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Vision du jeudi 24
février 1944
22> Je
vois la solitude pierreuse déjà vue à ma gauche dans la vision du Baptême de Jésus au Jourdain. Cependant, je dois y avoir pénétré
profondément, parce que, en fait, je ne vois plus le beau fleuve aux eaux
lentes et azurées ni la veine verte qui le côtoie sur ses deux rives,
alimentée par cette artère aquatique. Ici, rien que la solitude, des pierres,
une terre brûlée, réduite à l’état de poussière jaunâtre qu’à chaque instant
le vent soulève en petits tourbillons. On dirait le souffle d’une bouche
fiévreuse tant ils sont secs et brûlants, torturants aussi pour la poussière
qu’ils entraînent avec eux dans le nez et la gorge. Çà et là, très rares, des
petits buissons épineux dont on ne sait comment ils peuvent résister dans
cette désolation. On dirait quelques rares touffes de cheveux sur le crâne
d’un homme chauve. Au dessus, un ciel impitoyablement azuré; en bas le sol
aride, autour, des rochers et le silence. C’est tout ce que je vois comme
nature.
Un énorme rocher forme un embryon de grotte. Assis sur une roche traînée à
l’intérieur, Jésus se tient adossé à la paroi. Il s’y repose du soleil
brûlant. Celui qui m’avertit intérieurement m’indique que cette roche sur
laquelle il est assis lui sert aussi d’agenouilloir et d’oreiller quand il
prend quelques heures de repos, enroulé dans son manteau, à la lueur des
étoiles et dans l’air froid de la nuit.[1]
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23> De fait, là tout près, se
trouve la besace que je lui ai vu prendre à son départ de Nazareth. C’est
tout son avoir et comme elle est flasque, je comprends qu’elle est vide du
peu de nourriture qu’y avait mise Marie.
Jésus est très maigre et pâle. Il est assis avec les coudes appuyés sur les
genoux et les avant-bras portés en avant, les mains jointes avec les doigts
entrelacés. Il médite. De temps à autre il lève son regard et le promène
alentour et regarde le soleil presque au zénith dans le ciel azuré. De temps
en temps et en particulier après avoir regardé les alentours et levé les yeux
vers la lumière du soleil, il ferme les yeux et s’appuie sur le rocher qui
lui sert d’abri, comme pris de vertige.
Je vois apparaître l’horrible gueule de Satan. Il ne se
présente pas sous la forme où nous nous le représentons avec cornes, queue,
etc. etc. On dirait un Bédouin enveloppé dans son habit et son manteau qui
semble un domino de mascarade. Sur la tête, le turban dont les pans lui
descendent jusqu’aux épaules pour les abriter, et sur les côtés du visage, de
sorte que de ce dernier on ne voit qu’un triangle étroit, très brun avec des
lèvres minces et tordues, des yeux très noirs et renfoncés, d’où sortent des
éclairs magnétiques. Deux pupilles qui te pénètrent jusqu’au fond du cœur où
on ne lit rien, ou une seule parole : mystère. Le contraire de l'œil de
Jésus qui vous fascine lui aussi par ses effluves magnétiques qui vous
pénètrent jusqu’au cœur mais où on lit aussi que dans son cœur il n’y a que
bonté et amour pour toi. L'œil de Jésus est pour l’âme une caresse. L'œil de
Satan est un double poignard qui vous perce et vous brûle.
Il s’approche de Jésus : "Tu es seul ?"
Jésus le regarde sans répondre.
"Comment es-tu arrivé ici? Tu t’es perdu?"
Jésus le regarde de nouveau et se tait.
"Si j’avais de l’eau dans ma gourde, je t’en donnerais. Mais je n’en ai
pas. Mon cheval est crevé et je me dirige à pied vers le gué. Là je boirai et
je trouverai quelqu’un qui me donne un pain. Je connais la route. Viens avec
moi, je te conduirai. "
Jésus ne lève plus les yeux.
"Tu ne réponds pas? Sais-tu que si tu restes ici tu vas mourir? Déjà le
vent se lève. Il va y avoir la tempête. Viens. "
Jésus serre les mains dans une muette prière.
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24> "Ah! C’est donc bien
toi? Depuis le temps que je te cherche! Et maintenant, cela fait si longtemps
que je t’observe. Depuis le moment où tu as été baptisé. Tu appelles
l’Éternel ? Il est bien loin. Maintenant tu es sur terre et au milieu
des hommes. Et chez les hommes, c’est moi qui suis roi. Pourtant, tu me fais
pitié et je veux t’aider parce que tu es bon et que tu es venu te sacrifier,
pour rien. Les hommes te haïront à cause de ta bonté. Ils ne comprennent
qu'or et mangeaille et jouissance. Sacrifice, souffrance, obéissance sont
pour eux des paroles mortes, plus mortes que cette terre-ci et ses alentours.
