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362> Jésus
se trouve avec les siens au milieu des belles collines de Galilée. Le soleil
est encore haut sur l'horizon bien que le crépuscule arrive. Pour lui
échapper, les voyageurs cheminent sous les arbres, qui sont presque toujours
des oliviers.
"Après cette montée, c'est Nazareth" Jésus dit. "Maintenant je vous dis qu'en y arrivant,
nous allons nous séparer. Jude et Jacques iront tout de suite chez leur père, comme leur cœur le
désire. Pierre et Jean distribueront l'obole aux pauvres qui certainement
seront près de la fontaine. Moi et les autres, nous irons à la maison pour le
repas et puis nous penserons au repos."
"Nous, nous irons chez le bon Alphée. Nous
le lui avons promis l'autre fois, mais cependant, moi, j'irai juste pour le
saluer. Je cède mon lit à Matthieu qui n'est pas encore habitué à la dure". dit Philippe.
"Non, non pas toi qui es âgé. Je ne le permets pas. J'ai eu un lit
confortable jusqu'à présent. Mais quels sommeils infernaux j'y faisais !
Crois-moi : maintenant je suis si bien en paix qu'il me semble dormir
sur la plume même si je m'étends sur les cailloux. Oh ! c'est la
conscience qui vous donne ou pas un bon sommeil ! répond Matthieu.
363> C'est une émulation de charité qui s'allume entre les
disciples Thomas, Philippe
et Barthélemy, qui, si je comprends bien, sont ceux qui, l'autre
fois, étaient dans la maison de cet Alphée (qui n'est sûrement pas le père de
Jacques, car celui-ci parle avec André et lui dit : "Il y aura toujours une place
pour toi comme l'autre fois, même si le père est plus malade"). C'est
Thomas qui triomphe : "Je suis le plus jeune du groupe. Le lit
c'est moi qui le cède. Laisse-moi faire, Matthieu, tu t'habitueras un peu à
la fois. Tu crois que ça me coûte ? Non. Je suis comme un amoureux qui
rêve... Je serai sur la dure, mais tout proche de mon amour". Thomas, un
homme dans les trente huit ans, un rire jovial et Matthieu cède. Voici
maintenant, à quelques mètres, les premières maisons de Nazareth.
"Jésus... nous allons" dit Jude.
"Allez, allez."
Les deux frères partent presque au pas de course. "Eh ! le père
c'est le père" murmure Pierre. "Même s'il boude c'est toujours
notre sang et le sang ça vous tire plus qu'un cordage. Et puis...
ils me plaisent tes cousins. Ils sont très bons."
"Ils sont très bons, oui. Et ils sont humbles, assez pour ne pas mesurer
d'où ils en sont. Ils se croient toujours en faute, car leur esprit voit le
bien chez tous, plutôt que chez eux. Ils feront beaucoup de chemin..."
Maintenant, ils sont à Nazareth. Des femmes voient Jésus et le saluent, des
hommes aussi et des enfants également. Mais ici, ce ne sont pas les acclamations
au Messie des autres endroits : ici, ce sont des amis qui saluent, de
façon plus ou moins expansive, l'Ami qui revient. Chez beaucoup je remarque
aussi une curiosité ironique en observant le groupe hétérogène qui est avec
Jésus. Ce n'est certainement pas une cour de dignitaires royaux ni un cortège
pompeux de prêtres. Transpirés, couverts de poussière, vêtus très modestement
sauf Judas Iscariote, Matthieu, Simon et Barthélemy
- je les ai mis par ordre décroissant d'élégance -
ils semblent plutôt un groupe d'hommes du peuple en voyage qui se rendent à
un marché, plutôt qu'à la suite d'un roi. Ce Roi n'a pour lui que l'ascendant
de la taille et celui de son aspect.
364> Ils font quelques
mètres, et puis Pierre et Jean s'éloignent sur la droite, tandis qu'avec les
autres, Jésus s'avance jusqu'à une petite place remplie d'enfants qui crient
autour d'une vasque pleine d'eau où les mères vont puiser.
Un homme aperçoit
Jésus et fait un signe de joyeux étonnement. Il se hâte vers Lui et le
salue : "Bon retour ! Je ne t'attendais pas si tôt !
Tiens : embrasse mon dernier rejeton. C'est le petit Joseph. Il est né en ton absence" et il Lui tend un bébé
qu'il a dans les bras.
"Tu l'as appelé Joseph ?"
