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"L'Évangile
tel qu'il m'a été révélé" de Maria Valtorta © Centro Editoriale Valtortiano |
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d'après Dirck Bouts le vieux sur insecula.com vendredi
5 avril 30 RÉSUMÉ - On arrache Marie du lit funèbre 315 - Elle s'accroche à la roche du tombeau 316 - Discours de Marie (Laissez-moi ici) 317 - Discours de la Magdeleine (Tu dois revenir avec nous) 319 - On franchit la Porte Judiciaire 319 - Discours de Marie (Contre Jérusalem) 320 - Altercation entre Joseph, Nicodème et Elchias 321 - Jean veut forcer Elchias à demander pardon à Marie 322 - Les soldats romains arrêtent Elchias 322 - Discours de Marie (La punition d'Israël) 322 - Jean demandera la lance au centurion 323 - Discours de Marie 4 (Ses souvenirs de la journée) 324 - Marie remercie Joseph et Nicodème 325 - Discours de Marie (Ouvrez la porte du Cénacle) 325 |
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315> Joseph d'Arimathie éteint une des torches, donne un dernier coup d'œil et se dirige vers l'entrée du sépulcre en tenant allumée et haute la torche qui reste. " 316> Marie s'incline encore une fois pour baiser le Fils à travers les couvertures. Et elle voudrait le faire en dominant sa peine pour la contenir à une forme de respect envers le Cadavre qui, déjà embaumé, ne lui appartient plus. Mais quand elle est toute proche du visage voilé elle ne se domine plus, et tombe dans une nouvelle crise de désolation. On la soulève de là non sans peine, on l'éloigné plus difficilement encore du lit funèbre. On remet en place les toiles dérangées et, c'est plutôt en la portant qu'en la soutenant, qu'on éloigne la pauvre Mère. Elle s'éloigne le visage tourné en arrière, pour voir, pour voir son Jésus qui reste seul dans l'obscurité du tombeau. Ils sortent dans le jardin silencieux dans la lumière du soir. Déjà la clarté relative qui est revenue après la tragédie du Golgotha, commence à s'affaiblir à cause de la nuit qui descend. Et là, dans le verger de Joseph, sous les branchages épais bien qu'encore sans feuillage et à peine garnis des boutons blancs rosés des pommiers, étrangement retardés alors qu'ailleurs ils sont couverts de fleurs épanouies et même déjà fécondés en fruits minuscules, la pénombre est encore plus avancée qu'ailleurs. Ils roulent la lourde pierre du tombeau dans son logement. Les longues branches d'un rosier ébouriffé descendent du haut de la grotte vers le sol et semblent frapper à cette porte de pierre et dire : "Pourquoi te fermes-tu devant une mère en pleurs ?" Ils paraissent pleurer eux aussi les gouttes de sang des pétales rouges qui s'effeuillent, avec les corolles qui s'étendent le long de la pierre sombre et les boutons serrés qui frappent contre l'inexorable fermeture. Mais bientôt cette porte du tombeau sera mouillée d'autre sang et d'autres larmes. Marie, jusqu'alors soutenue par Jean et suffisamment tranquille dans ses sanglots, se dégage de l'apôtre et avec un cri, qui je crois a fait trembler même les fibres des plantes, elle se jette contre la porte, s'attaque à sa saillie pour la repousser. Elle s'écorche les doigts et se brise les ongles sans y réussir et elle fait pression jusque avec sa tête contre la saillie rêche. Et son gémissement a quelque chose du rugissement d'une lionne qui s'évanouit sur le seuil de la trappe où sont renfermés ses petits, pleine de tendresse et féroce par son amour de mère. Elle n'a plus rien de la douce Vierge de Nazareth, de la femme patiente que l'on connaissait jusque là. C'est la mère seulement et simplement la mère attachée à son enfant par toutes les fibres et 317> tous