Et dessous, il y a des corps." 299> "Laisse-les ! Autant de serpents de
moins." "Oh ! un autre incendie ! Dans la campagne..." "Mais est-il vraiment mort ?" "Et tu ne vois pas ? Tu en doutes ?" Apparaissent de derrière la roche Joseph et Nicodème. Certainement
ils s'étaient réfugiés derrière l'abri de la montagne pour se sauver de la
foudre. Ils vont trouver Longin. "Nous voulons le Cadavre." "Seul le Proconsul l'accorde. Allez, et vite, car j'ai
entendu dire que les juifs veulent aller au Prétoire et obtenir le brisement
des jambes. Je ne voudrais pas qu'ils Lui fassent affront." "Comment le sais-tu ?" "Rapport de l'enseigne. Allez. Je vous attends." Les deux se précipitent par la descente rapide et disparaissent.
Longin se met en face du Crucifié, étudie bien le coup, et puis
le donne. La large lance pénètre profondément de bas en haut, de droite à
gauche. Jean qui se débat entre le désir de voir et l'horreur de la
vision, tourne la tête un instant. "C'est fait, ami" dit Longin et il ajoute :
"C'est mieux ainsi. Comme à un cavalier, et sans briser les os...
c'était vraiment un Juste !" De la blessure suinte beaucoup d'eau et à peine un filet de sang
qui déjà forme des grumeaux. Suinte, ai-je dit. Il ne sort qu'en filtrant par
la coupure nette qui reste inerte. S'il avait encore respiré, elle se serait
ouverte et fermée par le mouvement du thorax et de l'abdomen... ...Pendant que sur le Calvaire tout garde ce tragique aspect, je
rejoins Joseph et Nicodème qui descendent par un raccourci pour faire plus
vite. Ils sont presque en bas quand ils rencontrent Gamaliel. Un Gamaliel
dépeigné, sans couvre-chef, sans manteau, avec son splendide vêtement souillé
de terre et déchiré par les ronces. Un Gamaliel qui monte en courant et
haletant, les mains dans ses cheveux clairsemés et plutôt gris d'homme âgé.
Ils se parlent sans s'arrêter. "Gamaliel ! Toi ?" 300> "Toi, Joseph ? Tu le quittes ?" "Moi, non. Mais pourquoi es-tu ici ? Et ainsi ?..."
Les deux le regardent s'éloigner... ils se regardent... disent
ensemble : " 'Ces pierres frémiront à mes dernières paroles !' Il le lui
avait promis !..." Ils hâtent leur marche vers la ville. A travers la campagne, entre le mont et les murs, et au-delà,
errent, dans l'air encore obscur, des gens à l'air hébété... Des cris, des
pleurs, des lamentations... Il y en a qui disent : "Son Sang a fait
pleuvoir du feu !" D'autres : "Parmi les éclairs Jéhovah est apparu pour
maudire le Temple !" D'autres gémissent : "Les tombeaux ! Les
tombeaux !" Joseph saisit quelqu'un qui se cogne la tête contre les murs et
il l'appelle par son nom, en le traînant avec lui au moment où il entre dans
la ville : "Simon, mais qu'est-ce que tu dis ?" "Laisse-moi ! Un mort toi aussi ! Tous les morts ! Tous
dehors ! Et ils me maudissent." "Il est devenu fou" dit Nicodème. Ils le laissent et vont vivement vers le Prétoire. La ville est en proie à la terreur. Des gens errent en se
battant la poitrine; des gens font un bond en arrière ou se retournent
épouvantés en entendant derrière eux une voix ou un pas. Dans un des si nombreux archivoltes obscurs, l'apparition de
Nicodème, vêtu de laine blanche — car pour aller plus vite, il a enlevé sur le
Golgotha son manteau foncé — fait pousser un cri de terreur à un pharisien
qui s'enfuit. Puis il s'aperçoit que c'est Nicodème et il s'attache à son
cou, étrangement expansif, en criant : "Ne me maudis pas ! Ma mère m'est
apparue et m'a dit : "Sois maudit pour toujours !" et puis il
s'affaisse sur le sol en disant : "J'ai peur ! J'ai peur !" "Mais ils sont tous fous !" disent les deux.
301> Je les quitte dans l'atrium du Prétoire où les
deux amis de Jésus entrent sans faire tant d'histoires de dégoût stupide et
de peur de contamination, et je reviens au Calvaire, rejoignant Gamaliel qui,
désormais épuisé, monte les derniers mètres. Il avance en se battant la
poitrine et, en arrivant sur la première des deux petites places, il se jette
parterre, longue forme blanche sur le sol jaunâtre, et il gémit : "Le
signe ! Le signe ! Dis-moi que tu me pardonnes ! Un gémissement, même un seul
gémissement, pour me dire que tu m'entends et me pardonnes."
