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Vision du vendredi 3 novembre
1944
109> Pierre parle à Jésus. Il dit :
"Maître, je voudrais te prier de venir dans ma maison. Je n'ai pas osé
te le dire au dernier sabbat mais... je voudrais que tu viennes."
"À Bethsaïda
?"
"Non, ici... dans la maison de ma femme, sa maison natale, je veux dire."
"Pourquoi ce désir, Pierre ?"
"Eh !... pour beaucoup de raisons... et puis, aujourd'hui, on m’a dit
que ma belle-mère est
malade. Si tu voulais la guérir, peut être tu..."
"Achève, Simon."
"Je voulais dire... Si Toi tu l'approchais, elle finirait... oui, en
somme, tu sais, autre chose est d'entendre parler de quelqu'un et autre chose
de le voir et de l'entendre, et si ce quelqu'un, ensuit la guérit,
alors..."
"Alors la rancune tombe, tu veux dire."
"Non, pas rancune. Mais, tu sais... le pays se partage en plusieurs
opinions, et elle... ne sait à qui donner raison. Viens, Jésus."
"Je viens, allons-y. Avertis ceux qui attendent que je parlerai ce soir
à ta maison."
Ils vont jusqu'à une maison basse, plus basse encore que celle de Pierre à Bethsaïda, et encore plus proche du lac. Elle en est
séparée par une bande de grève, et je crois qu'au cours des tempêtes les
vagues viennent mourir au pied du mur de la maison qui, si elle est basse est
en revanche très large comme pour loger beaucoup de monde.
Dans le jardin qui s'étend devant la maison, du côté du lac il n'y a qu'une
vigne vieille et noueuse qui couvre une tonnelle rustique et un vieux figuier
que les vents du lac ont tout incliné vers la maison. La frondaison
désordonnée de l'arbuste frôle les murs et bat contre les châssis des
fenêtres fermées pour s'abriter du soleil ardent qui s'abat sur la petite
maison. Il n'y a que ce figuier et cette vigne et un puits au muret bas et
verdâtre.
"Entre, Maître." Des femmes sont dans la cuisine occupées, qui à
réparer les filets, qui à préparer le repas. Elles saluent Pierre, puis
s'inclinent, confuses, devant Jésus. Entre temps, elles le dévisagent avec
curiosité.
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110> "La paix soit à cette
maison. Comment va la malade ?"
"Parle, toi qui es la bru la plus âgée " disent trois femmes à une
qui est en train de s'essuyer les mains avec un coin de son vêtement.
"Elle a une forte fièvre, une très forte fièvre. Nous l'avons montrée au
médecin, mais il dit qu'elle est vieille pour guérir et que quand ce mal
passe des os au cœur et donne de la fièvre, surtout à cet âge, on meurt. Elle
ne mange plus... Je cherche à lui faire une nourriture appétissante, même
maintenant, tu vois, Simon ? Je préparais cette soupe qui lui plaisait
tant. J'ai choisi les meilleurs poissons dans ceux de tes beaux-frères, mais
je ne crois pas qu'elle puisse la manger. Et puis... elle est agitée. Elle se
lamente, elle crie, elle pleure, maugrée..."
"Prenez patience, Comme si vous étiez sa mère, et vous en aurez le
mérite auprès de Dieu. Conduisez-moi à elle."
"Rabbi... Rabbi... je ne sais si elle voudra te voir. Elle ne veut voir
personne. Je n'ose lui dire : Je vais t'amener le Rabbi"
Jésus sourit sans perdre son calme. Il se tourne vers Pierre : "C'est à
toi d'agir, Simon. Tu es un homme et le plus âgé des gendres, m'as-tu dit.
Va."
Pierre fait une grimace significative et obéit. Il traverse la cuisine, entre
dans une pièce, et à travers la porte fermée derrière lui, je l'entends
parler avec une femme. Il passe dehors la tête et une main et dit :
"Viens, Maître, fais vite" et il ajoute plus doucement à peine
intelligiblement : "Avant qu'elle ne change d’idée."
