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"L'Évangile tel qu'il m'a été
révélé" |
aucun accent |
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d'après
Dirck Bouts le vieux vendredi 5 avril 30 (14 Nisan) RÉSUMÉ - On arrache Marie du lit funèbre 315 - Elle s'accroche à la roche du tombeau 316 - Discours de Marie (Laissez-moi ici) 317 - Discours de la Magdeleine (Tu dois revenir avec nous) 319 - On franchit la Porte Judiciaire 319 - Discours de Marie (Contre Jérusalem) 320 - Altercation entre Joseph, Nicodème et Elchias 321 - Jean veut forcer Elchias à demander pardon à Marie 322 - Les soldats romains arrêtent Elchias 322 - Discours de Marie (La punition d'Israël) 322 - Jean demandera la lance au centurion 323 - Discours de Marie 4 (Ses souvenirs de la journée) 324 - Marie remercie Joseph et Nicodème 325 - Discours de Marie (Ouvrez la porte du Cénacle) 325 |
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315> Joseph d'Arimathie éteint une des torches, donne un dernier
coup d'œil et se dirige vers l'entrée du sépulcre en tenant allumée et haute
la torche qui reste. " 316> Marie s'incline encore une fois pour baiser le Fils à travers
les couvertures. Et elle voudrait le faire en dominant sa peine pour la
contenir à une forme de respect envers le Cadavre qui, déjà embaumé, ne lui
appartient plus. Mais quand elle est toute proche du visage voilé elle ne se
domine plus, et tombe dans une nouvelle crise de désolation. On la soulève de là
non sans peine, on l'éloigné plus difficilement encore du lit funèbre. On
remet en place les toiles dérangées et, c'est plutôt en la portant qu'en la
soutenant, qu'on éloigne la pauvre Mère. Elle s'éloigne le visage tourné en
arrière, pour voir, pour voir son Jésus qui reste seul dans l'obscurité du
tombeau. Ils sortent dans le
jardin silencieux dans la lumière du soir. Déjà la clarté relative qui est
revenue après la tragédie du Golgotha, commence à s'affaiblir à cause de la
nuit qui descend. Et là, dans le verger de Joseph, sous les branchages épais
bien qu'encore sans feuillage et à peine garnis des boutons blancs rosés des
pommiers, étrangement retardés alors qu'ailleurs ils sont couverts de fleurs
épanouies et même déjà fécondés en fruits minuscules, la pénombre est encore
plus avancée qu'ailleurs. Ils roulent la
lourde pierre du tombeau dans son logement. Les longues branches d'un rosier
ébouriffé descendent du haut de la grotte vers le sol et semblent frapper à
cette porte de pierre et dire : "Pourquoi te fermes-tu devant une mère
en pleurs ?" Ils paraissent pleurer eux aussi les gouttes de sang des
pétales rouges qui s'effeuillent, avec les corolles qui s'étendent le long de
la pierre sombre et les boutons serrés qui frappent contre l'inexorable
fermeture. Mais bientôt cette porte du tombeau sera mouillée d'autre sang et
d'autres larmes. Marie, jusqu'alors
soutenue par Jean et suffisamment tranquille dans ses sanglots, se dégage de
l'apôtre et avec un cri, qui je crois a fait trembler même les fibres des
plantes, elle se jette contre la porte, s'attaque à sa saillie pour la
repousser. Elle s'écorche les doigts et se brise les ongles sans y réussir et
elle fait pression jusque avec sa tête contre la saillie rêche. Et son
gémissement a quelque chose du rugissement d'une lionne qui s'évanouit sur le
seuil de la trappe où sont renfermés ses petits, pleine de tendresse et
féroce par son amour de mère. Toute la révolte et
toutes les révoltes qu'en trente-trois ans toute autre femme aurait eues
