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80> Ce matin, revenant
d'un très lourd sommeil de plusieurs heures, pendant que je prie en attendant
le jour, j'ai la reprise de la vision. Je dis la reprise car nous sommes
encore dans le même endroit : la cuisine, large et basse aux murs tout
enfumés, à peine éclairée par une petite lampe à huile posée sur la table
rustique, longue et étroite à laquelle sont assises huit personnes : Jésus et ses disciples, et en plus le maître de maison,
quatre de chaque côté.
Jésus est encore tourné sur son tabouret. Il n'y a en effet que des tabourets
à trois pieds et sans dossier, vrai mobilier rustique. Jésus parle encore
avec Thomas. La main de Jésus est descendue sur l'épaule du nouveau
venu. Jésus lui dit : "Lève-toi, ami. As-tu soupé ?"
"Non, Maître. J'ai fait quelques mètres avec l'autre qui m'accompagnait et puis je l'ai laissé, revenant sur
mes pas, lui disant que je voulais parler au lépreux
guéri... Je lui ai dit cela car je
pensais qu'il aurait dédaigné de s'approcher d'un homme impur. J'avais deviné
juste. Mais moi, c'était Toi que je cherchais, pas le lépreux... Je voulais
te dire : " Prends-moi ! "... J'ai tourné autour de l'oliveraie
jusqu'à ce qu'un jeune homme m'a demandé ce que je faisais. Il a dû me prendre pour un
individu mal intentionné... il était près d'une borne, là où commence la
propriété."
Le maître de maison
sourit. "C'est mon fils" explique-t-il ensuite, et il ajoute :
"Il monte la garde au pressoir. Nous avons dans des caves, sous le
pressoir presque toute la récolte de l'année. Elle a été excellente. Elle a
produit beaucoup d'huile. Quand il y a foule, il s'y mêle des malandrins qui
cambriolent les endroits qui ne sont pas gardés. Il y a huit ans exactement à
la parascève, ils nous ont tout volé. Depuis lors,
chacun à notre tour nous prenons la garde de nuit. La mère est allée lui porter le souper."
"Eh bien, il m'a dit : "Que veux-tu ?", et il me l'a dit sur
un tel ton que, pour me garantir les épaules des coups de bâton, je me suis
vite expliqué : "Je cherche le Maître qui habite ici". Il m'a alors
répondu : "Si c'est vrai, ce que tu dis, viens à la maison". Et il
m'a accompagné jusqu'ici. C'est lui qui a frappé à la porte et il s'en est
allé quand il a entendu mes premières paroles."
"Tu habites loin ?"
"Je loge de l'autre côté de la ville tout près de la Porte
Orientale."
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81> "Tu es seul?"
"J'étais avec les parents. Mais ils sont allés chez d'autres parents sur
la route de Bethléem. Je suis resté pour te chercher nuit et jour, jusqu'à
ce que je te trouve."
Jésus sourit et dit : "Alors, personne ne t'attend ?"
"Non, Maître."
"La route est longue, la nuit est noire. Les patrouilles romaines
sillonnent la ville. Je te dis : si tu veux, reste avec nous."
"Oh ! Maître !" Thomas est heureux.
"Faites-lui place, vous. Et donnez tous quelque chose au frère. Sur sa
part, Jésus prélève la portion de fromage qui était devant lui. Il explique à
Thomas : "Nous sommes pauvres, et le repas est presque fini, mais c'est
de tout cœur que tout le monde t'offre. A Jean, assis à côté de Lui, il dit :
" Cède ta place à l'ami."
Jean se lève tout de suite et va s'asseoir au coin de la table, côté du
patron.
"Assieds-toi, Thomas, mange." Puis à tous : " C'est ainsi
que toujours vous ferez, amis, pour pratiquer la loi de charité. Le pèlerin
est déjà protégé par la Loi de Dieu. Mais maintenant en mon nom, vous devrez
l'aimer encore davantage. Quand quelqu'un vient vous demander un pain, un
abri, une gorgée d'eau, au nom de Dieu, donnez-le, au nom de Dieu aussi. Et
Dieu vous en récompensera. Cela, vous devez le faire avec tous, même
avec les ennemis. C'est la Loi nouvelle, Jusqu'à maintenant, il vous était
dit "Aimez ceux qui vous aiment et haïssez vos ennemis". Mais Moi
je vous dis : "Aimez même ceux qui vous haïssent". Oh ! Si vous saviez comme vous serez aimés de
Dieu si vous aimez comme je vous dis ! Quand quelqu'un peut dire :
"Je veux être votre compagnon dans le service du Seigneur le Dieu
Véritable et suivre son Agneau" alors, il doit vous être plus cher qu'un
frère de même sang, parce que vous serez uni par un lien éternel : celui du
Christ." !
"Mais si ensuite on s'aperçoit que quelqu'un n'est pas sincère ?
Dire : "Je veux faire ceci et cela" c'est facile. Mais la parole ne
correspond pas toujours à la vérité" dit Pierre plutôt fâché. Je ne sais pas, il n'a pas son humeur, à
l'ordinaire jovial.