les nerfs de sa chair et de son amour. C'est la plus vraie "maîtresse" de cette chair qu'elle a engendrée, l'unique maîtresse après Dieu, et elle ne veut pas que lui soit dérobée cette propriété. C'est la "reine" qui défend son diadème : le fils, le fils, le fils. Toute la révolte et toutes les révoltes qu'en trente-trois ans toute autre femme aurait eues contre l'injustice du monde envers son enfant, toutes les férocités saintes et licites que toute autre mère aurait eues durant ces dernières heures pour frapper et tuer avec ses mains et ses dents les assassins de son enfant, toutes ces choses que par amour du genre humain elle a toujours domptées, s'agitent maintenant dans son cœur, bouillent dans son sang et, douce aussi dans la douleur qui la fait délirer, elle ne fait pas d'imprécations, elle ne s'acharne pas. Mais elle demande seulement à la pierre qu'elle s'ouvre, qu'elle lui cède le pas car sa place est à l'intérieur, où Lui est. Mais elle demande seulement aux hommes, impitoyables dans leur pitié, de lui obéir et d'ouvrir. Après avoir frappé et ensanglanté avec ses mains la pierre qui résiste, elle se tourne, elle s'appuie les bras ouverts, en embrassant encore les deux bords de la pierre et, terrible dans sa majesté de Mère Douloureuse, elle commande : "Ouvrez ! Vous ne voulez pas ? Eh bien, moi je reste ici. A l'intérieur, non ? Alors ici, à l'extérieur. C'est ici qu'est mon pain et mon lit. C'est ici qu'est ma demeure. Je n'ai pas d'autres maisons ni d'autre but. Vous, éloignez-vous. Retournez dans ce monde affreux. Moi je reste là où il n'y a pas de cupidité, ni d'odeur de sang." "Tu ne peux pas, Femme !" "Tu ne peux pas, Mère !" "Tu ne peux pas, chère Marie !" Ils cherchent à lui détacher les mains de la pierre, effrayés par ces yeux qu'ils ne connaissent pas encore avec cette lueur qui les rend durs et impérieux, vitreux, phosphorescents. La violence n'est pas le fait des doux et les humbles ne savent pas persister dans l'orgueil... Et Marie perd tout d'un coup la véhémence de sa volonté et le caractère impérieux de son commandement. Elle reprend son doux regard de colombe torturée, perd la majesté de son geste. Elle reprend un geste suppliant et elle joint les mains en priant : "Oh ! laissez-moi ! Au nom de vos morts, au nom des vivants que vous aimez, ayez pitié d'une pauvre mère !... Écoutez... Écoutez mon cœur. Il a besoin de paix pour perdre ce battement cruel. Il s'est mis à battre ainsi là-haut, sur le Calvaire. Le marteau faisait "ton, ton, ton"... et chaque coup blessait mon 318> Enfant... et retentissait dans mon cerveau et dans mon cœur... ma tête est pleine de ces coups, et mon cœur battait avec rapidité comme ce "ton, ton, ton", sur les mains, sur les pieds de mon Jésus, de mon petit Jésus... Mon Enfant ! Mon Enfant !..." Il lui revient tout le tourment qui paraissait calmé après sa prière au Père, près de la table de l'onction. Tous pleurent. "J'ai besoin de ne pas entendre de cris ni de coups. Et le monde est plein de voix et de rumeurs. Toute voix me semble le "grand cri" qui a pétrifié le sang dans mes veines, et toute rumeur me semble le bruit du marteau sur les clous. J'ai besoin de ne pas voir de visages d'hommes. Et le monde est plein de visages... Cela fait presque douze heures que je vois des visages d'assassins... Judas... les bourreaux... les prêtres... les juifs... Tous, tous assassins !... Au loin ! Au loin !... Je ne veux plus voir personne... En tout homme il y a un loup et un serpent. J'éprouve dégoût et peur pour l'homme... Laissez-moi ici, sous ces arbres tranquilles, sur cette herbe fleurie... D'ici peu, il y aura les étoiles... Elles ont