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Vision du jeudi 7 juin 1944 (Vigile du
Corps du Christ)

177> J'écris en présence de mon
Jésus-Maître. Pour moi, tout pour moi. Revenu pour moi, depuis tant
de temps, tout pour moi. Vous direz : "Mais, comment ?
Cela fait presque un mois que tu reviens à entendre et à voir, et tu dis que
tu l'as enfin après si longtemps ?" Je réponds encore une fois ce
que, de vive voix et par écrit, j'ai dit plusieurs fois.
C’est autre chose que de voir et autre chose
que d'entendre et surtout autre chose, de voir et entendre pour les autres ou
de voir et entendre tout pour moi, exclusivement pour moi. Dans le premier
cas je suis une spectatrice, une répétitrice de ce que je vois et entends,
mais si cela me donne la joie car ce sont toujours des choses qui vous
causent une grande joie, il est vrai aussi que c'est une joie qui est
extérieure. Les mots disent mal ce que je ressens si bien. Mais, je ne sais
mieux m'exprimer. En somme, je veux dire que ma joie ressemble à celle de
quelqu'un qui lit un beau livre ou voit une belle scène. Il en est ému, la
goûte, en admire l'harmonie, il pense : "Quelle belle chose ce serait
d'être à la place de cette personne !" Tandis que dans le second
cas, quand l'audition et la vision est pour moi, alors "cette
personne" c'est moi. Elle est pour moi la parole que j'entends, pour moi
la figure que je vois.
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178> C'est moi et Lui. Moi et
Marie. Moi et Jean. Vivants, vrais, réels, tout proches. Non pas en face de
moi comme si je voyais passer un film, mais à côté de mon lit, se déplaçant
dans la chambre ou s'appuyant aux meubles, ou assis, ou debout comme des
personnes vivantes, mes hôtes; ce qui est bien différent d'une vision pour
tout le monde. En somme tout cela est "pour moi."
Et aujourd'hui, et même hier depuis l'après-midi, Jésus est ici, avec son
vêtement ordinaire de laine blanche, d'un blanc qui tire sur l'ivoire, si
différent par sa pesanteur et sa teinte du vêtement éclatant qui semble d'un
lin immatériel, si blanc qu'on dirait qu'il est fait de fils de lumière, qui
le couvre dans le Ciel. Il est ici avec ses mains belles et longues et
effilées, d'un blanc de vieil ivoire, avec son beau visage allongé et pâle où
resplendissent ses yeux dominateurs et doux de saphir sombre entre les cils
épais d'un châtain étincelant de blond roux. Il est ici avec ses beaux
cheveux longs blonds et souples, d'un blond roux plus vif dans les parties
éclairées et plus sombre dans le fond des plis. Il est ici ! Il est
ici ! Il me sourit et me regarde écrire de Lui. Comme il faisait à
Viareggio... et comme il ne faisait plus depuis la Semaine Sainte... me
donnant toute cette désolation qui devenait fièvre et presque désespérance
quand, à la douleur qui me venait d'être privée de Lui, s'ajoutait encore
celle d'être privée de vivre là au moins où je l'avais vu et pouvais
dire : "Là, il s'est appuyé. Là, il s'est assis. Là il s'est penché
pour mettre sa main sur ma tête" et là où étaient morts les miens.
Oh ! qui ne l'a pas éprouvé ne peut comprendre ! Non, il n'y a pas
de raison de prétendre de jouir de toutes ces faveurs. Nous savons bien que ce
sont des grâces gratuites, que nous ne méritons pas et nous ne pouvons
prétendre qu'elles durent quand elles nous sont accordées. Nous le savons
bien. Et plus elles nous sont données, et plus nous nous anéantissons dans
l'humilité en reconnaissant notre répugnante misère en face de l'Infinie
Beauté et de la Divine Richesse qui se donne à nous.
Mais que dites-vous, Père ? Un fils ne désire-t-il pas voir son père et
sa mère ? Une femme voir son mari ? Et quand la mort ou une longue
absence les prive de leur vue, ne trouvent-ils pas un réconfort dans le fait
de vivre là où ils ont vécu ? S'ils doivent quitter ce lieu, ne
souffrent-ils pas doublement, parce qu'ils ont perdu aussi le lieu où
l'absent partagea leur amour ? Peut-on leur reprocher de souffrir de
cette douleur ? Non. Et pour moi ? Jésus n'est-il pas mon Père et
mon Époux ? Plus cher; beaucoup plus cher qu'un père ou un époux ?
