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279> Quatre hommes musclés, qui par
leur aspect me paraissent juifs et juifs dignes de la croix plus que les
condamnés, certainement de la même catégorie que les flagellateurs, sautent
d'un sentier sur le lieu du supplice. Ils sont vêtus de tuniques courtes et
sans manches et ils ont dans les mains des clous, des marteaux et les cordes
qu'ils montrent aux condamnés en se moquant d'eux. La foule est agitée par un
délire cruel.
Le centurion offre à Jésus l'amphore pour qu'il boive la mixture anesthésique
du vin myrrhé. Mais Jésus la refuse. Les deux
larrons, au contraire, en boivent une quantité. Puis l'amphore à la bouche
largement évasée est placée près d'une grosse pierre, presque en haut de la
cime.
On donne aux condamnés l'ordre de se dévêtir. Les deux larrons le font sans
aucune pudeur. Ils s'amusent même à faire des actes obscènes vers la foule et
en particulier vers le groupe sacerdotal tout blanc dans ses vêtements de lin
et qui est revenu tout doucement sur la petite place plus basse, en profitant
de sa qualité pour s'insinuer à cet endroit. Aux prêtres se sont unis deux ou
trois pharisiens et d'autres puissants personnages que la haine rend amis. Et
je vois des personnes connues comme le pharisien Giocana et Ismaël, le
scribe Sadoc, Éli
de Capharnaüm...
Les bourreaux offrent aux condamnés trois loques pour qu'ils se les attachent
à l'aine, et les larrons les prennent avec les plus horribles blasphèmes.
Jésus, qui se déshabille lentement à cause de la douleur des blessures, la
refuse. Il pense peut-être garder les courtes culottes qu'il a gardées même
dans la flagellation. Mais quand on Lui dit de les enlever, il tend la main
pour mendier le chiffon aux bourreaux pour cacher sa nudité. C'est vraiment
l'Anéanti jusqu'à devoir demander un chiffon aux criminels.
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280> Mais Marie a vu et elle a
enlevé le long et fin linge blanc qui lui voile la tête sous le manteau foncé
et dans lequel elle a déjà versé tant de pleurs. Elle l'enlève sans faire
tomber le manteau, le donne à Jean pour qu'il le présente à Longin pour son
Fils. Le centurion prend le voile sans difficulté. Quand Jésus va se
déshabiller complètement, en se tournant non vers la foule mais vers le côté
où il n'y a personne, montrant ainsi son dos sillonné de bleus et des
ampoules saignant par les blessures ouvertes ou les croûtes sombres, Longin
Lui présente le voile maternel. Jésus le reconnaît. Il s'en enveloppe en lui
faisant faire plusieurs fois le tour du bassin en le fixant bien pour qu'il
ne tombe pas... Et sur le lin baigné seulement jusqu'alors de pleurs, tombent
les premières gouttes de sang, car de nombreuses blessures à peine couvertes
de sang coagulé, quand il se baisse pour enlever ses sandales et déposer ses
vêtements, se sont rouvertes, et le sang recommence à couler.
Maintenant Jésus se tourne vers la foule, et on voit ainsi que la poitrine
aussi, les bras, les jambes ont été toutes frappées par les fouets. À la
hauteur du foie il y a un énorme bleu et sous l'arc costal gauche il y a sept
traces en relief, terminées par sept petites déchirures sanglantes à
l'intérieur d'un cercle violacé... un coup féroce de fouet dans cette région
si sensible du diaphragme. Les genoux, contusionnés par les chutes répétées
qui ont commencé tout de suite après sa capture et se sont terminées sur le
Calvaire, sont noirs d'hématomes et ouverts sur la rotule, spécialement le
genou droit, en une vaste déchirure sanglante.
La foule le méprise en formant une sorte de chœur : "Oh ! Beau ! Le plus
beau des enfants des hommes ! Les filles de Jérusalem t'adorent..." Et
elle entonne sur le ton d'un psaume : "Mon aimé est candide et rubicond,
distingué entre mille et mille. Sa tête est d'or pur, ses cheveux des grappes
de palmier, soyeux comme la plume du corbeau. Ses yeux sont comme deux colombes
qui se baignent dans des ruisseaux non pas d'eau mais de lait, dans le lait
de son orbite. Ses joues sont des parterres d'aromates, ses lèvres pourpres
sont des lys qui ruissellent une myrrhe précieuse. Ses mains sont faites
comme un travail d'orfèvre, terminées en jacinthe rosé. Son tronc est de
l'ivoire veiné de saphir. Ses jambes sont des colonnes parfaites, de marbre
blanc sur des bases d'or. Sa majesté est comme celle du Liban, il est plus
majestueux que le cèdre élevé. Sa langue est imprégnée de douceur et lui
n'est que délices" et ils rient et crient aussi : "Le lépreux ! Le
lépreux ! Tu as donc forniqué avec une idole si Dieu t'a ainsi frappé ? Tu as
murmuré contre les saints d'Israël comme Marie de Moïse, si tu as été ainsi
puni ? Oh ! Oh ! le Parfait ! Tu es le Fils de Dieu ? Mais non ! Tu es
l'avorton de Satan ! Lui, au moins, Mammon est puissant et fort. Toi... tu es
une loque impuissante et dégoûtante."
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281> Les larrons sont attachés sur
les croix et amenés à leurs places, l'un à droite, l'autre à gauche par
rapport à celle destinée à Jésus. Ils poussent des cris, des imprécations,
des malédictions et surtout lorsque les croix sont portées près du trou et
les secouent, alors que leurs poignets sont sciés par les cordes, leurs
blasphèmes contre Dieu, contre la Loi, les romains et les juifs sont
infernaux.
C'est le tour de Jésus. Doux il s'allonge sur le bois. Les deux larrons
étaient tellement rebelles, que n'arrivant pas à le faire, les quatre
bourreaux avaient dû demander l'intervention des soldats pour les tenir, pour
qu'à coups de pieds ils ne repoussent pas les argousins qui les attachaient
par les poignets. Mais pour Jésus, il n'est pas besoin d'aide. Il se couche
et met la tête où on Lui dit de la mettre. Il ouvre les bras comme on Lui dit
de le faire, allonge les jambes comme on le Lui ordonne. Il s'occupe
seulement de bien ajuster son voile.
Maintenant son long corps, mince et blanc, se détache sur le bois sombre et
le sol jaunâtre. Deux bourreaux s'assoient sur la poitrine pour la tenir
immobile. Et je pense à l'oppression et à la souffrance qu'il doit avoir
ressenties sous ce poids. Un troisième Lui prend le bras droit en le tenant
d'une main à la première partie de l'avant-bras et de l'autre au bout des
doigts. Le quatrième, qui a déjà dans les mains le long clou dont la tige
quadrangulaire est en pointe, se termine en une plaque arrondie et plate,
large comme un sou d'autrefois, regarde si le trou déjà fait dans le bois
correspond à la jointure radio-ulnaire du poignet. Il va bien. Le bourreau
applique la pointe du clou au poignet, lève le marteau et donne le premier
coup.
Jésus, qui avait les yeux fermés, pousse un cri et a une contraction à la
suite de la douleur aiguë et ouvre les yeux qui nagent dans les larmes. Ce
doit être une douleur atroce qu'il éprouve... Le clou pénètre en rompant les
muscles, les veines, les nerfs, en brisant les os...
Marie répond au cri de son Fils torturé par un gémissement qui a quelque
chose de la plainte d'un agneau qu'on égorge, et elle se courbe, comme brisée,
en tenant sa tête dans ses mains. Jésus pour ne pas la torturer ne crie plus.
Mais les coups sont là, méthodiques, âpres, du fer contre le fer... et on
pense que dessous c'est un membre vivant qui les reçoit.
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282> La main droite est clouée. On passe
à la gauche. Le trou ne correspond pas au carpe. Alors ils prennent une
corde, lient le poignet gauche et tirent jusqu'à déboîter la jointure et
arracher les tendons et les muscles sans compter qu'ils déchirent la peau
déjà sciée par les cordes de la capture. L'autre main aussi doit souffrir car
elle est étirée par contrecoup et autour de son clou le trou s'élargit.
Maintenant on arrive à peine au commencement du métacarpe, près du poignet.
Ils se résignent et ils clouent où ils peuvent, c'est-à-dire entre le pouce
et les autres doigts, exactement au centre du métacarpe. Là le clou entre
plus facilement, mais avec une plus grande souffrance car il doit couper des
nerfs importants, si bien que les doigts restent inertes alors que ceux de la
main droite ont des contractions et des tremblements qui indiquent leur
vitalité. Mais Jésus ne crie plus, il pousse seulement une plainte rauque
derrière ses lèvres fortement fermées, et des larmes de douleur tombent par
terre après être tombées sur le bois.
