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398> Le soir descend au
milieu d'un rouge crépuscule qui, comme un feu qui s'éteint, devient toujours
plus sombre jusqu'à prendre une couleur rubis violet. Une teinte splendide,
rare, colore le couchant et s'estompe lentement jusqu'à s'évanouir dans le
cobalt sombre du ciel, là où l'orient s’avance de plus en plus avec ses
étoiles et le croissant de la lune qui arrive déjà à son second quartier. Les agriculteurs se hâtent de regagner leurs logis, ou les foyers
allumés répandent dans l'air des volutes de fumée au-dessus des basses
maisons de Nazareth.
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399> Jésus va arriver en ville et, contrairement à ce que
voudraient les autres, veut que personne n'aille prévenir la Mère. "Il
n'arrivera rien. Pourquoi l'inquiéter d'avance ?" dit-il.
Le voilà déjà au milieu des maisons. Quelque salut, quelque chuchotement par
derrière, quelque grossier haussement d'épaules et quelque porte qui claque
quand passe le groupe des apôtres.
La mimique de Pierre est un
vrai poème, mais les autres aussi sont un peu inquiets. Les fils d'Alphée
semblent deux condamnés. Ils avancent, tête basse, aux côtés de Jésus, mais
en observant tout et de temps à autre, ils échangent des regards effrayés,
plein d'appréhension pour Jésus. Jésus, comme si rien n'était, répond aux
saluts avec son ordinaire amabilité, et se penche pour caresser les enfants
qui, dans leur simplicité, ne prennent pas parti pour celui-ci ou celui-là,
et sont toujours amis de leur Jésus toujours si affectueux avec eux.
L'un d’eux : un bout de petit homme gros et gras, qui peut bien avoir au
maximum quatre ans, court à sa rencontre en lâchant la robe maternelle. Il
Lui tend ses petits bras en disant : "Prends-moi !"
Lorsque Jésus le prend pour le contenter, il le baise de sa bouche toute
barbouillée par une figue qu'il suce, et puis il pousse son amour jusqu'à
offrir à Jésus un morceau de figue en disant : "Prends ! C'est
bon !" Jésus accepte son cadeau et rit de recevoir la becquée de
cet homme en herbe.
Isaac, chargé de
brocs, arrive de la fontaine. Il voit Jésus, pose les brocs et s'écrie :
"Oh ! mon Seigneur !" en courant à sa rencontre. "Ta
Mère est retournée maintenant à la maison. Elle était chez sa belle-sœur.
Mais... as-tu reçu la lettre ?" demande-t-il.
"C'est pour cela que je suis ici. Ne dis rien à la Maman pour l'instant.
Je vais d'abord à la maison d’Alphée."
Isaac, prudent, dit simplement : "Je t'obéirai.", il prend ses
amphores et va à sa maison.
"Maintenant, nous allons nous y rendre. Vous, mes amis, nous attendrez
ici. Je resterai peu de temps."
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400> "Non, bien sûr, nous
n'entrerons pas dans la maison en deuil, mais nous attendrons là, au dehors.
N'est-ce pas ?" dit Pierre.
"Pierre a raison, Nous resterons dans la rue. Mais pas loin de
Toi."
Jésus cède à la volonté générale, mais il sourit et dit : "Ils ne
me feront rien. Croyez-le. Ils ne sont pas méchants. Ils ne sont qu'humainement
passionnés. Allons."
Les voilà sur le chemin de la maison, les voilà sur le seuil du jardin. Jésus
le premier. Derrière Lui, Jude et Jacques. Voici Jésus sur le seuil de la cuisine. Là, près du
foyer, se trouve Marie d'Alphée qui fait la cuisine et pleure. Dans un coin, Simon et Joseph avec d’autres hommes qui sont assis en cercle. Parmi
les hommes, Alphée de Sara. Ils sont là, muets comme autant de statues. Est- ce là
une habitude ? Je ne sais.
"Paix à cette maison et paix à l'esprit qui l'a quittée."
La veuve pousse un cri et instinctivement repousserait Jésus. Elle se met
entre Lui et les autres. Simon et Joseph se lèvent, sombres et interdits.