Jésus traverse rapidement la cuisine et
ouvre toute grande la porte. Debout sur le seuil, Il dit son doux et solennel
salut : "La paix soit avec toi." Il entre, bien qu'on n'ait
pas répondu. Il va près d'une couche basse sur laquelle est étendue une
petite femme, toute grise, amaigrie, essoufflée par la forte fièvre qui
rougit son visage enflammé.
Jésus se penche sur le lit, sourit à la petite vieille : "Tu as
mal ?"
"Je meurs !"
"Non, tu ne vas pas mourir. Peux-tu croire que je puisse te
guérir ?"
"Et pourquoi le ferais-tu ? Tu ne me connais pas."
"À cause de Simon qui m'en a prié... et aussi à cause de toi pour donner
à ton âme le temps de voir et d'aimer la Lumière."
"Simon ? Il ferait mieux de... Comment donc Simon a-t-il pensé à
moi ?"
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111> "C'est qu'il est
meilleur que tu ne crois. Je le connais, et je sais. Je le connais et je suis
heureux de l'exaucer."
"Tu me guéris, alors ? Je ne mourrai plus ?"
"Non, femme, pour l'instant tu ne mourras pas. Peux-tu croire en
Moi ?"
"Je crois, je crois. Il me suffit de ne pas mourir !"
Jésus sourit encore. Il la prend par la main. La main rugueuse aux veines
gonflées disparaît dans la main juvénile de Jésus. Il se redresse et prend
l'attitude qu'il a pour accomplir un miracle. Il crie : "Sois guérie, Je
le veux ! Lève-toi !" Et il laisse aller la main de la femme.
Elle retombe sans que la vieille se plaigne alors qu'auparavant, quand Jésus
la lui avait prise bien que ce fût avec délicatesse, le mouvement avait
arraché une plainte à la malade.
Un temps bref de silence. Puis la vieille s'écrie à haute voix
"Oh ! Dieu des pères ! Mais, je n'ai plus rien ! Mais je
suis guérie. Venez, venez !" Les belles filles arrivent. "Mais
regardez ! dit la vieille, "e remue et ne sens plus de douleur et
je n'ai plus de fièvre ! Regardez comme je suis fraîche ! Et le
cœur ne semble plus le marteau du forgeron. Ah ! je ne meurs plus !"
Pas un seul mot pour le Seigneur.
Mais Jésus ne se formalise pas. Il dit à la plus âgée des brus
"Habillez-la pour qu'elle se lève. Elle le peut." Et il s'écarte
pour sortir.
Simon, mortifié, se tourne vers sa belle-mère : "Le Maître t’a
guérie. Tu ne lui dis rien ?"
"Que si ! Je n'y pensais pas. Merci, que puis-je faire pour te
remercier ?"
"Être bonne, très bonne. Car l'Éternel a été bon avec toi.
Et si cela ne t'ennuie pas, permets-moi de me reposer aujourd’hui dans ta
maison. J'ai parcouru pendant la semaine tous les environs et je suis arrivé
à l'aube, ce matin. Je suis las."
"Certainement, certainement ! Reste aussi si cela t'arrange."
Mais il y a peu d'enthousiasme dans ses paroles.
Jésus, avec Pierre, André, Jacques et Jean va s'asseoir dans le jardin,
"Maître !..."
"Mon Pierre ?"
"Je suis confus."
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112> Jésus fait un geste, comme
pour dire : "Laisse couler." Puis il dit : "Ce n'est
pas la première, et ce ne sera pas la dernière fois qu'on ne me remercie pas
de suite. Mais je ne cherche pas la reconnaissance. Il me suffit de donner
aux âmes la manière de se sauver. Je fais mon devoir. À elles de faire le
leur."
