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27 août 1945
257> La maison de Nazareth
serait la plus indiquée pour élever l'esprit. Là, c'est la paix, le silence,
l'ordre. La sainteté semble se dégager de ses pierres, s'exhaler des plantes
du jardin, pleuvoir du ciel serein qui la couvre comme une coupole céleste.
En réalité, elle émane de Celle qui l'habite et s'y déplace, agile et
silencieuse avec des gestes juvéniles, intacts, avec le pas léger qu'elle
avait quand elle y entra comme épouse et le même doux sourire apaisant et
caressant.
Le soleil, à cette heure matinale, couvre la maison sur le côté droit, celui
qui s'appuie à la première ondulation des collines et seuls les sommets des
arbres en bénéficient, et tout d'abord les oliviers qu'on a plantés pour
retenir la terre du talus avec leurs racines, les oliviers qui ont survécu,
tordus, puissants, dont les branches les plus grosses s'élèvent vers le ciel
comme si elles invoquaient sa bénédiction ou si elles aussi priaient de ce
lieu de paix, les oliviers survivants de l'oliveraie de Joachim, aux arbres
autrefois nombreux qui poursuivaient leur route de voyageurs en prière
jusqu'aux champs lointains où l'oliveraie et les champs faisaient place aux
pâturages, aujourd'hui réduits à quelques arbres restés à la limite de la
propriété mutilée de Joachim.
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258> En bénéficient ensuite
l'amandier et les pommiers, grands et puissants, qui ouvrent sur le jardin
l'ombrelle de leurs branches, en troisième lieu c'est le grenadier qui boit
ses rayons, et enfin le figuier tout contre la maison quand déjà le soleil
caresse les fleurs et les légumes bien soignés dans les plates-bandes
rectangulaires et le long des haies disposées sous le couvert de la tonnelle
chargée de grappes. Les abeilles bourdonnent, gouttes d'or qui volent sur
tout ce qui peut leur donner des sucs doux et parfumés. Il y a une petite
pousse de chèvrefeuille qu'elles prennent d'assaut et des fleurs en forme de
campanules qui forment des touffes, et dont j'ignore le nom, qui sont en
train de se refermer - sans doute des fleurs nocturnes - au parfum pénétrant.
Les abeilles se hâtent de sucer ces fleurs, avant que leurs pétales se
replient dans le sommeil de la corolle.
Marie va
avec légèreté des nids des colombes à la petite fontaine qui coule près de la
petite grotte, de celle-ci à la maison pour ses occupations, et pourtant dans
son travail elle trouve le moyen d'admirer les fleurs ou les colombes qui
sautillent dans les sentiers ou décrivent un cercle au-dessus de la maison et
du jardin.
Judas Iscariote rentre,
chargé de plantes et de boutures. "Je te salue, Mère. Ils m'ont donné
tout ce que je voulais. J'ai fait vite pour qu'elles ne souffrent pas, mais
j'espère qu'elles s'enracineront comme le chèvrefeuille. L'an prochain, tu
auras un jardin qui ressemblera à une corbeille de fleurs, et ainsi, tu te
souviendras du pauvre Judas et de son séjour ici" dit-il en sortant avec
précaution d'un sac des plantes avec leurs racines entourées de terre et de
feuilles humides, et d'un autre sac des boutures.
"Je te remercie, Judas, vraiment. Tu ne peux savoir comme je suis
heureuse d'avoir ce chèvrefeuille près de la petite grotte. Quand j'étais
toute petite, là-bas, au bout de ces champs qui étaient alors à nous, il y en
avait une encore plus belle. Des lierres et des chèvrefeuilles la couvraient
de branches et de fleurs, faisant un rideau et un abri pour les lys
minuscules qui poussaient jusqu'à l'intérieur de la grotte qui était toute
verte sous la fine broderie des capillaires. Car là il y avait justement une
source... Au Temple, je pensais toujours à cette grotte et, je te le dis,
quand je priais devant le Voile du Saint, moi, vierge du Temple, je ne
sentais pas davantage la présence de Dieu. Bien plus, je dois dire que là-bas
me revenaient comme un songe les doux entretiens de mon esprit avec le
Seigneur...
