49> Je vois encore Anne. Et
depuis hier soir, je la vois ainsi. Elle est assise à la sortie d'une
tonnelle qui fait de l'ombre, elle est appliquée à un travail de couture.
Elle est toute vêtue de couleur gris sable. Son vêtement est très simple et
dégagé peut-être à cause de la grande chaleur qu'il devait faire.
Au bout de la tonnelle on aperçoit des faucheurs qui coupent le foin. Mais,
ce ne doit pas être, pourtant pas le foin de la première coupe car le raisin
est en train de prendre une couleur d'or, et un gros pommier montre, à
travers un feuillage sombre, ses fruits qui sont en train de prendre une
coloration claire comme une cire jaune et rouge. Et puis le champ au blé
n'est plus que chaumes où ondulent légèrement les flammes des coquelicots et
où se dressent, rigides et immobiles, les bleuets rayés comme une étoile et
azurés comme le ciel d'Orient.
De la tonnelle ombragée arrive une Marie toute
petite, mais déjà vive et assurée. Sa démarche ne connaît pas d'hésitation et
ses sandalettes blanches ne trébuchent pas au milieu des pierres. Elle
commence déjà d'avoir sa douce démarche légèrement ondulante de colombe. Elle
est toute blanche, comme une petite colombe, dans un petit vêtement de lin
qui lui descend jusqu'aux chevilles, ample, et ajusté au cou par un cordonnet
bleu ciel, avec des petites manches courtes qui laissent voir ses avant-bras
roses et grassouillets. Avec ses cheveux soyeux de couleur claire comme le
miel, pas trop frisés mais ondulant légèrement et qui se terminent en
boucles, ses yeux de ciel, son doux visage, un peu rose et souriant, on
dirait un petit ange, Et même la brise qui entre par les larges manches et
gonfle aux épaules son vêtement de lin contribue à lui donner l'aspect d'un
petit ange aux ailes à demi ouvertes pour le vol.
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de page
50> Elle a aux mains des
coquelicots et des bleuets et d'autres fleurettes qui poussent au milieu des
blés, mais dont je ne connais pas le nom. Elle marche et, quand elle est tout
près de sa mère, elle pique une courte course. Elle pousse un cri joyeux et,
comme une petite tourterelle, arrête son vol aux genoux maternels qui
s'écartent un peu pour la recevoir. A ce moment la mère a mis de côté son
travail, pour que l'enfant ne se pique pas et elle a tendu les bras pour
l'embrasser.
La vision s'arrête ici la veille au soir. Ce matin, elle recommence et
continue de cette façon.
"Maman ! Maman !" la petite tourterelle blanche est
blottie dans le nid des genoux maternels, avec ses petits pieds sur l'herbe
courte et son petit visage sur le sein maternel. On ne voit plus que l'or
clair de sa chevelure sur la petite nuque et Anne s'incline pour la baiser
avec amour. Puis la tourterelle lève sa tête et donne les fleurs à sa mère.
Elles sont toutes pour la maman, et pour chaque fleur elle raconte une
histoire qu'elle a imaginée.
Cette grande fleur, couleur d'azur c'est une étoile qui est descendue du ciel
pour apporter à sa maman le baiser du Seigneur. Voilà, qu'elle la serre sur
son cœur, sur son cœur, cette petite fleur céleste et elle y trouvera le goût
de Dieu.
Mais cette autre, d'un azur plus pâle, comme sont les yeux du papa, porte
inscrit sur ses feuilles que le Seigneur aime beaucoup son papa à cause de sa
bonté.
Et cette petite, toute petite, l'unique trouvée, (c'est un myosotis) c'est
celui que le Seigneur a fait pour dire à Marie qu'Il l'aime beaucoup.
Et ces rouges, maman le sait-elle que sont-ils ? Ce sont des morceaux du
vêtement du roi David, trempés dans le sang des ennemis d'Israël et semés sur
le champ de bataille et de victoire. Ils sont nés de ces morceaux même
de l'habit royal déchirés dans le combat héroïque pour le Seigneur.