toujours été ses amies et les miennes... Hier soir elles ont tenu compagnie à notre solitaire agonie... Elles savent tant de choses... Elles viennent de Dieu... Oh ! Dieu ! Dieu !..." elle pleure et s'agenouille. "Paix, mon Dieu ! Il ne me reste que Toi !" "Viens, ma fille ! Dieu te donnera la paix. Mais viens. Demain, c'est le sabbat pascal. Nous ne pourrions pas venir t'apporter de la nourriture..." "Rien ! Rien ! Je ne veux pas de nourriture ! Je veux mon Enfant ! Je me rassasie de ma douleur et me désaltère de mes pleurs... Ici... Entendez-vous comme pleure ce petit duc ? Il pleure avec moi, et d'ici peu les rossignols pleureront. Et demain, dans le soleil, pleureront les calandres et les fauvettes et tous les oiseaux que Lui aimait, et les tourterelles viendront avec moi pour battre cette pierre et pour dire, et pour dire : "Lève-toi, mon amour, et viens ! Amour qui te tiens dans la crevasse du rocher, dans la cachette de la pente, laisse-moi voir ton visage, laisse-moi écouter ta voix"[1]. Ah ! que dis-je ! Eux aussi, eux aussi, les assassins sournois, me l'ont interpellé avec les paroles du Cantique ! Oui, venez, ô filles de Jérusalem, pour voir votre Roi avec le diadème dont l'a couronné sa Patrie le jour de son mariage avec la Mort, le jour de son triomphe de Rédempteur !" "Regarde, Marie ! Les gardes du Temple arrivent. Allons, pour qu'ils ne te méprisent pas." "Les gardes ? Leur mépris ? Non. Ce sont des lâches, des lâches. 319> Et si je marchais sur eux, terrible dans ma douleur, ils fuiraient comme Satan devant Dieu. Mais je me souviens que je suis Marie... et je ne les frapperai pas comme j'en aurais le droit. Je resterai bonne... ils ne me verront même pas. Et s'ils me voient et me demandent; "Que veux-tu ?", je leur dirai: "L'aumône de respirer l'air embaumé qui sort de cette fente". Je dirai: "Au nom de votre mère". Tous ont une mère... le bon larron l'a dit aussi..." "Mais ces gens sont pires que des larrons. Ils vont t'insulter." "Oh !... y a-t-il encore une insulte que je ne connaisse pas après celles d'aujourd'hui ?" C'est la Magdeleine qui trouve la raison qui peut plier la Douloureuse à l'obéissance. "Tu es bonne, tu es sainte, et tu crois, et tu es courageuse. Mais nous que sommes-nous ?... Tu le vois ! La plupart ont fui, ceux qui restent tremblent. Le doute, qui est déjà en nous, nous dominerait. Tu es la Mère. Tu n'as pas seulement des droits et des devoirs sur ton Fils, mais des devoirs et des droits sur ce qui appartient à ton Fils. Tu dois revenir avec nous, parmi nous, pour nous rassembler, pour nous rassurer, pour nous infuser ta foi. Tu l'as dit, après ton juste reproche à notre poltronnerie et à notre mécréance: "Il Lui sera plus facile de ressusciter s'il est débarrassé de ces bandes inutiles". Moi je te dis : "Si nous arrivons à nous unir dans la foi en sa Résurrection, c'est plus vite qu'il ressuscitera. Nous l'appellerons par notre amour..." Mère, Mère de mon Sauveur, reviens avec nous, toi, amour de Dieu, pour nous donner cet amour que tu possèdes ! Veux-tu donc que se perde de nouveau la pauvre Marie de Magdala que Lui a sauvée avec tant de pitié ?" "Non, on me le reprocherait. Tu as raison. Je dois revenir... chercher les apôtres... les disciples... les parents... tous... Dire... dire : 'croyez'. Dire: 'Il vous pardonne'... A qui l'ai-je déjà dit ? ... Ah ! A l'Iscariote. Il faudra... oui, il faudra le chercher, même lui... car c'est le plus grand pécheur..." Marie reste la tète inclinée sur la poitrine, elle tremble comme par dégoût, et puis elle dit : "Jean, tu le chercheras et me l'amèneras. Tu dois le faire, et moi je dois le faire. Père, que même