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259> Mon Joseph me fit trouver
celle-ci, avec un filet d'eau pour mon utilité, mais davantage pour me donner
la joie d'une petite grotte qui était la copie de l'autre... Il était bon,
Joseph, jusque dans les plus petites choses... Et il y avait planté un
chèvrefeuille, et le lierre qui vit encore, alors que le premier est mort pendant
les années d'exil... Puis il en avait planté un autre, mais il est
mort il y a trois ans. Maintenant, tu l'as remplacé. Il a pris, tu
vois ? Tu es un excellent jardinier."
"Oui, quand j'étais enfant, j'aimais énormément les plantes et maman
m'apprenait à en prendre soin... Maintenant je redeviens enfant à tes côtés,
Mère, et je retrouve mes talents d'autrefois. Pour te faire plaisir. Tu es si
bonne avec moi !..." répond Judas en travaillant d'une main experte
à placer ses plantes aux endroits les plus favorables. Et il va mettre, près
de la haie des fleurs de nuit, des mottes de racines dont je ne sais si ce
sont des muguets ou d'autres fleurs. "Ici, elles seront bien"
dit-il en rabattant avec une binette une légère couche de terre sur les racines
enterrées. "Il ne leur faut pas beaucoup de soleil. Le serviteur
d'Eléazar ne voulait pas me les donner, mais j'ai tant insisté qu'il me les a
cédées."
"Ces jasmins d'Inde aussi, ils ne voulaient pas les donner à Joseph.
Mais il leur a fait des travaux gratuits pour me les procurer. Ils n'ont pas
cessé de prospérer."
"Voilà qui est fait, Mère. Je les arrose et tout ira bien." Il
arrose et puis se lave les mains à la fontaine.
Marie le regarde, si différent de son Fils et aussi si différent du Judas de certaines
heures de bourrasque. Elle le scrute, réfléchit, s'en approche, et lui
mettant la main sur le bras, lui demande doucement : "Tu vas mieux,
Judas ? En ton esprit, je veux dire."
"Oh ! Mère ! Tellement mieux ! Je suis en paix, et tu le
vois. Je trouve plaisir et salut dans les choses humbles et dans mon séjour
près de toi. Je ne devrais jamais sortir de cette paix, de ce recueillement.
Ici... comme il est loin de cette maison, le monde !..." Et Judas
regarde le jardin, les arbres, la petite maison... Il achève :
"Mais si je restais ici, je ne serais jamais un apôtre. Et moi, je veux
l'être..."
"Pourtant, crois-le, il te vaudrait mieux être une âme juste qu'un
apôtre injuste. Si tu comprends que le contact avec le monde te trouble, si
tu comprends que les louanges et les honneurs que reçoit l'apôtre te font du
mal, renonce, Judas. Il vaut mieux pour toi être un simple fidèle auprès de
mon Jésus qu'un apôtre pécheur."
Judas baisse la tête, pensif. Marie le laisse à ses réflexions et rentre à la
maison pour ses occupations.
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260> Judas reste immobile pendant un moment, puis
se promène de long en large sous la tonnelle. il a les bras croisés, la tête
basse. il réfléchit, réfléchit et se met à monologuer et à faire des gestes,
tout seul... Un monologue incompréhensible. Mais les gestes sont ceux d'un
homme dont les idées se heurtent violemment. il semble supplier et repousser,
ou bien il se plaint, ou il maudit quelque chose, passant de l'expression de
quelqu'un qui s'interroge à celle d'un homme apeuré, angoissé, jusqu'à
prendre le visage de ses pires moments avec lequel il s'arrête brusquement au
milieu du sentier en restant ainsi pendant un moment, avec un visage de
véritable démon... Et puis, il porte les mains à son visage et s'enfuit sur
le talus des oliviers, hors de la vue de Marie. Il pleure, le visage caché
dans ses mains, jusqu'à ce qu'il se calme et reste assis, le dos appuyé à un
olivier, comme abasourdi...