"Oui, je ne l'oublie pas, lui qui m'était un peu parent et plus que
parent. C'était pour moi un grand ami. Maintenant, j'ai donné aussi à
mes petits enfants, les noms qui m'étaient les plus chers : Anne, mon amie de quand j'étais tout petit, et Joachim. Puis Marie... Oh ! quand elle naquit, quelle
fête ! Je me souviens qu'ils me la firent embrasser et me dirent :
"Tu vois cet arc-en-ciel : ça été le pont par où elle est descendue du Ciel. C'était un chemin angélique" et, c'est vrai, elle
paraissait un petit ange tant elle était belle... Maintenant voici Joseph. Si
j'avais su que tu revenais si tôt, je t'aurais attendu pour la
circoncision."
"Je te remercie de ton amour pour mes grands-parents et pour mon père et ma
Mère. C'est un bel enfant. Qu'il soit juste pour l'éternité comme le juste
Joseph." Jésus balance le petit qui Lui fait d'enfantines risettes.
"Si tu m'attends, je viens avec Toi. J'attends que les amphores soient
pleines. Je ne veux pas que ma fille Marie se fatigue. Et même, regarde ce que je fais. Je donne
les brocs aux tiens, s'ils veulent les prendre, et je parle un peu seul avec
Toi."
"Mais, bien sûr que nous les prenons ! Nous ne sommes pas des rois
assyriens." s'exclame Thomas, et pour commencer il saisit un broc.
"Alors, attention. Marie de Joseph n'est pas à la maison. Elle est chez son beau-frère, sais-tu ?
Mais la clef est chez moi. Faites-vous la remettre pour entrer dans la
maison, dans l'atelier, je veux dire."
"Oui, oui, allez même dans la maison, et puis je viendrai ensuite."
Les apôtres s'en vont et Jésus reste avec Alphée.
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365> "Je voulais te dire...
Je suis pour Toi un véritable ami... Quand on est vrai ami et plus âgé, et du
pays, on peut parler. Je crois que je dois parler ...Moi... mais je ne
veux pas te conseiller. Tu sais mieux que moi. Je veux seulement
t'avertir que... oh ! non, je ne veux pas faire l'espion, ni te faire
voir les parents sous un mauvais jour. Mais, je crois en Toi, Messie et... et
cela me fait de la peine, voilà, de voir qu'ils disent que tu n'es pas Toi,
c'est à dire le Messie, que tu es un malade, que tu ruines la famille et les
parents. La ville... Tu sais, Alphée est très estimé et la ville les
écoute eux aussi, et maintenant lui est malade et il fait pitié... Même la
pitié parfois, pousse à faire des choses injustes. Vois, j'y étais, ce soir
là où Jude et Jacques t'ont défendu, ainsi que la liberté de te suivre...
Oh ! quelle scène ! Je ne sais comment ta Mère y résiste ! Et
cette pauvre Marie
d'Alphée ? Les femmes sont toujours victimes dans certaines
situations de famille."
"À cette heure, les cousins sont chez le père..."
"Chez le père ? Oh ! je les plains ! Le vieillard est
vraiment hors de lui et, c'est sûrement l'âge et la maladie, mais il se
conduit comme un fou. S'il n'était pas fou, il me ferait encore davantage
pitié car ...il ruinerait son âme."
"Penses-tu qu'il maltraitera les fils ?"
"J'en suis certain. Je le regrette pour eux et pour les femmes... où
vas-tu ?"
"À la maison d'Alphée."
"Non, Jésus ! Ne te fais pas manquer de respect !"
"Les cousins m'aiment plus qu'eux-mêmes, et il est juste que je les paie
d'un égal amour ...Là, il y a deux femmes qui me sont chères... J'y vais, Ne
me retiens pas."
Et Jésus se hâte vers la maison d'Alphée, pendant que l'autre reste, pensif,
au milieu de la rue.
Jésus marche rapidement. Je le vois à la limite du jardin d'Alphée. Il est
rejoint par les pleurs d’une femme et les hurlements exagérés d'un homme.
Jésus parcourt encore plus vite les derniers mètres qui le séparent de la
maison, à travers le jardin tout vert. Il va arriver au seuil de la maison,
au moment où s'avance vers la porte la Maman qui voit le Fils.
"Maman !"
"Jésus !"
Deux cris d'amour.
Jésus va entrer, mais Marie Lui dit : "Non, Fils." Et elle se
met sur le seuil, les bras ouverts, les mains serrées aux montants de la
porte : une barrière de chair et d'amour, et elle répète :
"Non Fils, ne fais pas cela."