Maintenant c'est le tour des pieds. À deux mètres et plus de l'extrémité de
la croix il y a un petit coin, à peine suffisant pour un pied. On y porte les
pieds pour voir si la mesure est bonne, et comme il est un peu bas, et que
les pieds arrivent difficilement, on étire par les chevilles le pauvre
Martyr. Le bois rêche de la croix frotte ainsi sur les blessures, déplace la
couronne qui ainsi arrache de nouveaux cheveux et menace de tomber. Un
bourreau, d'un coup de poing, la remet en place...
Maintenant ceux qui étaient assis sur la poitrine de Jésus se lèvent pour se
placer sur les genoux, car Jésus a un mouvement involontaire pour retirer ses
jambes en voyant briller au soleil le clou très long qui, en longueur et en
largeur est le double de ceux qui ont servi pour les mains. Et ils pèsent sur
les genoux écorchés, et pressent les pauvres jambes couvertes de contusions
pendant que les deux autres accomplissent le travail, beaucoup plus difficile
de clouer un pied sur l'autre, en cherchant à combiner ensemble les deux
jointures des tarses.
Bien qu'ils s'appliquent à tenir les pieds immobiles à la cheville et aux dix
doigts, contre le coin, le pied qui est dessous se déplace à cause de la
vibration du clou, et ils doivent le déclouer presque parce qu'après être
entré dans les parties molles, le clou, déjà épointé pour avoir traversé le
pied droit, doit être amené un peu plus vers le milieu. Et ils frappent,
frappent, frappent... On n'entend que le bruit atroce du marteau sur la tête
du clou, car sur tout le Calvaire ce ne sont que yeux et oreilles tendues,
pour recueillir tout geste et tout bruit et en jouir...
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283> Par-dessus le son âpre du fer,
on entend la plainte sourde d'une colombe : le rauque gémissement de Marie
qui se courbe de plus en plus à chaque coup, comme si le marteau la blessait
elle, la Mère Martyre. Et on comprend qu'elle semble près d'être brisée par
cette torture. La crucifixion est redoutable, égale à la flagellation pour la
douleur, plus atroce à voir car on voit le clou disparaître dans les chairs
vivantes, mais en compensation, elle est plus brève. Alors que la
flagellation épuise par sa durée.
Pour moi, l'Agonie du Jardin, la Flagellation et la Crucifixion
sont les moments les plus atroces. Elles me dévoilent toute la torture du
Christ. La mort me soulage car je me dis : "C'est fini !" Mais
elles ne sont pas la fin. Elles sont le commencement pour de nouvelles
souffrances.
Maintenant la croix est traînée près du trou et elle rebondit
sur le sol inégal, en secouant le pauvre Crucifié. On dresse la croix qui
échappe par deux fois à ceux qui la lèvent et retombe une fois soudainement,
et une autre fois sur le bras droit de la croix, en donnant un affreux
tourment à Jésus, car la secousse qu'il subit déplace les membres blessés.
Mais quand ensuite on laisse tomber la croix dans son trou, avant d'être
immobilisée avec des pierres et de la terre, elle ondule en tous les sens en
imprimant de continuels déplacements au pauvre Corps suspendu à trois clous,
la souffrance doit être atroce.
Tout le poids du corps se déplace en avant et vers le bas, et les trous
s'élargissent, en particulier celui de la main gauche, et s'élargit le trou
des pieds alors que le sang coule plus fort. Le sang des pieds coule le long
des doigts par terre et le long du bois de la croix, mais celui des mains
suit les avant-bras, car ils sont plus hauts aux poignets qu'aux aisselles,
par suite de la position, et il coule aussi le long des côtes en descendant
de l'aisselle vers la taille. La couronne, quand la croix ondule avant d'être
fixée, se déplace car la tête se rabat vers l'arrière, en enfonçant dans la
nuque le gros nœud d'épines qui termine la couronne piquante, et puis revient
se placer sur le front et griffe, griffe sans pitié.
Finalement la croix est bien en place et il n'y a que le tourment d'y être
suspendu. On dresse aussi les larrons qui, une fois mis verticalement, crient
comme si on les écorchait vifs à cause de la torture des cordes qui scient
les poignets et rendent les mains noires, en gonflant les veines comme des
cordes. Jésus se tait. La foule ne se tait plus, au contraire, mais reprend
son vacarme infernal.
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284> Maintenant la cime du Golgotha
a son trophée et sa garde d'honneur. À la limite la plus élevée la croix de
Jésus, aux côtés les deux autres. Une demi-centurie
de soldats l'arme au pied tout autour du sommet, à l'intérieur de ce cercle
d'hommes armés, les dix cavaliers maintenant démontés qui
jouent aux dés les vêtements des condamnés. Debout, entre la croix de Jésus
et celle de droite, Longin. Il semble monter la garde d'honneur au Roi
Martyr. L'autre demie centurie, au repos, est aux ordres de l'aide de camp de
Longin sur le sentier de gauche et sur la place plus basse, en attendant
d'être employée s'il en était besoin. De la part des soldats, c'est une
indifférence à peu près totale. Seul quelqu'un lève parfois son visage vers
les crucifiés, Longin, au contraire, observe tout avec curiosité et intérêt,
il confronte, et juge mentalement. Il confronte les crucifiés, et le Christ
spécialement, avec les spectateurs. Son œil pénétrant ne perd aucun détail
et, pour mieux voir, de la main il protège ses yeux car le soleil doit le
gêner.
C'est en fait un soleil étrange, d'un jaune rouge d'incendie. Et puis il
semble que l'incendie s'éteigne tout à coup à cause d'un nuage noir comme de
la poix qui surgit de derrière les chaînes juives et qui parcourt rapidement
le ciel et va disparaître derrière d'autres montagnes. Et quand le soleil
revient il est si vif que l'œil ne le supporte que difficilement.
En regardant il voit Marie juste au-dessous du talus, qui tient levé vers son
Fils son visage déchiré. Il appelle un des soldats qui jouent aux dés et lui
dit : "Si la Mère veut monter avec le fils qui l'accompagne, qu'elle
vienne. Accompagne-la et aide-la."
Et Marie avec Jean, que l'on croit son fils, monte par un petit escalier
creusé dans le tufeau, je crois, et franchit le cordon de soldats pour aller
au pied de la croix, mais un peu à l'écart pour être vue et pour voir son
Jésus. La foule lui déverse aussitôt les insultes les plus outrageantes, en
la joignant dans les blasphèmes à son Fils. Mais elle, de ses lèvres
tremblantes et blanches, cherche seulement à le réconforter, avec un sourire
déchiré sur lequel viennent s'essuyer les larmes qu'aucune force de volonté
ne réussit à retenir dans les yeux.
Les gens, en commençant par les prêtres, scribes, pharisiens, sadducéens,
hérodiens et autres de même acabit, se procurent le divertissement de faire
une sorte de carrousel en montant par le chemin à pic, en passant le long de
la hauteur terminale et en redescendant par l'autre chemin, ou vice versa. Et
en passant au pied de la cime, sur la seconde petite place, ils ne manquent
pas d'offrir leurs paroles blasphématrices en hommage au Mourant. Toute la
turpitude, la cruauté, toute la haine et la folie dont les hommes sont
capables avec la langue sortent à flots de ces bouches infernales. Les plus
acharnés sont les membres du Temple avec les pharisiens pour les aider.
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285> "Eh bien ? Toi, Sauveur
du genre humain, pourquoi ne te sauves-tu pas ? Il t'a abandonné ton roi
Belzébuth ? Il t'a renié ?" crient trois prêtres.
Et une bande de juifs : "Toi qui pas plus tard qu'il y a cinq jours,
avec l'aide du démon, faisais dire au Père... ah ! ah ! ah ! qu'il t'aurait
glorifié, comment donc ne Lui rappelles-tu pas de tenir sa promesse ?"
Et trois pharisiens : "Blasphémateur ! Il a sauvé les autres, disait-il,
avec l'aide de Dieu ! Et il ne réussit pas à se sauver Lui-même ! Tu veux
qu'on te croie ? Alors fais le miracle. Tu ne peux, hein ? Maintenant tu as
les mains clouées, et tu es nu."
Et des sadducéens et des hérodiens aux soldats : "Gare à l'envoûtement,
vous qui avez pris ses vêtements ! Il a en Lui le signe infernal !"
Une foule en chœur: "Descends de la croix et nous croirons en Toi. Toi
qui détruis le Temple... Fou !... Regarde-la, le glorieux et saint Temple
d'Israël. Il est intouchable, ô profanateur ! Et Toi, tu meurs."
