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169> Je vois encore l'intérieur de ce pauvre refuge pierreux
où, partageant le sort des animaux, Marie et Joseph ont trouvé
asile.
Le petit feu sommeille ainsi que son gardien. Marie soulève doucement la tête
de sa couche, et regarde. Elle voit Joseph, la tête inclinée sur la poitrine,
comme s'il réfléchissait, et elle pense que la fatigue a triomphé de sa bonne
volonté de rester éveillé. Elle sourit, d'un bon sourire. Faisant moins de
bruit que ne peut en faire un papillon qui se pose sur une rose, elle
s'assied, puis s'agenouille. Elle prie avec un sourire radieux sur le visage.
Elle prie, les bras étendus non pas précisément en croix, mais presque, les
paumes dirigées vers le haut et en avant, et elle ne paraît pas fatiguée de
cette pose pénible. Puis, elle se prosterne, le visage contre le foin, dans
une prière encore plus profonde. Une prière prolongée.
Joseph s'éveille. Il voit le feu presque mort et l'étable presque dans les
ténèbres. Il jette une poignée de brindilles et la flamme se réveille. Il y
ajoute des branches plus grosses, puis encore plus grosses car le froid doit
être piquant, le froid de la nuit hivernale et tranquille qui pénètre partout
dans ces ruines.
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170> Le pauvre Joseph tout près
comme il l'est de la porte - appelons ainsi l'ouverture que son manteau
essaye d'obstruer - doit être gelé. Il approche les mains près de la flamme,
défait ses sandales et approche ses pieds. Il se chauffe. Quand le feu est
bien pris, et que sa clarté est assurée, il se tourne. Il ne voit rien, pas
même cette blancheur du voile de Marie qui traçait une ligne claire sur le
foin obscur. Il se lève et lentement s'approche de la couchette.
"Tu ne dors pas, Marie ?" demande-t-il. Il le demande trois
fois, jusqu'à ce qu'elle en prenne conscience et réponde : "Je
prie."
"Tu n'as besoin de rien ?"
"Non, Joseph."
"Essaie de dormir un peu, de reposer au moins."
"J'essaierai, mais la prière ne me fatigue pas."
"Adieu, Marie."
"Adieu, Joseph."
Marie reprend sa position. Joseph pour ne plus céder au sommeil s'agenouille
près du feu et il prie. Il prie avec les mains qui lui couvrent le visage. Il
ne les enlève que pour alimenter le feu et puis il revient à sa brûlante
prière. À part les crépitements du bois et le bruit du sabot de l'âne, qui de
temps en temps frappe le sol, on n'entend rien.
Un faisceau de lumière lunaire se glisse par une fissure du plafond et semble
une lame immatérielle d'argent qui s'en va chercher Marie. Il s'allonge peu à
peu à mesure que la lune s'élève dans le ciel et l'atteint finalement. Le
voilà sur la tête de l'orante. Il la nimbe d'une blancheur éclatante.
Marie lève la tête comme pour un appel du ciel et elle s'agenouille de
nouveau. Oh ! comme c'est beau ici ! Elle lève sa tête qui semble
resplendir de la lumière blanche de la lune, et elle est transfigurée par un
sourire qui n'est pas humain. Que voit-elle ? Qu'entend-elle ?
Qu'éprouve-t-elle ? Il n'y a qu'elle qui pourrait dire ce qu'elle vit,
entendit, éprouva à l'heure fulgurante de sa Maternité. Je me rends seulement
compte qu'autour d'elle la lumière croit, croit, croit. On dirait qu'elle
descend du Ciel, qu'elle émane des pauvres choses qui l'environnent, qu'elle
émane d'elle surtout.
Son vêtement, d'azur foncé, a à présent la couleur d'un bleu d'une douceur
céleste de myosotis, les mains et le visage semblent devenir azurés comme
s'ils étaient sous le feu d'un immense et clair saphir. Cette couleur me
rappelle, bien que plus légère, celle que je découvre dans la vision du saint
Paradis et aussi celle de la vision de l'arrivée des Mages. Elle se diffuse surtout toujours plus sur les choses, les revêt, les
purifie, leur communique sa splendeur.