"Pierre écoute. Tu parles avec bon sens
et justice. Mais vois, il vaut mieux pécher par bonté d'âme et par confiance, que par défiance et dureté. Si tu fais du bien à un
indigne, quel mal en résultera pour toi ? Aucun. Mais au contraire la
récompense de Dieu sera pour toi toujours fidèle, pendant que l'autre aura le
démérite d'avoir trahi ta confiance."
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82> "Aucun mal ?
Eh ! Il arrive des fois qu'un indigne ne s'arrête pas à l'ingratitude,
mais il va plus loin et arrive aussi à nuire à la réputation, au patrimoine,
à la vie elle-même."
"C'est vrai. Mais cela diminuerait-il ton mérite ? Non. Même si
tout le monde ajoutait foi aux calomnies, même si tu étais réduit à devenir
plus pauvre que Job, même si le cruel t'enlevait la vie, qu'est-ce qui serait
changé aux yeux de Dieu ? Rien. Il y aurait pour toi un changement, mais
en mieux, au mérite de la bonté s'ajouteraient les mérites d'un martyre de
l'esprit, de la perte de ton bien, de la perte de la vie."
"Bien, bien ! Ce sera comme çà." Pierre ne parle plus.
Boudeur, il reste la tête appuyée sur sa main.
Jésus se tourne vers Thomas : "Ami, je t'ai dit d'abord dans
l'oliveraie : Quand je reviendrai de ma tournée, si tu le veux encore,
tu seras mien. Maintenant, je te dis : Es-tu disposé à faire plaisir à
Jésus ?"
"Sans aucun doute."
"Mais si ce plaisir peut te demander un sacrifice ?"
"Rien ne me coûtera pour te servir. Que veux-tu ?"
"Je voulais te dire... mais si tu as des relations, des
affections... "
"Rien, rien ! J'ai Toi ! Parle "
"Écoute. Demain, dès l'aube, le lépreux
quittera les tombeaux pour trouver quelqu'un qui avertisse le prêtre. Tu
commenceras par aller aux tombeaux. C'est charité, et puis tu diras à haute
voix : " Toi, qui hier as été purifié, viens dehors. Celui qui m'envoie
vers toi, c'est Jésus de Nazareth, le Messie d'Israël. Celui qui t'a
guéri". Fais en sorte que le monde des "morts-vivants"
connaisse mon Nom et frémisse d'espérance. Que celui qui a l'espérance,
jointe à la foi, vienne à Moi, pour que je le guérisse. C'est la première
manifestation de la pureté, que j'apporte, de la résurrection dont j'ai la
maîtrise. Un jour, je donnerai une pureté plus profonde... Un jour les
tombeaux scellés vomiront les vrais morts qui apparaîtront pour rire, de
leurs yeux vides, de leurs mâchoires décharnées pour la joie lointaine, et
pourtant ressentie par les squelettes, des esprits libérés de l'attente des
Limbes. Ils apparaîtront pour rire à cette libération et pour frémir en
sachant à quoi ils la doivent... Toi, va. Il viendra vers toi. Tu feras ce que
lui te demandera de faire, tu l'aideras en tout comme si c'était ton frère. Et tu lui diras aussi : "Quand tu seras totalement purifié, nous
irons ensemble sur la route du fleuve au-delà de Doco
et Éphraïm.
Là, le Maître Jésus t'attend et m'attend pour nous dire en quoi nous devons
le servir "
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83> "Je ferai cela. Et
l'autre ?"
"Qui ? L'Iscariote ?"
"Oui, Maître."
"Pour lui, dure mon conseil. Laisse-le se décider de lui-même et
réfléchir longtemps. Évite même de le rencontrer."
"Je resterai près du lépreux. Dans la vallée des tombeaux, il n'y a que
les impurs qui se déplacent ou ceux qui s'en approchent par pitié."
Pierre bougonne quelque chose. Jésus l'entend. "Pierre, qu'est-ce que tu
as ? Tu te tais ou tu murmures. Tu sembles mécontent.
Pourquoi ?"
"Je le suis. Nous sommes les premiers et Toi, tu ne nous fais pas cadeau
d'un miracle. Nous sommes les premiers et Toi, tu fais asseoir près de Toi,
un étranger. Nous sommes les premiers et Toi, à lui tu confies des charges,
mais pas à nous. Nous sommes les premiers et... oui voilà exactement, il
semble que l'on soit les derniers. Pourquoi les attends-tu sur le chemin du
fleuve ? Sûrement pour leur donner quelque mission. Pourquoi à eux et
pas à nous ?"
Jésus le regarde. Il n'est pas fâché. Il lui sourit même ! comme on
sourit à un enfant. Il se lève, va lentement vers Pierre, lui met la main sur
l'épaule et lui dit en souriant : "Pierre, Pierre ! Tu es un
grand vieux bambin ! " et à André, assis près de son frère, il lui dit : "Va à ma
place " et il s'assied à côté de Pierre, lui met un bras sur les
épaules et lui parle en le tenant ainsi contre son épaule : "Pierre, il
te semble que je commette une injustice, mais ce n'est pas une injustice que
je fais. C'est au contraire la preuve que je sais ce que vous valez.