Et qu'il me soit tel, jugez d'après la façon dont j'ai supporté la mort de ma
mère. J'ai souffert, savez-vous ? Je pleure encore car je l'aimais malgré son
caractère. Mais vous avez vu comment j'ai franchi cette passe. Jésus était
là. Et il m'était plus cher que maman. Dois-je Le dire. J'ai souffert, et je
souffre davantage maintenant de la mort de maman qui remonte à huit mois
que je n'ai souffert alors. C'est que dans ces deux derniers mois,
j'étais sans Jésus pour moi et sans Marie pour moi et même
maintenant, il suffit qu'ils me laissent un moment pour que je ressente
plus que jamais ma désolation d'orpheline malade et je sois replongée dans
l'humaine et amère douleur de ces jours inhumains.
J'écris sous les yeux de Jésus et donc je n'exagère pas et je ne déforme
rien. Ce n'est pas ma manière, d'ailleurs, mais même si j'étais ainsi, il me
serait impossible de rester sous ce regard. J'ai écrit ceci, en cet endroit
où je n'ai pas l'habitude de le faire, car pour les visions de Marie, je ne
les interromps pas par la manifestation de mon pauvre moi.
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179> Je sais déjà
que je dois continuer à manifester ses gloires. Sa Maternité, à tous les
instants, n'a-t-elle pas été une couronne de gloire ? Je suis très malade
et il me coûte beaucoup d'écrire. Je suis une loque. Mais quand il s'agit
de la faire connaître pour qu'Elle soit davantage aimée, je ne calcule pas.
Les épaules me font mal ? Le cœur cède ? Ma tête souffre ? La
fièvre monte ? N'importe ! Que Marie soit connue toute beauté et
tendresse, comme je la vois, par la bonté de Dieu et la sienne, et cela me suffit.
Plus tard je vois une vaste étendue de campagne. La lune est au zénith et
elle cingle tranquille dans un ciel tout constellé. Les étoiles paraissent
des clous de diamant enfoncés dans un immense baldaquin de velours bleu
foncé. Et la lune rie au milieu avec sa figure toute blanche d'où descendent
des fleuves de lumière laiteuse qui donnent une teinte blanche au paysage.
Les arbres dépouillés de leur feuillage se détachent plus grands et sombres
sur cette blancheur, pendant que les murets qui surgissent çà et là
ressemblent à du lait caillé. Une maisonnette, dans le lointain, semble être
un bloc de marbre de Carrare.
Sur ma droite, je vois une sorte de hangar qui est construit partie en
maçonnerie, partie en bois. De là, sort de temps en temps un bêlement
intermittent et bref. Ce doit être des brebis qui rêvent ou qui croient
l'aube proche à cause du clair de lune. C'est une clarté, excessive même,
tant elle est intense, et qui s'accroît comme si l'astre s'approchait de la
terre ou étincelait par suite d'un mystérieux incendie.
Un berger s'avance sur le seuil. Il lève le bras à hauteur du front pour
ménager ses yeux et regarde en l'air. Il semble impossible qu'on doive
s'abriter de la clarté de la lune, mais elle est si vive qu'elle éblouit, en
particulier celui qui sort d'un enclos, d'ordinaire ténébreux. Tout est
calme, mais cette clarté est étonnante. Le berger appelle ses compagnons. Ils
vont tous à la porte. Un tas d'hommes hirsutes, de tous âges. Il y a des
adolescents et d'autres qui déjà blanchissent. Ils commentent le fait étrange
et les plus jeunes ont peur, spécialement un garçon d'une douzaine d'années qui se met à pleurer,
s'attirant les moqueries des plus vieux.