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171>
La lumière se dégage toujours plus du corps de Marie,
absorbe celle de la lune, on dirait qu'elle attire en elle tout ce qui peut
arriver du ciel. Désormais, c'est elle qui est la Dépositaire de la Lumière,
celle qui doit donner cette Lumière au monde. Et cette radieuse,
irrésistible, incommensurable, éternelle, divine Lumière qui va être donnée
au monde, s'annonce avec une aube, une diane, un éveil de la lumière, un
chœur d'atomes lumineux qui grandit, s'étale comme une marée qui monte, monte
en immenses volutes d'encens, qui descend comme un torrent, qui se déploie
comme un voile...
La voûte, couverte de fissures, de toiles d'araignées, de décombres en
saillie qui semblent miraculeusement équilibrées, noire, fumeuse,
repoussante, semble la voûte d'une salle royale. Chaque pierre est un bloc
d'argent, chaque fissure une clarté opaline, chaque toile d'araignée un
baldaquin broché d'argent et de diamants. Un gros lézard, engourdi entre deux
blocs de pierre, semble un collier d'émeraude oublié là, par une reine; une
grappe de chauve-souris engourdies émettent une précieuse clarté d'onyx. Le
foin qui pend de la mangeoire la plus haute n'est plus de l'herbe : ce
sont des fils et des fils d'argent pur qui tremblent dans l'air avec la grâce
d'une chevelure flottante.
La mangeoire inférieure, en bois grossier, est devenue un bloc d'argent
bruni. Les murs sont couverts d'un brocart où la blancheur de la soie
disparaît sous une broderie de perles en relief. Et le sol... qu'est-ce
maintenant le sol ? Un cristal illuminé par une lumière blanche. Les
saillies semblent des roses lumineuses jetées sur le sol en signe d'hommage;
et les trous, des coupes précieuses, d'où se dégagent des arômes et des
parfums.
Et la lumière croît de plus en plus. L'œil ne peut la supporter. En elle,
comme absorbée par un voile de lumière incandescente, disparaît la Vierge...
et en émerge la Mère .
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172> Oui, quand la
lumière devient supportable pour mes yeux, je vois Marie avec son Fils nouveau-né dans ses bras. Un petit Bébé rose et
grassouillet qui s'agite et se débat avec ses mains grosses comme un bouton
de rose et des petits pieds qui iraient bien dans le cœur d'une rose; qui
vagit d'une voix tremblotante exactement comme celle d'un petit agneau qui
vient de naître, ouvrant la bouche, rouge comme une petite fraise de bois,
montrant sa petite langue qui bat contre son palais couleur de rose; qui
remue sa petite tête si blonde qu'on la croirait sans cheveux, une petite
tête ronde que la Maman soutient dans le creux de l'une de ses mains pendant
qu'elle regarde son Bébé et l'adore, pleurant et riant tout ensemble et
qu'elle s'incline pour y déposer un baiser, non pas sur la tête innocente,
mais sur le milieu de la poitrine sous lequel se trouve le petit cœur, qui
bat, qui bat pour nous... là où un jour sera la blessure. Elle la panse
d'avance, cette blessure, sa Maman, avec son pur baiser d'Immaculée.
Le bœuf éveillé par la clarté se dresse avec un grand bruit de sabots et il
mugit. L'âne relève la tête et brait. C'est la lumière qui les réveille, mais
j'aime penser qu'ils ont voulu saluer leur Créateur pour eux-mêmes et pour
tous les animaux.
Joseph aussi, qui comme extasié priait avec autant d'intensité qu'il s'était
abstrait de tout ce qui l'entourait, se secoue et entre ses doigts dont il se
couvre le visage, il voit filtrer la lumière étrange. Il découvre le visage,
lève la tête, se retourne. Le bœuf debout, lui cache Marie, mais elle
l'appelle : "Joseph, viens."
Joseph accourt et devant le spectacle s'arrête comme foudroyé de révérence,
il va tomber à genoux là où il se trouve. Mais Marie insiste :
"Viens, Joseph." Elle appuie la main gauche sur le foin et tenant
de la main droite l'Enfant qu'Elle serre sur son cœur, elle se lève et se
dirige vers Joseph qui marche hésitant, pris entre le désir d'avancer et la
peur d'être irrespectueux.
