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326> Marie, secourue par les femmes en pleurs,
revient à elle. Elle pleure sans avoir plus d'autre force que celle de
pleurer sans arrêt. Il semble vraiment que sa vie doive s'écouler et se
consumer toute entière dans ces larmes.
327> Elles veulent qu'elle se
restaure. Marthe lui offre un peu de vin, la
maîtresse de maison voudrait qu'elle prenne au moins un peu de miel. Marie d'Alphée, à genoux devant
elle, lui offre une tasse de lait tiède en disant : "Je l'ai trait
moi-même à la chevrette de la petite Rachel"
(peut-être une fille des gens qui sont dans cette maison de Lazare comme
locataires ou comme gardiens, je ne sais). Mais Marie ne veut rien. Pleurer,
seulement pleurer. Et demander et s'entendre promettre que l'on cherchera les
apôtres et les disciples, que l'on cherchera la lance et les vêtements et
que, quand il fera jour, puisque maintenant ils ne veulent pas la laisser
aller, elles la laisseront entrer dans la pièce du Cénacle.
"Oui. Si tu es un peu tranquille, si tu reposes un peu, je t'y
conduirai" dit sa belle-sœur. "Nous entrerons toutes les deux et, à
genoux, je chercherai pour toi toute trace de Jésus..."
et Marie d'Alphée sanglote. "Mais tu vois ? Ici tu as la coupe et le
pain entamé par Lui, employé par Lui pour l'Eucharistie. Y a-t-il plus saint
souvenir ? Tu vois ? Jean te
les a apportés dès ce matin pour que tu les voies ce soir... Pauvre Jean qui
est là qui pleure et qui a peur..."
"Peur ? Pourquoi ? Viens, Jean."
Jean sort de l'ombre car dans la pièce il n'y a qu'une petite lampe posée sur
la table près des objets de la Passion, et il s'agenouille aux pieds de Marie
qui le caresse et lui demande : "Pourquoi as-tu peur ?"
Et Jean, en embrassant ses mains et en pleurant : "Parce que tu es
malade. Tu es fiévreuse et angoissée... Et tu n'es pas tranquille. Et si tu
continues ainsi, tu vas mourir comme Lui est mort..."
"Oh ! si c'était vrai !"
"Non! Mère ! Maman ! Oh ! il est plus doux de dire : "Maman",
comme à la mienne ! Laisse-moi te le dire... Mais, comme moi je ne trouve pas
de différence entre ma mère et toi, et même comme je t'aime plus qu'elle
parce que tu es la Mère que Lui m'a donnée et que tu es sa Mère, ne fais pas
une trop grande différence entre le Fils né de toi et le fils qui t'a été
donné... Et aime-moi un peu comme tu l'aimes Lui... Si c'était Lui qui te
dise : "J'ai peur que tu meures", Lui répondrais-tu : "Oh ! si
c'était vrai" ? Non. Tu ne le dirais pas. Mais tu regretterais de t'en
aller et le laisser dans un monde de loups, Lui, ton Agneau... Et pour moi tu
n'es pas en peine ?... Je suis tellement plus agneau que Lui, non par bonté
et pureté, mais par stupidité et par peur.
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328> Si tu me manques, le pauvre
Jean sera dévoré par les loups sans avoir su donner
un bêlement qui parle de son Maître... Veux-tu que je meure ainsi, sans le
servir ? Stupide dans la mort comme dans la vie ? Non, n'est ce pas ? Et
alors, Maman, cherche à être tranquille... Pour Lui... Oh ! ne dis-tu pas
qu'il ressuscite ? Oui, tu le dis, et c'est vrai. Et alors veux-tu que quand
il ressuscitera, il trouve la maison vide de toi ? Car certainement Lui
viendra ici... Oh ! pauvre, pauvre Jésus, si au lieu de ton cri d'amour il
entendait nos cris de deuil, si au lieu de trouver ton sein pour poser sa
tête martyrisée et glorieuse il trouvait la fermeture de ton tombeau. Tu dois
vivre. Pour le saluer quand il reviendra... Je ne dis pas "à notre
amour". Nous méritons tous les reproches pour la façon dont nous nous
sommes conduits. Mais à ton amour. Oh ! que sera la rencontre ? Et
Lui, comment sera-t-il ? Mère de la Sagesse, Maman du très ignorant Jean, toi
qui sais tout, dis-nous comment il sera, quand il apparaîtra
ressuscité."
"Lazare avait les blessures des jambes
cicatrisées, mais on en voyait la trace. Et il apparut enveloppé dans des
bandes pleines d'ordure" dit Marthe.
"Il nous fallut le laver à plusieurs reprises..." ajoute Marie.
"Et il était faible, et nous avons dû le restaurer sur son ordre"
termine Marthe.
"Le fils de la veuve de Naïm était comme étourdi et semblait un bébé
incapable de marcher et de parler couramment, si bien qu'il le rendit à sa
mère pour qu'elle lui apprît de nouveau à user des biens de la vie. Et la
fillette de Jaïre, Lui-même guida ses premiers pas" dit Jean.