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de page
51> Mais pour celle-là,
blanche et gentille qui paraît faite de sept coupes soyeuses qui regardent le
ciel, pleines de parfums, et qui est née là, près de la source - c'est
papa qui l'a cueillie pour elle au milieu des épines - elle est faite avec l'habit
qu'avait le roi Salomon lorsque, le même mois où sa petite nièce était née,
il y a tant d'années –oh ! combien d'années ! combien
d'années ! - tant d'années auparavant, lui, dans la blanche splendeur de
ses vêtements, il marcha devant la multitude d'Israël, devant l'Arche et le
Tabernacle et jubila à cause de la nuée retournée à environner sa gloire et
entonna le chant et la prière de sa joie : "Je veux être toujours
comme cette fleur et, comme le sage roi je veux chanter toute ma vie un chant
et une prière devant le Tabernacle" acheva de dire la petite bouche de
Marie.
"Ma joie ! Comment sais-tu ces choses saintes ? Qui te les a
dites ? Ton père ?"
"Non. Je ne sais qui c'est. Il me semble de les avoir toujours sues.
Mais peut-être c'est quelqu'un qui me les dit et que je ne vois pas.
Peut-être un des anges que Dieu charge de parler aux hommes qui sont bons.
Maman, m'en racontes-tu encore ?..."
"Oh ! ma fille ! Quelle histoire veux-tu encore
savoir ?"
Marie pense, sérieuse et recueillie. Il faudrait la peindre pour en éterniser
l'expression. Sur le petit visage enfantin se reflète l'ombre de ses pensées.
Sourires et soupirs, rayons de soleil et ombres des nuages, en pensant à
l'histoire d'Israël. Puis elle choisit : "Encore la parole de
Gabriel à Daniel où le Christ est promis. ".
Et elle écoute, les yeux fermés, répétant lentement les paroles que sa mère a
dites comme pour s'en mieux rappeler. Quand Anne termine elle demande :
" Combien de temps faut-il encore pour avoir l'Emmanuel ?"
"Trente années environ, chérie."
"Que de temps encore ! Et je serai au Temple. Dis-moi : si je
priais tant, tant, tant; jour et nuit, nuit et jour et que dans ce but
je ne voudrais être que de Dieu, toute la vie, l'Éternel me ferait-Il la
grâce de donner avant le Messie à son peuple ?"
"Je ne sais pas, mon aimée. Le Prophète a dit : "Soixante-dix
semaines". Je crois que la prophétie ne ment pas, mais le Seigneur est
si bon" se hâte d'ajouter Anne en voyant s'emperler d'une larme le cil
d'or de sa petite. "Je crois que si tu priais, tant, tant, tant, Il
t'exaucera."
Le sourire revient sur le petit visage légèrement levé vers sa mère et un
éclair de soleil qui passe entre deux pampres fait briller des pleurs déjà
arrêtés, comme seraient les gouttelettes de rosée suspendues aux tiges très
fines de mousse alpin.
"Et alors, je prierai et me ferai vierge pour cela."
"Mais sais-tu ce que cela veut dire ?"
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de page
52>
"Cela veut dire ne pas connaître amour
d'homme, mais seulement de Dieu. Cela veut dire n'avoir de pensée que pour le
Seigneur. Cela veut dire rester enfant dans sa chair et ange dans son cœur.
Cela veut dire n'avoir d'yeux que pour regarder Dieu, d'oreille que pour
l'écouter, de bouche que pour le louer, de mains que pour s'offrir en hostie,
des pieds que pour le suivre rapide, de cœur et de vie que pour les Lui
donner."
"Bénie toi ! Mais alors, tu n'auras jamais d'enfants, toi qui aimes
tant les petits, et les agneaux et les petites tourterelles... Sais-
tu ? Un enfant pour une femme est comme un petit agneau blanc et frisé,
ou comme une petite colombe au plumage de soie et au bec de corail que l'on
peut aimer, couvrir de baisers et qu'on entend vous dire :
"Maman".
"N'importe. Je serai de Dieu. Au Temple, je prierai. Et peut-être, un
jour, je verrai l'Emmanuel. La Vierge qui doit être sa mère, comme dit le
grand Prophète, doit être déjà née et elle est au Temple... Je lui serai
compagne... et servante. Oh ! oui, si je pouvais la connaître, par
lumière divine, je voudrais la servir, cette bienheureuse ! Et puis,
elle me porterait son Fils, m'emmènerait à son Fils et je le servirais, Lui
aussi, Pense, maman !... servir le Messie !..."
