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Vision du vendredi 9 juin 1944
217> Je vois en esprit la scène
suivante :
C'est
la nuit. Joseph dort sur sa couchette dans sa chambre minuscule. Un
sommeil tranquille de qui se repose de beaucoup de travail accompli
honnêtement et soigneusement.
Je le vois dans l'obscurité de la pièce, à peine amoindrie par un filet de
lumière lunaire qui entre par la fente de la fenêtre à peine entrebâillée
mais pas fermée complètement, comme si Joseph avait chaud dans ce petit
local, ou comme s'il voulait avoir ce petit filet de lumière pour pouvoir se
régler sur l'aube et se lever promptement. Il repose sur un côté, et dans son
sommeil sourit à je ne sais quelle vision, qu'il a, à un songe. Mais le
sourire se change en effroi. Il soupire profondément comme s'il avait un
cauchemar et s'éveille en sursaut .
Il s'assied sur le lit, se frotte les yeux et regarde autour de lui. Il regarde
vers la petite fenêtre d'où vient le filet de lumière, La nuit est profonde,
mais il saisit le vêtement étendu au pied du lit, et toujours assis sur le
lit l'enfile sur la tunique blanche aux manches courtes qu'il a sur la peau.
Il écarte les couvertures, met les pieds à terre et cherche ses sandales. Il
les enfile et les lace. il se lève et se dirige vers la porte en face de son
lit, pas celle qui est sur le côté du lit et qui conduit à la pièce où furent
accueillis les Mages. Il frappe
doucement, à peine un tic-tic, avec l'extrémité des
doigts.
Il doit comprendre qu'on l'invite à entrer, car il ouvre précautionneusement
la porte et la referme sans bruit. Avant de se diriger vers la porte, il a
allumé une petite lampe à huile à une seule flamme et s'éclaire avec elle.
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218> Il entre, dans une chambre un
peu plus grande que la sienne et où se trouve une couchette basse près d'un
berceau. Il y a déjà une veilleuse allumée dont la petite flamme qui tremble
dans un coin semble une petite étoile lumineuse faible et dorée qui permet de
voir sans gêner le sommeil de qui dort.
Mais Marie ne dort pas. Elle est agenouillée près du berceau dans
son vêtement clair et elle prie, veillant Jésus qui dort tranquillement. Jésus qui a l'âge où je l'ai
vu dans la vision des Mages. Un enfant d'un an environ, beau, rose et blond
avec sa jolie petite tête aux cheveux bouclés enfoncée dans l'oreiller et une
main fermée sous la gorge.
"Tu ne dors pas ? demande Joseph à voix basse, étonné.
Pourquoi ? Jésus n'est pas bien ?"
"Oh, non ! Il est bien. Je prie. Mais je dormirai après. Pourquoi
es-tu venu, Joseph ?" Marie parle en restant à genoux comme elle
était.
Joseph parle à voix très basse pour ne pas éveiller le Bébé mais avec
animation.
"Il faut partir tout de suite d'ici, mais tout de suite. Prépare le
coffre et un sac avec tout ce que tu peux y mettre. Je préparerai le reste.
J'emporterai le plus de choses possible... À l'aube nous fuyons. Je le ferais
encore plus tôt, mais je dois parler à la propriétaire de la maison..."
"Mais pourquoi cette fuite ?"
"Je t'expliquerai après, c'est pour Jésus. Un ange me l'a dit : "Prends l'Enfant et la Mère et
fuis en Égypte". Ne perds pas de temps. Je vais préparer tout ce que je
puis."
Pas besoin de dire à Marie de ne pas perdre de temps. Dès qu'elle a entendu
parler d'un ange, de Jésus et de fuir, elle a compris qu'il y a danger pour
sa Créature et a bondi debout plus pâle avec son visage de cire, en portant
angoissée une main sur son cœur. Elle a commencé à marcher, rapide et légère,
à ranger les vêtements dans le coffre et dans un grand sac qu'elle a étendu
sur son lit encore intact, Elle est angoissée mais elle ne perd pas la tête,
elle fait les choses avec empressement mais aussi avec ordre. De temps en
temps en passant près du berceau, elle regarde le Bébé qui dort, sans savoir.
"As-tu besoin d'aide ?" demande de temps à autre Joseph en
passant la tête à la porte entrebâillée.
"Non, merci" répond toujours Marie.
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219> Seulement quand le sac est
plein et il doit être lourd, elle appelle Joseph pour qu'il l'aide à le
fermer et à l'enlever du lit. Mais Joseph ne veut pas qu'on l'aide et se débrouille
seul en prenant le long paquet et en le portant dans sa petite pièce.