contre l'injustice du monde envers son enfant, toutes les férocités saintes
et licites que toute autre mère aurait eues durant ces dernières heures pour
frapper et tuer avec ses mains et ses dents les assassins de son enfant,
toutes ces choses que par amour du genre humain elle a toujours domptées,
s'agitent maintenant dans son cœur, bouillent dans son sang et, douce aussi
dans la douleur qui la fait délirer, elle ne fait pas d'imprécations, elle ne
s'acharne pas. Mais elle demande seulement à la pierre qu'elle s'ouvre,
qu'elle lui cède le pas car sa place est à l'intérieur, où Lui est. Mais elle
demande seulement aux hommes, impitoyables dans leur pitié, de lui obéir et
d'ouvrir. Après avoir frappé
et ensanglanté avec ses mains la pierre qui résiste, elle se tourne, elle
s'appuie les bras ouverts, en embrassant encore les deux bords de la pierre
et, terrible dans sa majesté de Mère Douloureuse, elle commande :
"Ouvrez ! Vous ne voulez pas ? Eh bien, moi je reste ici. À l'intérieur,
non ? Alors ici, à l'extérieur. C'est ici qu'est mon pain et mon lit. C'est
ici qu'est ma demeure. Je n'ai pas d'autres maisons ni d'autre but. Vous,
éloignez-vous. Retournez dans ce monde affreux. Moi je reste là où il n'y a
pas de cupidité, ni d'odeur de sang." "Tu ne peux
pas, Femme !" "Tu ne peux
pas, Mère !" "Tu ne peux
pas, chère Marie !" Ils cherchent à lui
détacher les mains de la pierre, effrayés par ces yeux qu'ils ne connaissent
pas encore avec cette lueur qui les rend durs et impérieux, vitreux,
phosphorescents. La violence n'est
pas le fait des doux et les humbles ne savent pas persister dans l'orgueil...
Et Marie perd tout d'un coup la véhémence de sa volonté et le caractère
impérieux de son commandement. Elle reprend son doux regard de colombe
torturée, perd la majesté de son geste. Elle reprend un geste suppliant et
elle joint les mains en priant : "Oh ! laissez-moi ! Au nom de vos
morts, au nom des vivants que vous aimez, ayez pitié d'une pauvre mère !...
Écoutez... Écoutez mon cœur. Il a besoin de paix pour perdre ce battement
cruel. Il s'est mis à battre ainsi là-haut, sur le Calvaire. 318> Le marteau faisait
"ton, ton, ton"... et chaque coup blessait mon Enfant... et retentissait dans mon cerveau et dans mon cœur... ma
tête est pleine de ces coups, et mon cœur battait avec rapidité comme ce
"ton, ton, ton", sur les mains, sur les pieds de mon Jésus, de mon
petit Jésus... Mon Enfant ! Mon Enfant !..." "J'ai besoin de
ne pas entendre de cris ni de coups. Et le monde est plein de voix et de
rumeurs. Toute voix me semble le "grand cri" qui a pétrifié le sang
dans mes veines, et toute rumeur me semble le bruit du marteau sur les clous.
J'ai besoin de ne pas voir de visages d'hommes. Et le monde est plein de
visages... Cela fait presque douze heures que je vois des visages
d'assassins... Judas... les bourreaux... les prêtres... les juifs... Tous,
tous assassins !... Au loin ! Au loin !... Je ne veux plus voir personne...
En tout homme il y a un loup et un serpent. J'éprouve dégoût et peur pour
l'homme... Laissez-moi ici, sous ces arbres tranquilles, sur cette herbe
fleurie... D'ici peu, il y aura les étoiles... Elles ont toujours été
ses amies et les miennes... Hier soir elles ont tenu compagnie à notre
solitaire agonie... Elles savent tant de choses... Elles viennent de Dieu...
Oh ! Dieu ! Dieu !..." elle pleure et s'agenouille. "Paix, mon Dieu
! Il ne me reste que Toi !" "Viens, ma
fille ! Dieu te donnera la paix. Mais viens. Demain, c'est le sabbat pascal.