Ils sont plus arides encore que cette poussière. Il n’est que le serpent pour
se cacher ici en attendant de mordre et aussi le chacal pour te mettre en
pièces. Allons, viens. Ils ne méritent pas que l’on souffre pour eux. Je les
connais mieux que toi."
Satan s’est assis en face de Jésus, Il le fouille de son regard terrible, et
sourit de sa bouche de serpent. Jésus se tait toujours et prie mentalement.
"Tu te défies de moi. Tu as tort. Je suis la sagesse de la terre. Je
puis te servir de maître pour t’aider à triompher. Vois : l’important,
c’est de triompher. Puis, quand on s’est imposé au monde et quand on l’a
séduit, alors on le mène où l’on veut. Mais d’abord, il faut être comme il
leur plaît, comme eux, les séduire en leur faisant croire que nous les
admirons et que nous les suivons dans leurs pensées.
Tu es jeune et beau. Commence par la femme. C’est toujours par elle qu’on doit commencer. Je me
suis trompé en amenant la femme à la désobéissance. J’aurais dû la conseiller
d’une autre manière. J’en aurais fait un meilleur instrument et j’aurais
vaincu Dieu. J’ai été trop pressé. Mais Toi ! Je t’enseigne car il y a
eu un jour où je t’ai regardé avec une joie angélique et un reste de cet
amour est demeuré en moi. Mais Toi, écoute-moi et profite de mon expérience.
Donne-toi une compagne, où Toi, tu ne réussiras pas, elle réussira. Tu es le
nouvel Adam : Tu dois avoir ton Ève.
Et puis, comment peux-tu comprendre et guérir les maladies des sens, si tu ne
sais pas ce que c’est. Ne sais-tu pas que la femme est le noyau d’où naît la
plante de la passion et de l’orgueil ? Pourquoi l’homme veut-il
régner ? Pourquoi veut-il être riche, puissant ? Pour posséder la
femme. Elle est comme l’alouette. Elle a besoin d’un scintillement qui
l’attire.
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25> L’or et la domination
sont les deux faces du miroir qui attire les femmes et la cause des maux du
monde. Regarde : derrière mille délits d’apparences diverses il y en a neuf
cent, au moins, qui ont leur racine dans la faim de la possession de la femme
où dans la volonté d’une femme brûlée d’un désir que l’homme ne satisfait pas
encore ou ne satisfait plus. Vas vers la femme si tu veux savoir ce qu’est la
vie et après, seulement tu sauras soigner et guérir les maux de l’humanité.
Elle est belle, tu sais, la femme ! Il n’est rien de plus beau au monde.
L’homme possède la pensée et la force. Mais la femme ! Sa pensée est un
parfum, son contact est caresse de fleurs. Sa grâce est un vin enivrant, sa
faiblesse est comme un écheveau de soie ou les boucles frisées d’un bébé
entre les mains de l’homme. Sa caresse est une force qui se communique à la
nôtre et l’enflamme. La souffrance disparaît, et la fatigue, et les soucis
quand il se pose auprès d'une femme. Elle est entre nos bras comme un bouquet
de fleurs.
Mais, imbécile que je suis ! Tu as faim
et je te parle de femme. Ta vigueur est épuisée. Pour cette raison, ce parfum
de la terre, cette fleur de la création, ce fruit qui donne et suscite
l’amour te parait sans valeur. Mais regarde ces pierres, comme elles sont
rondes et polies, dorées sous les rayons du soleil couchant. Ne dirait-on pas
des pains ? Toi, Fils de Dieu, Tu n’as qu’à dire: " Je le veux
", pour qu’elles deviennent un pain odorant, comme celui qu’à cette
heure les ménagères tirent du four pour le repas de la famille. Et ces
acacias si arides, si Tu le veux, ne peuvent-ils pas se couvrir de fruits
délicieux, de dattes sucrées comme le miel? Rassasie-toi, Fils de Dieu. Tu es
le Maître de la terre. Elle se penche pour se mettre à tes pieds et apaiser
ta faim.
Tu vois comme tu pâlis et chancelles, rien qu’à entendre parler de pain.