D'autres prêtres : "Blasphémateur ! Toi, Fils de Dieu ? Et descends de
là, alors. Foudroies-nous si tu es Dieu. Nous ne te
craignons pas et nous crachons vers Toi."
D'autres qui passent et hochent la tête : "Il ne sait que pleurer.
Sauve-toi, s'il est vrai que tu es l'Élu !"
Les soldats: "Et sauve-toi, donc ! Réduis en cendres cette subure de la subure
! Oui ! Subure de l'empire, voilà ce que vous êtes,
canailles de juifs. Fais-le ! Rome te mettra au Capitole et t'adorera comme
une divinité !"
Les prêtres avec leurs compères : "Ils étaient plus doux les bras des
femmes que ceux de la croix, n'est-ce pas ? Mais regarde : ils sont déjà
prêts à te recevoir tes... (et ils disent un terme infâme). Tu as Jérusalem
toute entière pour te servir de paranymphe" et
ils sifflent comme des charretiers.
D'autres lancent des pierres : "Change-les en pains, Toi qui multiplies
les pains."
D'autres en singeant les hosannas du dimanche des palmes, lancent des
branches, et crient : "Maudit celui qui vient au nom du Démon ! Maudit
son royaume ! Gloire à Sion qui le sépare du milieu des vivants !"
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286> Un pharisien se place en face
de la croix, il montre le poing en Lui faisant les cornes et il dît :
"Je te confie au Dieu de Sinaï" disais-tu ? Maintenant le Dieu du
Sinaï te prépare au feu éternel. Pourquoi n'appelles-tu pas Jonas pour qu'il
te rende un bon service?"
Un autre : "N'abîme pas la croix avec les coups de ta tête. Elle doit
servir pour tes fidèles. Une légion entière en mourra sur ton bois. Je te le
jure sur Jéhovah. Et
pour commencer j'y mettrai Lazare. Nous verrons si tu l'enlèves à la mort,
maintenant."
"Oui ! Oui ! Allons chez Lazare. Clouons-le de l'autre côté de la
croix" et comme des perroquets, ils imitent la parole lente de Jésus en
disant : "Lazare, mon ami, viens dehors ! Déliez-le et laissez-le
aller."
"Non ! Il disait à Marthe et à Marie, ses femmes: "Je suis la Résurrection
et la Vie". Ah ! Ah ! Ah ! La Résurrection ne sait pas repousser la
mort, et la Vie meurt !"
"Voici Marie avec Marthe. Demandons-leur où est Lazare et allons le
chercher." Et ils s'avancent vers les femmes pour leur demander avec
arrogance : "Où est Lazare ? Au palais ?"
Et Marie-Magdeleine, alors que les autres femmes
terrorisées fuient derrière les bergers, s'avance, retrouvant dans sa douleur
sa vieille hardiesse du temps du péché, et elle dit : "Allez. Vous
trouverez déjà au palais les soldats de Rome et cinq cents hommes armés de
mes terres et ils vous castreront comme de vieux boucs destinés aux repas des
esclaves aux meules."
"Effrontée ! C'est ainsi que tu parles aux prêtres ?"
"Sacrilèges ! Infâmes ! Maudits ! Tournez-vous ! Derrière vous, vous
avez, je le vois, les langues des flammes infernales."
Les lâches se tournent, vraiment terrorisés, tant est assurée l'affirmation
de Marie, mais s'ils n'ont pas les flammes derrière eux, ils ont aux reins
les lances romaines bien pointues. En effet Longin a donné un ordre et la demi-centurie, qui était au repos, est entrée en faction
et elle pique aux fesses les premiers qu'elle trouve. Ceux-ci s'enfuient en
criant et la demi-centurie reste pour fermer
l'entrée des deux chemins et pour faire un barrage à la petite place. Les
juifs crient des imprécations, mais Rome est la plus forte.
La Magdeleine rabaisse son voile — elle l'avait levé pour parler à ceux qui
les insultaient — et revient à sa place. Les autres se joignent à elle.
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287> Mais le larron de gauche
continue ses insultes du haut de sa croix. Il semble qu'il ait voulu
rassembler tous les blasphèmes d'autrui et il les débite tous, en disant pour
finir : "Sauve-toi et sauve-nous, si tu veux que l'on te croie. Le
Christ, Toi ? Tu es un fou ! Le monde appartient aux fourbes et Dieu n'existe
pas. Moi j'existe. Cela est vrai, et pour moi tout est permis. Dieu ?
Fariboles ! Mises pour nous tenir tranquilles. Vive notre moi ! Lui seul est
roi et dieu !"
L'autre larron, celui de droite, a Marie presque à ses pieds et il la regarde
presque plus qu'il ne regarde le Christ. Depuis un moment il pleure en
murmurant : "La mère", il dit : "Tais-toi. Tu ne crains pas
Dieu, même maintenant que tu souffres cette peine ? Pourquoi insultes-tu celui
qui est bon ? Et son supplice est encore plus grand que le nôtre. Et il n'a
rien fait de mal."
Mais l'autre continue ses imprécations.
Jésus se tait. Haletant à cause de l'effort que Lui impose sa position, à
cause de la fièvre et de son état cardiaque et respiratoire, conséquence de
la flagellation subie sous une forme aussi violente, et aussi de l'angoisse
profonde qui Lui avait fait suer sang, il cherche à se procurer un
soulagement, en allégeant le poids qui pèse sur ses pieds, en se suspendant à
ses mains par la force des bras. Peut-être le fait-il pour vaincre un peu la
crampe qui déjà tourmente ses pieds et que trahit un frémissement musculaire.
Mais le même frémissement affecte les fibres des bras qui sont forcés dans
cette position et doivent être gelés à leurs extrémités parce que placés plus
haut et délaissés par le sang qui arrive difficilement aux poignets et puis
coule par les trous des clous en laissant les doigts sans circulation.
Surtout ceux de gauche sont déjà cadavériques et restent sans mouvement,
repliés vers la paume. Même les doigts des pieds expriment leur tourment. En
particulier les gros orteils, peut-être parce que leur nerf est moins blessé,
se lèvent, s'abaissent, s'écartent.
Le tronc ensuite révèle toute sa peine avec son mouvement rapide mais sans
profondeur qui le fatigue sans le soulager. Les côtes, très larges et élevées
d'elles-mêmes, car la structure de ce Corps est parfaite, sont maintenant
dilatées plus qu'il ne faut à cause de la position prise par le corps et de
l'œdème pulmonaire qui s'est sûrement formé à l'intérieur. Et pourtant elles
ne servent pas à alléger l'effort respiratoire d'autant plus que tout
l'abdomen aide par son mouvement le diaphragme qui se paralyse de plus en
plus.
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288> La congestion et l'asphyxie
grandissent de minute en minute, comme l'indique la couleur cyanotique qui
souligne les lèvres d'un rosé allumé par la fièvre, et les étirements d'un
rouge violet qui badigeonne le cou le long des veines jugulaires gonflées, et
s'élargissent jusqu'aux joues, vers les oreilles et les tempes, alors que le
nez est effilé et exsangue et que les yeux s'enfoncent en un cercle, qui est
livide là où il est privé du sang que la couronne a fait couler.
Sous l'arc costal gauche on voit le coup propagé à partir de la pointe du
cœur, irrégulier, mais violent, et de temps en temps, par l'effet d'une
convulsion interne, le diaphragme a un frémissement profond qui se manifeste
par une détente totale de la peau dans la mesure où elle peut s'étendre sur
ce pauvre Corps blessé et mourant.
Le visage a déjà l'aspect que nous voyons dans les photographies du Linceul,
avec le nez dévié et gonflé d'un côté, et même le fait de tenir l'œil droit
presque fermé, à cause de l'enflure qui existe de ce côté, augmente la
ressemblance. La bouche, au contraire, est ouverte, avec sa blessure sur la
lèvre supérieure désormais réduite à une croûte.
La soif, donnée par la perte de sang, par la fièvre et par le soleil, doit
être intense, au point que Lui, par un mouvement machinal, boit les gouttes
de sa sueur et de ses larmes, et aussi les gouttes de sang qui descendent du
front jusqu'à ses moustaches, et il s'en humecte la langue... La couronne
d'épines l'empêche de s'appuyer au tronc de la croix pour aider la suspension
par les bras et soulager les pieds. Les reins et toute l'épine dorsale se
courbent vers l'extérieur en restant détachés du tronc de la croix à partir
du bassin vers le haut, à cause de la force d'inertie qui fait pencher en
avant un corps suspendu comme était le sien.
Les juifs, repoussés au-delà de la petite place, ne cessent pas leurs
insultes et le larron impénitent leur fait écho. L'autre, qui maintenant
regarde la Mère avec une pitié toujours plus grande, et pleure, lui riposte
âprement quand il se rend compte qu'elle aussi est comprise dans l'insulte.
