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Vision du jeudi 24
août 1944
23> Je revois la maison de Joachim et de Anne. Rien de
changé à l'intérieur, à part une multitude de branches fleuries disposées çà
et là dans des amphores et qui proviennent certainement de la taille des
arbres du jardin, tout en fleurs . C'est une nuée de bouquets dont la couleur varie du
blanc neige au rouge de certains coraux.
Le travail d'Anne, aussi, est différent. Sur un métier plus petit que
l'autre, elle tisse de belles toiles de lin et chante en marquant avec son
pied le rythme du chant. Elle chante et sourit... À qui ? À elle-même, à
quelque vision en son intérieur. Le chant est lent et pourtant joyeux. Je
l'ai écrit à part pour l'avoir complet , car elle le répète plusieurs fois y trouvant une sorte
de béatitude. Elle le chante avec toujours plus de force et d'assurance,
comme si elle en avait trouvé le rythme en son cœur. D'abord elle le murmure
en sourdine et puis, plus assurée, elle le chante sur un ton plus haut et
plus rapidement. Je le transcris parce qu'il est si doux dans sa
simplicité :
"Gloire au Seigneur tout puissant qui a aimé la descendance de David.
Gloire au Seigneur !
Sa suprême grâce, depuis le Ciel, m'a visitée,
la vieille plante a poussé une nouvelle branche, et je suis bienheureuse.
Pour la fête des lumières
l'espérance a jeté sa semence; l'air embaumé du
mois de Nisam la voit germer.
Ma chair au printemps est comme l'amandier en fleurs. Au soir de la vie, elle
sent qu'elle porte son fruit.
Sur cette branche est une rose, un fruit des plus doux.
Une étoile qui scintille, une jeune vie innocente.
C'est la joie de la maison, de l'époux et de l'épouse.
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24> Louange à Dieu, au
Seigneur, qui de moi a eu pitié.
Sa lumière me l'a annoncé : une étoile viendra vers toi.
Gloire, gloire ! C'est à toi que sera le fruit de la plante,
le premier fruit et le dernier, saint et pur comme un don du Seigneur.
C'est à toi qu'il sera, et par lui arrive joie et paix sur la terre.
Vole, navette. Ton fil tissera la toile de l'enfant.
Il va naître ! À Dieu, dans l'allégresse, va le chant de mon cœur."
Joachim entre quand pour la quatrième fois elle va
redire son chant. "Tu es heureuse, Anne ? Tu me sembles un oiseau
qui prélude au printemps. Qu'est-ce que ce chant ? Je ne l'ai jamais
entendu de personne. D'où vient-il ?"
"De mon cœur, Joachim." Anne s'est levée
et maintenant va vers son époux toute riante. Elle paraît plus jeune et plus
belle.
"Je ne te savais pas poète" dit son mari
en la regardant avec une admiration manifeste. On ne croirait pas deux vieux époux.
En leur regard c'est une tendresse de jeunes mariés. "Je viens du fond
du jardin t'ayant entendu chanter. Cela fait des années que je n'avais
entendu ta voix de tourterelle enamourée. Veux-tu me répéter ce
chant ?"
"Je te le redirais, même si tu ne le
demandais pas Les fils d'Israël ont toujours confié au chant les cris les
plus vrais de leurs espérances, de leurs joies, de leurs peines. J'ai confié
à mon chant le soin de me dire et de te dire une grande joie. Oui, même de me la redire; c'est chose si grande
que, bien qu'en étant certaine, elle me semble encore irréelle." Et elle
recommence le chant, mais arrivée à ce passage : "Sur cette branche
est une rose, est un fruit des plus doux, c’est une étoile..." sa voix
vibrante de contralto devient d'abord tremblante et puis se brise. Avec un
sanglot de joie, elle regarde Joachim et levant les bras elle crie :
"Je suis mère, mon aimé !" et elle se réfugie sur son cœur,
entre les bras qu'il lui tend et que maintenant il resserre autour de son
heureuse épouse.
Le plus chaste et le plus heureux embrassement que
j'ai jamais vu depuis que je suis au monde. Chaste et ardent dans sa
chasteté. Puis le doux reproche à travers la chevelure grisonnante
d'Anne : "Et tu ne me l'as pas dit ?"