cela soit fait pour la Rédemption de l'Humanité. Allons." Elle se lève. Ils sortent du jardin à moitié obscur. Les gardes les regardent sortir sans intervenir. La route, poussiéreuse et bouleversée par le fleuve de peuple qui l'a parcourue et frappée de ses pieds, de ses pierres et de ses matraques, fait une courbe autour du Calvaire pour arriver à la voie maîtresse qui est parallèle aux murs. 320> Et ici sont encore plus intenses les traces de l'événement. Deux fois Marie pousse un cri et se penche pour étudier le sol avec une mauvaise lumière, car il lui semble voir du sang et elle pense que c'est celui de son Jésus. Mais, je crois, ce ne sont que des morceaux d'étoffe déchirés dans la mêlée de la fuite. Le petit torrent, qui court le long de la route, murmure doucement dans le grand silence qui envahit tout. Il semble que la ville soit abandonnée tant il ne vient d'elle que le silence. Voici le petit pont qui conduit au rude chemin du Calvaire et, en face, voilà la Porte Judiciaire. Avant de disparaître derrière elle, Marie se retourne pour regarder le sommet du Calvaire... et elle verse des larmes désolées. Puis elle dit : "Allons. Mais conduisez-moi. Je ne veux pas voir Jérusalem, ses rues, ses habitants." "Oui, oui, mais pressons nous. Ils vont fermer les portes et tu le vois ? Leur garde est renforcée. Rome craint des soulèvements." "Elle a raison. Jérusalem est un repaire de tigres ! C'est une tribu d'assassins ! C'est une foule de brigands. Et ce n'est pas seulement vers les biens matériels, mais vers les vies que ces usurpateurs tendent leurs griffes rapaces. Cela fait trente-deux ans qu'ils dressent des embûches à la vie de mon Enfant... C'était un agneau de lait et de rosé, c'était un petit agneau aux cheveux d'or frisés... Il savait à peine dire "Maman", et faire les premiers pas et rire de ses petites dents entre ses lèvres de clair corail, quand ils sont venus pour l'égorger... Ils disent maintenant qu'il avait blasphémé, et violé le sabbat, et poussé à la révolte, et visé au trône, et péché avec les femmes... Mais qu'avait-il fait, alors ? Quel blasphème pouvait-il avoir proféré s'il savait à peine appeler sa Maman ? Que pouvait-il violer de la Loi, si Lui, l'Éternel Innocent, était alors aussi le petit innocent de l'homme ? Quelle révolte pouvait-il soulever s'il ne savait pas même faire un caprice ? A quel trône aurait-il visé ? Il avait son trône sur la Terre et au Ciel, et il n'en demandait pas d'autre. Au Ciel, il avait le sein du Père, et sur Terre il avait mon sein. Jamais il n'a eu un regard sensuel, et vous, jeunes et belles, vous pouvez le dire. Mais alors, mais alors... L'exercice de ses sens se bornait au besoin de la tiédeur et de la nourriture, et il était plein d'amour, oui, mais pour ma mamelle tiède pour y poser sa petite figure et dormir ainsi, et pour mon sein duquel mon amour s'écoulait en lait... Oh ! mon Enfant !... Et ils te voulaient mort ! C'est cela qu'ils voulaient t'enlever: la vie ! Ton unique trésor. La Mère pour le Fils, le Fils pour la Mère, pour nous rendre les plus misérables et les plus désolés de l'Univers. Pourquoi enlever la vie 321> au Vivant ? Pourquoi vous arroger le droit d'enlever cette chose qu'est la vie : bien de la fleur et de l'animal, bien de l'homme ? Il ne vous demandait rien, mon Jésus. Pas d'argent, pas de bijoux, pas de maisons. Il en avait une petite et sainte, et il l'avait quittée par amour pour vous, hommes-hyènes. La demeure qu'a le petit de l'animal, il y avait renoncé pour vous, et il s'en était allé, pauvre et seul, à travers le monde sans plus avoir le lit que Lui avait fait le Juste, sans même plus le pain que Lui