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98> Voici ce que je vois : Marie,
une très jeune adolescente - quinze ans au plus
à la voir - est dans une petite pièce rectangulaire. Une vraie chambre de
jeune fille.
Contre le plus long des deux murs, se trouve le
lit : une couchette basse, sans rebords couverte de nattes ou de
tapis. On les dirait étendus sur une table ou une claie à roseaux. Ils sont
en effet rigides et ne forment pas de courbes comme il arrive sur nos lits.
Sur l'autre mur, une étagère avec une lampe à huile, des rouleaux de
parchemin, un travail de couture soigneusement plié que l'on dirait de la
broderie. À côté, vers la porte qui est ouverte sur le jardin, mais couverte
d'un rideau qu'un vent léger remue, est assise sur un tabouret bas la
Vierge.
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de page
99> Elle file du
lin très blanc et doux comme de la soie. Ses petites mains, un peu moins
claires que le lin, font tourner agilement le fuseau. Le petit visage, jeune est si beau, si beau, légèrement courbé,
avec un léger sourire, comme si elle caressait ou suivait quelque douce
pensée.
Un profond silence, dans la petite maison et le jardin. Une paix profonde,
tant sur le visage de Marie que dans son environnement. La paix et l'ordre.
Tout est propre et en ordre et le milieu très humble en son aspect et dans
l'ameublement, presque comme une cellule, a quelque chose d'austère et en
même temps de royal à cause de la netteté et du soin avec lequel sont
disposées les étoffes sur le lit, les rouleaux, la lumière, le petit broc
de cuivre près de la lumière et, avec dedans un faisceau de branches
fleuries, branches de pêchers ou de poiriers, je ne sais, mais ce sont
certainement des arbres à fruit avec des fleurs légèrement rosées.
Marie se met à chanter à voix basse et puis elle élève un peu la voix. Ce
n'est pas du grand "chant", mais c'est déjà une voix qui vibre
dans la petite pièce et où on sent vibrer son âme, Je ne comprends pas les
paroles, c'est certainement de l’hébreu. Mais comme elle répète
fréquemment : "Jéhovah" je comprends qu'il s'agit de
quelque chant sacré, peut-être un psaume. Peut-être Marie se rappelle les
cantiques du Temple et ce doit être un doux souvenir car elle pose sur son
sein les mains qui tiennent le fil et le fuseau et elle lève la tête en
l'appuyant en arrière sur le mur; son visage brille de vives couleurs et
ses yeux, perdus dans je ne sais quelle douce pensée, sont rendus plus
luisants par des pleurs retenus mais qui les font paraître plus grands. Et
pourtant ses yeux rient, sourient à une pensé qu'ils suivent et
l'abstraient de ce qui l'entoure. Le visage de Marie émerge du vêtement blanc
et très simple, rosé et encadré par les tresses qu'elle porte comme une
couronne autour de la tête. On dirait une belle fleur.
Le chant se change en une prière :
"Seigneur, Dieu Très-Haut, ne tarde pas d'envoyer ton Serviteur pour
apporter la paix sur la terre. Suscite le temps favorable et la vierge pure
et féconde pour l'avènement de ton Christ. Père, Père Saint, accorde à ta
servante d'offrir sa vie dans ce but. Accorde-moi de mourir après avoir vu
ta Lumière et ta Justice sur la terre et d'avoir vu, accomplie, la
Rédemption. O Père Saint envoie à la terre ce qui a fait soupirer les
Prophètes. Envoie à ta servante le Rédempteur. Qu'à l'heure où se terminera
ma journée s'ouvre pour moi ta demeure parce que ses portes auront déjà été
ouvertes par ton Christ, pour tous ceux qui ont espéré en Toi. Viens,
viens, ô Esprit du Seigneur.
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de page
100> Viens vers tes fidèles qui
t'attendent. Viens, Prince de la Paix !..." Marie reste ainsi
hors d'elle-même...
Le
rideau remue plus fort, comme si quelqu'un, par derrière faisait un courant
d'air ou le secouait pour l'écarter. Et une lumière blanche de perle,
associée à l'argent pur, rend plus clairs les murs légèrement jaunes, plus
vives les couleurs des étoffes, plus spirituel le visage levé de Marie.
