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283> Combien de jours sont-ils passés ? Il est
difficile de l’établir sûrement. Si on en juge par les fleurs qui font une
couronne autour du corps inanimé, on devrait dire qu’il est passé quelques
heures. Mais si on en juge d’après le feuillage d’olivier sur lequel sont
posées les fleurs fraîches, et dont les feuilles sont déjà fanées, et d’après
les autres fleurs flétries, mises comme autant de reliques sur le couvercle
du coffre, on doit conclure qu’il est passé déjà des journées.
Mais le corps de Marie est tel qu’il était quand
elle venait d’expirer. Il n’y a aucun signe de mort sur son visage, sur ses
petites mains. Il n’y a dans la pièce aucune odeur désagréable. Au contraire
il y flotte un parfum indéfinissable qui rappelle l’encens, les lys, les roses,
le muguet, les plantes de montagne, mélangés.
Jean, qui sait depuis combien de
jours il veille, s’est endormi, vaincu par la lassitude. Il est toujours
assis sur le tabouret, le dos appuyé au mur, près de la porte ouverte qui
donne sur la terrasse. La lumière de la lanterne, posée sur le sol, l’éclaire
par en dessous et permet de voir son visage, fatigué, très pâle, sauf autour
des yeux rougis par les pleurs.
L’aube doit maintenant être commencée car sa faible clarté permet de voir la
terrasse et les oliviers qui entourent la maison. Cette clarté se fait
toujours plus forte et, pénétrant par la porte, elle rend plus distincts les
objets mêmes de la chambre, ceux qui, étant éloignés de la lampe, pouvaient à
peine être entrevus.
Tout d’un coup une grande lumière remplit la pièce, une lumière argentée,
nuancée d’azur, presque phosphorique, et qui croît de plus en plus, qui fait
disparaître celle de l’aube et de la lampe. C’est une lumière pareille à celle
qui inonda la Grotte de Bethléem au moment de la Nativité divine.
Puis, dans cette lumière paradisiaque, deviennent visibles des créatures
angéliques, lumière encore plus splendide dans la lumière déjà si
puissante apparue d’abord. Comme il était déjà arrivé quand les anges
apparurent aux bergers, une danse d’étincelles de toutes couleurs se dégage
de leurs ailes doucement mises en mouvement d’où il vient une sorte de murmure
harmonieux, arpégé, très doux.
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284> Les
créatures angéliques forment une couronne autour du petit lit, se penchent
sur lui, soulèvent le corps immobile et, en agitant plus fortement leurs
ailes, ce qui augmente le son qui existait d’abord, par un vide qui s’est par
prodige ouvert dans le toit, comme par prodige s’était ouvert le Tombeau de
Jésus, elles s’en vont, emportant avec eux le corps de leur Reine, son corps
très Saint, c’est vrai, mais pas encore glorifié et encore soumis aux lois de
la matière, soumission à laquelle n’était plus soumis le Christ parce qu’il
était déjà glorifié quand il ressuscita.
Le son produit par les ailes angéliques est maintenant puissant comme celui
d’un orgue. Jean, qui tout en restant endormi s’était déjà remué deux ou
trois fois sur son tabouret, comme s’il était troublé par la grande lumière
et par le son des voix angéliques, est complètement réveillé par ce son
puissant et par un fort courant d’air qui, descendant par le toit découvert
et sortant par la porte ouverte, forme une sorte de tourbillon qui agite les
couvertures du lit désormais vide et les vêtements de Jean, et qui éteint la
lampe et ferme violemment la porte ouverte.
L’apôtre regarde autour de lui, encore à moitié endormi, pour se rendre
compte de ce qui arrive. Il s’aperçoit que le lit est vide et que le toit est
découvert. Il se rend compte qu’il est arrivé un prodige. Il court dehors sur
la terrasse et, comme par un instinct spirituel, ou un appel céleste, il lève
la tête, en protégeant ses yeux avec sa main pour regarder, sans avoir la vue
gênée par le soleil qui se lève.