"Je pense que le Seigneur nous enverra un ange pour nous dire
:"Venez avec un vêtement propre". Et mon amour l'a déjà préparé. Il
est dans le palais. Je n'ai pas pu le filer, mais je l'ai fait filer par ma
nourrice, qui maintenant est tranquille sur mon avenir, et ne pleure plus.
J'ai pris le lin le plus précieux, et j'ai eu la pourpre par Plautina, et
Noémi en a tissé le volant, et moi j'ai fait la ceinture, la bourse et le
taleth , les
brodant de nuit pour n'être pas vue. Mère, c'est toi qui m'as appris. Ce
n'est pas parfait. Mais plus que les perles qui dessinent son Nom sur la
ceinture et sur la bourse, ce sont les diamants de mes larmes d'amour et mes
baisers qui le rendent beau. Tout point est une palpitation de dévouement
pour Lui. Et je la Lui porterai. Tu permets, n'est-ce pas ?"
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329> "Oh !... je ne pensais
pas qu'on le priverait de son vêtement... je ne suis pas habitué aux usages
du monde et à sa férocité... Je croyais déjà la connaître… (et des larmes
roulent de nouveau le long de ses joues cireuses) mais je vois que
je ne savais encore rien... Et je pensais : "Après aussi il aura le
vêtement de la Maman". Il Lui plaisait tant ! Il l'avait voulu ainsi et
il me l'avait dit depuis longtemps : "Tu feras un vêtement de telle et
telle façon, et tu me le porteras pour la Pâque... Car Jérusalem doit me voir
dans le vêtement pourpre de roi..." Oh ! cette laine, plus blanche que
la neige, pendant que je la filais elle devenait rouge aux yeux de Dieu et
aux miens, parce que mon cœur avait reçu une nouvelle blessure de cette
parole... Les autres, après des années et des mois, elles s'étaient sinon
fermées du moins desséchées de leur suintement de sang. Mais celle-là !
Chaque jour, chaque heure retournait l'épée dans le cœur : "Un jour de
moins ! Une heure de moins ! Et ensuite, il sera mort !" Oh ! Oh !... Et
le fil sur le fuseau et sur le métier devenait rouge pour moi... On l'a teint
ensuite pour le monde... Mais il était déjà rouge..." Marie pleure de
nouveau.
Elles cherchent à la soulager en lui parlant de la Résurrection. Suzanne
demande : "Que dis-tu ? Comment sera-t-il, ressuscité ? Et comment
ressuscitera-t-il ?"
Et elle, égarée, aveuglée à cette heure de martyre rédempteur, répond
: "Je ne sais pas... Je ne sais plus rien... sauf qu'il est
mort..." Elle éclate de nouveau en des sanglots violents et elle baise
le linge qui était aux flancs de son Fils, elle le serre sur son cœur et le
berce comme si c'était un enfant...
Elle touche les clous, les épines, l'éponge, et crie : "C'est cela qu'a
su te donner ta Patrie ! Du fer, des épines, du vinaigre et du fiel ! Et des
insultes, des insultes, des insultes ! Et parmi tous les fils d'Israël, on a
dû choisir quelqu'un de Cyrène pour porter la croix. Cet homme est sacré pour
moi comme un époux. Et si j'en connaissais un autre qui ait secouru mon
Enfant, je lui baiserais les pieds. Mais personne n'a donc eu pitié ? Sortez
! Partez ! Même de vous voir, c'est pour moi une douleur ! Parce que parmi
vous tous, parmi vous tous, vous n'avez même pas su obtenir une torture moins
cruelle. Serviteurs inutiles et inertes de votre Roi, sortez !" Elle est
terrible dans son emportement. Debout, raide, elle paraît même plus grande,
avec ses yeux impérieux, son bras tendu qui indique la porte. Elle commande
comme une reine sur le trône.
Tout le monde sort sans réagir pour ne pas l'exciter davantage et s'assoit en
dehors de la porte close, pour écouter ses gémissements et tout bruit qu'elle
peut faire. Mais après le bruit du siège qu'elle a repoussé et de ses genoux
qui frappent le sol, car elle s'est agenouillée la tête contre la table sur
laquelle se trouvent les objets de la Passion, on
n'entend que ses pleurs sans arrêt et sans réconfort.
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330> Elle murmure, mais si
doucement que ceux qui sont dehors ne peuvent l'entendre : "Père, Père,
pardon ! Je deviens orgueilleuse et méchante. Mais Tu le vois : c'est vrai ce
que je dis. Il y avait des foules autour de Lui et à cette fête toute la
Palestine est dans les murs saints... Saints ? Non. Plus saints... Ils
seraient restés tels si Lui avait expiré en leur intérieur. Mais Jérusalem
l'a expulsé comme le vomissement qui donne la nausée. Dans Jérusalem il n'y a
donc que le Crime... Eh bien, de tout ce peuple qui le suivait, il n'a pu se
rassembler une poignée qui s'impose, je ne dis pas pour le sauver - il devait
mourir pour racheter - mais pour le faire mourir sans tant de tortures. Ils
sont restés dans l'ombre ou bien ils ont fui... Mon cœur se révolte devant
tant de lâcheté. Je suis la Mère. À cause de cela, pardonne mon péché
d'orgueilleuse dureté..." et elle pleure...