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366> "Laisse, Maman, il
n'arrivera rien." Jésus est tout à fait calme, bien que la pâleur si
accentuée de Marie le trouble certainement. Il saisit son fin poignet,
détache la main du montant et passe.
Dans la cuisine sont répandus sur le sol, les réduits à l'état de pâtée
gluante, les œufs, les grappes de raisin, le vase de miel apportés de Cana.
D'une autre pièce arrive une voix querelleuse d'un vieux qui menace, qui
accuse, qui se lamente dans une de ces colères séniles si injustes,
impuissantes, pénibles à voir et douloureuses à subir. "...voilà ma
maison détruite, devenue la fable de tout Nazareth et moi, ici, seul, sans
aide, blessé au cœur, au respect, à mes besoins !... Voilà ce qui te
reste, Alphée, après avoir agi en vrai fidèle ! Et pourquoi ?
Pourquoi ? Pour un fou. Un fou qui rend fous mes imbéciles de fils.
Ah ! Ah ! Quelle douleur !"
Et la voix de Marie d'Alphée, en larmes, qui supplie : "Sois bon,
Alphée, sois bon ! Ne vois-tu pas que tu te fais du mal ? Viens,
que je t'aide à te coucher... Toujours bon, toi, toujours juste... Pourquoi
maintenant es-tu ainsi avec toi, avec moi, avec ces pauvres enfants ?
..."
"Rien ! Rien ! Ne me touche pas ! Je ne veux pas !
Bons les fils? Ah ! Oui, vraiment ! Deux ingrats ! Ils
m'apportent du miel après m'avoir abreuvé d'absinthe. Ils m'apportent des
œufs et des fruits après m'avoir mangé le cœur ! Va-t'en, je te le dis.
Va-t'en ! Je ne veux pas de toi. Je veux Marie. Elle sait y faire. Où
est-elle, maintenant, cette femme sans énergie qui ne sait pas se faire obéir
de son Fils ?"
Marie d'Alphée, chassée, entre dans la cuisine au moment où Jésus va entrer
dans la pièce d'Alphée. Elle se cramponne à Lui en sanglotant, désespérée,
pendant que Marie, la Vierge, s'approche, humble et patiente du vieillard
courroucé. "Ne pleure pas, tante, maintenant j'y vais."
"Oh ! non, ne te fais pas insulter ! Il semble fou. Il a son
bâton. Non, Jésus, non. Il a frappé même ses fils."
"Il ne me fera rien." et Jésus fermement, bien qu'avec douceur, met
de côté la tante et entre.
"Paix à toi, Alphée." Le vieillard va se coucher tout en se
plaignant et faisant mille reproches à Marie parce qu'elle ne sait pas s'y
prendre (tandis qu'il venait de dire que Elle seule savait faire). Il
se retourne brusquement : "Ici ? Ici à te moquer de moi ? Même
ça ?"
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367> "Non, pour t'apporter la
paix. Pourquoi es-tu aussi inquiet ? Tu te fais du mal ! Maman,
laisse. Je vais le soulever, Moi. Tu ne te feras pas de mal et tu ne te
fatigueras pas. Maman, soulève les couvertures." Et Jésus prend
délicatement ce petit tas d'ossements qui râle, sans forces, méchant,
pleurant, misérable et l'allonge comme si c'était un nouveau-né sur le lit.
"Voilà. Comme ça, comme je faisais pour mon père. Plus haut, ce coussin.
Il le tiendra soulevé et il respirera mieux. Maman, mets-lui, sous les reins,
ce petit coussin. Ce sera plus doux. Maintenant, la lumière, ainsi, pour
qu'elle ne lui frappe pas les yeux, tout en laissant entrer l'air pur. Voilà
qui est fait. J'ai vu une décoction sur le feu. Apporte-la, Maman. Elle est
bien douce. Tu es tout en sueur et tu es en train de prendre froid. Cela te
fera du bien." Marie sort, obéissante.
"Mais moi... mais moi... Pourquoi es-tu bon avec moi ?"
"Parce que je t'aime, Tu le sais."
"Moi, je t'en voulais... mais maintenant..."
"Maintenant, tu ne m'en veux plus. Je le sais. Mais Moi, je t'aime bien
et cela me suffit. Après, tu m'aimeras..."
"Et alors... ah !... ah !... quelle souffrance ! Et alors
s'il est vrai que tu m'aimes pourquoi offenses-tu mes cheveux
blancs !"
"Je ne t'offense pas, Alphée. En aucune façon. Je t'honore."
"Tu m'honores ? Je suis la fable de Nazareth, voilà."