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25> "C'est que je voulais en être certaine. Vieille
comme je suis... me savoir maman... Vraiment je ne pouvais le croire... et je
ne voulais pas te causer une déception plus amère que tout. C'est depuis la
fin de décembre que je sens un renouveau de mes entrailles, la poussée d'un
nouveau rameau. Mais, maintenant, sur ce rameau c'est le fruit, c'est sûr...
Tu vois ? Cette toile est déjà pour celui qui va arriver."
"N'est-ce pas le lin que tu as acheté à
Jérusalem en octobre ?"
"Oui.
Puis je l'ai filé dans l'attente et l'espoir ... J'espérais : le dernier
jour, pendant que je priais au Temple, le plus près possible de la maison de
Dieu qu'il soit permis à une femme, il se faisait tard... tu te souviens que
je dis: "Encore, encore un peu", je ne pouvais m'arracher à ce lieu
sans avoir obtenu la grâce. Eh bien : dans l'ombre qui déjà descendait
de l'intérieur du lieu sacré, dont je sentais une forte attraction de toute
mon âme pour y arracher un "oui" du Dieu qui y est présent, j'ai vu
partir une lumière, une merveilleuse étincelle de lumière. Claire et douce
comme la lumière lunaire, pourtant elle portait avec elle l'éclat de toutes
les perles et gemmes de la; terre. Il me semblait qu'une des étoiles
précieuses du Voile, les étoiles qui sont sous les pieds des Chérubins, se
détachait et prenait la splendeur d'une lumière surnaturelle... Il semblait
que de l'au-delà du Voile sacré, de la Gloire elle même,
un feu, rapide, était venu vers moi et en traversant l'air disait comme une
voix céleste : "Ce que tu as demandé t'arrive ".
C'est pour cela que je chante : "Une étoile viendra vers toi".
Quel fils sera-ce jamais que le nôtre, qui se manifeste comme la lumière
d'une étoile dans le Temple et qui dit : "C'est moi" dans la
fête des Lumières ? Je pense que tu avais vu juste en me regardant comme
une nouvelle Anne d'Elqana ,
Comment l'appellerons-nous, notre créature que doucement comme le murmure
d'un ruisseau je sens en mon sein; qui me parle par les battements de son petit
cœur comme une tourterelle que l'on tient au creux de la main ?"
"Si c'est un garçon, nous l'appellerons
Samuel. Si c'est une fille, Étoile, le mot qui a terminé ton chant pour me
donner la joie de me savoir père, la forme qu'elle a prise pour se manifester
dans l'ombre sacrée du Temple."
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26> "L'Étoile, notre étoile, Oui, je ne suis pas, je
pense, je pense que ce sera; une fille. Il me semble que des caresses si
douces ne peuvent venir que d'une très douce petite. En effet, je ne la porte
pas, e ne souffre pas. C'est elle qui me porte sur un sentier d'azur et de
fleurs, comme si j'étais la petite sœur des anges saints et que la terre fût
déjà lointaine... J'ai souvent entendu dire à des femmes que concevoir et
porter l'enfant était douloureux. Mais moi, je n'éprouve pas de douleur. Je
me sens forte, jeune, fraîche, plus que lorsque je t'ai donné ma virginité à
l'époque de ma jeunesse lointaine. Fille de Dieu - car elle est de Dieu plus
que de nous, cette fleur éclose sur un tronc desséché -
elle ne cause pas de peine à sa maman. Elle ne lui apporte que paix et
bénédiction : fruits de Dieu, son vrai Père."
"Alors nous l'appellerons Marie. Étoile de
notre mer, perle, bonheur. C'est le nom de la première grande femme d'Israël.
Mais elle n'offensera jamais le Seigneur . À Lui seul elle chantera le poème de sa vie, car elle
Lui est offerte: hostie avant de naître."
"C'est notre offrande à Lui, oui. Garçon ou
fille, lorsqu'elle aura fait notre joie pendant trois années, nous donnerons
notre créature au Seigneur, hosties nous aussi avec elle pour la gloire de
Dieu."
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