Dans la lumière, et sans que la tenture soit écartée sur le mystère qui
s'accomplit - même elle ne remue plus : elle pend absolument rigide
contre les montants, comme si c'était un mur qui isole l'intérieur de
l'extérieur - dans cette lumière se prosterne l'Archange.
Il
doit nécessairement prendre un aspect humain. Mais cet aspect transcende
l'humain. De quelle chair est formée cette figure très belle et
fulgurante ? De quelle substance Dieu l'a-t-elle matérialisée pour la
rendre sensible aux sens de la Vierge ? Seul Dieu peut posséder ces
substances et s'en servir si parfaitement. C'est un visage, c'est un corps,
ce sont des yeux, une bouche, des cheveux et des mains comme les nôtres,
mais ce n'est pas notre opaque matière. C'est une lumière qui a pris la
couleur de la chair, des yeux, de la chevelure, des lèvres, une lumière qui
se meut et sourit et regarde et parle.
"Salut,
Marie, pleine de Grâce, salut !" La voix est un doux accord comme
de perles qui tombent sur un métal précieux.
Marie tressaille et baisse les yeux. Et elle tressaille davantage quand
elle voit cette créature de lumière agenouillée à un mètre environ de
distance d'elle, les mains croisées sur la poitrine la regardant
avec un infini respect.
Marie se dresse debout et se serre contre le mur. Elle devient pâle, puis
rouge. Son visage exprime étonnement, effarement. Elle serre inconsciemment
les mains sur son sein, en les cachant sous ses longues manches. Elle se
courbe presque pour cacher le plus possible son corps. Une attitude de
suave pudeur.
"Non. Ne crains pas. Le Seigneur est avec Toi ! Tu es bénie entre
toutes les femmes."
Mais Marie continue à craindre. D'où est venu cet être
extraordinaire ? Est-ce un envoyé de Dieu ou du Trompeur ?
"Ne crains pas, Marie !" répète l'Archange. "Je suis
Gabriel, l'Ange de Dieu. Le Seigneur m'a envoyé vers Toi. Ne crains pas
parce que tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Et maintenant, tu vas
concevoir dans ton sein et enfanteras un Fils et tu Lui donneras comme nom
"Jésus".
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101> Il sera grand, On
l'appellera le Fils du Très- Haut (et il le sera en réalité) et le Seigneur
Dieu Lui donnera le trône de David son père et il régnera éternellement sur
la maison de Jacob et son Règne n'aura jamais de fin. Comprends, ô sainte
Vierge, aimée du Seigneur, sa Fille bénie, appelée à être la Mère de son
Fils, quel Fils tu engendreras."
"Comment cela peut-il se faire si je ne connais point d'homme ?
Est-ce que le Seigneur Dieu n'accueille pas l'offrande de sa servante et ne
me veut pas vierge par amour pour Lui ?"
"Non, ce ne sera pas par œuvre d'homme que tu seras Mère, ô Marie. Tu
es l'éternelle Vierge, la Sainte de Dieu. L'Esprit Saint descendra sur Toi
et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. Pour cela, on
appellera Saint celui qui naîtra de toi, Saint et Fils de Dieu. Tout est
possible au Seigneur notre Dieu. Élisabeth, stérile, a conçu dans sa
vieillesse un fils qui sera le Prophète de ton Fils, celui qui Lui
préparera le chemin. Le Seigneur lui a enlevé son opprobre et son souvenir
restera parmi les peuples uni à ton nom, comme le nom de sa créature à
celui de ton Saint, et jusqu'a la fin des siècles les nations vous
proclameront bienheureuses pour la grâce du Seigneur venue jusqu'à vous et
jusqu'à toi spécialement, venue aux nations par ton intermédiaire.
Élisabeth en est à son sixième mois et le poids qu'elle porte fait monter
en elle la joie et la fera monter davantage quand elle connaîtra ta propre
joie. Rien n'est impossible à Dieu, Marie, pleine de Grâce. Que dois-je
dire à mon Seigneur ? Ne te laisse pas troubler par aucune pensée. Le
Seigneur veillera sur tes intérêts si tu te fies à Lui. Le monde, le Ciel,
l'Éternel attendent ta parole !"
Marie, croisant à son tour ses mains sur sa poitrine et se courbant en une
profonde inclination dit : "Voici la servante du Seigneur. Qu'il
me soit fait selon sa parole."
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