faisait sa Maman, et il avait dormi là où il avait pu, et il avait mangé comme il avait pu. Dans les maisons des gens honnêtes comme tout fils d'homme, ou sur la couchette d'herbe des prés, veillé par les étoiles. Assis à une table, ou partageant avec les oiseaux de Dieu les grains de blé et les fruits des ronces sauvages. Il ne vous demandait rien mais, au contraire, il vous donnait. Il voulait seulement la vie pour vous donner la Vie par sa parole. Et vous, et toi, Jérusalem, vous l'avez dépouillé de la vie. Es-tu rassasiée et repue de son Sang et de sa Chair ? Ou cela ne te suffit-il pas encore ? Et toi, hyène après avoir été vampire et vautour, veux-tu te repaître de son Cadavre, et, pas encore rassasiée d'opprobres et de tourments, veux-tu encore t'acharner et jouir de déshonorer ses dépouilles et de revoir ses spasmes, ses tremblements, ses hoquets, ses convulsions en moi, dans la Mère de celui que vous avez tué ? Sommes-nous arrivés ? Pourquoi vous arrêtez-vous ? Cet homme, que veut-il de Joseph ? Que dit-il ?" En fait Joseph a été arrêté par un des rares passants, et dans le silence absolu de la ville déserte on entend très bien leurs paroles. "On sait que tu es entré dans la maison de Pilate, profanateur de la Loi. Tu en rendras compte. La Pâque t'est interdite ! Tu es contaminé." "Toi aussi, Elchias. Tu m'as touché et je suis tout couvert du sang du Christ et de sa sueur de mort !" "Ah ! horreur ! Loin ! Loin ! Ce sang, loin !" *N'aie pas peur. Il t'a déjà abandonné et maudit." "Mais toi aussi, maudit. Et maintenant que tu te mets bien avec Pilate, ne pense pas pouvoir soustraire le Cadavre. Nous avons pris des mesures pour que le jeu cesse." Nicodème s'est approché lentement alors que les femmes se sont arrêtées avec Jean, en s'adossant à un portail fermé. [2] "Nous avons vu" répond Joseph. "Lâches ! Vous avez peur même d'un mort ! Mais de mon jardin et de mon tombeau, je fais ce qui me semble bon." "Nous verrons." 322> "Nous verrons. J'en appellerai à Pilate." "Oui, tu forniques avec Rome, maintenant." Nicodème s'avance : "Mieux vaut avec Rome qu'avec le démon, comme vous, déicides! Et du reste, dis-moi: comment donc reprends-tu courage ? Il y a un moment tu fuyais en proie à la terreur. C'est déjà passé pour toi ? Ce que tu as eu ne te suffit pas encore ? Une de tes maisons n'est-elle pas brûlée ? Tremble ! Le châtiment n'est pas fini. Il vient, au contraire. Il te menace comme la Némésis des païens. Ni gardiens ni sceaux n'empêcheront le Vengeur de se lever et de frapper."
Jean ne dit rien, mais d'un saut de panthère s'élance et le terrasse. Il le presse avec ses genoux, lui met les mains autour du cou et lui dit : "Demande-lui pardon ou bien je t'étrangle, démon." Il ne le laisse que quand l'autre, pressé et à moitié étranglé par les mains de Jean, demande : "Pardon." Mais son cri a attiré la ronde. "Halte-là ! Qu'arrive-t-il ? D'autres séditions ? Arrêtez-vous tous ou vous serez frappés. Qui êtes-vous ?" "Joseph d'Arimathie et Nicodème, autorisés par le Proconsul pour ensevelir le Nazaréen mis à mort, qui reviennent du tombeau avec la Mère, le fils et les parents et amis. Celui-là a offensé la Mère et on l'a obligé à demander pardon." "Cela seulement ? Il fallait l'étrangler. Allez. Soldats, arrêtez cet homme. Que veulent-ils d'autre, ces vampires ? Même le cœur des mères ? Salut, juifs !" "Quelle horreur ! Mais ce ne sont plus des hommes... Jean, sois bon avec eux. Regarde le souvenir de mon et ton Jésus. Lui prêchait le pardon." "Mère, tu as raison. Mais ce sont des criminels et ils me font perdre la tête. Ce sont des sacrilèges : ils t'offensent et je ne puis le permettre."
