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123> Je suis dans un pays
montagneux. Ce ne sont pas de hautes montagnes, mais ce ne sont plus des collines.
Elles ont déjà des cimes et des gorges de vraies montagnes comme on en voit
sur notre Apennin tosco-ombrien. La végétation est drue et magnifique. Il y a
en abondance des eaux fraîches qui conservent vertes les prairies et
productifs les vergers peuplés de pommiers, de figuiers avec, autour des
maisons, des vignes. Ce doit être le printemps car les grappes sont déjà
grosses comme des grains de vesce et les pommiers commencent à ouvrir
leurs bourgeons qui maintenant paraissent verts, sur les branches supérieures
des figuiers il y a des fruits qui sont déjà bien formés. Ensuite les prés ne
sont que tapis moelleux aux mille couleurs. Les troupeaux sont en train d'y
paître, ou bien ils se reposent, taches blanches sur l'émeraude de l'herbe.
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124> Marie
gravit, avec sa monture, un chemin en assez bon
état qui doit être la principale voie d'accès. Elle monte, parce que le pays
dont l'aspect est assez régulier est situé plus haut. Celui qui me renseigne
habituellement me dit : "Cet endroit c'est Hébron". Vous me
parliez de montagne. Mais je ne suis pas fixée, je ne sais si
"Hébron" désigne tout le pays ou l'agglomération. Je n'en
dis donc que ce que j'en sais.
Voilà que Marie entre dans la cité. C'est le soir : des femmes sur les
portes observent l'arrivée de l'étrangère et en parlent entre elles. Elles la
suivent de l’œil et ne se rassurent qu'en la voyant
s'arrêter devant une des plus belles maisons située au milieu du pays. Devant
se trouve un jardin puis, en arrière et autour, un verger bien entretenu.
Vient ensuite une vaste prairie qui monte et descend suivant le relief de la
montagne pour aboutir à un bois de haute futaie; ensuite j'ignore ce qu'il y
a. La propriété est entourée d'une haie de ronces et de rosiers sauvages. Je
ne distingue pas bien ce qu'ils portent. La fleur et le feuillage de ces
buissons se ressemblent beaucoup et tant que le fruit n'est pas formé sur les
branches, il est facile de se tromper. Sur le devant de la maison, sur le
côté donc qui fait face au pays, la propriété est entourée d'un petit mur
blanc sur lequel courent des branches de vraies roses, pour l'instant sans
fleurs, mais déjà garnis de boutons. Au centre, une grille de fer qui est
fermée. On se rend compte que c'est la maison d'un notable du pays ou d'un
habitant assez fortuné, Tout, en effet, indique sinon la richesse, au moins
l'aisance certainement. Il y a beaucoup d'ordre.
Marie descend de sa monture et s'approche de la grille. Elle regarde à
travers les barreaux et ne voit personne. Alors elle cherche à manifester sa
présence. Une petite femme qui, plus curieuse que les autres l'a suivie, lui
indique un bizarre agencement qui sert de clochette. Ce sont deux morceaux de
métal fixés sur un axe. Quand on remue l'axe avec une corde, ils battent l'un
contre l'autre en faisant un bruit qui imite celui d'une cloche ou d'un gong.
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125> Marie tire la corde, mais si
gentiment que l'appareil tinte légèrement et personne ne l'entend. Alors, la
femme, une petite vieille, tout nez et menton et entre les deux une langue
qui en vaut dix, s'accroche à la corde et tire, tire, tire. Un vacarme à
réveiller un mort. "C'est cela qu'il faut faire. Autrement comment
pouvez-vous faire entendre ? Sachez qu'Élisabeth est vieille, et aussi Zacharie. Et à présent il est muet et sourd par-dessus le
marché. Les domestiques sont aussi vieux, le savez-vous ? N'êtes-vous
jamais venue ? Connaissez-vous Zacharie ? Vous êtes..."
Pour délivrer Marie de ce déluge de renseignements et de questions, survient
un petit vieux qui boîte. Ce doit être un jardinier ou un agriculteur, car il
a en mains un sarcloir et, attachée à la ceinture, une serpette. Il
ouvre et Marie entre en remerciant la petite vieille mais... hélas !
sans lui répondre. Quelle déception pour la curieuse !