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180> "De quoi as-tu peur, sot
que tu es ?" lui dit le plus vieux . "Tu ne vois pas que l'air est tranquille ? Tu n'as jamais
vu un clair de lune ? Es-tu toujours resté sous la robe de la maman
comme un poussin sous la poule couveuse ? Mais, tu en verras des
choses ! Une fois j'étais allé vers les monts du Liban, plus loin
encore. Je montais. J'étais jeune et la marche ne me fatiguait pas. J'étais riche
aussi à cette époque... Une nuit, je vis une lumière telle que je pensai
qu'Élie allait revenir avec son char de feu. Le ciel était tout embrasé. Un
vieux - le vieux c'était lui - me dit : "Un grand événement va
bientôt se produire dans le monde. Et pour nous ce fut un événement :
l'arrivée des soldats de Rome. Oh ! tu en verras si tu vis..."
Mais le pastoureau ne l'écoute plus. Il semble n'avoir plus peur. En effet,
il quitte le seuil et s'esquive de derrière les épaules d'un berger musclé
derrière lequel il s'était réfugié et sort dans le parc qui se trouve devant
le hangar. Il regarde en l'air et marche comme un somnambule ou comme s'il
était hypnotisé par quelque chose qui le captive totalement. À un moment il
crie : "Oh !" et reste comme pétrifié, les bras
légèrement ouverts. Les autres se regardent, étonnés.
"Mais qu'a donc ce sot ?" dit quelqu'un.
"Demain je le ramène à sa mère. Je ne veux pas d'un fou pour garder les
brebis" dit un autre.
Et le vieux qui a parlé précédemment dit alors : "Allons voir avant
de juger. Appelez aussi les autres qui dorment et prenez des bâtons. Il y a
peut-être une mauvaise bête ou des malandrins..."
Ils rentrent, ils appellent les autres bergers et sortent avec des torches et
des matraques. Ils rejoignent l'enfant.
"Là, là" murmure-t-il en souriant.
"Au-dessus de l'arbre regardez cette lumière qui arrive. On dirait
qu'elle s'avance sur un rayon de lune. La voilà qui approche. Comme elle est
belle !"
"Moi, je ne vois qu'une clarté un peu vive."
"Moi aussi."
"Moi aussi" disent les autres.
"Non. Je vois quelque chose qui ressemble à un corps" dit un autre
en qui je reconnais le berger qui a donné le lait à Marie.
"C'est un... c'est un ange !" crie l'enfant. "Le voilà qui descend
et s'approche... Par terre ! À genoux devant l'Ange de Dieu !"
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181> Un
"oh !" prolongé et respectueux s'élève du groupe des bergers qui
tombent le visage contre terre et paraissent d'autant plus frappés par
l'apparition qu'ils sont plus âgés. Les plus jeunes sont à genoux et regardent l'ange qui s'approche toujours plus, et
s'arrête en l'air déployant ses grandes ailes, blancheur de perles dans la
blancheur lunaire qui l'enveloppe, au-dessus du mur d'enceinte.
"Ne craignez pas, je ne vous porte pas malheur. Je vous apporte la
nouvelle d'une grande joie pour le peuple d'Israël et pour tous les peuples
de la terre." La voix angélique, c'est une harpe harmonieuse qui
accompagne des voix de rossignols.
"Aujourd'hui, dans la cité de David, est né le Sauveur." À ces
mots, l'ange ouvre plus grandes ses ailes et les agite comme par un
tressaillement de joie et une pluie d'étincelles d'or et de pierres
précieuses paraît s'en échapper. Un véritable arc-en-ciel qui dessine un arc
de triomphe au-dessus du pauvre parc.
"...le Sauveur qui est le Christ." L'ange brille d'une lumière plus
éclatante. Ses deux ailes, maintenant arrêtées et tendues vers le ciel
semblent deux voiles immobiles sur le saphir de la mer, deux flammes qui
montent ardentes.
"...Christ, le Seigneur !" L'ange replie ses ailes de lumière
et s'en couvre comme d'un survêtement de diamant sur un habit de perles, il
s'incline comme pour adorer avec les bras serrés sur le cœur et le visage qui
disparaît, incliné comme il est sur la poitrine, dans l'ombre du haut des
ailes repliées. On ne voit plus qu'une forme allongée et lumineuse, immobile
pendant la durée d'un Gloria.