Au pied de la couche les deux époux se rencontrent et se regardent en
pleurant de bonheur.
"Viens"
dit Marie "offrons Jésus au Père."
Pendant que Joseph s'agenouille, elle, debout, entre les deux poutres qui
soutiennent la voûte, élève sa Créature entre ses bras et dit : "Me
voici. C'est pour Lui, ô Dieu, que je te dis cette parole. Me voici pour
faire ta volonté. Et avec Lui, moi, Marie et Joseph mon époux. Voici tes serviteurs,
Seigneur. Que soit accomplie par nous, à toute heure et en toute occasion, ta
volonté pour ta gloire et ton amour." Puis Marie se penche et dit :
"Prends, Joseph" et Elle offre l'Enfant.
"Moi ! À Moi ! Oh ! Non ! Je ne suis pas
digne !" Joseph est tout effrayé, anéanti à l'idée de devoir
toucher Dieu.
Mais Marie insiste en souriant : "Tu en es bien digne. Personne ne
l'est plus que toi. C'est pour cela que Dieu t'a choisi. Prends-le, Joseph,
et tiens-le pendant que je cherche les langes."
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173> Joseph, rouge
comme la pourpre, avance les bras et prend le petit bourgeon de chair qui
crie parce qu'il a froid. Quand il l'a entre les
bras, il ne persiste pas dans l'intention de le tenir par respect éloigné de
lui. Il le serre contre son cœur et éclatant en sanglots :
"Oh ! Seigneur ! Mon Dieu !" et il se penche pour
baiser ses petits pieds et les sent glacés. Alors, il s'assoit sur le sol, le
serre sur son sein. Avec son habit marron, avec ses mains il s'ingénie à le
couvrir, à le réchauffer, à le défendre contre la bise nocturne. Il voudrait
bien aller du côté du feu, mais là il y a un courant d'air qui entre par la
porte. Mieux vaut rester où il est. Il vaut mieux même aller entre les deux
animaux qui les protégeront du courant d'air et donneront un peu de chaleur.
Il va se mettre entre le bœuf et l'âne avec les épaules tournées vers la
porte, penché sur le Nouveau-né pour lui faire de sa poitrine une niche dont
les parois sont une tête grise aux longues oreilles et un grand museau blanc
aux naseaux fumants et aux bons yeux humides.
Marie a ouvert le coffre et en a tiré les linges et les langes. Elle est
allée près du feu pour les réchauffer. La voilà qui va vers Joseph et
enveloppe le Bébé dans les linges tiédis, puis elle protège la petite tête
avec son voile. "Où allons-nous le mettre maintenant ?"
dit-elle.
Joseph regarde autour, réfléchit... "Attends, dit-il. Poussons plus loin
les deux animaux et leur foin. Tirons en bas le foin de la mangeoire qui est
plus haut et mettons-le ici à l'intérieur. Le bord de cette mangeoire le
protégera de l'air, le foin lui fera un oreiller et le bœuf par son souffle
le réchauffera un peu." Et Joseph se met à l'ouvrage, pendant que Marie
berce son Petit en le serrant sur son cœur et en appuyant sa joue sur la
petite tête pour la réchauffer.
Joseph ravive le feu sans épargner le bois pour faire une belle flamme. Il
réchauffe le foin et peu à peu le sèche et le met sur le sein pour l'empêcher
de refroidir. Puis, quand il en a assez amoncelé pour faire un petit matelas
à l'Enfant, il va à la mangeoire et l'arrange pour en faire un berceau.
"C'est prêt, dit-il. Maintenant il faudrait bien une couverture pour
empêcher le foin de le piquer, et pour le couvrir..."
"Prends mon manteau" dit Marie.
"Tu auras froid."
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174> "Oh !
cela ne fait rien ! La couverture est trop rugueuse. Le manteau est doux
et chaud. Je n'ai pas du tout froid. Mais que Lui ne souffre plus."
Joseph prend l'ample manteau de moelleuse laine bleue sombre et l'arrange en
double sur le foin, avec un pli qui penche hors de la crèche. Le premier lit
du Sauveur est prêt.
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