À peine à l'intérieur, Marie dit : "Je suis Marie de Joachim et
d'Anne, de Nazareth. Cousine de vos maîtres."
Le petit vieux s'incline et salue et se met à crier : "Sara ! Sara !" Il rouvre la grille pour faire
rentrer l'âne resté dehors parce que Marie, pour se défaire de la petite
vieille importune, s'est glissée vite, vite, à l'intérieur et que le
jardinier, aussi rapide qu'elle, a fermé la grille, au nez de la commère et,
tout en faisant entrer la monture, il dit : "Ah ! grand
bonheur et grande peine en cette maison ! Le Ciel a donné un fils à la
stérile, que le Très-Haut en soit béni ! Mais Zacharie est revenu, il y
a sept mois, muet de Jérusalem. Il se fait comprendre par signes ou en
écrivant. Vous l'avez peut-être appris ? La patronne vous a tant désirée
au milieu de cette joie et de cette peine ! Souvent elle parlait de vous
avec Sara et disait : "Si j'avais encore ma petite Marie avec
moi ! Si elle avait encore été au Temple ! J'aurais demandé à
Zacharie de l'amener. Mais maintenant le Seigneur l'a voulue comme épouse à
Joseph de Nazareth. Elle seule pouvait me donner du réconfort dans cette
peine et m'aider à prier Dieu, car elle est si bonne, et au Temple tout le
monde la pleure, À la dernière fête, quand je suis allée avec Zacharie la
dernière fois à Jérusalem pour remercier Dieu de m'avoir donné un fils, j'ai
entendu ses maîtresses me dire : 'Le Temple semble avoir perdu les
chérubins de la Gloire depuis que la voix de Marie ne résonne plus en ces
murs' ". Sara ! Sara ! Ma femme est un peu sourde, mais viens,
viens que je te conduise."
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126> Au lieu de Sara, voilà, en
haut d'un escalier au flanc d'un côté de la maison, une femme
d'âge plutôt avancé, déjà toute ridée avec des cheveux très grisonnants. Ses
cheveux devaient être très noirs parce que très noirs sont encore ses cils et
ses sourcils et qu'elle était très brune, le teint de son visage l'indique
clairement. Contrastant étrangement avec sa vieillesse évidente, sa grossesse
est déjà très apparente, malgré l'ampleur de ses vêtements. Elle regarde en
faisant signe de la main. Elle a reconnu Marie. Elle lève les bras au ciel
avec un : "Oh !" étonné et joyeux et se hâte, autant
qu'il lui est possible, à la rencontre de Marie. Marie aussi toujours
réservée dans sa démarche se met à courir agile comme un faon et elle arrive
au pied de l'escalier en même temps qu'Élisabeth. Marie reçoit sur son cœur
avec une vive allégresse sa cousine qui pleure de joie en la
voyant.
Elles restent embrassées un instant et puis Élisabeth se détache de
l'étreinte avec un : "Ah !" où se mêlent la douleur et la
joie et elle porte la main sur son ventre grossi. Elle penche son visage,
pâlissant et rougissant alternativement. Marie et le serviteur tendent les
mains pour la soutenir parce qu'elle vacille comme si elle se sentait mal.
Mais Élisabeth, après être restée une minute comme recueillie en elle-même,
lève un visage tellement radieux qu'il semble rajeuni. Elle regarde Marie
avec vénération en souriant comme si elle voyait un ange et puis elle
s'incline en un profond salut en disant : "Bénie es-tu parmi toutes les
femmes ! Béni le Fruit de ton sein ! (elle prononce ainsi deux
phrases bien détachées). Comment ai-je mérité que vienne à moi, ta servante,
la Mère de mon Seigneur ? Voilà qu'au son de ta voix l'enfant a bondi de
joie dans mon sein, et lorsque je t'ai embrassée, l'Esprit du Seigneur m'a
dit les très hautes vérités dans les profondeurs de mon cœur. Bienheureuse
es-tu d'avoir cru qu'à Dieu serait possible même ce qui ne semble pas
possible à l'esprit humain ! Bénie es-tu parce que, grâce à ta foi, tu
feras accomplir les choses qui t'ont été prédites par le Seigneur et les
prophéties des Prophètes pour ce temps-ci ! Bénie es-tu pour le Salut
que tu as engendré pour la descendance de Jacob ! Bénie est-tu pour
avoir apporté la Sainteté à mon fils qui, je le sens, bondit comme une jeune
chevrette pour la joie qu'il éprouve, en mon sein ! C'est qu'il se sent
délivré du poids de la faute, appelé à être le Précurseur, sanctifié avant la
Rédemption par le Saint qui croît en toi !"