Mais voici qu'il bouge. Il rouvre les ailes et lève son visage où la lumière
s'épanouit en un sourire paradisiaque et il dit : "Vous le
reconnaîtrez à ces signes : dans une pauvre étable, derrière Bethléem,
vous trouverez un bébé enveloppé dans des langes couché dans une mangeoire
d'animaux, parce que pour le Messie, il n'y a pas eu de toit dans la cité de
David." En disant cela, l'ange devient grave, même triste.
Mais des Cieux arrive une foule – oh ! quelle foule ! - une foule
d'anges qui lui ressemblent, une échelle d'anges qui descendent dans
l'allégresse, éclipsent la lune par leur lumière paradisiaque. Ils se
rassemblent autour de l'ange annonciateur, en agitant leurs ailes, en
répandant des parfums, en une harmonie musicale où toutes les voix les plus
belles de la création se retrouvent, mais portées à la perfection de leur
sonorité.
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182> Si la peinture
est l'effort de la matière pour devenir lumière, ici la mélodie est l'effort
de la musique pour exprimer aux hommes la beauté de Dieu, et entendre cette
mélodie c'est connaître le Paradis, où tout est harmonie de l'amour qui de
Dieu se donne, se répandant pour réjouir les bienheureux et retourner de
ceux-ci à Dieu et Lui dire : "Nous t'aimons !"
Le "Gloria" angélique se répand en ondes de plus en plus étendues
sur la campagne tranquille, ainsi que la lumière. Les oiseaux unissent leurs
chants pour saluer cette lumière précoce et les brebis leurs bêlements pour
ce soleil anticipé, comme si les animaux qui saluaient leur Créateur, venu au
milieu d'eux pour les aimer comme Homme et en plus comme Dieu.
Le chant décroît, et la lumière aussi pendant que les anges remontent aux
Cieux... Les bergers reviennent à eux-mêmes.
"As-tu entendu ?"
"Allons-nous voir ?"
"Et les animaux ?"
"Oh ! il ne leur arrivera rien. Allons pour obéir à la parole de
Dieu"
"Mais, où aller ?"
"N'a-t-il pas dit qu'il était né aujourd'hui et qu'il n'avait pas trouvé
de logement à Bethléem ?" Et le berger qui a donné le lait c'est
lui qui parle maintenant. "Venez, je sais. J'ai vu la femme et elle m'a
fait de la peine. Je lui ai indiqué un endroit pour elle, parce que je
pensais bien qu'elle ne trouverait pas de logement, et à l'homme je lui ai
donné du lait pour elle. Elle est si jeune et si belle. Elle doit être bonne
comme l'ange qui nous a parlé. Venez, venez. Allons prendre du lait, des
fromages, des agneaux et des peaux tannées de brebis. Ils doivent être très
pauvres et... qui sait quel froid pour Celui que je n'ose nommer ! Et
penser que j'ai parlé à la Mère comme à une pauvre épouse ! ..."
Ils vont au hangar et en sortent, peu après, portant qui des récipients de
lait, qui des fromages ronds enveloppés dans des filets de sparterie, qui des
paniers avec un agneau bêlant, qui des peaux de brebis apprêtées.
"Moi je porte une brebis qui a eu un agneau il y a un mois. Son lait est
excellent. Il pourra leur être utile si la femme en manque. Elle me semblait
une bambine, et si pâle ! ... Un teint de jasmin, au clair de lune"
dit le berger du lait. Et il les conduit.
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183> Ils s'en vont, éclairés
par la lune et des torches, après avoir fermé le hangar et l'enceinte. Ils
vont par les sentiers champêtres, à travers des haies de ronces dépouillées
par l'hiver. Ils font le tour de Bethléem et arrivent à l'étable non par le
chemin qu'avait suivi Marie, mais en sens contraire. Ainsi ils ne passent pas
devant les grottes mieux aménagées mais trouvent immédiatement le refuge
qu'ils cherchent. Ils s'approchent.
"Entre !"
"Moi, je n'ose pas."
"Entre, toi."
"Non."
"Regarde au moins."
"Toi, Lévi qui as vu l'ange le premier, cela veut dire que tu es
plus bon que nous, regarde." Vraiment ils l'avaient d'abord traité de
fou... mais maintenant il leur est utile que le gamin ose ce qu'eux n'osent
pas.