"Ah ! y en a-t-il eu d'autres comme celle-là ? Où ?"
"Simon curieux ! Mais je veux te contenter, bien que je n'aime pas
les curiosités inutiles. C'était à Nazareth. Tu te rappelles la maman de Sara ? Elle
était très malade quand
nous sommes arrivés à Nazareth et on nous
dit que la petite pleurait. Pour ne pas faire d'elle, qui est bonne et douce,
une orpheline, et demain une fillâtre, je suis allé trouver la femme... Je
voulais la guérir ...mais je n'avais pas encore posé le pied sur le seuil que
son mari et un frère me chassèrent en disant : "Va t-en, va t-en ! Nous ne
voulons pas d'ennuis avec la synagogue". Pour eux, pour trop de gens, je
suis déjà un rebelle... Je l'ai guérie tout de même... à cause de ses
enfants. Et, à Sara qui était au jardin, j'ai dit en la caressant : "Je
guéris ta mère. Rentre à la maison. Ne pleure plus". Et la femme fut
guérie au même instant et la petite le lui a dit, et aussi au père, et à
l'oncle... Et elle fut punie pour m'avoir parlé. Je le sais, car l'enfant est
accourue derrière moi pendant que je quittais le pays... Mais
n'importe."
"Moi, je l'aurais fait redevenir malade."
"Pierre ! - Jésus est sévère - C'est cela que je t'ai enseigné à
toi et aux autres ? Qu'as-tu entendu sur mes lèvres dès la première fois
que tu m'as entendu ? De quoi ai-je parlé comme condition première pour
être mes vrais disciples ?"
"C'est vrai, Maître. Je suis une vraie bête. Pardonne-moi. Mais... je ne
peux supporter qu'on ne t'aime pas !"
"Oh ! Pierre, tu verras bien d'autres indifférences ! Tu auras
tant de surprises, Pierre ! Des personnes que les gens soi-disant
"saints" méprisent comme des publicains et qui au contraire seront
un exemple pour le monde, un exemple que ne suivront pas ceux qui les
méprisent. Des païens qui seront parmi les plus grands fidèles, des
prostituées qui deviendront pures à force de volonté et de pénitence, des
pécheurs qui se corrigeront..."
"Écoute : qu'un pécheur se convertisse... passe encore. Mais une
prostituée et un publicain !..."
"Tu ne le crois pas ?"
"Moi, non."
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113> "Tu es dans l'erreur,
Simon. Mais voici ta belle-mère qui vient vers nous."
"Maître... je te prie de t'asseoir à ma table."
"Merci, femme. Dieu t'en récompense."
Ils entrent dans la cuisine et s'assoient à table. La vieille sert les hommes
en leur distribuant généreusement de la bouillabaisse et du poisson grillé.
"Je n'ai rien d'autre" s'excuse-t-elle., Et, pour ne pas perdre
l'habitude, elle dit à Pierre : "ils n'en font que trop, tes
beaux-frères, seuls comme ils sont restés, depuis que tu es allé à Bethsaïda ! Si au moins cela avait servi à enrichir ma fille... Mais je me rends compte que bien souvent tu es
absent et que tu ne pêches pas."
"Je suis le Maître. J'ai été avec Lui à Jérusalem et le sabbat je reste
avec Lui. Je ne perds pas le temps à faire la fête."
"Mais, avec ça, tu ne gagnes rien. Tu ferais mieux, puisque tu veux
faire le domestique du Prophète, de t'établir ici de nouveau. Au moins cette
pauvre créature, ma fille, pendant que tu fais le saint, aurait des parents
pour la nourrir."
"Tu n'as pas honte de parler ainsi devant Lui qui t'a
guérie ?"
"Moi, je ne le critique pas Lui. Lui fait son métier. Je critique toi
qui fais le fainéant, car tu ne seras jamais prophète ni prêtre Tu es un
ignorant et un pécheur, un bon à rien."