Voici une autre ronde romaine. L'Amour n'est plus sur la Terre. La Paix n'est plus parmi les hommes. La Haine et la Guerre s'agitent comme ces torches fumeuses. Ceux qui dominent ont peur du déchaînement de la foule. Ils savent par expérience que quand cette bête qui s'appelle homme a goûté la saveur du sang, elle devient avide de carnage... Mais ne les craignez pas. Ce ne sont pas de vrais lions et de vraies panthères, ce sont des hyènes très lâches. Ils s'acharnent sur l'agneau sans défense, mais ils craignent le lion armé de lances et son autorité. Ne craignez pas ces chacals rampants. Votre pas ferré les met en fuite et l'éclat de vos lances les rend plus doux que des lapins. Ces lances ! L'une d'elles a ouvert le cœur de mon Fils ! Laquelle ? Les voir c'est une flèche au cœur... Et pourtant je voudrais les avoir toutes dans ces mains qui tremblent pour voir quelle est celle qui a encore des traces de sang et dire : "C'est celle-là ! Donne-la-moi, soldat ! Donne-la à une mère en souvenir de ta mère lointaine, et je prierai pour elle et pour toi". Et aucun soldat ne la refuserait car eux, les hommes de guerre, 324> ont été les meilleurs devant l'agonie du Fils et de la Mère. Oh ! pourquoi là-haut n'y ai-je pas pensé ? J'étais comme si on m'avait frappé à la tête. Déjà, elle était abrutie par ces coups... Oh ! quels coups ! Qui me permet de ne plus les entendre ici, dans ma pauvre tête ? La lance... Comme je la voudrais !..."
"Oui. oui. Jean. Je suis pauvre, je n'ai que peu d'argent, mais je m'en dépouille jusqu'à la dernière pièce pour avoir ce fer,.. Oh ! comment j'ai pu ne pas la demander alors ?" "Marie, ma chérie, personne d'entre nous ne connaissait cette blessure... Quand tu l'as vue, les soldats étaient loin." "C'est vrai... Je suis abrutie par la douleur. Et les vêtements ? Je n'ai rien de Lui ! Je donnerais mon sang pour les avoir..." Marie verse de nouveau des pleurs désolés. Et
elle arrive ainsi dans la rue où se trouve le Cénacle. Il est temps car
elle est épuisée et elle se traîne vraiment comme une vieille
croulante. Et elle le dit. "Courage ! Nous sommes arrivées, désormais.
Arrivées ? Si court le chemin qui ce matin m'a paru si long ? Ce matin ? Était-ce ce matin ? Pas plus ? Que d'heures ou que de siècles sont passés
depuis que je suis entrée hier soir et depuis que je suis sortie ce matin
? Est-ce vraiment moi, la Mère de cinquante ans ou une centenaire, une
femme d'il y a longtemps, riche de siècles sur mes épaules courbées et
sur ma tête chenue ? Il me semble avoir vécu toute la douleur du monde
et qu'elle soit toute sur mes épaules qui plient sous le poids. Croix
immatérielle, mais si lourde ! De pierre. Peut-être encore plus lourde
que celle de mon Jésus. Car je porte la mienne et la sienne avec le
souvenir de son déchirement et la réalité du mien. Entrons, puisque
nous devons entrer. Mais ce n'est pas un réconfort, c'est un
accroissement de douleur. C'est par cette porte qu'est entré mon Fils
pour son dernier repas. C'est par elle qu'il est sorti pour aller à la
rencontre de la mort. Et il a dû mettre son pied là où le traître
avait mis le sien, en sortant pour appeler ceux qui devaient s'emparer de
l'Innocent. C'est contre cette porte que j'ai vu Judas... que j'ai vu
Judas ! Et je ne l'ai pas maudit. Mais je lui ai parlé comme une mère déchirée,