Nous ne pourrions pas venir t'apporter de la nourriture..." "Rien ! Rien !
Je ne veux pas de nourriture ! Je veux mon Enfant ! Je me rassasie de ma
douleur et me désaltère de mes pleurs... Ici... Entendez-vous comme pleure ce
petit duc ? Il pleure avec moi, et d'ici peu les rossignols pleureront. Et
demain, dans le soleil, pleureront les calandres et les fauvettes et tous les
oiseaux que Lui aimait, et les tourterelles viendront avec moi pour battre
cette pierre et pour dire, et pour dire : "Lève-toi, mon amour, et viens
! Amour qui te tiens dans la crevasse du rocher, dans la cachette de la
pente, laisse-moi voir ton visage, laisse-moi écouter ta voix" [1]. Ah ! que dis-je !
Eux aussi, eux aussi, les assassins sournois, me l'ont interpellé avec les
paroles du Cantique ! Oui, venez, ô filles de Jérusalem, pour voir votre Roi
avec le diadème dont l'a couronné sa Patrie le jour de son mariage avec la
Mort, le jour de son triomphe de Rédempteur !" "Regarde, Marie
! Les gardes du Temple arrivent. Allons, pour qu'ils ne te méprisent
pas." "Mais ces gens
sont pires que des larrons. Ils vont t'insulter." "Oh !... y a-t-il
encore une insulte que je ne connaisse pas après celles d'aujourd'hui ?"
C'est la Magdeleine
qui trouve la raison qui peut plier la Douloureuse à l'obéissance. "Tu
es bonne, tu es sainte, et tu crois, et tu es courageuse. Mais nous que
sommes-nous ?... Tu le vois ! La plupart ont fui, ceux qui restent tremblent.
Le doute, qui est déjà en nous, nous dominerait. Tu es la Mère. Tu n'as pas
seulement des droits et des devoirs sur ton Fils, mais des devoirs et des
droits sur ce qui appartient à ton Fils. Tu dois revenir avec nous, parmi
nous, pour nous rassembler, pour nous rassurer, pour nous infuser ta foi. Tu
l'as dit, après ton juste reproche à notre poltronnerie et à notre mécréance:
"Il Lui sera plus facile de ressusciter s'il est débarrassé de ces
bandes inutiles". Moi je te dis : "Si nous arrivons à nous unir
dans la foi en sa Résurrection, c'est plus vite qu'il ressuscitera. Nous
l'appellerons par notre amour..." Mère, Mère de mon Sauveur, reviens
avec nous, toi, amour de Dieu, pour nous donner cet amour que tu possèdes !
Veux-tu donc que se perde de nouveau la pauvre Marie de Magdala que Lui a
sauvée avec tant de pitié ?" "Non, on me le reprocherait.
Tu as raison. Je dois revenir... chercher les apôtres... les disciples... les
parents... tous... Dire... dire : 'croyez'. Dire: 'Il vous pardonne'... À qui
l'ai-je déjà dit ? ... Ah ! À l'Iscariote. Il faudra... oui, il faudra le
chercher, même lui... car c'est le plus grand pécheur..." Marie reste la
tète inclinée sur la poitrine, elle tremble comme par dégoût, et puis elle
dit : "Jean, tu le chercheras et me l'amèneras. Tu dois le faire, et moi
je dois le faire. Père, que même cela soit fait pour la Rédemption de
l'Humanité. Allons." Elle se lève. Ils
sortent du jardin à moitié obscur. Les gardes les regardent sortir sans
intervenir. Le petit torrent,
qui court le long de la route, murmure doucement dans le grand silence qui
envahit tout. Il semble que la ville soit abandonnée tant il ne vient d'elle
que le silence. Voici le petit pont qui conduit au rude chemin du Calvaire
et, en face, voilà la Porte Judiciaire. Avant de disparaître derrière elle,
Marie se retourne pour regarder le sommet du Calvaire... et elle verse des
larmes désolées. Puis elle dit : "Allons. Mais conduisez-moi. Je ne veux
pas voir Jérusalem, ses rues, ses habitants." "Oui, oui, mais
pressons nous. Ils vont fermer les portes et tu le vois ? Leur garde est
renforcée. Rome craint des soulèvements." "Elle a raison.