Marie est surexaltée à cette pensée qui la sublimise et l'anéantit à la fois. Avec ses petites mains
croisées sur sa poitrine et sa tête penchée un peu en avant, elle est toute
allumée, elle paraît être une reproduction enfantine de la Vierge de
l'Annonciation (de Florence) que j'ai vue. Elle reprend : "Mais
est-ce que le Roi d'Israël, l'Oint de Dieu, me permettra-t-il de le
servir ?"
"N'en doute pas. Le roi Salomon ne dit-il pas : "Il y a
soixante reines et quatre-vingt autres épouses, et innombrables, les
jeunes filles" ?
Tu vois, qu'à la cour du Roi seront innombrables les vierges qui
serviront leur Seigneur."
"Oh ! tu vois alors que je dois être vierge ? Je le
dois. Si Lui veut pour mère une vierge, cela veut dire qu'Il aime
par-dessus tout la virginité, Je veux qu'Il m'aime,
moi, sa servante pour la virginité qui me fera un peu semblable à sa Mère
bien-aimée... Oui, c'est cela que je veux... Je voudrais aussi être
pécheresse, si grande pécheresse, si je ne craignais d'offenser le
Seigneur... Dis-moi, maman, peut-on être pécheresse pour l'amour de
Dieu ?"
"Mais que dis-tu, mon trésor ? Je ne comprends pas."
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53> "Je veux dire :
pécher pour pouvoir être aimée de Dieu qui devient Sauveur. On sauve ce qui
est perdu, n'est-ce pas ? Je voudrais être sauvée par le Sauveur pour
avoir son regard d'amour; C'est pour cela que je voudrais pécher, mais sans
taire de péché qui Le dégoûte. Comment peut-Il me sauver si je ne me
perds ?"
Anne est abasourdie. Elle ne sait plus quoi dire. Joachim
vient à son secours, en marchant sur l'herbe il s'était approché sans bruit
derrière la haie des petits plants de vigne. "Il t'a aimée auparavant,
parce qu'Il sait que tu l'aimes et veux n'aimer que Lui seul. C'est pour cela
que tu es déjà rachetée et tu peux être vierge, comme tu le veux" dit
Joachim.
"Vraiment, mon père ?" Marie se serre à ses genoux et le
regarde avec les claires étoiles de ses yeux si semblables
à ceux de son père, et si heureuse de l'espérance que son père lui
donne.
"En vérité, petit amour. Regarde. Je t'ai apporté ce petit passereau qui
a fait son premier vol près de la fontaine. J'aurais pu le laisser aller,
mais ses faibles ailes et ses pattes trop grêles n'avaient pas assez de force
pour le soulever à nouveau et le re- tenir sur les
pierres glissantes de la margelle. Il serait tombé dans l'eau. Je n'ai pas
attendu que ce malheur se produise. Je l'ai pris et je te le donne. Tu en feras
ce que tu voudras. En effet il a été sauvé avant d'encourir le danger. C'est
la même chose que Dieu a fait avec toi. Maintenant, dis-moi, Marie :
ai-je aimé le passereau en le sauvant avant qu'il ne tombe ou bien
l'aurais-je aimé davantage en le tirant du danger après la chute ?"
"C'est maintenant que tu l'as le mieux aimé, n'ayant pas permis
qu’il périsse dans l'eau froide."
"Eh bien ! Dieu t'a aimée davantage, car Il t'a sauvée avant que tu
ne pèches."
"Et moi, alors, je l'aimerai de toutes mes forces. Joli petit passereau
je serai comme toi. Le Seigneur nous a aimés semblablement en nous faisant
cadeau du salut... Maintenant, je te soignerai et puis je te laisserai aller.
Toi, tu chanteras dans le bois, et moi au Temple les louanges de Dieu,
et nous dirons : "Envoie, envoie Celui que tu as promis à ceux qui
l'attendent". Oh ! mon papa, quand me conduiras-tu au
Temple ?"
"Bientôt ma perle, mais cela ne te fait-il pas de la peine de laisser
ton père ?"
"Tellement ! Mais tu viendras... et puis, si cela ne faisait pas
mal, quel sacrifice serait-il ?"
"Et tu te rappelleras de nous ?"
54> "Toujours. Après la prière pour l'Emmanuel, je
prierai pour vous. Que Dieu vous donne joie et longue vie... jusqu'au jour où
Lui sera Sauveur. Puis, je Lui dirai qu'il vous prenne et vous emmène à la
Jérusalem du Ciel."