...Et ce n'est plus le matin, mais la fin d'un crépuscule puissant. Nazareth
ouvre les portes de ses maisons, fermées pendant tout le jour à la féroce
chaleur estivale du jour, et d'un jour d'Orient en plus. Femmes, hommes,
enfants sortent dans les jardins ou dans les rues encore chaudes, mais où il
n'y a plus de soleil, à la recherche de l'air, ou à la fontaine, ou aux jeux,
à leurs conversations... en attendant le souper. Grandes salutations,
bavardages, éclats de rire et cris, respectivement entre hommes, femmes et
enfants.
Judas sort aussi et se dirige vers la fontaine avec les brocs de cuivre. Les
nazaréens le voient et le désignent par son surnom "le disciple du
Temple", ce qui résonne comme une musique en arrivant aux oreilles de
Judas. Il passe en saluant aimablement, mais avec une réserve qui, si elle
n'est pas encore de l'orgueil hautain, en est très voisin.
"Tu es très bon avec Marie, Judas" lui dit un nazaréen barbu.
"Elle mérite cela et davantage encore. C'est vraiment une grande femme
d'Israël. Heureux êtes-vous de l'avoir comme concitoyenne."
L'éloge de la femme de Nazareth plaît beaucoup aux nazaréens qui se répètent
l'un à l'autre ce que Judas a dit.
Lui, pendant ce temps, arrivé à la fontaine, attend son tour et pousse la
courtoisie jusqu'à porter les brocs d'une petite vieille qui n'en finit plus
de le bénir, et jusqu'à prendre de l'eau pour deux femmes qui sont gênées par
un bébé qu'elles tiennent dans leurs bras. En relevant un peu leurs voiles,
elles murmurent : "Dieu t'en récompense."
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261> "L'amour du prochain est
le premier devoir d'un ami de Jésus" dit en s'inclinant l'Iscariote et
il remplit ses brocs pour revenir ensuite à la maison.
Il est arrêté, pendant qu'il y revient, par le chef de la synagogue de
Nazareth et d'autres qui l'invitent à parler le sabbat suivant.
"Il y a deux semaines que tu es avec nous et tu n'as pas fait d'autre
instruction que celle d'une grande courtoisie pour nous tous" dit, en se
lamentant, le chef de la synagogue qui est avec d'autres anciens du pays.
"Mais s'il ne vous plaît pas d'entendre la parole de votre fils le plus
grand, est-ce que celle de son disciple peut jamais vous être agréable et si
de plus il est juif ?" répond Judas.
"Ton soupçon est injuste et nous attriste. Notre invitation est franche.
Tu es disciple et juif, c'est vrai. Mais tu es du Temple. Tu peux donc
parler, car au Temple il y a la doctrine. Le fils de Joseph n'est qu'un
menuisier..."
"Mais, c'est le Messie !"
"Il le dit, Lui... Mais est-de que c'est vrai ? Ou bien ne
délire-t-il pas ?"
"Mais sa sainteté, nazaréen ! Sa sainteté !" Judas est
scandalisé de l'incrédulité des nazaréens.
"Elle est grande, c'est vrai. Mais de là à être le Messie !... Et
puis... pourquoi son langage est-il si dur ?"
"Dur ? Non ! A moi il ne semble pas dur. Mais plutôt, voilà,
cela oui, il est trop sincère et trop intransigeant. Il ne laisse pas une
faute cachée. Il n'hésite pas à dénoncer un abus... et cela déplaît. Il met
le doigt juste sur la plaie, et cela fait mal. Mais c'est par sainteté.
Oh ! certainement ! Ce n'est que pour cela qu'il agit ainsi. Je Lui
l'ai dit plusieurs fois : "Jésus, tu te lais tort". Mais il ne
veut pas en convenir"
"Tu l'aimes beaucoup et, instruit comme tu l'es, tu pourrais le
guider."
"Oh ! Instruit, non... Mais pratique, cela oui. Du Temple vous
savez !? Je connais les usages. J'ai des amis. Le fils d'Anna est pour
moi comme un frère. Et même, si vous voulez quelque chose du Sanhédrin,
dites-le, dites-le... Mais maintenant, laissez-moi porter l'eau à Marie qui
m'attend pour le souper."