"Tais-toi ! Rappelle-toi que tu es né d'une femme. Et réfléchis que les
nôtres ont pleuré à cause de leurs fils, et ce furent des larmes de honte...
parce que nous sommes des criminels. Nos mères sont mortes... Je voudrais
pouvoir lui demander pardon... Mais le pourrai-je ? C'était une sainte... Je
l'ai tuée par la douleur que je lui ai donnée... Je suis un pécheur... Qui me
pardonne ? Mère, au nom de ton Fils mourant, prie pour moi."
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289> La Mère lève un moment son
visage torturé et elle le regarde, ce malheureux qui à travers le souvenir de
sa mère et la contemplation de la Mère va vers le repentir, et elle paraît le
caresser de son regard de colombe.
Dismas pleure plus fort, ce qui déchaîne encore
plus les moqueries de la foule et de son compagnon. La première crie :
"Bravo ! Prends-la pour mère. Ainsi elle a deux fils criminels !"
Et l'autre renchérit : "Elle t'aime car tu es une copie mineure de son
bien-aimé."
Jésus parle pour la première fois :
"Père, pardonne-leur parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font !"
Cette prière vainc toute crainte chez Dismas. Il ose regarder le Christ et dit :
"Seigneur, souviens-toi de moi quand tu seras dans ton royaume. Pour
moi, il est juste que je souffre ici. Mais donne-moi miséricorde et paix
au-delà de la vie. Une fois je t'ai entendu parler et, dans ma folie, j'ai
repoussé ta parole. Maintenant je m'en repens. De mes péchés, je me repens
devant Toi, Fils du Très-Haut. Je crois que tu viens de Dieu. Je crois en ton
pouvoir. Je crois en ta miséricorde. Christ, pardonne-moi au nom de ta Mère
et de ton Père très Saint."
Jésus se tourne et le regarde avec une profonde pitié et il a un sourire
encore très beau sur sa pauvre bouche torturée. Il dit : "Moi, je te le
dis : aujourd'hui tu seras avec Moi au Paradis."
Le larron repenti se calme et, ne sachant plus les prières apprises pendant
son enfance, il répète comme une oraison jaculatoire : "Jésus Nazaréen,
roi des juifs, aie pitié de Moi. Jésus Nazaréen, roi des juifs, j'espère en
Toi. Jésus Nazaréen, roi des juifs, je crois à ta Divinité."
L'autre persiste dans ses blasphèmes.
Le ciel devient toujours plus sombre.
Maintenant c'est difficilement que les nuages s'ouvrent pour laisser passer
le soleil. Mais ils s'amoncellent en couches de plus en plus sombres, blanches,
verdâtres, se surmontent, se démêlent selon les caprices d'un vent froid qui
parcourt le ciel à intervalles et puis descend sur la terre et puis se tait
de nouveau, et l'air est presque plus sinistre quand il se tait, étouffant et
mort, que quand il siffle, coupant et rapide.
La lumière, d'abord vive outre mesure, est en train de devenir verdâtre. Les
visages prennent des aspects bizarres. Les soldats, sous leurs casques et
dans leurs cuirasses d'abord brillantes et devenues maintenant comme enveloppées
dans une lumière verdâtre et sous un ciel de cendre, présentent des profils
durs comme s'ils étaient sculptés. Les juifs, en majorité bruns de peau et de
cheveux et de barbe, paraissent des noyés tant leurs visages deviennent
terreux. Les femmes semblent des statues de neige bleutée à cause de leur
pâleur exsangue que la lumière accentue.
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290> Jésus semble devenir
sinistrement livide, comme s'il commençait à se décomposer, comme s'il était
déjà mort. La tète commence à retomber sur la poitrine. Ses forces manquent
rapidement. Il tremble malgré la fièvre qui le brûle. Et dans sa faiblesse,
il murmure le nom que d'abord il a seulement dit du fond du cœur :
"Maman !" "Maman !". Il le murmure doucement comme dans
un soupir, comme s'il éprouvait déjà un léger délire qui l'empêche de retenir
autant que sa volonté le voudrait. Et Marie chaque fois ne peut s'empêcher de
Lui tendre les bras comme pour le secourir.
Les gens cruels rient de ce spasme du Mourant et de celle qui le partage. Ils
montent de nouveau par derrière les bergers, qui cependant sont sur la petite
place basse, les prêtres et les scribes. Comme les soldats voudraient les
repousser, ils réagissent en disant : "N'y sont-ils pas ces galiléens ?
Nous devons y être nous aussi qui devons vérifier que justice soit faite
complètement, et nous ne pouvons pas voir de loin dans cette lumière
étrange."
En fait beaucoup commencent à s'impressionner de la lumière qui est en train
d'envelopper le monde et certains ont peur. Les soldats aussi regardent le
ciel et une sorte de cône qui semble de l'ardoise tant il est sombre, qui
s'élève comme un pin de derrière un sommet. Il semble que ce soit une trombe
marine. Il s'élève, s'élève et il semble qu'il produise des nuages de plus en
plus noirs, comme si c'était un volcan vomissant de la fumée et de la lave.
C'est dans cette lumière crépusculaire et
effrayante que Jésus donne Jean à Marie et Marie à Jean. Il penche la tête
car la Mère, pour mieux voir, s'est mise plus près sous la croix, et il lui
dit: "Femme, voilà ton fils. Fils, voilà ta Mère."
Marie a le visage encore plus bouleversé après cette parole qui est le
testament de son Jésus, qui n'a rien à donner à sa Mère sinon un homme, Lui,
qui par amour de l'Homme, la prive de l'Homme-Dieu qui est né d'elle. Mais
elle, la pauvre Mère, s'efforce de ne pleurer que silencieusement car elle ne
peut pas, elle ne peut pas ne pas pleurer... Ses larmes coulent malgré les
efforts qu'elle fait pour les retenir, bien que sa bouche ait son sourire
déchirant qu'elle fixe sur ses lèvres pour Lui, pour le réconforter Lui...
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Les souffrances ne cessent de grandir et la lumière ne cesse de décroître.
291> C'est dans cette lumière de
fond marin que sortent de derrière les juifs Nicodème et Joseph, et
ils disent : "Écartez-vous !"
"Impossible ! Que voulez-vous?" disent les soldats.
"Passer. Nous sommes des amis du Christ."
Les chefs des prêtres se tournent: "Qui ose se déclarer comme ami du
rebelle ?" disent les prêtres indignés.
Et Joseph, résolument : "Moi, noble membre du Grand Conseil : Joseph
d'Arimathie, l'Ancien, et j'ai avec moi Nicodème, chef des juifs."
"Qui pactise avec le rebelle est un rebelle."
"Et qui pactise avec les assassins est un assassin, Eléazar
d'Anna. J'ai vécu en juste. Et
maintenant je suis âgé et près de mourir. Je ne veux pas devenir injuste
alors que déjà le Ciel descend sur moi et avec Lui le Juge éternel."
"Et toi, Nicodème ! Je m'étonne !"
"Moi aussi, et d'une seule chose : qu'Israël soit tellement corrompu
qu'il ne sait plus reconnaître Dieu."
"Tu me dégoûtes."
"Écarte-toi alors, et laisse-moi passer. Je ne demande que cela."
"Pour te contaminer davantage ?"
"Si je ne me suis pas contaminé en restant près de vous, rien ne me
contamine plus. Soldat, pour toi la bourse et le billet de
laissez-passer." Et il passe au décurion le plus proche une bourse et
une tablette de cire.
Le décurion en prend connaissance et il dit aux soldats : "Laissez
passer les deux."
Joseph et Nicodème s'approchent des bergers. Je ne sais même pas si Jésus les
voit, dans ce brouillard de plus en plus épais et avec son œil qui déjà se
voile dans l'agonie. Mais ils le voient et ils pleurent sans respect humain,
bien que sur eux s'acharnent les imprécations des prêtres.
Les souffrances sont toujours plus fortes. Le corps éprouve les premières
cambrures de la tétanie et chaque clameur de la foule les exaspère. La mort
des fibres et des nerfs s'étend des extrémités torturées au tronc, rendant de
plus en plus difficile le mouvement de la respiration, plus faible la
contraction diaphragmatique et plus désordonné le mouvement cardiaque. Le
visage du Christ passe alternativement d'une rougeur intense à la pâleur
verdâtre de celui qui meurt par hémorragie. La bouche se meut avec une
fatigue plus grande car les nerfs surfatigués du
cou et de la tête elle-même, qui des dizaines de fois ont servi de levier à
tout le corps, en s'arc-boutant sur la barre transversale de la croix,
propagent la crampe jusqu'aux mâchoires.