Pauvre Jésus! Es-tu affaibli au point de ne plus pouvoir commander au
miracle ? Veux-tu que je le fasse pour Toi ? Je ne suis pas à ton
niveau, mais je puis faire quelque chose. Je me priverai pendant un an de ma
force, je la rassemblerai toute, mais je veux te servir parce que Tu es bon
et que je me souviens toujours que Tu es mon Dieu, même si maintenant j’ai
démérité de te donner ce nom. Aide-moi de ta prière pour que je puisse...
"
"Tais-toi. "Ce n’est pas seulement de pain que vit l’homme, mais de
toute parole qui vient de Dieu" .
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26> Le démon a un sursaut
de rage. Il grince des dents et serre les poings, mais il se maîtrise et ses
dents se desserrent pour ébaucher un sourire.
"Je comprends. Tu es au-dessus des
nécessités de la terre et cela te dégoûte de te servir de moi. Je l’ai
mérité. Mais, viens alors et vois ce qui se passe dans la Maison de Dieu.
Vois comme les prêtres aussi ne se refusent pas à composer entre l’esprit et
la chair, parce que, enfin ce sont des hommes et pas des anges. Accomplis un
miracle spirituel. Je te porte sur le pinacle du Temple et là-haut, Tu te
transfigures en une merveilleuse beauté. Ensuite, appelle les cohortes
angéliques et dis leur de te faire de leurs ailes entrelacées une estrade
pour tes pieds et de te faire descendre ainsi dans la cour principale. Qu’ils
te voient et se rappellent qu’il y a un Dieu. De temps à autre, ces
manifestations sont nécessaires parce que l’homme a une mémoire si courte,
spécialement pour ce qui est spirituel. Tu sais comme les anges seront
heureux de te donner où poser ton pied et
une échelle pour que tu descendes ! "
"Ne mets pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu" a-t-il été
dit."
"Tu comprends que même ton apparition ne changerait pas les choses et
que le Temple continuerait d’être marché et corruption. Ta divine sagesse le
sait, que les cœurs des ministres du Temple sont un nid de vipères qui
s’entre dévorent pour arriver au pouvoir. Il n’y a pour les dompter que la
puissance humaine.
Alors, viens. Adore-moi. Je te donnerai la terre.
Alexandre. Cyrus, César, tous les plus grands conquérants du passé, ou
encore vivants seront semblables à de vulgaires chefs de caravanes par
rapport à Toi qui auras tous les royaumes de la terre sous ton sceptre et
avec les royaumes toutes les richesses, toutes les splendeurs de la terre, et
femmes, et chevaux et soldats et temples. Tu pourras élever partout ton Signe
quand Tu seras le Roi des Rois et le Seigneur du monde. Alors, Tu seras obéi
et respecté par le peuple et le sacerdoce. Toutes les castes t’honoreront et
Te serviront parce que Tu seras le Puissant, l’unique, le Seigneur.
Adore-moi un seul instant ! Enlève-moi
la soif que j’ai d’être adoré ! C’est elle qui m’a perdu. Mais elle est
restée en moi et me brûle. Les flammes de l’Enfer sont fraîcheur de l’air au
matin, en comparaison de cette ardeur qui me brûle au dedans. C’est mon
enfer, cette soif. Un instant, un seul instant, ô Christ, Toi qui es
bon ! Un instant de joie pour l’Éternel Torturé !
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27> Fais-moi éprouver ce
que veut dire être Dieu et je te serai dévoué, obéissant comme un esclave pour toute la vie, pour toutes tes entreprises. Un
instant ! Un seul instant, et je ne te tourmenterai plus !" Et
Satan se jette à genoux, suppliant.
Jésus s’est mis debout, au contraire. Plus amaigri après ces jours de jeûne,
il semble encore plus grand. Son visage est terrible de sévérité et de
puissance. Ses yeux sont deux saphirs qui jettent des flammes. Sa voix est un
tonnerre qui se répercute dans la cavité du rocher et se répand sur les
roches et la terre désolée, quand il dit : "Va-t-en Satan. Il est
écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et serviras Lui seul"
Satan avec un cri déchirant de damné et de haine inexprimable, saute debout,
terrible à voir dans sa fureur, dans sa personnalité toute fumante. Et puis
il disparaît avec un nouveau hurlement de malédiction.
Jésus s’assied, fatigué en appuyant sa tête en arrière contre le rocher. Il
paraît à bout. Il sue. Mais des êtres angéliques viennent de leurs ailes
renouveler l’air dans la chaleur étouffante de la grotte, la purifiant et la
rafraîchissant. Jésus ouvre les yeux et sourit. Je ne le vois pas manger. On
dirait qu’il se nourrit du parfum du Paradis et en sort revigoré.
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