"Reviens après. Sur ma terrasse, il fait frais. Nous serons entre amis
et nous parlerons..."
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262> "Oui. Adieu" et
Judas va à la maison où il s'excuse auprès de Marie d'avoir tardé parce qu'il
a été retenu par le chef de la synagogue et des anciens du pays. Et il dit en
terminant : "Ils voudraient que je parle au prochain sabbat... Le
.Maître ne me l'a pas commandé. Toi, qu'en dis-tu, Mère ? Toi,
guide-moi."
"Parler au chef de la synagogue... ou parler dans la
synagogue ?"
"L'un et l'autre. Moi, je ne voudrais parler avec personne ni à personne
parce que je sais qu'ils sont opposés à Jésus, et aussi parce que parler là
où Lui seul a le droit d'être le Maître me paraît un sacrilège. Mais ils ont
tant insisté ! Ils veulent me voir après le souper... J’ai presque
promis. Et si tu crois que je puisse, par ma parole, leur enlever cet esprit
de résistance au Maître, qui est si pénible, moi, bien que la chose me pèse,
j'irai et je parlerai. Comme je sais le faire, simplement, cherchant à être
très patient devant leur entêtement. Car j'ai bien compris que cela ne vaut
rien d'être dur. Oh ! je ne tomberai plus dans l'erreur que j'ai faite à
Esdrelon ! Le
Maître en a été chagriné ! Il ne m'a rien dit, mais j'ai compris. Je ne
le ferai plus. Mais je voudrais quitter Nazareth après l'avoir persuadée que
le Maître est le Messie et qu'il faut le croire et l'aimer."
Judas parle, pendant qu'assis à la table, à la place de Jésus, il mange ce
que Marie a préparé. Et cela me fait mal de voir Judas assis à cette place,
en face de Marie qui l'écoute et le sert comme une mère.
Maintenant elle répond : "Ce serait bien, en effet, que les
nazaréens comprennent la vérité et l'acceptent. Je ne te retiens pas. Vas-y.
Personne plus que toi ne peut dire si Jésus mérite l'amour. Pense à comme il
t'aime et il le montre en t'excusant toujours et en te contentant dès qu'il
le peut... Que cette pensée te donne des paroles et une conduite
saintes."
Le souper est vite fini. Judas va arroser les fleurs du jardin avant que la
lumière ne baisse trop, et puis il sort, laissant Marie sur la terrasse,
occupée à replier le linge qu'elle avait mis à sécher.
Et Judas, après avoir salué Alphée de Sara et Marie de Cléophas qui parlent
ensemble à la porte de la maison de cette dernière, va directement à la
maison du chef de la synagogue. Il y trouve aussi les deux cousins du
Seigneur, outre six autres anciens.
Après de pompeuses salutations, tous s'assoient gravement sur des sièges
garnis de coussins et ils se rafraîchissent en buvant des boissons à l'anis
ou à la menthe. Elles doivent être bien fraîches, car le broc de métal sue
par la différence de température entre le liquide gelé et l'air encore chaud,
malgré la brise qui agite le sommet des arbres en venant des collines au nord
de Nazareth.
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263> "Je suis content que tu
aies accepté de venir. Tu es jeune Un peu de distraction fait du bien"
dit le chef de la synagogue qui est plein d'égards pour Judas.
"Je craignais d'être importun en venant avant. Je vous sais dédaigneux à
l'égard de Jésus et de ceux qui le suivent..."
"Dédaigneux ? Non. Incrédules... et blessés par ses...
admettons-le, ses vérités trop crues. Nous croyions que tu nous dédaignais et
nous ne t'invitions pas pour ce motif."
"Vous dédaigner, moi ? Mais, au contraire ! Je vous comprends
très bien... Hé ! oui ! Mais je crois que la paix finira par se
faire entre vous et Lui. A Lui cela convient toujours et de même à vous. A
Lui parce qu'il a besoin de tout le monde, et à vous parce qu'il ne vous
convient pas de prendre le nom d'ennemis du Messie."
"Et tu le crois vraiment tel ?" demande Joseph d'Alphée.