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292> La gorge, enflée par les
carotides engorgées, doit faire mal et doit étendre son œdème à la langue qui
paraît grossie et dont les mouvements sont très lents. La colonne vertébrale,
même dans les moments où les contractions tétanisantes
ne la courbent pas en un arc complet de la nuque aux anches, appuyées comme
points extrêmes au tronc de la croix, se courbe de plus en plus en avant, car
les membres ne cessent de s'alourdir du poids de la chair morte.
Les gens voient ces choses peu et mal car la lumière est désormais couleur de
cendre sombre et seuls peuvent bien voir ceux qui sont au pied de la croix.
Jésus à un certain moment s'affaisse tout entier vers l'avant et le bas,
comme s'il était déjà mort, il n'halète plus, la tête pend inerte en avant.
Le corps, depuis les anches vers le haut, est complètement détaché en faisant
un angle avec les bras de la croix.
Marie pousse un cri : "Il est mort !" Un cri tragique qui se
propage dans l'air obscurci. Et Jésus semble réellement mort.
Un autre cri de femme lui répond, et dans le groupe des femmes je vois un
mouvement. Puis une dizaine de personnes s'éloignent en soutenant quelque
chose, mais je ne puis voir qui s'éloigne ainsi. Elle est trop faible la
lumière brumeuse. On dirait que l'on est plongé dans une nuée épaisse de
cendres volcaniques.
"Ce n'est pas possible" crient des prêtres et des juifs.
"C'est une feinte pour nous éloigner. Soldat, pique-le de ta lance.
C'est un bon remède pour Lui rendre la voix." Et comme les soldats ne le
font pas, une volée de pierres et de mottes de terre volent vers la croix,
frappant le Martyr et retombant sur les cuirasses romaines.
Le remède, comme disent ironiquement les juifs, opère le prodige.
Certainement une pierre a frappé adroitement peut-être la blessure d'une main
ou la tête elle-même, car ils visaient vers le haut. Jésus pousse un
gémissement pitoyable et revient à Lui. Le thorax recommence à respirer avec
beaucoup de peine et la tête à se tourner de droite à gauche en cherchant un
endroit pour se poser afin de moins souffrir, sans trouver autre chose qu'une
peine plus grande.
Avec une grande peine, en s'appuyant une fois encore sur ses pieds torturés,
trouvant de la force dans sa volonté, uniquement en elle, Jésus se raidit sur
la croix, se dresse comme s'il était un homme sain dans toute sa force, il
lève son visage en regardant avec des yeux bien ouverts le monde qui s'étend
à ses pieds, la ville lointaine qu'on entrevoit à peine comme une vague
blancheur dans la brume, et le ciel noir où tout azur et toute trace de
lumière ont disparu.
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293> Et vers ce ciel fermé,
compact, bas, semblable à une énorme plaque d'ardoise sombre, il pousse un
grand cri, triomphant par la force de sa volonté, par le besoin de son âme,
de l'obstacle des mâchoires raidies, de sa langue enflée, de sa gorge gonflée
: "Eloi, Eloi, lamma
scébacténi !" (je l'entends parler ainsi).
Il doit se sentir mourir, et dans un abandon absolu du Ciel, pour reconnaître
par un tel cri l'abandon paternel.
Les gens rient et se moquent. Ils l'insultent : "Dieu n'a que faire de
Toi ! Les démons sont maudits de Dieu !"
D'autres crient : "Voyons si Élie qu'il appelle vient le sauver."
Et d'autres : "Donnez-lui un peu de vinaigre, pour qu'il se gargarise la
gorge. C'est bon pour la voix ! Élie ou Dieu, car on ne sait pas ce que veut
le fou, sont loin... Il faut de la voix pour se faire entendre !" Et ils
rient comme des hyènes ou comme des démons.
Mais aucun soldat ne donne du vinaigre et personne ne vient du Ciel pour le
réconforter. C'est l'agonie solitaire, totale, cruelle, même surnaturellement
cruelle, de la Grande Victime.
Elles reviennent les avalanches de douleur désolée qui déjà l'avaient accablé
au Gethsémani. Elle revient la marée des péchés du monde entier pour frapper
le naufragé innocent, pour l'engloutir dans leur amertume. Elle revient
surtout la sensation, plus crucifiante que la croix
elle-même, plus désespérante que toute torture, que Dieu l'a abandonné et que
sa prière ne monte pas vers Lui...
Et c'est le tourment final. Celui qui accélère la mort car il exprime les
dernières gouttes de sang des pores, parce qu'il écrase les dernières fibres
du cœur, car il termine ce que la première connaissance de cet abandon a
commencé : la mort. Car c'est de cela comme première cause qu'est mort mon
Jésus, ô Dieu qui l'as frappé à cause de nous !
Après ton abandon, par l'effet de ton abandon, que devient une créature ? Ou
un fou, ou un mort. Jésus ne pouvait pas devenir fou car son intelligence
était divine et, spirituelle comme l'est l'intelligence, elle triomphait du
traumatisme total de Celui que Dieu frappait. Il devint donc un mort : le
Mort, le très Saint Mort, le Mort absolument Innocent. Mort, Lui qui était la
Vie, tué par ton abandon et par nos péchés.
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294> L'obscurité devient encore
plus épaisse. Jérusalem disparaît complètement. Les pentes du Calvaire
lui-même semblent s'annuler. Seule la cime est visible, comme si les ténèbres
la surélevaient pour recueillir l'unique et dernière lumière qui restait, en
la plaçant comme pour une offrande avec son trophée divin, sur une nappe
d'onyx liquide, pour qu'elle soit vue par l'amour et par la haine.
Et de cette lumière qui n'est pas de la
lumière vient la voix plaintive de Jésus : "J'ai soif !"
Il y a en effet un vent qui altère même ceux qui sont en bonne santé, un vent
continu, maintenant, violent, chargé de poussière, froid, effrayant. Je pense
à la douleur qu'il aura donnée par son souffle violent aux poumons, au cœur,
au gosier de Jésus, à ses membres glacés, engourdis, blessés. Mais vraiment
tout s'est mis à torturer le Martyr.
"Un soldat va à un vase où les aides du bourreau ont mis du vinaigre
avec du fiel parce que, par son amertume, il augmente la salivation chez les
suppliciés. Il prend l'éponge plongée dans le liquide, l'enfile au bout d'un
roseau fin et pourtant rigide qui est déjà préparé tout près, et il présente
l'éponge au Mourant. Jésus se tend avidement vers l'éponge qui approche. On
dirait un enfant affamé qui cherche le sein maternel.
Marie qui voit et certainement a cette pensée, gémit, en s'appuyant sur Jean
: "Oh ! et je ne puis même pas Lui donner une goutte de mes pleurs... Oh
! mon sein pourquoi ne donnes-tu plus le lait ? Oh ! Dieu pourquoi, pourquoi
nous abandonnes-tu ainsi ? Un miracle pour mon Fils ! Qui me soulève pour que
je le désaltère de mon sang, puisque je n'ai pas de lait ?..."
Jésus, qui a sucé avidement l'âpre et amère boisson, détourne la tète
dégoûté. Cette boisson doit en plus brûler les lèvres blessées et gercées. Il
se retire, s'affaisse, s'abandonne.
Tout le poids du corps retombe sur les pieds et en avant. Ce sont les
extrémités blessées qui souffrent la peine atroce de s'ouvrir sous le poids
d'un corps qui s'abandonne. Plus un mouvement pour soulager cette douleur.
Depuis le bassin jusqu'en haut, tout est détaché du bois et reste ainsi.
La tête pend en avant si pesamment que le cou paraît creusé en trois endroits
: à la gorge, complètement enfoncée, et de part et d'autre du
sterno-cléido-mastoïdien. La respiration est de plus en plus haletante et
entrecoupée. C'est déjà plus un râle syncopé qu'une respiration. De temps à
autre un accès de toux pénible apporte aux lèvres une écume légèrement rosée.
Les intervalles entre deux expirations deviennent toujours plus longs.
L'abdomen est déjà immobile. Seul le thorax se soulève encore, mais avec
beaucoup de difficulté et de peine... La paralysie pulmonaire s'accentue
toujours plus.
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295> Et toujours plus faible, se
transformant en une plainte enfantine, l'appel : "Maman !" Et la malheureuse murmure : "Oui, mon Trésor, je suis
ici." Et quand la vue qui se voile Lui fait dire : "Maman, où es-tu
? Je ne te vois plus. Toi aussi tu m'abandonnes ?" ce n'est même plus
une parole, mais un murmure à peine audible pour qui recueille
avec le cœur plutôt qu'avec l'ouïe tous les soupirs du Mourant. Elle dit :
"Non, non, Fils ! Moi je ne t'abandonne pas ! Écoute-moi, mon aimé...
