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66> C'est seulement hier
soir, vendredi, que mon âme a été éclairée pour la vision. Je n'ai vu autre
chose que :
Une
toute jeune Marie, une Marie de douze ans au plus. son petit visage n'a
plus la rondeur qui caractérise l'enfance, mais déjà on devine les traits de
la femme dans l'ovale qui se dessine. Les cheveux aussi ne tombent plus épars
sur la nuque avec leurs boucles légères; mais ils sont rassemblés en deux
lourdes tresses d'un or très pâle - ils paraissent mêlés d'argent tellement
ils sont clairs - sur les épaules, et descendent jusqu'aux hanches. Le visage
est plus réfléchi, plus mûr, bien que ce soit toujours le visage d'une enfant,
d'une belle et pure enfant. Elle est toute vêtue de blanc. Elle coud dans une
toute petite pièce, petite et toute blanche. De la fenêtre ouverte on
découvre l'édifice imposant et central du Temple et puis toute la descente
des escaliers des petites cours, des portiques et, au-delà de la muraille
d'enceinte, la cité avec ses rues, ses maisons, ses jardins et au fond le
sommet bosselé du Mont des Oliviers.
Elle coud et chante à mi-voix, Je ne sais si c'est un chant sacré. Le
voici :
"Comme en un clair miroir d'eau, une étoile,
Tout au fond de mon cœur, brille et se dévoile.
Depuis mon enfance elle est en moi toujours
Et, avec toute suavité, me guide avec amour.
C'est un chant au fond de mon cœur
Mais d'où peut-il jamais venir ?
O homme tu ne le sais pas.
Il vient d'où le Saint repose.
Je regarde mon étoile claire
Tout en ne voulant pas aucune chose
qui n'est pas même si c'était la plus douce et plus chère.
67> Rien pour moi que sa douce
clarté qui est tout à moi.
Tu m'as portée du haut des Cieux, Étoile, en un sein maternel.
En moi tu vis, à présent, mais au-delà des voiles,
Je te vois, glorieuse image du Père.
Quand me donneras-tu l'honneur
D'être l'humble servante du Sauveur ?
Envoie du Ciel, envoie-nous le Messie.
Reçois, ô Père Saint, l'offrande de Marie."
Marie
se tait, sourit et soupire, puis se plie à genoux en prière. Son petit visage
n'est que lumière. Le regard levé vers l'azur merveilleux d'un beau ciel
d'été, elle semble en attirer sur elle toute la lumière et en être irradiée.
Ou, mieux encore, il semble que de l'intérieur un soleil caché illumine de
ses clartés et allume la neige à peine rosée de la chair de Marie et puis se
répand sur les choses et sur le soleil qui illumine la terre, en la bénissant
et lui promettant tant de bien.
Pendant que Marie va se lever après sa prière d'amour, sur son visage
persiste la clarté de l'extase. À ce moment entre la vieille Anne de
Phanouel . Elle s'arrête interdite ou, pour le moins, surprise de
l'acte et de l'aspect de Marie. Elle l'appelle : "Marie" et
l'adolescente se retourne avec un sourire, différent, mais toujours si beau;
elle salue : "Anne, la paix pour toi. "
"Tu priais ? Tu n'as jamais assez prié ?"
"La prière me suffirait. Mais je parle avec Dieu. Anne, tu ne peux
savoir comme je le sens près de moi. Plus que proche : en mon cœur. Que
Dieu me pardonne pareil orgueil, mais je ne me sens jamais seule. Tu
vois ? Là, dans cette Maison d'or et de neige, derrière le double
Rideau, se trouve le Saint des Saints. Et jamais aucun œil, si ce n'est celui
du Souverain Prêtre, ne peut s'arrêter sur le Propitiatoire sur lequel repose
la gloire du Seigneur. Mais je n'ai pas besoin de regarder avec tout le
respect de mon âme qui le vénère ce double Voile brodé que font vibrer les
ondes des chants des vierges et des lévites, et qui répand les effluves des
précieux encens comme pour en percer l'épaisseur et permettre de voir le
Témoignage. Bien sûr que je le regarde ! Ne crains pas que je ne
le regarde pas avec respect, comme un fils d'Israël. Ne crains pas que
l'orgueil m'aveugle en me faisant penser ce que je te dis maintenant.
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68> Je le regarde et il n'y a pas
d'humble serviteur du peuple de Dieu qui regarde
plus humblement la maison de son Seigneur, plus humblement que moi qui suis
convaincue d'être la plus insignifiante de tous. Mais que vois-je ? Un
voile. Qu'est-ce que je me représente au delà du Voile ? Un Tabernacle.
Et quoi dans le Tabernacle ? Mais si je porte mes regards au fond de mon
cœur, je vois Dieu resplendir dans sa gloire d'amour qui me dit :
"Je t'aime" et moi, je Lui dis : "Je t'aime" et je
me fonds et me renouvelle à chaque battement de mon cœur en ce baiser
réciproque...