"En Lui il n'y a rien de la figure royale qu'on nous a prophétisée.
C'est peut-être parce que nous nous souvenons qu'il était menuisier...
Mais... Où est en Lui le roi libérateur ?"
"David aussi ne semblait être qu'un pastoureau . Mais
vous voyez qu'il n'y a pas eu de roi plus grand que David. Salomon lui-même,
dans sa gloire, ne l'a pas égalé. Car, enfin, Salomon n'a fait que continuer
David, et il n'a jamais été inspiré comme lui. Alors que, David ! Mais
considérez la figure de David ! Elle est gigantesque, d'une royauté qui
déjà effleure le Ciel. Ne vous basez donc pas sur les origines du Christ pour
douter de sa royauté. David, roi et pasteur, ou mieux pasteur puis roi.
Jésus, roi et menuisier ou plutôt menuisier et puis roi."
"Tu parles comme un rabbi. On sent en toi quelqu'un qui a reçu
l'éducation du Temple" dit le chef de la synagogue. "Et tu pourrais
faire savoir au Sanhédrin que moi, le chef de la synagogue, j'ai besoin de
l'aide du Temple pour une cause particulière ?"
"Mais oui ! Mais certainement ! Avec Eléazar !
Imagine ! Et puis Joseph l'Ancien, tu sais ? Le riche d'Arimathie.
Et puis le scribe Sadoc... et puis... oh ! Tu n’as qu’à parler."
"Alors, demain, sois mon hôte. Nous parlerons."
"Ton hôte. Non. Je n'abandonne pas cette femme sainte et affligée qu'est
Marie. Je suis venu exprès pour lui tenir compagnie..."
"Qu'a donc notre parente ? Nous savons qu'elle est en bonne santé
et heureuse dans sa pauvreté..." dit Simon d'Alphée.
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264> "Oui, et nous ne l'abandonnons
pas" dit en soupirant Joseph d'Alphée. "Ma mère est toujours auprès
d'elle, et moi aussi de même que ma femme. Bien que... bien que je ne puisse
lui pardonner sa faiblesse envers son Fils et aussi la douleur de mon père
qui, à cause de Jésus, est mort avec seulement deux de ses fils près de son
lit. Et puis ! Et puis !... Mais les ennuis de famille ne se crient
pas sur les toits !"
"Tu as raison. On en parle à voix basse et en secret, en les épanchant
dans un cœur ami. Mais, il en est ainsi de beaucoup de douleurs ! Moi
aussi, j'ai les miennes, comme disciple... Mais n'en parlons pas !"
"Parlons-en, au contraire ! Qu'y a-t-il ? Des ennuis pour
Jésus ? Nous n'approuvons pas sa conduite. Mais nous sommes quand même
parents. Et disposés à faire cause commune avec Lui, contre ses ennemis.
Parle !" dit encore Joseph.
"Des ennuis ? Non ! Je parlais ainsi pour dire... Et puis les
douleurs d'un disciple sont si nombreuses ! Ce n'est pas seulement la
douleur pour la façon dont le Maître agit avec les amis et les ennemis, en se
faisant tort, mais aussi de voir qu'il n'est pas aimé. Je voudrais que vous
tous l'aimiez..."
"Mais comment faire ? Tu le dis, toi-même! Il a une façon d'agir...
Il n'était pas ainsi avant de quitter sa Mère" dit en s'excusant le chef
de la synagogue. "N'est-ce pas, vous tous ?"
Tous approuvent gravement en disant beaucoup de bien du Jésus silencieux,
doux, réservé d'autrefois.
"Qui aurait pu penser qu'il aurait pu jaillir de Lui un homme tel qu'il
est maintenant ? La maison et les parents, c'était tout pour Lui. Et
maintenant ?" dit un nazaréen très âgé.
Judas soupire : "Pauvre femme !"
"Mais, enfin, que sais-tu ? Parle" crie Joseph.
"Mais rien que tu ne saches. Crois-tu qu'il soit doux pour elle d'être
abandonnée ?"
"Si Joseph s'était conduit comme votre père, cela ne serait pas
arrivé" dit sentencieusement un autre nazaréen très âgé lui aussi.