"Mort ? Tu es mort ? Oh!..." Gamaliel lève son visage
terrorisé, cherche à voir jusque là haut sur la cime, dans la lumière
crépusculaire. Il voit peu, mais assez pour comprendre que Jésus est mort. Et
il voit le groupe pieux qui réconforte Marie et Jean, debout à gauche de la
croix, tout en pleurs, et Longin debout à droite, dans une posture solennelle
et respectueuse. Il se met à genoux, tend les bras et pleure : "C'était Toi
! C'était Toi ! Nous ne pouvons plus être pardonnés. Nous avons demandé ton
Sang sur nous. Et il crie vers le Ciel, et le Ciel nous maudit... Oh ! Mais
tu étais la Miséricorde !... Je te dis, moi, qui suis le rabbi anéanti de
Juda : "Ton Sang sur nous, par pitié". Asperge-nous avec lui ! Car
lui seul peut nous obtenir le pardon..." il pleure. Et puis, plus
doucement, il reconnaît sa secrète torture : "J'ai le signe demandé...
Mais des siècles et des siècles de cécité spirituelle restent sur ma vue
intérieure, et contre ma volonté de maintenant se dresse la voix de mon
orgueilleuse pensée d'hier... Pitié pour moi ! Lumière du monde, dans les
ténèbres qui ne t'ont pas compris, fais descendre un de tes rayons ! Je suis
le vieux juif fidèle à ce qu'il croyait justice et qui était erreur.
Maintenant je suis une lande brûlée, sans plus aucun des vieux arbres de la
Foi antique, sans aucune semence ni tige de la Foi nouvelle. Je suis un
désert aride. Opère le miracle de faire se dresser une fleur qui ait ton nom
dans ce pauvre cœur de vieil Israélite entêté. Toi, Libérateur, pénètre dans
ma pauvre pensée, prisonnière des formules. Isaïe le dit :"... il a payé
pour les pécheurs et il a pris sur Lui les péchés des multitudes". Oh !
le mien aussi, Jésus de Nazareth..." 302> Il se lève. Il regarde la croix qui se fait
toujours plus nette dans la lumière qui revient, et puis il s'en va courbé,
vieilli, anéanti. Sur le Calvaire le silence revient, à peine interrompu par les
pleurs de Marie. Les deux larrons, épuisés par la peur, ne parlent plus. Nicodème et Joseph reviennent rapidement, en disant qu'ils ont
la permission de Pilate. Mais Longin, qui ne s'y fie pas trop, envoie au
Proconsul un soldat à cheval pour savoir comment il doit faire aussi avec les
deux larrons. Le soldat va et revient au galop avec l'ordre de remettre Jésus
et de briser les jambes des autres, par volonté des juifs. Longin appelle les quatre bourreaux, qui se sont lâchement
accroupis sous le rocher et sont encore terrorisés par l'événement, et
ordonne que les deux larrons soient achevés à coups de massue. La chose arrive
sans protestations pour Dismas, auquel le coup de
massue déferrée au cœur après avoir frappé les genoux, brise à moitié sur ses
lèvres le nom de Jésus, dans un râle. Pour l'autre larron, c'est avec des
malédictions horribles. Leur râle est lugubre. Les quatre bourreaux voudraient aussi s'occuper de Jésus pour le
détacher de la croix, mais Joseph et Nicodème ne le permettent pas.
Marie s'est levée tremblante, soutenue par les femmes, et
s'approche de la croix. Pendant ce temps, les soldats s'en vont, leur besogne terminée.
Longin, avant de descendre au-delà de la place inférieure, se tourne du haut
de son cheval pour regarder Marie et le Crucifié. Puis le bruit des sabots
résonne sur les pierres et celui des armes contre les cuirasses, et il
s'éloigne de plus en plus. La paume gauche est déclouée. Le bras retombe le long du Corps
qui maintenant pend à demi détaché. Ils disent à Jean de monter lui aussi, en
laissant les échelles aux femmes. Jean, monté sur l'échelle où était d'abord Nicodème, passe le
bras de Jésus autour de son cou et le tient ainsi, tout abandonné sur son
épaule, en l'enlaçant par son bras à la taille et il le tient par la pointe
des doigts pour ne pas heurter l'horrible déchirure de la main gauche, qui
est presque ouverte. Quand les pieds sont décloués, Jean a beaucoup de mal à
tenir et soutenir le Corps de son Maître entre la croix et son propre corps. 303> Marie se place déjà au pied de la croix,
assise en lui tournant le dos, prête à recevoir son Jésus sur ses genoux. Mais le plus difficile c'est de déclouer le bras droit. Malgré
tous les efforts de Jean, le Corps pend complètement en avant et la tête du
clou est profondément enfoncée dans la chair, et comme ils ne voudraient pas
le blesser davantage, les deux hommes compatissants peinent beaucoup.