Mais Jésus ne montre pas qu'il s'aperçoit de leur attitude hostile. Il va
vers les deux hommes (Simon a déjà cinquante ans et peut-être plus, à en
juger sur sa mine). Il leur tend les mains, dans un geste d'affectueuse
invitation. Les deux sont plus que jamais interdits, mais ils n'osent faire
un acte de vilenie. Alphée de Sara tremble et souffre visiblement. Les autres
hommes ont une attitude fermée, attendant ce qui va se passer.
"Simon, toi, chef de famille désormais ; pourquoi ne
m'accueilles-tu pas ! Je viens pleurer avec toi. Combien j'aurais voulu
être avec vous, à l'heure du deuil ! Ce n'est pas ma faute si j'étais
éloigné. Tu es juste, Simon, et tu dois le dire."
L'homme reste debout, toujours réservé.
"Et toi, Joseph, au nom qui m'est si cher, pourquoi n'accueilles-tu pas
mon baiser ? Vous ne me permettez pas de pleurer avec vous ? La
mort est un lien qui resserre les vraies affections. Et nous nous aimions.
Pourquoi maintenant doit-il y avoir désunion ?"
"C'est à cause de Toi que notre père est mort torturé." répond
durement Joseph. Et Simon : "Tu aurais dû rester. Tu savais qu'il
était mourant. Pourquoi n'es-tu pas resté ? Il te voulait."
"Je n'aurais pu faire pour lui plus que je n'avais déjà fait. Vous le
savez bien..."
Simon, plus juste, dit : "C'est vrai. Je sais que tu es venu et
qu'il t'a chassé. Mais c'était un
malade et un affligé."
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401> "Je le sais et je l'ai
dit à ta mère et à tes frères : "Je n'ai pas de rancune, car je
comprends son cœur". Mais au-dessus de tout, il y a Dieu. Et Dieu
voulait cette souffrance pour tous. Pour Moi, croyez-le, j'en ai souffert
comme si on m'avait arraché un lambeau de chair vivante; pour votre père, qui
dans cette peine a compris une grande vérité qui pendant toute sa vie lui
était restée cachée; pour vous qui, par cette souffrance, avez la possibilité
de faire un sacrifice plus salutaire que l'immolation d'un jeune taureau; et
pour Jacques et Jude qui maintenant sont de hommes aussi formés que toi, ô
mon Simon, car ils l'ont bien payé par tant de souffrance. Elle les a moulus
comme la pierre meulière. Elle les a rendus adultes et ils sont arrivés à
l'âge parfait aux yeux de Dieu."
"Quelle vérité a vu le père ? Une seule : que son sang, à sa
dernière heure, lui a été hostile." réplique durement Joseph.
"Non, au dessus du sang, il y a l'esprit. Il a compris la douleur
d'Abraham et pour cela il a eu Abraham à son aide "
répond Jésus.
"Que cela soit vrai ! Mais qui nous l'assure ? "
"Moi, Simon. Et plus que Moi, la mort de ton père. Ne m'a-t-il pas
cherché ? Tu l'as dit."
"Je l'ai dit. C'est vrai. Il voulait
Jésus. Et il disait. "Qu'au moins mon esprit ne meure pas. Lui peut le
faire. Je l'ai repoussé et il ne viendra plus. Oh ! la mort sans
Jésus ! Quelle horreur ! Pourquoi l'ai-je chassé ?" Oui,
il disait cela et il disait encore : "Lui m'a demandé tant de
fois : 'Dois-je m'en aller ?' et je l'ai renvoyé. Maintenant, il ne
vient plus.". Il te voulait, il te voulait. Ta mère t'envoya quelqu'un
pour te chercher, mais ils ne te trouvèrent pas à Capharnaüm et lui pleura tant. En rassemblant ses dernières
forces, il prit la main de ta Mère et la voulut près de lui. Il ne parlait
que difficilement, mais il disait : "La Mère, c'est un peu le Fils.
Je tiens la main de la Mère pour avoir quelque chose de Lui, car j'ai peur de
la mort". Mon pauvre père !"