L'enfant hésite mais se décide ensuite. Il s'approche du refuge, écarte un
peu le manteau... et s'arrête en extase.
"Que vois-tu ?" lui demandent-ils anxieux à voix basse.
"Je vois une femme toute jeune
et belle et un homme penché sur
une mangeoire et j'entends... j'entends un bébé qui pleure et la femme lui
dit d'une voix... oh ! quelle voix !"
"Que dit-elle ?"
"Elle dit : "Jésus, mon tout
petit ! Jésus, amour de ta Maman ! Ne pleure pas, mon petit
Enfant !" Elle dit : "Oh ! si je pouvais te dire :
'Prends le lait, mon tout petit ! ' Mais je ne l'ai pas encore !
" Elle dit : "Tu as si froid, mon amour ! Le foin te pique.
Quelle douleur pour ta Maman de t'entendre pleurer ainsi ! Sans pouvoir
te soulager". Elle dit : "Dors, ma petite âme ! Mon cœur
se fend de t'entendre et de voir tes larmes". Elle l'embrasse et
réchauffe ses petits pieds avec ses mains. Elle est penchée abaissant ses
mains sur la mangeoire.
"Appelle ! Montre que tu es là !"
"Moi non. Vous plutôt qui nous avez conduit et la connaissez."
Le berger ouvre la bouche et se borne à un soupir bruyant.
Joseph se retourne et vient à la porte. "Qui êtes-vous ?"
"Des bergers. Nous vous apportons de la nourriture et de la laine. Nous
venons adorer le Sauveur."
"Entrez."
Ils entrent dans l'étable qui s'éclaire à la lumière des torches. Les vieux
poussent les jeunes devant eux.
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184> Marie se retourne et
sourit : "Venez" dit-elle. "Venez !" et elle
les invite de la main et par son sourire et elle prend le garçon qui a vu l'ange
et l'attire à elle, tout près de la crèche. Et l'enfant regarde, radieux.
Les autres, invités aussi par Joseph, s'avancent avec leurs cadeaux, et avec
des paroles brèves, émues, les déposent aux pieds de Marie. Ils regardent le
petit Bébé qui pleure doucement et ils sourient, émus et heureux.
L'un d'eux plus hardi dit : "Prends, Mère, elle est soyeuse et
propre. Je l'avais préparée pour le bambin qui va bientôt naître chez nous,
mais je te la donne. Mets ton Fils dans cette laine, elle sera douce et
chaude." Et il offre une peau de brebis, une très belle peau avec une
longue toison de laine toute blanche .
Marie soulève Jésus et l'en enveloppe. Elle le montre aux bergers qui, à
genoux sur la litière du sol, le regardent extasiés.
Ils se font plus hardis et l'un d'eux propose : "Il faudrait Lui donner
une gorgée de lait ou mieux de l'eau et du miel. Mais nous n'avons pas de
miel. On en donne aux tout petits. J'ai sept enfants, je suis au courant...
"
"Voilà du lait. Prends, Femme. "
"Mais il est froid. Il faut du chaud. Où est Élie ? C'est lui qui a la brebis."
Élie doit être l'homme au lait, mais il n'est pas là. Il s'est arrêté dehors
et regarde par une fente et il est perdu dans l'obscurité de la nuit.
"Qui vous a amenés ici ?"
"Un ange nous a dit de venir et Élie nous a conduits. Mais où est-il à
présent ?"
Un bêlement de la brebis le trahit.
"Avance, on demande de toi."
Il entre avec la brebis, intimidé d'être le plus remarqué.
"C'est toi ?" dit Joseph qui le reconnaît. Et Marie lui sourit
en disant : "Tu es bon."
Ils traient la brebis, et trempant l'extrémité d'un linge dans le lait chaud
et écumeux, Marie baigne les lèvres du Petit qui suce cette douceur crémeuse.
Ils sourient tous, et plus encore lorsque avec le coin de la toile encore
entre les lèvres, Jésus s'endort dans la tiédeur de la laine.
"Mais vous ne pouvez rester ici. Il fait froid et humide. Et puis...
avec cette odeur d'animaux ! Ça ne va pas... et ça ne va pas pour le
Sauveur."