Jérusalem est un repaire de tigres ! C'est une tribu d'assassins ! C'est une
foule de brigands. Et ce n'est pas seulement vers les biens matériels, mais
vers les vies que ces usurpateurs tendent leurs griffes rapaces. Cela fait
trente-deux ans qu'ils dressent des embûches à la vie de mon Enfant...
C'était un agneau de lait et de rosé, c'était un petit agneau aux cheveux
d'or frisés... Il savait à peine dire "Maman", et faire les
premiers pas et rire de ses petites dents entre ses lèvres de clair corail,
quand ils sont venus pour l'égorger... Ils disent maintenant qu'il avait
blasphémé, et violé le sabbat, et poussé à la révolte, et visé au trône, et
péché avec les femmes... Mais qu'avait-il fait, alors ? Quel blasphème
pouvait-il avoir proféré s'il savait à peine appeler sa Maman ? Que
pouvait-il violer de la Loi, si Lui, l'Éternel Innocent, était alors aussi le
petit innocent de l'homme ? Quelle révolte pouvait-il soulever s'il ne savait
pas même faire un caprice ? À quel trône aurait-il visé ? Il avait son trône
sur la Terre et au Ciel, et il n'en demandait pas d'autre. Au Ciel, il avait
le sein du Père, et sur Terre il avait mon sein. Jamais il n'a eu un
regard sensuel, et vous, jeunes et belles, vous pouvez le dire. Mais alors,
mais alors... L'exercice de ses sens se bornait au besoin de la tiédeur et de
la nourriture, et il était plein d'amour, oui, mais pour ma mamelle tiède
pour y poser sa petite figure et dormir ainsi, et pour mon sein duquel mon
amour s'écoulait en lait... Oh ! mon Enfant !... Et ils te voulaient mort !
C'est cela qu'ils voulaient t'enlever: la vie ! Ton unique trésor. La Mère
pour le Fils, le Fils pour la Mère, pour nous rendre les plus misérables et
les plus désolés de l'Univers. Pourquoi enlever la vie au Vivant ? 321> Pourquoi vous arroger le droit
d'enlever cette chose qu'est la vie : bien de la fleur et de l'animal, bien
de l'homme ? Il ne vous demandait rien, mon Jésus. Pas d'argent, pas de
bijoux, pas de maisons. Il en avait une petite et sainte, et il l'avait
quittée par amour pour vous, hommes-hyènes. La demeure qu'a le petit de
l'animal, il y avait renoncé pour vous, et il s'en était allé, pauvre et
seul, à travers le monde sans plus avoir le lit que Lui avait fait le Juste,
sans même plus le pain que Lui faisait sa Maman, et il avait dormi là où il
avait pu, et il avait mangé comme il avait pu. Dans les maisons des gens
honnêtes comme tout fils d'homme, ou sur la couchette d'herbe des prés,
veillé par les étoiles. Assis à une table, ou partageant avec les oiseaux de
Dieu les grains de blé et les fruits des ronces sauvages. Il ne vous demandait
rien mais, au contraire, il vous donnait. Il voulait seulement la vie pour
vous donner la Vie par sa parole. Et vous, et toi, Jérusalem, vous l'avez
dépouillé de la vie. Es-tu rassasiée et repue de son Sang et de sa Chair ? Ou
cela ne te suffit-il pas encore ? Et toi, hyène après avoir été vampire et
vautour, veux-tu te repaître de son Cadavre, et, pas encore rassasiée
d'opprobres et de tourments, veux-tu encore t'acharner et jouir de déshonorer
ses dépouilles et de revoir ses spasmes, ses tremblements, ses hoquets, ses
convulsions en moi, dans la Mère de celui que vous avez tué ? Sommes-nous
arrivés ? Pourquoi vous arrêtez-vous ? Cet homme, que veut-il de Joseph ? Que
dit-il ?" "On sait que tu
es entré dans la maison de Pilate, profanateur de la Loi. Tu en rendras
compte. La Pâque t'est interdite ! Tu es contaminé." "Toi aussi, Elchias. Tu m'as touché
et je suis tout couvert du sang du Christ et de sa sueur de mort !" "Ah ! horreur !