Finalement ils saisissent le clou avec les tenailles et le sortent tout
doucement. Jean tient toujours Jésus par les aisselles, avec la tête
renversée sur son épaule, pendant que Nicodème et Joseph le saisissent l'un
aux cuisses, l'autre aux genoux, et le descendent avec précaution en le
tenant ainsi par les échelles.
Pendant que les disciples tournent pour lui donner son Fils, la
tête couronnée retombe en arrière et les bras pendent vers la terre et
frotteraient le sol avec les mains blessées si la pitié des pieuses femmes ne
les tenaient pas pour l'empêcher. Maintenant il est sur les genoux de sa Mère... Il semble un
grand enfant fatigué qui dort pelotonné sur les genoux maternels. Marie le
tient avec le bras droit qu'elle a passé derrière les épaules de son Fils et
le gauche qu'elle a passé au-dessus de l'abdomen pour le soutenir aux anches.
La tête est sur l'épaule maternelle. Elle l'appelle... l'appelle de sa voix
déchirante. Puis elle le détache de son épaule et le caresse avec sa main
gauche, prend et étend les mains et avant de les croiser elle les baise, et
pleure sur les blessures. Puis elle caresse les joues, spécialement là où il
y a des bleus et de l'enflure, elle baise les yeux enfoncés, la bouche restée
légèrement tordue vers la droite et entrouverte. Elle voudrait remettre en
ordre ses cheveux, comme elle l'a fait pour la barbe souillée de sang mais,
en le faisant, elle rencontre les épines. Elle se pique pour enlever cette
couronne et veut que ce soit elle qui le fasse, avec la seule main qu'elle a
de libre et elle repousse tout le monde en disant : "Non ! Non ! Moi !
Moi !" et il semble qu'elle ait entre ses doigts la tendre tête d'un
nouveau-né tant elle le fait avec délicatesse. Et quand elle a pu enlever
cette couronne torturante, elle se penche pour soigner par ses baisers toutes
les éraflures des épines. De sa main tremblante elle sépare les cheveux en
désordre, les remet en ordre, elle pleure et elle parle tout doucement. 304> Avec ses doigts elle
essuie les larmes qui tombent sur les pauvres chairs glacées et couvertes de
sang, et elle pense les nettoyer avec ses larmes et avec son voile qui est encore
autour des reins de Jésus. Elle en tire à elle une extrémité et se met à
nettoyer et à essuyer les membres saints. Elle ne cesse de Lui caresser le
visage, et puis les mains, et puis les genoux couverts de contusions, et puis
elle remonte pour essuyer le Corps sur lequel tombent ses nombreuses larmes.
On la secourt, on la réconforte, on veut lui enlever le divin
Mort. Elle cri : "Où, où te mettrai-je ? Dans quel lieu qui soit sûr et
digne de Toi ?" Joseph, tout penché en une inclination respectueuse, la
main ouverte appuyée sur sa poitrine, dit : "Réconforte-toi, Ô Femme !
Mon tombeau est neuf et digne d'un grand. Je le Lui donne. Et Nicodème, mon
ami, a déjà porté au tombeau les aromates que lui veut offrir personnellement.
Mais, je t'en prie, puisque le soir approche, laisse-nous faire... C'est la
Parascève. Sois bonne, ô Femme sainte !" Jean aussi et les femmes la prient dans le même sens et Marie
laisse enlever de ses genoux son Fils, et elle se lève, angoissée, pendant
qu'on l'enveloppe dans le drap, et elle les prie : "Oh ! faites
doucement !" Nicodème et Jean par les épaules, Joseph par les pieds,
soulèvent la Dépouille non seulement enveloppée dans le drap mais étendue
aussi sur les manteaux qui font office de brancard, et ils descendent par le
chemin. Marie, soutenue par sa belle-sœur et la Magdeleine, suivie par
Marthe, Marie de Zébédée et Suzanne, qui ont ramassé les clous, les
tenailles, la couronne, l'éponge et le roseau, descend vers le tombeau. |
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Sur le Calvaire restent les trois croix. Celle du milieu est nue
et les deux autres ont leur trophée vivant qui meurt. |
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