Il y a ensuite une scène orientale de cris et de gestes de douleur à laquelle
tous prennent part, même Jacques et Jude qui ont osé entrer. Le plus paisible
est Jésus qui pleure seulement.
"Tu pleures ? Tu l'aimais, alors ?" demande Simon.
"Oh ! Simon, tu le demandes ? Mais si je l'avais pu, crois-tu
que j'aurais permis sa douleur ? Mais Moi je suis avec le Père, mais pas
au-dessus du Père."
"Tu guéris les mourants, mais lui, tu ne l'as pas guéri " dit
Joseph avec âpreté.
"Il ne croyait pas en Moi."
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402> "C'est vrai,
Joseph." observe son frère Simon.
"Il ne croyait pas et ne déposait pas
sa rancune. Je ne peux rien, là où se trouvent l'incrédulité et la haine. C'est pour cela que je vous dis : ne haïssez plus
vos frères. Les voici. Que votre rancœur n'alourdisse pas leur déchirement.
Votre mère est plus déchirée par cette haine toujours vivante que par la mort
qui d'elle-même prend fin. Chez votre père, elle s'est éteinte dans la paix,
car le désir qu'il eut de Moi, lui obtint le pardon de Dieu. Je ne vous parle
pas de Moi et je ne vous demande rien pour Moi. Je suis dans le monde, mais
je n'appartiens pas au monde. Celui qui vit en Moi, me dédommage de tout ce
que le monde me refuse. Je souffre en mon humanité, mais j'élève mon esprit
au-delà de la terre et je jubile dans les réalités célestes. Mais
eux !... Ne manquez pas à la loi de l'amour et du sang. Aimez-vous. Il
n'y a pas eu en Jacques et Jude d'offense à l'égard du sang. Mais, même s'il
y en avait eu, pardonnez. Regardez les choses d'un œil juste et vous verrez
que ce sont eux qui ont été les plus accablés, pour n'avoir pas été compris
dans les nécessités qu'imposait à leur âme l'appel de Dieu. Pourtant en eux,
il n'y a pas de rancune, mais seulement le désir d'être aimés. N'est-ce pas,
cousins ?"
Jude et Jacques, que leur mère tient serrés contre elle, acquiescent à
travers leurs larmes.
"Simon, tu es l'aîné, donne l'exemple... "
"Moi... pour moi... Mais le monde... mais ..."
"Oh ! le monde ! Il oublie et change d'avis à chaque aube qui
se lève... Et Moi ! Viens. Donne-moi ton baiser de frère. Je t'aime. Tu
le sais. Laisse tomber ces écailles qui te rendent dur et ne t'appartiennent
pas mais que t'imposent des étrangers moins justes que toi. Pour toi, juge
toujours avec la droiture de ton cœur."
Simon, avec encore un peu de répugnance, ouvre les bras. Jésus l'embrasse et
puis l'amène à ses frères. Ils s'embrassent au milieu des pleurs et des
lamentations.
"Maintenant, à toi, Joseph."
"Non. N'insiste pas. Moi, je me souviens de la douleur du père."
"En vérité, tu l'éternises par cette rancœur."
"N'importe. Je suis fidèle."
Jésus n'insiste pas. Il se tourne vers Simon : "La soirée avance, mais,
si tu voulais... Notre cœur brûle de vénérer sa dépouille. Où est
Alphée ? Où l'avez-vous mis ?"
"Derrière la maison, au bout de l'oliveraie contre le talus. Un digne
tombeau."
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403> "Je t'en prie, conduis
moi. Marie, prends courage. Ton époux jubile car il voit ses fils sur ton
sein. Restez. Moi, je vais avec Simon. Soyez en paix ! Soyez en
paix ! Joseph, à toi je dis ce que je disais à ton père : "Je
n'ai pas de rancœur. Je t'aime, Quand tu me voudras, appelle-moi. Je viendrai
pleurer avec toi". Adieu. Et Jésus sort avec Simon...
Les apôtres regardent furtivement avec curiosité, mais ils voient les deux
bien d'accord et sont contents.
"Venez, vous aussi, dit Jésus. Ce sont mes disciples, Simon. Eux aussi
désirent honorer ton père. Allons."
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