Je suis au milieu de vous, maîtresses et compagnes bien chères, mais un
cercle de flamme m'isole de vous. Dans le cercle: Dieu et moi. Et je vous
vois à travers le Feu de Dieu et c'est ainsi que je vous aime... mais, je ne
puis pas vous aimer selon la chair ni jamais personne je pourrai aimer selon
la chair. Mon seul amour est Celui-là qui m'aime et selon l'esprit. Je
connais mon sort. La Loi séculaire d'Israël veut faire de toute vierge une
épouse et de toute épouse une mère. Mais moi qui suis soumise à la Loi,
j'obéis à la Voix qui me dit : "Je te veux". Vierge je suis et
resterai. Comment le pourrai-je ? Cette voix, Invisible Présence près de
moi, m'apportera son aide car c'est Elle qui le veut. Je ne crains pas.
Je n'ai plus de père, ni de mère...
et il n'y a que l'Éternel qui sache en quelle douleur s'est consumé ce que
j'avais d'humain. Ça été une douleur cruelle, plus que cruelle. Maintenant je
n'ai plus que Dieu. Je Lui obéis donc aveuglément… Mais je l'aurais fait,
contre père et mère, parce que la Voix m'enseigne que qui veut la suivre doit
passer au-delà des ordres des parents, amoureuses gardes de ronde autour des
murs qui protègent leur enfant mais qui la veulent conduire au bonheur par
leur chemin à eux, ne sachant pas qu'il y a d'autres voies qui conduisent à
une joie infinie... J'aurais abandonné vêtements et manteau pour suivre la
Voix qui me dit : "Viens, ô mon Aimée, ô mon Épouse". J'aurais
tout laissé; et les perles de mes larmes, car j'aurai pleuré de devoir
désobéir, et les rubis de mon sang, car j'aurais même défié la mort pour
suivre la Voix qui appelle, ils leur auraient dit qu'il y a quelque chose de
plus grand de l'amour d'un père et d'une mère et plus doux encore :
c'est la Voix de Dieu. Mais, maintenant sa volonté m'a dégagée aussi des
liens de la piété filiale. D'ailleurs ils ne m'auraient pas tenue captive.
Mes parents étaient deux justes et Dieu leur parlait au fond du cœur comme Il
me parle à moi. Ils auraient suivi le chemin de la justice et de la vérité.
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69> Quand je pense à eux, je les
vois dans le repos, auprès des Patriarches, et je hâte par mon sacrifice
l'avènement du Messie qui leur ouvrira les portes du Ciel. Sur la terre,
c'est moi qui me tiens debout, ou plutôt c'est Dieu qui dirige sa pauvre
servante en lui disant ses ordres. Et moi, je les accomplis, car c'est
mon bonheur de les accomplir. Quand l'heure sera venue, je dirai à l'époux
mon secret... et lui l'accueillera."
"Mais Marie... quelles paroles trouveras-tu pour le persuader ! Tu
auras contre toi l'amour d'un homme, la Loi et la vie."
"Avec moi j'aurai Dieu… Dieu ouvrira à la lumière le cœur de mon époux…
La vie perdra l'aiguillon des sens et deviendra une fleur pure qui exhalera
le parfum de la charité. La Loi... Anne ne m'appelle pas blasphématrice, mais
je pense que la Loi va changer. Qui le fera, si elle est divine ? Celui
qui seul en a le pouvoir : par Dieu. Le temps est proche, plus que vous
ne le pensiez, je vous le dis. En lisant Daniel une
grande clarté s'est faite en moi, venant du centre de mon cœur et mon esprit
a compris le sens de ses secrètes paroles. Elles seront abrégées, les
soixante dix semaines à cause des prières des justes. Il sera changé le
nombre des années ? Non. La Prophétie ne ment pas. Mais non pas le cours
du soleil, mais celui de la lune est la mesure du temps prophétique. Pour
cela je vous dis : "Toute proche est l'heure où on entendra vagir
le Fils d'une Vierge".
Oh !