Loin ! Loin ! Ce sang, loin !" *N'aie pas peur. Il
t'a déjà abandonné et maudit." "Mais toi
aussi, maudit. Et maintenant que tu te mets bien avec Pilate, ne pense pas
pouvoir soustraire le Cadavre. Nous avons pris des mesures pour que le jeu
cesse." Nicodème s'est
approché lentement alors que les femmes se sont arrêtées avec Jean, en
s'adossant à un portail fermé. [2] "Nous avons
vu" répond Joseph. "Lâches ! Vous avez peur même d'un mort ! Mais
de mon jardin et de mon tombeau, je fais ce qui me semble bon." "Nous
verrons." "Oui, tu
forniques avec Rome, maintenant." Nicodème s'avance :
"Mieux vaut avec Rome qu'avec le démon, comme vous, déicides! Et du
reste, dis-moi: comment donc reprends-tu courage ? Il y a un moment tu fuyais
en proie à la terreur. C'est déjà passé pour toi ? Ce que tu as eu ne te
suffit pas encore ? Une de tes maisons n'est-elle pas brûlée ? Tremble ! Le
châtiment n'est pas fini. Il vient, au contraire. Il te menace comme la
Némésis des païens. Ni gardiens ni sceaux n'empêcheront le Vengeur de se
lever et de frapper."
Jean ne dit rien,
mais d'un saut de panthère s'élance et le terrasse. Il le presse avec ses
genoux, lui met les mains autour du cou et lui dit : "Demande-lui pardon
ou bien je t'étrangle, démon." Il ne le laisse que quand l'autre, pressé
et à moitié étranglé par les mains de Jean, demande : "Pardon." Mais son cri a
attiré la ronde. "Halte-là ! Qu'arrive-t-il ? D'autres séditions ?
Arrêtez-vous tous ou vous serez frappés. Qui êtes-vous ?" "Joseph
d'Arimathie et Nicodème, autorisés par le Proconsul pour ensevelir le
Nazaréen mis à mort, qui reviennent du tombeau avec la Mère, le fils et les
parents et amis. Celui-là a offensé la Mère et on l'a obligé à demander
pardon." "Cela seulement
? Il fallait l'étrangler. Allez. Soldats, arrêtez cet homme. Que veulent-ils
d'autre, ces vampires ? Même le cœur des mères ? Salut, juifs !" "Quelle horreur
! Mais ce ne sont plus des hommes... Jean, sois bon avec eux. Regarde le
souvenir de mon et ton Jésus. Lui prêchait le pardon." "Mère, tu as
raison. Mais ce sont des criminels et ils me font perdre la tête. Ce sont des
sacrilèges : ils t'offensent et je ne puis le permettre." Voici une autre
ronde romaine. L'Amour n'est plus sur la Terre. La Paix n'est plus parmi les
hommes. La Haine et la Guerre s'agitent comme ces torches fumeuses. Ceux qui
dominent ont peur du déchaînement de la foule. Ils savent par expérience que
quand cette bête qui s'appelle homme a goûté la saveur du sang, elle devient
avide de carnage... Mais ne les craignez pas. Ce ne sont pas de vrais lions
et de vraies panthères, ce sont des hyènes très lâches. Ils s'acharnent sur
l'agneau sans défense, mais ils craignent le lion armé de lances et son
autorité. Ne craignez pas ces chacals rampants. Votre pas ferré les met en
fuite et l'éclat de vos lances les rend plus doux que des lapins. Ces lances
! L'une d'elles a ouvert le cœur de mon Fils ! Laquelle ? Les voir c'est une
flèche au cœur... Et pourtant je voudrais les avoir toutes dans ces mains qui
tremblent pour voir quelle est celle qui a encore des traces de sang et dire
: "C'est celle-là ! Donne-la-moi, soldat ! Donne-la à une mère en souvenir
de ta mère lointaine, et je prierai pour elle et pour toi". 324> Et aucun soldat ne
la refuserait car eux, les hommes de guerre, ont été les meilleurs
devant l'agonie du Fils et de la Mère. Oh ! pourquoi là-haut n'y ai-je pas
pensé ? J'étais comme si on m'avait frappé à la tête. Déjà, elle était
abrutie par ces coups... Oh ! quels coups ! Qui me permet de ne plus les
entendre ici, dans ma pauvre tête ? La lance... Comme je la voudrais
!..." "Oui. oui.