Maman est ici, elle est ici... et son seul tourment est de ne pas pouvoir venir
où tu es..."
C'est un déchirement... Et Jean pleure sans retenue. Jésus doit entendre ses
sanglots, mais il ne dit rien. Je pense que la mort imminente le fait parler
comme s'il délirait et ne sait même pas ce qu'il dit et, malheureusement, ne
comprend pas même le réconfort maternel et l'amour du Préféré.
Longin — qui sans le remarquer a quitté son attitude de repos avec les mains
croisées sur la poitrine et les jambes croisées, à cause de la longueur de
l'attente repose tantôt un pied tantôt l'autre, et maintenant au contraire se
raidit dans le garde-à-vous, la main gauche sur son épée, la main droite
pendant le long de son côté comme s'il était sur les marches du trône
impérial — ne veut pas s'émouvoir. Mais son visage s'altère dans l'effort qu'il
fait pour vaincre l'émotion et ses yeux brillent d'une larme que seule
retient sa discipline de fer.
Les autres soldats, qui jouaient aux dés, ont cessé, et se sont levés pour
remettre les casques qui avaient servi pour agiter les dés, et se tiennent en
groupe près du petit escalier creusé dans le tuffeau, silencieux, attentifs.
Les autres sont de service et ne peuvent changer de position. On dirait des
statues. Mais l'un des plus proches et qui entend les paroles de Marie,
bougonne quelque chose entre ses lèvres et hoche la tête.
Un silence. Puis nette dans l'obscurité
totale la parole : "Tout est accompli !" et ensuite c'est le
halètement de plus en plus rauque avec, entre les râles, des intervalles de
silence de plus en plus longs.
Le temps court sur ce rythme angoissé. La vie revient quand l'air est rompu
par le halètement âpre du Mourant... La vie cesse quand ce son pénible ne
s'entend plus.
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296> On souffre de l'entendre... on
souffre de ne pas l'entendre... On dit : "C'est assez de souffrance
!" et on dit : "Oh Dieu ! que ce ne soit pas son dernier
soupir."
Toutes les Marie pleurent, la tête contre le talus. Et on entend bien leurs
sanglots car maintenant toute la foule se tait de nouveau pour recueillir les
râles du Mourant.
Encore un silence. Puis, prononcée avec une
infinie douceur, dans une ardente prière, la supplication: "Père, entre
tes mains je remets mon esprit !"
Encore un silence. Le râle aussi devient léger. Ce n'est plus qu'un souffle
qui sort des lèvres et de la gorge.
Puis, voilà, le dernier spasme de Jésus. Une convulsion atroce, qui paraît
vouloir arracher du bois le corps qui y est fixé par trois clous, monte par
trois fois des pieds à la tête, court à travers tous les pauvres nerfs
torturés; soulève trois fois l'abdomen d'une manière anormale, puis le laisse
après l'avoir dilaté comme par un bouleversement des viscères, et il retombe
et se creuse comme s'il était vidé; elle se lève, gonfle, resserre si
fortement le thorax que la peau se creuse entre les côtes qui se tendent en
apparaissant sous l'épidémie et rouvrant les blessures de la flagellation;
elle porte violemment en arrière une, deux, trois fois la tête qui frappe
durement contre le bois; elle contracte en un seul spasme tous les muscles du
visage, en accentuant la déviation de la bouche à droite, elle fait ouvrir et
dilater les paupières sous lesquelles on voit rouler le globe oculaire et
apparaître la sclérotique. Le corps se tend tout entier; dans la dernière des
trois contractions c'est un arc tendu, vibrant, terrible à voir, et puis un
cri puissant, impensable en ce corps épuisé, se dégage, déchire l'air, le "grand cri" dont parlent les
Évangiles et qui est la première partie du mot "Maman"... Et plus
rien...
La tête
retombe sur la poitrine, le corps en avant, le frémissement cesse et cesse
aussi la respiration.

Il a
expiré.
La Terre répond au cri de Celui qu'on a tué
par un grondement effrayant. Il semble que de mille trombes des géants font
sortir un son unique et, sur cet accord terrifiant, voici les notes isolées,
déchirantes des éclairs qui sillonnent le ciel en tous sens, tombant sur la
ville, sur le Temple, sur la foule... Je crois qu'il y aura eu des gens
foudroyés car la foule est frappée directement. Les éclairs sont l'unique
lumière et irrégulière qui permette de voir.
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297> Et puis tout à coup, pendant
que durent encore les décharges de la foudre, la terre s'ébranle en un
tourbillon de vent cyclonique. Le tremblement de terre et la trombe d'air se
fondent pour donner un châtiment apocalyptique aux blasphémateurs. Le sommet
du Golgotha ondule et danse comme un plat dans la main d'un fou, dans les
secousses sussultoires et ondulatoires qui secouent
tellement les trois croix qu'il semble qu'elles doivent les renverser.
Longin, Jean, les soldats s'accrochent où ils peuvent, comme ils peuvent,
pour ne pas tomber. Mais Jean pendant qu'avec un bras il se tient à la croix,
avec l'autre soutient Marie qui, à cause de sa douleur et des secousses,
s'abandonne sur son cœur. Les autres soldats, et surtout ceux du côté en
pente, ont dû se réfugier au milieu pour ne pas être jetés en bas de la
pente. Les larrons crient de terreur, la foule crie encore plus fort et voudrait
s'enfuir, mais elle ne le peut. Les gens tombent les uns sur les autres,
s'écrasent, se précipitent dans les fentes du sol, se blessent, roulent le
long de la pente, deviennent fous.
Par trois fois se répète le tremblement de terre et la trombe d'air et puis
c'est l'immobilité absolue d'un monde mort. Seuls des éclairs, mais sans
tonnerre, sillonnent encore le ciel et éclairent la scène des juifs qui
fuient dans tous les sens, les mains dans les cheveux, ou tendues en avant,
ou levées vers le ciel, méprisé jusque là et dont maintenant ils ont peur.
L'obscurité est tempérée par une lueur lumineuse qui, aidée par l'émission
silencieuse et magnétique des éclairs, permet de voir que beaucoup restent
sur le sol : morts ou évanouis, je ne sais. Une maison brûle à l'intérieur
des murs et les flammes s'élèvent droites dans l'air immobile, mettant une
nuance de rouge vif sur le vert cendre de l'atmosphère.
Marie lève sa tête de dessus la poitrine de Jean et regarde son Jésus. Elle
l'appelle car elle le voit mal dans la faible lumière et avec ses pauvres
yeux pleins de larmes. Trois fois elle l'appelle : "Jésus ! Jésus !
Jésus !" C'est la première fois qu'elle l'appelle par son nom depuis
qu'il est sur le Calvaire. Enfin, dans un éclair qui fait une sorte de
couronne sur la cime du Golgotha, elle le voit, immobile, tout penché en
avant, avec la tête tellement inclinée en avant, et à droite, au point de
toucher l'épaule avec la joue et les côtes avec le menton, et elle comprend.
Elle tend ses mains qui tremblent dans l'air obscurci et crie : "Mon
Fils ! Mon Fils ! Mon Fils !" Puis elle écoute... Elle a la bouche
ouverte, elle semble vouloir écouter même avec elle, comme elle a les yeux
dilatés pour voir, pour voir... Elle ne peut croire que son Jésus n'est plus...
Jean lui aussi a regardé et écouté et il a compris que tout est fini. De ses
bras il saisit Marie et cherche à l'éloigner en disant: "Il ne souffre
plus."
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298> Mais avant que l'apôtre
termine la phrase, Marie, qui a compris, se dégage, tourne sur elle-même, se
penche vers le sol, porte les mains à ses yeux et crie : "Je n'ai plus
de Fils !"
Et puis elle vacille et tomberait si Jean ne la recueillait toute sur son
cœur, puis il s'assoit par terre pour mieux la soutenir sur sa poitrine,
jusqu'à ce que les Marie remplacent l'apôtre auprès de la Mère. Elles, en
effet, ne sont plus retenues par le cercle supérieur des soldats, car,
maintenant que les juifs se sont enfuis, ils se sont rassemblés sur la petite
place qui est au-dessous pour commenter l'événement.