"Ne le pense pas, homme, Il en aurait été de même. Quand on est pris par
certaines... idées !" dit Judas.
Un serviteur apporte des lampes et les met sur la table, car c'est une nuit
sans lune, malgré tout un scintillement d'étoiles. Et, avec la lumière, on
apporte d'autres boissons que le chef de la synagogue veut offrir tout de
suite à Judas.
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265> "Merci. Je ne reste pas
plus longtemps. J'ai des devoirs à l'égard de Marie" dit Judas en se
levant. Les deux fils d'Alphée se lèvent aussi en disant : "Nous
venons avec toi, c'est le même chemin..." et après de grandes
salutations, l'assemblée se sépare, le chef de la synagogue restant avec les
six anciens.
Les rues sont désormais désertes et silencieuses. Des terrasses des maisons
arrivent les chuchotements à voix basse des adultes. Les enfants dorment déjà
dans leurs petits lits, aussi on n'entend plus leurs trilles d'oiseaux
joyeux. Avec les voix, des terrasses des maisons les plus riches, arrivent
des lueurs des lampes à huile.
Les deux fils d'Alphée et Judas marchent pendant quelques mètres en silence,
puis Joseph s'arrête et prend Judas par le bras en lui disant :
"Ecoute. J'ai vu que tu sais quelque chose mais que tu n'as pas voulu
parler en présence d'étrangers. Mais maintenant, avec moi, tu dois parler. Je
suis l'aîné de la maison et j'ai le droit et le devoir de tout savoir."
"Et moi, je
suis venu ici dans l'intention de vous le dire et de protéger le Maître,
Marie.. vos frères et votre réputation. C'est quelque chose de pénible à dire
et à entendre, de très pénible à faire, car cela paraît de l'espionnage, Mais
je vous prie de me comprendre. Il n'en est pas ainsi. Ce n'est qu'amour et
sagesse. Je sais beaucoup de choses que vous aussi n'ignorez pas, du reste.
Je les tiens de mes amis du Temple. Et je sais qu'elles sont dangereuses pour
Jésus et aussi pour le bon renom de la famille. J'ai essayé de le faire
comprendre au Maître, mais je n'ai pas réussi. Au contraire ! Plus je le
conseille et pire est sa conduite, s'attirant toujours plus les critiques et
la haine. Cela parce qu'il est tellement saint qu'il ne peut comprendre ce
qu'est le monde. Mais, enfin, c'est bien triste de voir périr une chose
sainte par l'imprudence de son fondateur."
"Mais, enfin, qu'y a-t-il ? Dis tout. Et nous pourvoirons. N'est-ce
pas, Simon ?"
"Certainement. Mais il me paraît impossible que Jésus fasse des choses
imprudentes et contre sa mission..."
"Mais si ce brave jeune homme, qui pourtant aime Jésus, le dit !?
Tu vois comme tu es ? C'est toujours ainsi ! Incertain, hésitant.
Tu me laisses toujours seul au bon moment. Moi, contre toute la parenté. Tu
n'as même pas pitié de notre renom et de notre pauvre frère qui se
ruine !"
"Non ! Se ruiner, non ! Mais il se fait tort, voilà."
"Parle, parle !"'insiste Joseph alors que Simon, perplexe,
garde le silence.
"Je vous parlerais .,. mais je voudrais être sûr que vous ne prononcerez
pas mon nom devant Jésus... Jurez-le."
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266> "Sur le saint
Voile, nous le jurons. Parle."
"Et ce que je vais vous dire, ne le dites pas même à votre mère et
encore moins à vos frères."
"Sois assuré du silence."
"Et vous tairez-vous avec Marie ? Pour ne pas lui donner de
douleur. Comme moi je le fais, en silence, c'est un devoir de veiller aussi à
la paix de cette pauvre Mère..."
"Nous nous tairons avec tout le monde. Nous te le jurons."
"Alors, écoutez... Jésus ne se limite plus à fréquenter les païens, les
publicains et les courtisanes, à offenser les pharisiens et les autres grands.