"Pourquoi, Alphée parles-tu ainsi ? En quoi je fais de toi la fable
de Nazareth ?"
"En mes fils. Pourquoi sont-ils rebelles ? Pour Toi. Pourquoi les
moqueries ? À cause de Toi."
"Dis-moi : si Nazareth te louait pour le sort de tes fils,
éprouverais-tu la même souffrance ?"
"Alors non ! Mais Nazareth ne me loue pas. Elle me louerait si
réellement tu étais quelqu'un qui va à la conquête. Mais me laisser pour un
qui est presque fou et qui va par le monde s'attirant les haines et les
railleries, pauvre au milieu des pauvres. Ah ! qui ne rirait !
Ah ! ma pauvre maison ! Pauvre maison de David, comment
finis-tu ! Et moi qui dois vivre encore pour voir ce malheur ? Te
voir, dernier rejeton de la glorieuse souche, te voir sombrer dans la folie
par trop de servilité ! Ah ! malheur sur nous à partir du jour où
mon faible frère s'est laissé unir à cette femme insipide et pourtant
autoritaire, et qui a eu tout pouvoir sur lui. Je l'avais dit
alors : "Joseph n'est pas pour les noces, Il sera
malheureux !" Et il l'a été. Lui savait comme elle était, et de
noces il n'en avait rien voulu savoir. Malédiction à la loi de l'orpheline
héritière ! Malédiction
au destin. Malédiction sur ce mariage."
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368> La ‘’Vierge héritière’’ est
revenue avec la décoction, juste à temps pour entendre les jérémiades du
beau-frère. Elle est encore plus pâle, mais sa grâce patiente n'en est pas
troublée. Elle s'approche d'Alphée et avec un doux sourire l'aide à boire.
"Tu es injuste, Alphée, mais tu as tant de mal qu'on te pardonne
tout." dit Jésus, qui lui soulève la tête.
"Oh ! oui, tant de mal ! Tu dis que tu es le Messie. Tu fais
des prodiges. C'est ça que l'on dit. Au moins, pour me payer des fils que tu
m'as pris, guéris-moi. Guéris-moi... et je te pardonnerai."
"Toi, pardonne aux fils, comprends leur âme et je te soulagerai. Si tu
as de la rancune, je ne peux rien faire."
"Pardonner ?" Le vieillard fait un saut qui naturellement
exaspère ses souffrances et cela le rend de nouveau furieux.
"Pardonner ? Jamais ! Va-t'en ! Va-t'en, si tu dois me
dire cela ! Va-t'en ! Je veux mourir sans qu'on me trouble
davantage."
Jésus a un geste de résignation. "Adieu, Alphée. Je m'en vais... Dois-je
vraiment partir ? Mon oncle... dois-je vraiment partir ?"
"Si tu ne me contentes pas, oui va-t'en et dis à ces deux serpents que
le vieux père meurt avec rancune."
"Non, cela non. Ne perds pas ton âme. Ne m'aime pas, si tu veux. Ne me
crois pas le Messie. Mais tu ne dois pas haïr, tu ne dois pas haïr, Alphée.
Ridiculise-moi. Dis que je suis fou. Mais ne hais pas."
"Mais
pourquoi m'aimes-tu, si je t'insulte ?"
"Parce que je suis Celui que tu ne veux pas reconnaître. Je suis
l'Amour. Maman, je vais à la maison."
"Oui, mon Fils. Dans peu de temps je viendrai."
"Je te laisse ma paix, Alphée. Si tu me veux, envoie-moi chercher. Je
viendrai à n'importe quelle heure."
Jésus sort, calme comme s'il ne s'était rien passé. Il est seulement plus
pâle.
"Oh ! Jésus, Jésus, pardonne-lui" gémit Marie d'Alphée.
"Mais oui, Marie. Il n'y a même pas besoin de le faire. À celui qui
souffre, on pardonne tout. Maintenant, il est déjà plus calme. La Grâce
travaille même à l'insu des cœurs. Et puis il y a tes pleurs, et certainement
la souffrance de Jude et de Jacques et la fidélité à leur vocation. La paix
dans ton cœur angoissé, tante." Il la baise et sort dans le jardin pour
aller à la maison.
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369> Au moment où il sort
sur la rue, voici qu'entre Pierre et derrière lui Jean, essoufflés après la
course. "Oh ! Maître ! mais qu'est-il arrivé ? Jacques
m'a dit : "Cours à ma maison. Qui sait comment Jésus est
traité". Mais, non, je me trompe. Alphée, celui de la fontaine, est
entré et il a dit à Jude : "Jésus est chez toi" et alors
Jacques voilà ce qu'il a dit... Tes cousins sont atterrés. Moi je ne
comprends rien, mais je te vois... et je me rassure."