déchirée pour le Fils bon et pour le fils mauvais... J'ai vu Judas ! "Oui, nous y irons. Mais maintenant, regarde, viens ici, où nous étions hier. Repose-toi. Salue Joseph et Nicodème qui se retirent." "Je les salue, oui. Oh ! je les salue, je les remercie, je les bénis !" "Mais viens, viens. Tu vas le faire à loisir." "Non. Ici. Joseph... Oh ! je n'ai connu personne de ce nom qui ne m'aimât pas..." Marie d'Alphée éclate en sanglots. "Ne pleure pas... Même Joseph... C'était par amour que ton fils se trompait. Il voulait me donner la paix humainement... Mais aujourd'hui!... Tu l'as vu... Oh ! tous les Joseph sont bons avec Marie... Joseph, je te remercie, et toi aussi, Nicodème... Mon cœur se prosterne sous vos pieds fatigués à cause de tant de chemin fait pour Lui... pour les derniers honneurs rendus à Lui... Je n'ai que mon cœur à vous donner... et je vous le donne, amis loyaux de mon Fils... et... et excusez les paroles qu'une mère transpercée vous a dites au tombeau..." "Oh ! Sainte ! Toi, pardonne !" dit Nicodème. "Sois bonne maintenant. Repose dans ta Foi. Nous viendrons demain" ajoute Joseph. "Oui, nous viendrons. Nous sommes à tes ordres." "C'est le sabbat demain" objecte la maîtresse de maison. "Le sabbat est mort. Nous viendrons. Adieu. Que le Seigneur soit avec nous" et ils s'en vont. "Viens, Marie." "Oui, Mère, viens." "Non. Ouvrez. Vous m'avez promis de le faire après les salutations. Ouvrez cette porte ! Vous ne pouvez la fermer à une mère, à une mère qui cherche à respirer dans l'air l'odeur du souffle, du corps de son enfant. Mais ne savez-vous pas que ce souffle et ce corps, c'est moi qui les Lui ai donnés ? Moi, moi qui l'ai porté neuf mois, qui l'ai enfanté, allaité, élevé, soigné ? Ce souffle est mien ! Cette odeur de chair est mienne ! C'est le mien, rendu plus beau dans mon Jésus. Laissez-moi le sentir encore une fois." 326> "Mais oui, ma chérie, demain. Aujourd'hui tu es fatiguée. Tu es brûlante de fièvre. Tu ne peux pas. Tu es malade." "Oui, malade. Mais c'est parce que j'ai dans les yeux la vue de son Sang et dans le nez l'odeur de son Corps couvert de plaies. Que je voie la table où il s'est appuyé vivant et sain, que je sente le parfum de son corps juvénile. Ouvrez ! Ne me l'ensevelissez pas une troisième fois ! Déjà vous me l'avez caché sous les aromates et les bandes, puis vous me l'avez enfermé sous la pierre. Maintenant pourquoi, pourquoi refuser à une Mère de retrouver son dernier vestige dans le souffle qu'il a laissé derrière cette porte ? Laissez-moi entrer. Je chercherai par terre, sur la table, sur son siège, les traces de ses pieds, de ses mains. Et je les baiserai, je les baiserai jusqu'à me consumer les lèvres. Je chercherai... je chercherai... Peut-être trouverai-je un cheveu de sa tête blonde, un cheveu qui ne soit pas couvert de sang. Mais savez-vous ce que c'est que le cheveu d'un fils pour sa maman ? Toi, Marie de Cléophas, toi, Salomé, vous êtes mères. Et vous ne comprenez pas ? Jean ? Jean? Écoute-moi. Je suis ta Mère : Lui m'a faite telle. Lui ! Tu me dois obéissance. Ouvre ! Je t'aime, Jean. Je t'ai toujours aimé parce que tu l'aimais. Je t'aimerai plus encore. Mais, ouvre. Ouvre, te dis-je ! Tu ne veux pas ? Tu ne veux pas ? Ah ! je n'ai donc plus de fils !? Jésus ne me refusait jamais rien, parce qu'il était mon fils. Tu refuses. Tu ne l'es pas. Tu ne comprends pas ma douleur... Oh ! Jean, pardon... pardon... Ouvre... Ne pleure pas... Ouvre... Oh ! Jésus!... Jésus!... Écoute-moi... Que ton esprit opère un miracle ! Ouvre à ta pauvre Maman cette porte que personne ne veut ouvrir ! Jésus ! Jésus !" Marie serre les poings et frappe la porte bien close. Son déchirement est au paroxysme. Elle finit par pâlir en murmurant : "Oh ! mon Jésus ! Je viens ! Je viens !" Elle se renverse sans force dans les bras des femmes qui pleurent. Elles la soutiennent pour l'empêcher de tomber au pied de cette porte, et la transportent ainsi dans la pièce en face. |
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[1] Cantique des cantiques 2,14 [2] Le portail de Josué le synhédriste |