Mais il fait maintenant des choses vraiment absurdes. Imaginez-vous qu'il est
allé au pays des philistins et qu'il nous y a fait voyager en amenant avec
nous un bouc tout noir. Et maintenant il a mis un philistin parmi les
disciples. Et auparavant cet enfant qu'il a recueilli ? Vous ne savez
pas quels commentaires il y eut ? Et, justement, il y a quelques jours,
une grecque, une esclave échappée à son maître romain.. Et puis des discours
qui blessent la sagesse. En somme, il semble fou et se fait tort. Au pays des
philistins, il s'est même fourvoyé dans une cérémonie de sorciers, en entrant
directement en compétition avec eux. Il en a triomphé, mais... Déjà les
scribes et les pharisiens le haïssent. Mais si ces choses viennent à leurs
oreilles, que va-t-il arriver ? Vous avez le devoir d'intervenir,
d'empêcher..."
"Ceci est grave, très grave. Mais comment pouvions-nous le savoir ?
Nous sommes ici... et même maintenant, comment pourrons-nous le
savoir ?"
"Et pourtant il vous appartient d'intervenir et d'empêcher. La Mère est
mère, et elle est trop bonne. Vous ne devez pas l'abandonner ainsi. Ni pour
Lui, ni pour le inonde. Et puis cet entêtement à chasser les démons... Il
circule une rumeur qu'il est aidé par Belzébuth. Rendez-vous compte si cela peut
Lui être utile. Et puis ! Mais quel roi pourra-t-il jamais devenir si
les foules, dès maintenant, se rient de Lui ou sont scandalisées ?"
"Mais... il les fait réellement, ces choses ?" demande Simon
incrédule.
"Demandez-le-lui à Lui. Il vous dira que oui, car il va jusqu'à s'en
vanter."
"Tu devrais nous avertir..."
"Bien entendu que je le ferai ! Quand j'aurai vu quelque chose de
nouveau, je vous en aviserai. Mais je vous en prie ! Silence, maintenant
et toujours avec tout le monde !"
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267> "Nous l'avons juré.
Quand pars-tu ?"
"Après le sabbat. Désormais je n'ai plus de raisons de rester ici. J'ai
fait mon devoir."
"Et nous t'en remercions. Hé ! je le disais qu'il avait
changé ! Toi, mon frère, tu ne voulais pas me croire... Tu vois si j'ai
raison ?" dit Joseph d'Alphée.
"Moi... moi, j'hésite encore à le croire. Enfin, Jude et Jacques ne sont
pas des imbéciles. Pourquoi ne nous ont-ils rien dit ? Pourquoi ne
pourvoient-ils pas si ces choses arrivent réellement ?" dit Simon
d'Alphée.
"Homme, tu ne me feras pas l'affront de ne pas croire à mes
paroles ?!" réplique Judas fâché.
"Non !... mais... Cela suffit. Pardonne-moi si je te dis : je
croirai quand je verrai."
"C'est bien. Tu verras bientôt et tu devras me dire : "Tu
avais raison". Eh bien. Nous voici chez vous, Je vous quitte. Dieu soit
avec vous."
"Dieu soit avec toi, Judas. Et... écoute. Toi aussi, n'en parle pas à
d'autres. A cause de notre honneur..."
"Je ne le dirai pas même à l'air. Adieu."
Et marchant rapidement, il rentre à la maison et monte sur la terrasse où
Marie, les mains sur les genoux, contemple le ciel qui fourmille d'étoiles
et, à la lueur de la petite lampe que Judas a allumée pour monter l'escalier,
on voit des larmes qui brillent sur les joues de Marie.
"Pourquoi pleures-tu, Mère ?" demande Judas avec une attention
anxieuse.
"Parce qu'il me semble que le monde fourmille de pièges plus que le ciel
d'étoiles. Des pièges pour mon Jésus..." Judas la fixe, attentif et
troublé. Mais elle ajoute doucement : "Mais je suis réconfortée par
l'amour des disciples... Aimez-le tant, mon Jésus... aimez-le... Tu veux
rester, Judas ? Moi, je descends dans ma chambre. Déjà Marie de Cléophas
s'est couchée après avoir préparé le levain pour demain"
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