Et il voit. Il voit le corps de Marie, encore privé de vie et qui est en tout
pareil à celui d’une personne qui dort, qui monte de plus en plus haut,
soutenu par une troupe angélique. Comme pour un dernier adieu, un pan du
manteau et du voile s’agitent, peut-être par l’action du vent produit par
l’assomption rapide et le mouvement des ailes angéliques. Des fleurs, celles
que Jean avait disposées et renouvelées autour du corps de Marie, et
certainement restées dans les plis des vêtements, pleuvent sur la terrasse et
sur le domaine du Gethsémani, pendant que l’hosanna puissant de la troupe
angélique se fait toujours plus lointain et donc plus léger.
Jean
continue à fixer ce corps qui monte vers le Ciel et, certainement par un
prodige qui lui est accordé par Dieu, pour le consoler et le récompenser de
son amour pour sa Mère adoptive, il voit distinctement que Marie, enveloppée
maintenant par les rayons du soleil qui s’est levé, sort de l’extase qui a
séparé son âme de son corps, redevient vivante, se dresse debout, car maintenant
elle aussi jouit des dons propres aux corps déjà glorifiés.
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285> Jean regarde, regarde. Le
miracle que Dieu lui accorde lui donne de pouvoir, contre toutes les lois naturelles,
voir Marie qui maintenant qu’elle monte rapidement vers le Ciel est entourée,
sans qu’on l’aide à monter, par les anges qui chantent des hosannas. Jean est
ravi par cette vision de beauté qu’aucune plume d’homme, qu’aucune parole
humaine, qu’aucune œuvre d’artiste ne pourra jamais décrire ou reproduire,
car c’est d’une beauté indescriptible.
Jean, en restant toujours appuyé au muret de
la terrasse, continue de fixer cette splendide et resplendissante forme de
Dieu - car réellement on peut parler ainsi de Marie, formée d’une manière
unique par Dieu, qui l’a voulue immaculée, pour qu’elle fût une forme pour le
Verbe Incarné — qui monte toujours plus haut. Et c’est un dernier et suprême
prodige que Dieu-Amour accorde à celui qui est son parfait aimant : celui de
voir la rencontre de la Mère très Sainte avec son Fils très Saint qui, Lui
aussi splendide et resplendissant, beau d’une beauté indescriptible, descend
rapidement du Ciel, rejoint sa Mère et la serre sur son cœur et ensemble,
plus brillants que deux astres, s’en vont là d’où Lui est venu. La vision de
Jean est finie.
Il baisse la tête. Sur son visage fatigué on peut voir à la fois la douleur
de la perte de Marie et la joie de son glorieux sort. Mais désormais la joie
dépasse la douleur. Il dit : "Merci, mon Dieu ! Merci ! J’avais
pressenti que cela serait arrivé. Et je voulais veiller pour ne perdre aucun
détail de son Assomption. Mais cela faisait trois jours que je ne dormais pas
! Le sommeil, la lassitude, joints à la peine, m’ont abattu et vaincu
justement quand l’Assomption était imminente... Mais peut-être c’est Toi qui
l’as voulu, ô mon Dieu, pour ne pas troubler ce moment et pour que je n’en
souffre pas trop... Oui. Certainement c’est Toi qui l’as voulu, comme
maintenant tu voulais que je voie ce que sans un miracle je n’aurais pu voir.
Tu m’as accordé de la voir encore, bien que déjà si loin, déjà glorifiée et
glorieuse, comme si elle avait été tout prés. Et de revoir Jésus ! Oh !
vision bienheureuse, inespérée, inespérable ! Oh ! don des dons de Jésus-Dieu
à son Jean ! Grâce suprême ! Revoir mon Maître et Seigneur ! Le voir Lui près
de sa Mère ! Lui semblable au soleil et elle à la lune, tous les deux d’une
splendeur inouïe, à la fois parce que glorieux et pour leur bonheur d’être
réunis pour toujours ! Que sera le Paradis maintenant que vous y
resplendissez, Vous, astres majeurs de la Jérusalem céleste ? Quelle est la
joie des chœurs angéliques et des saints ? Elle est telle la joie que m’a
donnée la vision de la Mère avec le Fils, une chose qui fait disparaître
toute sa peine, toute leur peine, même, que la mienne aussi disparaît, et en
moi la paix la remplace.