La Magdeleine s'assoit où était Jean, et allonge presque Marie sur ses
genoux, la soutenant entre ses bras et sa poitrine, baisant son visage
exsangue, renversé sur son épaule compatissante. Marthe et Suzanne, avec une
éponge et un linge trempés dans le vinaigre, lavent ses tempes et ses
narines, pendant que sa belle-sœur lui baise les mains en l'appelant d'une
voix déchirante, et dès que Marie rouvre les yeux, et tourne vers elle un
regard que la douleur rend pour ainsi dire hébété, elle lui dit :
"Fille, fille chérie, écoute... dis-moi que tu me vois... Je suis ta
Marie... Ne me regarde pas ainsi !..." Et après que le premier sanglot a
ouvert la gorge de Marie et que les premières larmes tombent, elle, la bonne
Marie d'Alphée, dit : "Oui, oui, pleure... Ici avec moi, comme près
d'une maman, ma pauvre, sainte fille", et quand elle l'entend dire :
"Oh ! Marie ! Marie ! tu as vu ?", elle dit en gémissant :
"Oui ! oui... mais... mais... fille... oh ! fille !..." Elle ne
trouve pas autre chose et elle pleure la vieille Marie, des pleurs désolés
auxquels font écho toutes les autres, c'est-à-dire Marthe et Marie, la mère
de Jean et Suzanne.
Les autres pieuses femmes ne sont plus là. Je pense qu'elles sont parties et
avec elles les bergers, quand on a entendu ce cri de femme...
Les soldats parlent entre eux. :
"Tu as vu les juifs ? Maintenant, ils avaient peur."
"Et ils se frappaient la poitrine."
"Les plus terrifiés c'étaient les prêtres !"
"Quelle peur ! J'ai senti d'autres tremblements de terre. Mais jamais
comme celui-là. Regarde : la terre est restée pleine de crevasses."
"Et il s'est effondré tout un passage de la longue route."
"Et dessous, il y a des corps."
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299> "Laisse-les ! Autant de
serpents de moins."
"Oh ! un autre incendie ! Dans la campagne..."
"Mais est-il vraiment mort ?"
"Et tu ne vois pas ? Tu en doutes ?"
Apparaissent de derrière la roche Joseph et Nicodème. Certainement ils
s'étaient réfugiés derrière l'abri de la montagne pour se sauver de la
foudre. Ils vont trouver Longin. "Nous voulons le Cadavre."
"Seul le Proconsul l'accorde. Allez, et vite, car j'ai entendu dire que
les juifs veulent aller au Prétoire et obtenir le brisement des jambes. Je ne
voudrais pas qu'ils Lui fassent affront."
"Comment le sais-tu ?"
"Rapport de l'enseigne. Allez. Je vous attends."
Les deux se précipitent par la descente rapide et disparaissent.
C'est alors que Longin s'approche de Jean et
lui dit un mot que je ne comprends pas, puis il se fait donner une lance par
un soldat. Il regarde les femmes qui s'occupent toutes de Marie qui reprend
lentement des forces. Elles tournent toutes le dos à la croix.
Longin se met en face du Crucifié, étudie bien le coup, et puis le donne. La
large lance pénètre profondément de bas en haut, de droite à gauche.
Jean qui se débat entre le désir de voir et l'horreur de la vision, tourne la
tête un instant.
"C'est fait, ami, dit Longin et il ajoute : C'est mieux ainsi. Comme à
un cavalier, et sans briser les os... c'était vraiment un Juste !"
De la blessure suinte beaucoup d'eau et à peine un filet de sang qui déjà
forme des grumeaux. Suinte, ai-je dit. Il ne sort qu'en filtrant par la
coupure nette qui reste inerte. S'il avait encore respiré, elle se serait
ouverte et fermée par le mouvement du thorax et de l'abdomen...
...Pendant que sur le Calvaire tout garde ce tragique aspect, je rejoins Joseph
et Nicodème qui descendent par un raccourci pour faire plus vite.
Ils sont presque en bas quand ils rencontrent Gamaliel. Un Gamaliel
dépeigné, sans couvre-chef, sans manteau, avec son splendide vêtement souillé
de terre et déchiré par les ronces. Un Gamaliel qui monte en courant et
haletant, les mains dans ses cheveux clairsemés et plutôt gris d'homme âgé.
Ils se parlent sans s'arrêter.
"Gamaliel ! Toi ?"
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300> "Toi, Joseph ? Tu le
quittes ?"
"Moi, non. Mais pourquoi es-tu ici ? Et ainsi ?..."
"Chose terrible ! J'étais dans le
Temple ! Le signe ! Le Temple tout ouvert ! Le rideau pourpre et jacinthe
pend déchiré ! Le Saint des Saints est découvert ! Anathème sur nous !"
Il a parlé en continuant de courir vers le sommet, rendu fou par la preuve.
Les deux le regardent s'éloigner... ils se regardent... disent ensemble :
" 'Ces pierres frémiront à mes dernières paroles !' Il le lui avait
promis !..."
Ils hâtent leur marche vers la ville.
À travers la campagne, entre le mont et les murs, et au-delà, errent, dans
l'air encore obscur, des gens à l'air hébété... Des cris, des pleurs, des
lamentations... Il y en a qui disent : "Son Sang a fait pleuvoir du feu
!" D'autres : "Parmi les éclairs Jéhovah est
apparu pour maudire le Temple !" D'autres gémissent : "Les tombeaux
! Les tombeaux !"
Joseph saisit quelqu'un qui se cogne la tête contre les murs et il l'appelle
par son nom, en le traînant avec lui au moment où il entre dans la ville :
"Simon, mais qu'est-ce que tu dis ?"
"Laisse-moi ! Un mort toi aussi ! Tous les morts ! Tous dehors ! Et ils
me maudissent."
"Il est devenu fou" dit Nicodème.
Ils le laissent et vont vivement vers le Prétoire.
La ville est en proie à la terreur. Des gens errent en se battant la
poitrine; des gens font un bond en arrière ou se retournent épouvantés en
entendant derrière eux une voix ou un pas.
Dans un des si nombreux archivoltes obscurs, l'apparition de Nicodème, vêtu
de laine blanche — car pour aller plus vite, il a enlevé sur le Golgotha son
manteau foncé — fait pousser un cri de terreur à un pharisien qui s'enfuit.
Puis il s'aperçoit que c'est Nicodème et il s'attache à son cou, étrangement
expansif, en criant : "Ne me maudis pas ! Ma mère m'est apparue et m'a
dit : "Sois maudit pour toujours !" et puis il s'affaisse sur le
sol en disant : "J'ai peur ! J'ai peur !"
"Mais ils sont tous fous !" disent les deux.
Ils arrivent au Prétoire. C'est seulement
là, pendant qu'ils attendent d'être reçus par le Proconsul, que Joseph et
Nicodème réussissent à savoir la raison de telles terreurs. Beaucoup de
tombeaux s'étaient ouverts par suite de la secousse tellurique et il y avait
des gens qui juraient en avoir vu sortir les squelettes qui, pendant un
instant, reprenaient une apparence humaine et s'en allaient en accusant ceux
qui étaient coupables du déicide et en les maudissant.
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301> Je les quitte dans l'atrium du
Prétoire où les deux amis de Jésus entrent sans faire tant d'histoires de
dégoût stupide et de peur de contamination, et je reviens au Calvaire,
rejoignant Gamaliel qui, désormais épuisé, monte les derniers mètres. Il
avance en se battant la poitrine et, en arrivant sur la première des deux
petites places, il se jette parterre, longue forme blanche sur le sol
jaunâtre, et il gémit : "Le signe ! Le signe ! Dis-moi que tu me
pardonnes ! Un gémissement, même un seul gémissement, pour me dire que tu
m'entends et me pardonnes."
Je comprends qu'il le croit encore vivant.
Il ne se détrompe que quand un
soldat le heurtant de sa lance lui dit : "Lève-toi et tais-toi.
Inutile ! Il fallait y penser avant. Il est mort. Et moi, païen, je te le dis
: Celui que vous avez crucifié était réellement le Fils de Dieu !"
"Mort ? Tu es mort ? Oh!..." Gamaliel lève son visage terrorisé,
cherche à voir jusque là haut sur la cime, dans la lumière crépusculaire. Il
voit peu, mais assez pour comprendre que Jésus est mort. Et il voit le groupe
pieux qui réconforte Marie et Jean, debout à gauche de la croix, tout en
pleurs, et Longin debout à droite, dans une posture solennelle et respectueuse.
Il se met à genoux, tend les bras et pleure : "C'était Toi ! C'était Toi
! Nous ne pouvons plus être pardonnés. Nous avons demandé ton Sang sur nous.