...Dehors les autres sont sur les épines et pour plusieurs motifs.
Le maître de maison rentre. Il était sorti
par curiosité et il apporte des nouvelles redoutables. On dit que beaucoup de
gens sont morts dans le tremblement de terre, que beaucoup ont été blessés
dans les corps à corps entre les fidèles du Nazaréen et les juifs, que
plusieurs ont été arrêtés et qu'il y aura de nouvelles exécutions pour
révoltes et menaces envers Rome, que Pilate a ordonné d'arrêter tous les
partisans du Nazaréen et tous les chefs du Sanhédrin présents dans la ville,
ou même déjà enfuis à travers la Palestine, que Jeanne est mourante dans son
palais, que Manaën a été arrêté par Hérode pour l'avoir insulté en pleine
Cour comme complice du Déicide. En somme, un tas de nouvelles
catastrophiques...
Les femmes gémissent non pas tant de peur pour elles-mêmes que pour leurs
fils et leurs maris. Suzanne pense à son époux, connu parmi les fidèles de
Jésus en Galilée. Marie de Zébédée pense à son mari, logé chez un ami, et à
son fils Jacques dont elle n'a pas de nouvelles depuis le soir d'avant. Et
Marthe dit en sanglotant : "Ils seront déjà allés à Béthanie ! Qui ne
savait pas ce qu'était Lazare pour le Maître ?"
"Mais il est protégé par Rome, lui" lui réplique Marie Salomé.
"Oh ! protégé ! Qui sait, avec la haine qu'ont pour nous les chefs
d'Israël, quelles accusations ils portent contre lui à Pilate... Oh ! Dieu
!" Marthe se met les mains dans les cheveux et elle crie : "Les
armes ! Les armes ! La maison en est pleine... et aussi le palais ! Je le
sais ! Ce matin, à l'aurore, est venu Lévi, le gardien et il m'a dit... Mais déjà tu le sais, toi aussi ! Et tu l'as dit aux juifs sur le
Calvaire... Sotte ! Tu as mis dans la main des cruels l'arme pour tuer Lazare
!..."
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331> "Je l'ai dit, oui, j'ai
dit la vérité sans le savoir. Mais tais-toi, poule mouillée ! Ce que j'ai dit
est la plus sûre garantie pour Lazare. Ils se garderont bien de s'aventurer
dans des recherches là où ils savent qu'il y a des gens armés ! Ce sont des
lâches !"
"Les juifs, oui. Mais les romains, non."
"Je ne crains pas Rome. Elle est juste et paisible dans ses
dispositions".
"Marie a raison" dit Jean. "Longin m'a dit : "J'espère
qu'ils vous laisseront tranquilles. Mais s'ils ne le faisaient pas, viens ou
envoie quelqu'un au Prétoire. Pilate est bienveillant pour les fidèles du
Nazaréen. Il l'était aussi pour Lui. Nous vous défendrons".
"Mais si les juifs font tout par eux-mêmes ? Hier soir, c'était eux qui
ont pris Jésus ! Et, s'ils disent que nous sommes des profanateurs, ils ont
le droit de nous prendre. Oh ! mes fils ! J'en ai quatre ! Où sont Joseph et
Simon ? Ils étaient sur le Calvaire, et puis ils sont descendus quand Jeanne
n'a pas résisté .
Pour aider et défendre les femmes... Eux, les bergers, Alphée... tous ! oh !
ils les auront certainement déjà tués. Tu as entendu que Jeanne est mourante ?
Elle l'est certainement parce qu'elle est blessée. Et eux, avant que la plèbe
puisse frapper une femme, l'auront défendue et seront morts !... Et Jude et
Jacques ? Mon petit Jude ! Mon trésor ! Et Jacques, doux comme une fillette !
Oh ! je n'ai plus de fils ! Je suis comme la mère des fils Macchabées
!..."
Toutes pleurent désespérément. Toutes, sauf la maîtresse de maison qui est
allée chercher une cachette pour son mari, et Marie-Magdeleine qui ne pleure
pas. Mais ses yeux jettent du feu: elle redevient la femme autoritaire
d'autrefois. Elle ne parle pas, mais elle darde son regard sur ses compagnes
abattues, et elle bout de leur adresser une épithète très claire :
"Pusillanimes!"
Un certain temps passe ainsi... De temps à autre une se lève, ouvre doucement
la porte, jette un coup d'œil, la referme. "Que fait-elle ?"
demandent les autres.
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