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286> Des trois miracles que
j’avais demandés à Dieu, deux se sont accomplis. J’ai vu la vie revenir en
Marie, et je sens que la paix est revenue en moi. Toute mon angoisse cesse
car je vous ai vus réunis dans la gloire. Merci pour cela, ô Dieu. Et merci pour m’avoir donné manière, même
pour une créature très sainte, mais toujours humaine, de voir quel est le
sort des saints, quelle sera après le jugement dernier, et la résurrection de
la chair et leur réunion, leur fusion avec l’esprit, monté au Ciel à l’heure
de la mort. Je n’avais pas besoin de voir pour croire, car j’ai toujours cru
fermement à toutes les paroles du Maître. Mais beaucoup douteront qu’après
des siècles et des millénaires, la chair, devenue poussière, puisse redevenir
un corps vivant. À ceux-là je pourrai dire, en le jurant sur les choses les
plus élevées, que non seulement le Christ est redevenu vivant par sa propre
puissance divine, mais que sa Mère aussi, trois jours après sa mort, si on
peut appeler mort une telle mort, a repris vie et avec sa chair réunie à son
corps elle a pris son éternelle demeure au Ciel à côté de son Fils. Je pourrai dire : “Croyez, vous tous
chrétiens, à la résurrection de la chair à la fin des siècles, et à la vie
éternelle des âmes et des corps, vie bienheureuse pour les saints, horrible
pour les coupables impénitents. Croyez et vivez en saints, comme ont vécu en
saints Jésus et Marie, pour avoir le même sort. J’ai vu leurs corps monter au
Ciel. Je puis vous en rendre témoignage. Vivez en justes pour pouvoir un jour
être dans le nouveau monde éternel, en âme et en corps, près de Jésus-Soleil
et près de Marie, Étoile de toutes les étoiles”. Merci encore, ô Dieu ! Et
maintenant recueillons ce qui reste d’elle. Les fleurs tombées de ses
vêtements, les feuillages des oliviers restés sur le lit, et conservons-les.
Tout servira... Oui, tout servira pour aider et consoler mes frères que j’ai
en vain attendus. Tôt ou tard, je les retrouverai..."
Il ramasse aussi les pétales des fleurs qui se sont effeuillées en tombant,
et rentre dans la pièce en les gardant dans un pli de son vêtement. Il
remarque alors avec plus d’attention l’ouverture du toit et s’écrie :
"Un autre prodige ! Et une autre admirable proportion dans les prodiges
de la vie de Jésus et de Marie ! Lui, Dieu, est ressuscité par Lui-même, et
par sa seule volonté il a renversé la pierre du Tombeau, et par sa seule
puissance il est monté au Ciel. Par Lui-même. Marie, toute Sainte, mais
fille d’homme, c’est par l’aide des anges que lui fut ouvert le passage pour
son Assomption au Ciel, et c’est toujours avec l’aide des anges qu’elle est
montée là-haut. Pour le Christ, l’esprit revint animer son Corps pendant
qu’il était sur la Terre, car il devait en être ainsi pour faire taire ses
ennemis et pour confirmer dans la foi tous ses fidèles. Pour Marie, son
esprit est revenu quand son corps très saint était déjà sur le seuil du
Paradis, parce que pour elle il ne fallait pas autre chose. Puissance
parfaite de l’Infinie Sagesse de Dieu !..."
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287> Jean ramasse maintenant dans
un linge les fleurs et les feuillages restés sur le lit, y met ceux qu’il a
ramassés dehors, et il les dépose tous sur le couvercle du coffre. Puis il
l’ouvre et y place le coussinet de Marie, la couverture du lit. Il descend
dans la cuisine, rassemble les autres objets dont elle se servait : le fuseau
et la quenouille, sa vaisselle, et les met avec les autres choses. Il ferme
le coffre et s’assoit sur le tabouret en s’écriant :
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