Et il crie vers le Ciel, et le Ciel nous maudit... Oh ! Mais tu étais la
Miséricorde !... Je te dis, moi, qui suis le rabbi anéanti de Juda :
"Ton Sang sur nous, par pitié". Asperge-nous avec lui ! Car lui
seul peut nous obtenir le pardon..." il pleure. Et puis, plus doucement,
il reconnaît sa secrète torture : "J'ai le signe demandé... Mais des
siècles et des siècles de cécité spirituelle restent sur ma vue intérieure,
et contre ma volonté de maintenant se dresse la voix de mon orgueilleuse
pensée d'hier... Pitié pour moi ! Lumière du monde, dans les ténèbres qui ne
t'ont pas compris, fais descendre un de tes rayons ! Je suis le vieux juif
fidèle à ce qu'il croyait justice et qui était erreur. Maintenant je suis une
lande brûlée, sans plus aucun des vieux arbres de la Foi antique, sans aucune
semence ni tige de la Foi nouvelle. Je suis un désert aride. Opère le miracle
de faire se dresser une fleur qui ait ton nom dans ce pauvre cœur de vieil
Israélite entêté. Toi, Libérateur, pénètre dans ma pauvre pensée, prisonnière
des formules. Isaïe le dit :"... il a payé pour les pécheurs et il a
pris sur Lui les péchés des multitudes". Oh ! le mien aussi, Jésus de
Nazareth..."
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302> Il se lève. Il regarde la
croix qui se fait toujours plus nette dans la lumière qui revient, et puis il
s'en va courbé, vieilli, anéanti.
Sur le Calvaire le silence revient, à peine interrompu par les pleurs de
Marie.
Les deux larrons, épuisés par la peur, ne parlent plus.
Nicodème et Joseph reviennent rapidement, en disant qu'ils ont la permission
de Pilate. Mais Longin, qui ne s'y fie pas trop, envoie au Proconsul un
soldat à cheval pour savoir comment il doit faire aussi avec les deux
larrons. Le soldat va et revient au galop avec l'ordre de remettre Jésus et
de briser les jambes des autres, par volonté des juifs.
Longin appelle les quatre bourreaux, qui se sont lâchement accroupis sous le
rocher et sont encore terrorisés par l'événement, et ordonne que les deux
larrons soient achevés à coups de massue. La chose arrive sans protestations
pour Dismas, auquel le coup de massue déferrée au
cœur après avoir frappé les genoux, brise à moitié sur ses lèvres le nom de
Jésus, dans un râle. Pour l'autre larron, c'est avec des malédictions
horribles. Leur râle est lugubre.
Les quatre bourreaux voudraient aussi s'occuper de Jésus pour le détacher de
la croix, mais Joseph et Nicodème ne le permettent pas.
Joseph aussi enlève son manteau et dit à
Jean de l'imiter et de tenir les échelles pendant qu'eux montent avec des
leviers et des tenailles.
Marie s'est levée tremblante, soutenue par les femmes, et s'approche de la
croix.
Pendant ce temps, les soldats s'en vont, leur besogne terminée. Longin, avant
de descendre au-delà de la place inférieure, se tourne du haut de son cheval
pour regarder Marie et le Crucifié. Puis le bruit des sabots résonne sur les
pierres et celui des armes contre les cuirasses, et il s'éloigne de plus en
plus.
La paume gauche est déclouée. Le bras retombe le long du Corps qui maintenant
pend à demi détaché. Ils disent à Jean de monter lui aussi, en laissant les
échelles aux femmes.
Jean, monté sur l'échelle où était d'abord Nicodème, passe le bras de Jésus
autour de son cou et le tient ainsi, tout abandonné sur son épaule, en
l'enlaçant par son bras à la taille et il le tient par la pointe des doigts
pour ne pas heurter l'horrible déchirure de la main gauche, qui est presque
ouverte. Quand les pieds sont décloués, Jean a
beaucoup de mal à tenir et soutenir le Corps de son Maître entre la croix et
son propre corps.
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303> Marie se place déjà au pied de
la croix, assise en lui tournant le dos, prête à recevoir son Jésus sur ses
genoux.
Mais le plus difficile c'est de déclouer le bras droit. Malgré tous les
efforts de Jean, le Corps pend complètement en avant et la tête du clou est
profondément enfoncée dans la chair, et comme ils ne voudraient pas le
blesser davantage, les deux hommes compatissants peinent beaucoup. Finalement
ils saisissent le clou avec les tenailles et le sortent tout doucement.
Jean tient toujours Jésus par les aisselles, avec la tête renversée sur son
épaule, pendant que Nicodème et Joseph le saisissent l'un aux cuisses,
l'autre aux genoux, et le descendent avec précaution en le tenant ainsi par
les échelles.
Arrivés à terre, ils voudraient retendre sur
le drap qu'ils ont placé sur leurs manteaux, mais Marie le veut. Elle a
ouvert son manteau en le laissant pendre d'un côté et écarte les genoux pour
faire un berceau à son Jésus.
Pendant que les disciples tournent pour lui donner son Fils, la tête couronnée
retombe en arrière et les bras pendent vers la terre et frotteraient le sol
avec les mains blessées si la pitié des pieuses femmes ne les tenaient pas pour l'empêcher.
Maintenant il est sur les genoux de sa Mère... Il semble un grand enfant
fatigué qui dort pelotonné sur les genoux maternels. Marie le tient avec le
bras droit qu'elle a passé derrière les épaules de son Fils et le gauche
qu'elle a passé au-dessus de l'abdomen pour le soutenir aux anches. La tête
est sur l'épaule maternelle. Elle l'appelle... l'appelle de sa voix
déchirante. Puis elle le détache de son épaule et le caresse avec sa main
gauche, prend et étend les mains et avant de les croiser elle les baise, et
pleure sur les blessures. Puis elle caresse les joues, spécialement là où il
y a des bleus et de l'enflure, elle baise les yeux enfoncés, la bouche restée
légèrement tordue vers la droite et entrouverte. Elle voudrait remettre en
ordre ses cheveux, comme elle l'a fait pour la barbe souillée de sang mais,
en le faisant, elle rencontre les épines. Elle se pique pour enlever cette
couronne et veut que ce soit elle qui le fasse, avec la seule main qu'elle a
de libre et elle repousse tout le monde en disant : "Non ! Non ! Moi !
Moi !" et il semble qu'elle ait entre ses doigts la tendre tête d'un
nouveau-né tant elle le fait avec délicatesse. Et quand elle a pu enlever
cette couronne torturante, elle se penche pour soigner par ses baisers toutes
les éraflures des épines. De sa main tremblante elle sépare les cheveux en
désordre, les remet en ordre, elle pleure et elle parle tout doucement.
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304> Avec ses doigts elle essuie
les larmes qui tombent sur les pauvres chairs glacées et couvertes de sang,
et elle pense les nettoyer avec ses larmes et avec son voile qui est encore
autour des reins de Jésus. Elle en tire à elle une extrémité et se met à
nettoyer et à essuyer les membres saints. Elle ne cesse de Lui caresser le
visage, et puis les mains, et puis les genoux couverts de contusions, et puis
elle remonte pour essuyer le Corps sur lequel tombent ses nombreuses larmes.
C'est en le faisant que sa main rencontre
l'ouverture du côté. La petite main, couverte d'un linge fin, entre presque
toute entière dans le large trou de la blessure. Marie se penche pour voir
dans la demi-clarté qui s'est formée, et elle voit. Elle voit le côté ouvert
et le cœur de son Fils. Elle crie, alors. Il semble qu'une épée lui ouvre le
cœur, à elle aussi. Elle crie, et puis se renverse sur son Fils et paraît
morte, elle aussi.
On la secourt, on la réconforte, on veut lui enlever le divin Mort. Elle cri
: "Où, où te mettrai-je ? Dans quel lieu qui soit sûr et digne de Toi
?" Joseph, tout penché en une inclination respectueuse, la main ouverte
appuyée sur sa poitrine, dit : "Réconforte-toi, Ô Femme ! Mon tombeau
est neuf et digne d'un grand. Je le Lui donne. Et Nicodème, mon ami, a déjà
porté au tombeau les aromates que lui veut offrir personnellement. Mais, je
t'en prie, puisque le soir approche, laisse-nous faire... C'est la Parascève.
Sois bonne, ô Femme sainte !"
Jean aussi et les femmes la prient dans le même sens et Marie laisse enlever
de ses genoux son Fils, et elle se lève, angoissée, pendant qu'on l'enveloppe
dans le drap, et elle les prie : "Oh ! faites doucement !"
Nicodème et Jean par les épaules, Joseph par les pieds, soulèvent la
Dépouille non seulement enveloppée dans le drap mais étendue aussi sur les
manteaux qui font office de brancard, et ils descendent par le chemin.
Marie, soutenue par sa belle-sœur et la Magdeleine, suivie par Marthe, Marie
de Zébédée et Suzanne, qui ont ramassé les clous, les tenailles, la couronne,
l'éponge et le roseau, descend vers le tombeau.
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