Jean. Je suis pauvre, je n'ai que peu d'argent, mais je m'en dépouille
jusqu'à la dernière pièce pour avoir ce fer,.. Oh ! comment j'ai pu ne pas la
demander alors ?" "Marie, ma
chérie, personne d'entre nous ne connaissait cette blessure... Quand tu l'as
vue, les soldats étaient loin." "C'est vrai...
Je suis abrutie par la douleur. Et les vêtements ? Je n'ai rien de Lui ! Je
donnerais mon sang pour les avoir..." Marie verse de nouveau des pleurs
désolés. Et elle arrive ainsi
dans la rue où se trouve le Cénacle. Il est temps car elle est épuisée et
elle se traîne vraiment comme une vieille croulante. Et elle le dit.
"Courage ! Nous sommes arrivées, désormais. Arrivées ? Si court le
chemin qui ce matin m'a paru si long ? Ce matin ? Était-ce ce matin ? Pas
plus ? Que d'heures ou que de siècles sont passés depuis que je suis entrée
hier soir et depuis que je suis sortie ce matin ? Est-ce vraiment moi, la
Mère de cinquante ans ou une centenaire, une femme d'il y a longtemps, riche
de siècles sur mes épaules courbées et sur ma tête chenue ? Il me semble
avoir vécu toute la douleur du monde et qu'elle soit toute sur mes épaules
qui plient sous le poids. Croix immatérielle, mais si lourde ! De pierre.
Peut-être encore plus lourde que celle de mon Jésus. Car je porte la mienne
et la sienne avec le souvenir de son déchirement et la réalité du mien.
Entrons, puisque nous devons entrer. Mais ce n'est pas un réconfort, c'est un
accroissement de douleur. C'est par cette porte qu'est entré mon Fils pour
son dernier repas. C'est par elle qu'il est sorti pour aller à la rencontre
de la mort. Et il a dû mettre son pied là où le traître avait mis le sien, en
sortant pour appeler ceux qui devaient s'emparer de l'Innocent. C'est contre
cette porte que j'ai vu Judas... que j'ai vu Judas ! Et je ne l'ai pas
maudit. Mais je lui ai parlé comme une mère déchirée, déchirée pour le Fils
bon et pour le fils mauvais... J'ai vu Judas ! "Je les salue,
oui. Oh ! je les salue, je les remercie, je les bénis !" "Mais viens,
viens. Tu vas le faire à loisir." "Non. Ici.
Joseph... Oh ! je n'ai connu personne de ce nom qui ne m'aimât pas..." Marie d'Alphée
éclate en sanglots. "Ne pleure
pas... Même Joseph... C'était par amour que ton fils se trompait. Il voulait
me donner la paix humainement... Mais aujourd'hui!... Tu l'as vu... Oh ! tous
les Joseph sont bons avec Marie... Joseph, je te remercie, et toi aussi,
Nicodème... Mon cœur se prosterne sous vos pieds fatigués à cause de tant de
chemin fait pour Lui... pour les derniers honneurs rendus à Lui... Je n'ai
que mon cœur à vous donner... et je vous le donne, amis loyaux de mon Fils...
et... et excusez les paroles qu'une mère transpercée vous a dites au
tombeau..." "Oh ! Sainte !