"Est-ce que je dois prendre les couvertures de laine ?"
demande Marie.
"Prends le plus possible, car le reste nous le perdrons. Mais prends
tout ce que tu peux. Ce sera utile parce que... parce que nous devons rester
loin longtemps, Marie !..." Joseph est très triste en disant cela.
Et pour Marie on peut penser ce qu'il en est. Elle plie en soupirant ses
couvertures et celles de Joseph, qui les lie avec une corde.
"Nous laisserons les courtepointes et les nattes, dit-il en ficelant les
couvertures. Même si je prends trois ânes, je ne peux trop les charger. Nous
avons à parcourir une longue et pénible route, en partie à travers les
montagnes et en partie dans le désert. Couvre bien Jésus. Les nuits seront
tellement froides dans les montagnes et le désert. J'ai pris les cadeaux des
Mages qui nous seront utiles là-bas. Tout ce que j'ai, je le dépense pour
acheter les deux ânes. Nous ne pouvons pas les renvoyer et je dois payer
comptant. Je vais sans attendre l'aube. Je sais où les trouver. Toi, finis de
tout préparer" et il sort.
Marie recueille encore quelque objet, puis après avoir observé Jésus, elle
sort et revient avec des petits vêtements qui paraissent encore humides,
peut-être lavés de la veille. Elle les plie, les enroule dans un linge et les
met avec le reste. Plus rien. Elle se tourne et voit dans un coin un petit
jouet de Jésus : une petite brebis taillée dans le bois. Elle la prend
en sanglotant et l'embrasse. Le bois porte les traces des petites dents de
Jésus et les oreilles de la brebis sont toutes mordillées. Marie caresse cet
objet sans valeur, taillé dans un morceau de bois blanc, mais de si grand
prix pour elle parce qu'il lui dit l'affection de Joseph pour Jésus et lui
parle de son Bébé. Elle le joint aux autres objets sur le coffre fermé.

Maintenant il n'y a vraiment plus rien. Jésus seulement dans son berceau.
Marie pense qu'il faudrait bien préparer le Bébé. Elle va au berceau et le
remue un peu pour réveiller le Petit. Mais il gémit un instant, se retourne
et continue de dormir. Marie caresse doucement les boucles de ses cheveux.
Jésus ouvre sa petite bouche pour bailler. Marie se penche et le
baise sur la joue. Jésus achève de se réveiller. Il ouvre les yeux. Il voit
la Maman et sourit et tend ses mains vers son sein.
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220> "Oui, amour de ta Maman.
Oui, le lait. Avant l'heure habituelle... Mais tu es toujours prêt à sucer ta
Maman, mon saint petit agneau !"
Jésus rit et joue en agitant ses petits pieds hors des couvertures agitant
les bras avec une de ces joies enfantines, si charmantes à voir. Il appuie
ses pieds contre l'estomac de sa Maman, se courbe et appuie sa tête blonde
sur son sein. Puis il se rejette en arrière et rit en saisissant les cordons
qui ferment le vêtement de Marie et en essayant de l'ouvrir. Dans sa
chemisette de lin, il apparaît très beau, grassouillet, rose comme une fleur.
Marie se penche et restant ainsi en travers du berceau dont elle se fait une
protection, elle pleure et rit à la fois, pendant que le Bébé babille avec
ces paroles – qui n'en sont pas - de tous les bébés et où on distingue
nettement "Maman". Il la regarde étonné de la voir pleurer. Il
étend la main vers les larmes claires qui sillonnent les joues de Marie et la
mouille en faisant des caresses. Puis dans cette délicieuse attitude, il
s'appuie de nouveau sur le sein maternel, se serre tout contre en le
caressant de sa petite main.
Marie baise sa chevelure, le prend, s'assied et l'habille. Voilà : le
petit vêtement de laine est enfilé et ses pieds ont chacun des sandales
minuscules. Elle lui donne le lait et Jésus suce avidement le bon lait de sa
Maman. Quand il lui semble qu'à droite il n'en vient plus qu'un peu, il s'en
va chercher à gauche et rit, et ce faisant il regarde par en dessous sa
Maman. Puis il s'endort, la tête sur le sein de Marie, sa petite joue rose et
ronde contre le sein blanc et arrondi de sa Mère.
Marie se relève, doucement et le dépose sur la courte pointe de son lit. Elle
le couvre de son manteau. Elle va au berceau et plie les petites couvertures.