Regarde. Qui a besoin d'être mis à l'épreuve ? Celui qui encore n'est
pas sûr. Eh bien ! Je vous savais si sûrs de Moi que je n'ai pas éprouvé
le besoin de vous donner des preuves de ma puissance. Ici, à Jérusalem, il
faut des preuves là où le vice, l'irréligion, la politique, tant de choses du
monde obscurcissent les esprits au point qu'il ne peuvent
voir la Lumière qui passe. Mais là-bas, sur notre beau lac, si pur, sous un
ciel si pur aussi, là parmi des gens honnêtes et désireux de bien, les
preuves ne sont pas nécessaires. Vous les aurez, les miracles. 84> À pleins fleuves, je
verserai sur vous les grâces. Mais, regarde comme je vous ai estimés.
Je vous ai pris sans exiger de preuves et sans éprouver le besoin de vous en
donner, parce que je sais qui vous êtes : chers, tellement chers, pour
Moi et tellement fidèles."
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Pierre retrouve sa sérénité : "Pardonne-moi, Jésus."
"Oui, je te pardonne, car ta bouderie, c'est de l'amour. Mais, n'ais plus d'envie, Simon fils de Jonas. Sais-tu ce qu'est
le cœur de ton Jésus ? Tu n'as jamais vu la mer, la vraie mer ? Si ?
Eh bien ! mon cœur est bien plus vaste que son étendue. Il y a de la
place pour tous. Pour toute l'humanité. Et le plus petit y a place
comme le plus grand. Et le pécheur y trouve l'amour comme l'innocent. À ceux-ci je donne une mission. Bien sûr.
Veux-tu m'empêcher de la leur donner ? Je vous ai choisis, et non pas vous Moi. Je suis donc libre de juger
comment je dois vous employer. Et si ceux-ci je les laisse ici avec une
mission - qui peut être aussi une épreuve comme peut être une miséricorde le
laps de temps laissé à l'Iscariote - peux-tu m'en faire reproche ?
Sais-tu si à toi je n'en réserve pas une plus importante ? Et n'est-ce
pas la plus belle preuve d'amour que de t'entendre dire : "Tu viendras
avec Moi " ?"
"C'est vrai, c'est vrai. Je suis une bête ! Pardon..."
"Oui. Je pardonne tout et chaque chose. Oh ! Pierre... Mais, je
vous en prie tous : ne discutez jamais sur les mérites et sur les
places. J'aurais pu naître roi. Je suis né pauvre, dans une étable. J'aurais
pu être riche. J'ai vécu de mon travail et maintenant de charité. Et
pourtant, croyez-le, amis, personne n'est plus grand aux yeux de Dieu que
Moi. De Moi-même, qui suis ici, serviteur de l'homme."
"Toi, serviteur ? Non jamais !"
"Pourquoi, Pierre ?"
"Parce que c'est moi qui te servirai."
"Même si tu me servais comme une mère soigne son enfant, je suis venu
pour servir l'homme. Pour lui je serai Sauveur. Quel service comparable à
celui-là ?"
"Oh ! Maître ! Tu expliques tout. Et ce qui était obscur se
fait tout à coup lumineux."
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"Content, maintenant, Pierre ? Alors laisse-moi finir de parler à
Thomas. Es-tu certain de reconnaître le lépreux ? Il n'y a que lui de
guéri. Mais il pourrait bien être déjà parti à la lueur des étoiles pour
trouver un voyageur complaisant, Et un autre, désirant entrer dans la ville
pour voir des parents, peut-être qu'il pourrait se substituer à lui. 85> Voici son portrait.
J'étais tout à côté de lui et au crépuscule, je l'ai bien observé. Il est
grand et maigre. Il a le teint foncé d'un sang-mêlé, des yeux profonds et
très noirs sous des sourcils blancs comme la neige, des cheveux couleur du
lin et plutôt frisés, un nez long épaté à l'extrémité, comme les Libyens, des
lèvres épaisses, surtout l'inférieure, et proéminentes. Il est tellement
olivâtre que la lèvre tire sur le violet. Au front, une vieille cicatrice est
restée et ce sera l'unique tache, maintenant qu'il est purifié des croûtes et
des crasses."
"C'est un vieux, s'il est tout blanc."
"Non, Philippe, il semble mais il ne l'est pas. C'est la lèpre qui l'a
blanchi"
"Qu'est-il ? Un sang-mêlé ?"
"Peut-être, Pierre. Il ressemble aux populations d'Afrique."
"Sera-t-il Israélite, alors ?"
"Nous le saurons, mais s'il ne l'était pas ?"
"Eh ! s'il ne l'était pas, il pourrait s'en aller. C'est déjà
beaucoup d'avoir eu la chance d'être guéri."
"Non, Pierre. Même s'il était idolâtre, Moi, je ne le chasserais pas,
Jésus est venu pour tout le monde. Et en vérité je te dis que les peuples des
ténèbres surpasseront les fils du peuple de la Lumière..."
Jésus soupire. Puis il se lève. Il rend grâce au Père en récitant une hymne
et il bénit.
La vision cesse ainsi.
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