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185> "Je le
sais" dit Marie avec un grand soupir. "Mais il n'y a pas de place
pour nous à Bethléem."
"Prends courage, ô Femme. Nous allons te chercher une maison."
"Je vais en parler à ma patronne, dit l'homme au lait, Élie. Elle est bonne. Elle vous
accueillera, dut-elle vous céder sa pièce. Dès qu'il va faire jour, je lui en
parle. Elle a sa maison toute pleine, mais elle vous donnera une place."
"Pour le Petit au moins. Moi et Joseph, n'importe si nous restons encore
par terre. Mais pour le Petit..."
"Ne soupire pas, Femme, j'y pense. Je raconterai à beaucoup de gens ce
qui nous a été dit. Vous ne manquerez de rien. Pour le moment, prenez ce que
notre pauvreté peut vous donner. Nous sommes des bergers..."
"Nous sommes pauvres, nous aussi" dit Joseph. "Et ne pouvons
vous dédommager."
"Oh ! nous ne voulons pas ! Même si vous le pouviez nous ne le
voudrions pas ! Le Seigneur nous a déjà récompensés. La paix, il l'a
promise à tout le monde. Les anges disaient : "Paix aux hommes de
bonne volonté". Mais à nous, il l'a déjà donnée car l'ange a dit que cet
Enfant, c'est le Sauveur, le Christ, le Seigneur. Nous sommes pauvres et
ignorants, mais nous savons que les Prophètes disent que le Sauveur sera le
Prince de la Paix et à nous il a dit d'aller l'adorer. Ainsi il nous a donné
sa paix. Gloire à Dieu au plus haut des Cieux et gloire à celui qui est son
Christ ! Et toi, sois bénie, Femme qui l'a engendré ! Tu es Sainte
puisque tu as mérité de le porter ! Commande-nous, comme une Reine, car
nous serons contents de te servir. Que pouvons-nous faire pour
toi ?"
"Aimer mon Fils, et avoir toujours dans le cœur vos pensées de
maintenant."
"Mais pour toi, tu ne désires rien ? Tu n'as pas de parents à qui
faire savoir que ton Fils est né ?"
"Oui, j'en aurais. Mais ils ne sont pas près d'ici. Ils sont à
Hébron..."
"J'y vais moi" dit Élie. "Qui sont-ils ?"
"Zacharie, le
prêtre, et Élisabeth ma
cousine."
"Zacharie, oh ! Je le connais bien. En été je vais sur ces montagnes
où il y a de riches et beaux pâturages et je suis l'ami de son berger. Quand
je vais te savoir arrangée, je vais chez Zacharie."
"Merci, Élie."
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186> "De rien. C'est
grand honneur pour moi, pauvre berger, d'aller parler au prêtre et de lui
dire : "Le Sauveur est né"."
"Non. Tu lui diras : "Marie de Nazareth, ta cousine, a dit que
Jésus est né, et de venir à Bethléem "
"C'est ainsi que je dirai."
"Dieu t'en récompense, je me souviendrai de toi, de vous tous..."
"Tu parleras à ton Enfant de nous ?"
"Oui."
"Je suis Élie."
"Moi Lévi."
"Moi Samuel."
"Moi Jonas."
"Moi Isaac."
"Moi Tobie."
"Moi Jonathas."
"Et moi Daniel."
"Et Siméon,
moi."
"Et moi, mon nom est Jean."
"Moi je m'appelle Joseph et mon
frère Benjamin, nous
sommes jumeaux."
"Je me rappellerai vos noms."
"Il nous faut partir... Mais nous reviendrons... Et nous t'en amènerons
d'autres pour adorer ! ..."
"Comment revenir au parc en laissant ce Petit ?"
"Gloire à Dieu qui nous l'a montré !"
"Fais-nous baiser son habit" dit Lévi avec un sourire d'ange.
Marie lève doucement Jésus et, assise sur le foin, présente aux baisers, les
pieds minuscules, enveloppés d'un linge. Ceux qui ont de la barbe se
l'essuient d'abord. Tous, presque, pleurent et quand ils doivent partir, ils
sortent à reculons, laissant leur cœur près de la crèche...
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