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127> Marie, avec deux larmes,
qui comme des perles descendent de ses yeux qui rient vers sa bouche qui
sourit, le visage levé vers le ciel et les bras levés aussi, dans la pose que
plus tard, tant de fois aura son Jésus, s'écrie : "Mon
âme magnifie son Seigneur " et elle continue le cantique comme il nous a été
transmis . À la fin, au verset : "Il a secouru Israël
son serviteur... etc..." elle croise les mains sur sa poitrine,
s'agenouille, prosternée jusqu'à terre en adorant Dieu.
Le serviteur s'était respectueusement éclipsé quand il avait vu qu'Élisabeth
ne se sentait plus mal et qu'elle confiait ses pensées à Marie. Il revient du
verger avec un vieillard imposant aux cheveux blancs et à la barbe blanche,
qui de loin, avec de grands gestes et des sons gutturaux, salue Marie.
"Zacharie arrive" dit Élisabeth en touchant à l'épaule la Vierge
absorbée dans sa prière. "Mon Zacharie est muet. Dieu l'a puni de
n'avoir pas cru . Je t'en parlerai plus
tard, mais maintenant, j’espère le pardon de Dieu puisque tu es venue, toi la
Pleine de Grâce."

Marie se lève et va à la rencontre de Zacharie et s'incline devant lui
jusqu'à terre. Elle embrasse le bord du vêtement blanc qui le couvre jusqu'à
terre. Il est très ample ce vêtement et attaché à la taille par un large
galon brodé.
Zacharie par gestes souhaite la bienvenue, et ensemble ils rejoignent
Élisabeth. Ils entrent tous dans une vaste pièce très bien disposée. Ils y
font asseoir Marie et lui font servir une tasse de lait qu'on vient de traire - il écume encore - avec des petites galettes.
Élisabeth donne des ordres à la servante, finalement apparue avec les mains
enfarinées et des cheveux encore plus blancs, qu'ils ne le sont en
réalité à cause de la farine dont ils sont saupoudrés. Peut-être était-elle
en train de faire le pain. Elle donne aussi à un serviteur, que j'entends
appeler Samuel, l'ordre de porter le coffre de Marie dans une chambre
qu'elle lui indique. Tous les devoirs d'une maîtresse de maison à l'égard de
son hôte.
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Marie répond entre temps aux questions que lui fait Zacharie en écrivant avec
un stylet sur une tablette enduite de cire. Je comprends, par les réponses,
qu'il lui parle de Joseph, et qu'il lui demande comment elle se trouve
épousée. Mais je comprends aussi que Zacharie n'a eu aucune lumière
surnaturelle sur l'état de Marie et sa condition de Mère du Messie.
128> C'est Élisabeth qui,
approchant de son mari et lui mettant affectueusement une main sur l'épaule
comme pour une chaste caresse, lui dit : "Marie est mère, elle
aussi. Réjouis-toi de son bonheur." Mais elle n'ajoute rien. Elle
regarde Marie et Marie la regarde mais ne l'invite pas à en dire plus, et
elle se tait.
Douce, très douce vision ! Elle m'enlève l'horreur que j'avais ressentie
à la vue du suicide de Judas.
Hier soir, avant de m'endormir, j'ai vu les
pleurs de Marie penchée sur la pierre de l'onction, sur le corps inanimé du Rédempteur . Elle
était à sa droite, tournant le dos à l'entrée de la grotte sépulcrale. La
lumière des torches éclairait son visage et me faisait voir son pauvre visage
dévasté par la douleur, inondé de larmes. Elle prenait la main de Jésus, la
caressait, la réchauffait sur ses joues, la baisait, en étendait les
doigts... un par un les baisait ces doigts désormais inertes. Puis elle lui caressait
le visage, se penchait pour baiser la bouche ouverte, les yeux à demi fermés,
le front blessé. La lumière rougeâtre des torches fait paraître encore plus
vives les plaies de tout ce corps torturé et plus visible la cruauté de la
torture qu'il a subie et la réalité de sa mort.
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