que je voudrais que cette Lumière qui m'aime et qui me dit tant de choses, me
dise où est l'heureuse Vierge qui enfantera le Fils de Dieu et le Messie de
son Peuple ! Je marcherais pieds nus et je parcourrais la terre. Ni
froid, ni gel, ni poussière, ni canicule, ni fauves, ni faim ne
m'arrêteraient pour la rejoindre et lui dire : "Accorde à ta
servante et à la servante des serviteurs du Christ de vivre sous ton toit. Je
tournerai la meule et le pressoir, mets-moi comme esclave à la meule, comme
bergère à ton troupeau, à laver les langes de ton Enfant, aux cuisines, aux
fours... où tu veux, mais accueille-moi. Que je le voie ! Que j'entende
sa voix ! Que j'en reçoive un regard". Et, si elle ne veut pas de
moi, mendiante, à sa porte, je vivrai d'aumônes et de railleries sans un
toit, exposée au bivouac et aux grandes chaleurs, pour entendre la voix du
Messie enfant et l'écho de ses éclats de rire. Et puis, le voir passer... et
peut-être un jour recevrai-je de Lui l'aumône d'un pain... Oh ! si la
faim me torture l'estomac et si je me sens défaillir après un si long jeûne, je
ne mangerai pas ce pain. Je le serrerai comme un sachet de perles
contre mon cœur et je le baiserai pour sentir le parfum de la main du Christ
et je n'aurai plus ni faim, ni froid, parce que ce contact me donnerait
extase et chaleur, extase et nourriture..."
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70> "Tu devrais être la Mère
du Christ, toi qui l'aimes à ce point ! C'est pour cela que tu veux
rester vierge ?"
"Oh !
non. Je suis misère et poussière. Je n'ose lever le regard vers la Gloire.
C'est pour cela que, plus que le double Voile derrière lequel je sais qu'est
l'invisible Présence de Jéhovah, j'aime regarder au dedans de mon
cœur. Là est le Dieu terrible du Sinaï; ici, en moi, je vois notre Père, un
Visage qui resplendit d'amour, qui me sourit et me bénit parce que je suis
toute petite comme un oisillon que le vent soulève sans en sentir le poids,
et faible comme la tige du muguet sauvage qui ne sait que fleurir et parfumer
et n'oppose au vent que la douceur de sa force parfumée et pure. Dieu, mon
vent d'amour ! Non, je n'ai pas cette ambition, mais à celui qui naîtra
de Dieu et d'une Vierge, au Saint du Très Saint ne peut plaire que ce que au
Ciel il a choisi pour sa Mère, et ce qui sur la terre Lui parle du Père
céleste : la Pureté. Si la Loi méditait cela, si les rabbis qui l'ont
amplifiée avec toutes les subtilités de leur enseignement, tournaient leurs
esprits vers des horizons plus élevés et se plongeaient dans le surnaturel, laissant
de côté l'humain et l'utile oubliant le But suprême de leurs recherches, ils
devraient surtout orienter leur enseignement vers la Pureté pour que le Roi
d'Israël la trouve à son arrivée. Avec l'olivier du Pacifique, les palmes du
Triomphateur, répandez des lys et des lys et des lys;..
Que de Sang devra-t-il répandre pour nous racheter, le Sauveur !
Combien ! Des mille et mille blessures qu'Isaïe vit sur l'Homme des
douleurs, voici que tombe, comme la rosée d'un vase poreux, une pluie de
Sang. Qu'il ne tombe pas où il y a profanation et blasphèmes, ce Sang divin,
mais dans les calices d'odorante pureté qui l'accueillent et le recueillent
pour le répandre sur les malades d'esprit, sur les âmes lépreuses, sur tous
ceux qui, pour Dieu, sont morts. Donnez des lys, donnez des lys pour essuyer,
avec la blanche robe des pures pétales, la sueur et les larmes du
Christ ! Donnez des lys, donnez des lys, pour l'ardeur de sa fièvre de
Martyr ! Oh ! Où sera-t-il le Lys qui te portes ?
Où, celui qui étanchera ta soif? Où sera-t-il celui qui se teindra de ton
Sang et mourra de douleur te voyant mourir ? Où celui qui pleurera sur
ton Corps exsangue ? Oh ! Christ ! Oh ! Christ ! Mon
Soupir !..." Marie se tait fondue en pleurs, effondrée.
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71> Anne se tait quelque temps,
puis de sa voix blanche de femme âgée, émue elle dit : "As-tu autre
chose à m'enseigner, Marie ?"
Marie revient à elle. Elle doit croire dans son humilité que sa maîtresse la
blâme et dit : "Oh ! pardon ! Tu es maîtresse, je suis un
pauvre rien, mais cette parole me jaillit du cœur. J'ai beau la surveiller
pour ne pas parler. Mais c'est comme un fleuve qui dans son impétuosité
croissante rompt les digues. Je suis prise et voilà elle est débordée. Ne
tiens pas compte de mes paroles et mortifie ma présomption. Les paroles
mystérieuses devraient rester dans l'arche secrète du cœur que Dieu par sa
bonté bénéficie. Je le sais. Mais elle est si douce cette Invisible Présence
que j'en suis toute ivre... Anne, pardonne à ta petite servante !"
Anne la serre contre son cœur. Tout le vieux visage ridé tremble et brille
sous les pleurs. Les larmes s'insinuent entre les rides comme fait l'eau sur
un terrain accidenté avant de se transformer en un tremblotant marécage. Mais
la vieille maîtresse ne provoque pas le rire : bien plutôt, elle fait
naître la plus grande vénération.
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