"Heureusement que Lui est là, sinon..."
"Simon, ta belle-mère t'a donné un excellent conseil. Tu peux aller à la
pêche d'ici. Tu pêchais même à Capharnaüm auparavant il me semble. Tu peux y
revenir encore maintenant."
"Et habiter ici de nouveau ? mais, Maître tu ne..."
"Bon, mon Pierre. Si tu es ici, tu seras sur le lac ou avec Moi. Par
conséquent, qu'est-ce que cela peut te faire d'habiter dans cette
maison ?" Jésus a mis la main sur l'épaule de Pierre et il semble
que le calme de Jésus passe dans le bouillant apôtre.
"Tu as raison. Tu as toujours raison. Je le ferai. Mais... et
ceux-ci ?" et il montre Jacques et Jean, ses
associés.
"Ne peuvent-ils pas venir, eux aussi ?"
"Oh ! notre père, et notre
mère surtout, seront toujours plus
heureux de nous savoir avec Toi qu'avec eux. Ils ne feront pas
d'opposition."
"Peut-être aussi que Zébédée
viendra" dit Pierre.
"C'est plus que probable, et d'autres avec lui. Nous viendrons, Maître,
nous viendrons sans faute."
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114> "Est-il ici, Jésus de
Nazareth ?" demande un petit bambin qui se présente à la porte.
"Il est ici, entre."
L'enfant avance et je le reconnais pour un de ceux que j'ai vus dans les
premières visions de Capharnaüm. C'est justement celui-là qui tombé aux pieds
de Jésus a promis d'être bon... pour manger le miel du Paradis.
"Petit ami, avance" lui dit Jésus.
Le bambin, un peu intimidé par tant de gens qui le regardent, se rassure et
court vers Jésus. Le Maître l'embrasse, le prend sur ses genoux et lui donne
une bouchée de son poisson sur un morceau de pain.
"Voici, Jésus, c'est pour Toi. Aujourd'hui encore, cette personne
m'a dit : C'est le sabbat. Porte cela au Rabbi de Nazareth
et dis à ton ami qu'il prie pour moi. Il sait que tu es mon ami !
..." Le bambin rit, heureux, et mange son pain avec le poisson.
"Bravo, petit Jacques !
Tu diras à cette personne que mes prières montent vers le Père pour
lui."
"C'est pour les pauvres ?" demande Pierre.
"Oui."
"C'est toujours l'offrande habituelle ? Regardons."
Jésus lui passe la bourse. Pierre la vide et compte. "Toujours la même
forte somme ! Mais qui est cette personne ? Dis, petit, qui
est-ce ?"
"Moi, je ne dois pas le dire, et je ne le dirai pas."
"Quel autoritaire ! Allons, sois bon, et je te donnerai des
fruits."
"Je ne le dirai pas, que tu m'insultes ou me caresses."
"Mais, voyez quelle langue !"
"Jacques a raison, Pierre, il tient la parole donnée. Laisse-le
tranquille."
"Toi, Maître, tu sais qui est cette personne ?"
Jésus ne répond pas. Il s'occupe du bambin auquel il donne un autre morceau
de poisson grillé bien débarrassé de ses arêtes; mais Pierre insiste, et
Jésus doit lui répondre.
"Moi, je sais tout, Simon."
"Et nous, nous ne pouvons pas savoir ?"
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115> "Tu ne guériras jamais
de ton défaut ?" Jésus lui fait ce reproche tout en souriant. Et il
ajoute : "Tu le sauras vite. Le mal voudrait rester caché et ne
peut toujours y réussir mais pour le bien qui veut rester secret, pour être
méritoire, un jour vient où on le découvre, pour la gloire de Dieu dont la
nature resplendit en l'un de ses fils. La nature de Dieu : l'amour. Celui-là
l'a compris, car il aime son prochain. Va, Jacques. Porte à cette personne ma
bénédiction."
La vision s'achève.
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