Toi, pardonne !" dit Nicodème. "Sois bonne
maintenant. Repose dans ta Foi. Nous viendrons demain" ajoute Joseph. "Oui, nous
viendrons. Nous sommes à tes ordres." "C'est le
sabbat demain" objecte la maîtresse de maison. "Le sabbat est
mort. Nous viendrons. Adieu. Que le Seigneur soit avec nous" et ils s'en
vont. "Viens,
Marie." "Oui, Mère,
viens." "Non. Ouvrez.
Vous m'avez promis de le faire après les salutations. Ouvrez cette porte !
Vous ne pouvez la fermer à une mère, à une mère qui cherche à respirer dans
l'air l'odeur du souffle, du corps de son enfant. Mais ne savez-vous pas que
ce souffle et ce corps, c'est moi qui les Lui ai donnés ? Moi, moi qui l'ai
porté neuf mois, qui l'ai enfanté, allaité, élevé, soigné ? Ce souffle est
mien ! Cette odeur de chair est mienne ! C'est le mien, rendu plus beau dans
mon Jésus. Laissez-moi le sentir encore une fois." "Oui, malade.
Mais c'est parce que j'ai dans les yeux la vue de son Sang et dans le nez
l'odeur de son Corps couvert de plaies. Que je voie la table où il s'est
appuyé vivant et sain, que je sente le parfum de son corps juvénile. Ouvrez !
Ne me l'ensevelissez pas une troisième fois ! Déjà vous me l'avez caché sous
les aromates et les bandes, puis vous me l'avez enfermé sous la pierre.
Maintenant pourquoi, pourquoi refuser à une Mère de retrouver son dernier
vestige dans le souffle qu'il a laissé derrière cette porte ? Laissez-moi
entrer. Je chercherai par terre, sur la table, sur son siège, les traces de
ses pieds, de ses mains. Et je les baiserai, je les baiserai jusqu'à me
consumer les lèvres. Je chercherai... je chercherai... Peut-être trouverai-je
un cheveu de sa tête blonde, un cheveu qui ne soit pas couvert de sang. Mais
savez-vous ce que c'est que le cheveu d'un fils pour sa maman ? Toi, Marie de
Cléophas, toi, Salomé, vous êtes mères. Et vous ne comprenez pas ? Jean ?
Jean? Écoute-moi. Je suis ta Mère : Lui m'a faite telle. Lui ! Tu me dois
obéissance. Ouvre ! Je t'aime, Jean. Je t'ai toujours aimé parce que tu
l'aimais. Je t'aimerai plus encore. Mais, ouvre. Ouvre, te dis-je ! Tu ne
veux pas ? Tu ne veux pas ? Ah ! je n'ai donc plus de fils !? Jésus ne me
refusait jamais rien, parce qu'il était mon fils. Tu refuses. Tu ne l'es pas.
Tu ne comprends pas ma douleur... Oh ! Jean, pardon... pardon... Ouvre... Ne
pleure pas... Ouvre... Oh ! Jésus!... Jésus!... Écoute-moi... Que ton esprit
opère un miracle ! Ouvre à ta pauvre Maman cette porte que personne ne veut
ouvrir ! Jésus ! Jésus !" |
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Marie serre les
poings et frappe la porte bien close. Son déchirement est au paroxysme. Elle
finit par pâlir en murmurant : "Oh ! mon Jésus ! Je viens ! Je viens
!" Elle se renverse sans force dans les bras des femmes qui pleurent.
Elles la soutiennent pour l'empêcher de tomber au pied de cette porte, et la
transportent ainsi dans la pièce en face. |
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