Elle se demande si elle doit prendre aussi le petit matelas. Il est si
petit ! Elle peut le prendre, Elle le met, avec l'oreiller, près des
objets qui sont déjà sur le coffre; Et elle pleure sur le berceau vide,
pauvre Maman, persécutée dans sa Créature !
Joseph revient : "Es-tu prête ? Jésus l'est-il aussi ?
As-tu pris ses couvertures, sa petite couchette ? Nous ne pouvons
emporter le berceau, mais au moins qu'il ait son petit matelas, le pauvre
Petit qu'ils cherchent à faire mourir !"
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221> "Joseph !"
Elle pousse un cri pendant qu'elle s'accroche au bras de Joseph.
"Oui, Marie, à le faire mourir ! Hérode
veut sa mort... parce qu'il en a peur ... pour son pouvoir royal, il a peur
de cet Innocent, ce fauve immonde. Que fera-t-il quand il apprendra qu'il est
en fuite, je ne sais. Mais nous serons loin alors. Je ne crois pas qu'il se
vengera en le cherchant jusqu'en Galilée. Déjà il serait trop difficile de
découvrir que nous sommes Galiléens et encore moins de Nazareth, et qui
nous sommes, exactement. A moins que Satan ne l'aide pour le remercier
d'être pour lui un serviteur dévoué. Mais... si cela arrivait... Dieu nous
aidera de son côté. Ne pleure pas Marie. Te voir pleurer m'afflige bien plus
que de devoir partir pour l'exil. "
"Pardonne-moi, Joseph ! Ce n'est pas pour moi que je pleure; ni
pour le peu de bien que je perds. C'est pour toi... Tu as déjà dû tellement
te sacrifier ! Et maintenant tu vas te trouver sans clients, sans maison !
Combien je te coûte, Joseph !"
"Combien ? Non, Marie. Tu ne me coûtes pas. Tu me consoles.
Toujours. Ne pense pas à demain. Nous avons les richesses des Mages. Elles
nous aideront pour les premiers temps. Puis, je trouverai du travail. Un
ouvrier honnête et capable se débrouille, tout de suite. Tu as vu ici. Je
n'arrivais pas à trouver du temps pour tout faire."
"Je sais, mais qui te guérira de ta nostalgie ?"
"Et toi, qui te guérira de la nostalgie de la maison qui t'est si
chère ?"
"Jésus. En le possédant j'ai encore ce que j'ai eu là-bas."
"Et moi, possédant Jésus, je possède la patrie que j'espérais retrouver
il y a quelques mois. Je possède mon Dieu. Tu vois que je n'ai rien perdu de
ce qui par-dessus tout m'est cher. Il nous suffit de sauver Jésus et alors tout
nous reste. Même si nous ne devions plus voir ce ciel, ces campagnes et
celles plus chères de la Galilée, nous aurions tout parce que nous l'avons,
Lui. Viens, Marie, l'aube commence à poindre il est temps de saluer notre
hôtesse et de charger nos affaires. Tout ira bien."
Marie se lève obéissante. Elle s'enveloppe dans son manteau pendant que
Joseph fait un dernier paquet qu'il emporte en sortant.
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222> Marie soulève délicatement
le Bébé, l'enveloppe dans un châle et le serre sur son cœur. Elle regarde les murs qui l'ont abritée des mois durant et les
effleure de la main. Bienheureuse maison qui as
mérité d'être aimée et bénie par Marie ! Elle sort. Elle traverse la
petite pièce qui était celle de Joseph, elle entre dans l'autre pièce. La propriétaire ,
toute en larmes, l'embrasse et la salue. Soulevant un coin du châle, elle
baise au front le Bébé qui dort tranquille. Ils descendent le petit escalier
extérieur.
Il y a une première clarté de l'aube qui permet tout juste de distinguer les
objets. Dans cette pénombre on aperçoit les trois montures. La plus robuste
porte les charges. Les autres ont la selle. Joseph s'applique à bien disposer
le coffre et les paquets sur le bât du premier âne. Je vois empaquetés et
posés sur le haut du sac les outils de charpentier. De nouveau, adieux et
larmes, puis Marie monte sur son âne, pendant que la propriétaire tient Jésus
à son cou et le baise une dernière fois avant de le rendre à sa Mère, Joseph
aussi monte en selle après avoir attaché son âne à celui qui porte les
bagages pour être libre de tenir l'ânon de Marie.
La fuite commence pendant que Bethléem, qui rêve encore à la scène
fantasmagorique des Mages, dort tranquillement, inconsciente de ce qui l'attend .
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