"Rien, Pierre. Un pauvre malade que les souffrances rendent intolérant.
Maintenant, tout est fini."
"Oh ! j'en suis content ! Et toi, pourquoi ici ?"
Pierre interpelle l'Iscariote qui accourt lui aussi. Le ton n'est pas très
doux.
"Tu y es aussi, il me semble."
"On m'a prié d'y venir et j'y suis venu."
"Moi aussi, je suis venu. Si le Maître était en danger, et dans sa
patrie, moi, qui l'ai déjà défendu en Judée, je puis le défendre aussi en
Galilée."
"Pour cela, il y en a assez de nous. Mais en Galilée il n'y en a
pas besoin."
"Ah ! Ah ! Ah ! En effet, sa patrie le rejette comme une
nourriture indigeste. C'est bien. J'en suis content pour toi qui t'es
scandalisé d'un petit incident survenu en Judée, où Lui est inconnu. Ici, par
contre !..." et Judas achève en sifflotant d'un air moqueur.
"Écoute, garçon, Je suis peu en humeur de te supporter. Arrête donc, si
tu y tiens à... quelque chose. Maître, ils t'ont fait du mal ?"
"Mais non, mon Pierre. Je te l'assure. Hâtons-nous d'aller consoler les
cousins."
Ils partent et entrent dans le grand atelier. Jude et Jacques sont près du
grand établi de menuisier. Jacques debout, Jude assis sur un tabouret, le
coude appuyé sur le banc, la tête sur la main. Jésus va à eux en souriant,
pour leur témoigner tout de suite son affection : "Alphée est plus
tranquille, maintenant. Les douleurs se calment et la paix revient tout à
fait. Soyez tranquilles, vous aussi."
"Tu l'as vu ? Et maman ?"
"J'ai vu tout le monde..."
Jude demande : "Même les frères ?"
"Non, ils n'étaient pas là."
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370> "Ils
étaient là. Ils n'ont pas voulu se montrer à Toi. Mais, à nous !
Oh ! si nous avions commis un crime, ils ne nous auraient pas traités de
la sorte. Et nous qui venions de Cana, volant par la joie de le revoir et de
lui apporter des choses qui lui plaisent ! Nous l'aimons et... et il ne nous
comprend plus... il n'a plus confiance en nous. " Jude baisse son bras
et pleure, la tête sur le banc. Jacques est plus fort, mais son visage
reflète un vrai martyre intérieur.
"Ne pleure pas, Jude. Et toi, ne t'abandonne pas à la souffrance."
"Oh ! Jésus ! Nous sommes des fils et... il nous a maudits.
Mais malgré notre déchirement, non, nous ne revenons pas en arrière !
Nous sommes à Toi, et c'est avec Toi que nous demeurerons, même si, pour nous
en détacher, on nous menace de mort !" s'écrie Jacques.
"Et tu disais que tu n'étais pas capable d'héroïsme ? Moi, je le
savais. Mais toi, tu le dis de toi-même. En vérité tu seras fidèle même
devant la mort. Et toi aussi." Jésus les caresse, mais eux souffrent.
Les pleurs de Jude résonnent sous la voûte de pierre. Et là, j'ai l'occasion
de mieux voir l'âme des disciples.
Pierre,
avec son honnête visage attristé, s'écrie : "Eh oui ! C'est une
souffrance... Quelle tristesse ! Mais, mes enfants (et il les secoue
affectueusement) il n'est pas donné à tous de mériter ces paroles... Moi...
moi je me rends compte que je suis un chanceux, dans l'appel que Jésus m'a
fait. Cette brave femme d'épouse ne cesse de me
dire : "C'est comme si j'étais répudiée, puisque tu n'es plus à
moi. Mais je dis : 'Heureuse répudiation !' ". Dites-le, vous
aussi. Vous perdez un père, mais vous gagnez Dieu." Le berger Joseph, étonné, dans son sort d'orphelin,
ignorant qu'un père puisse être occasion de peine, dit : "Je
croyais être le plus malheureux, parce que sans père. Mais je m'aperçois
qu'il vaut mieux le pleurer mort qu'ennemi."
Jean se borne à baiser et caresser ses compagnons. André soupire et se tait.
Il brûle de parler, mais sa timidité lui serre la gorge. Thomas, Philippe,
Matthieu et Nathanaël parlent doucement dans un coin, avec le respect qu'on
éprouve devant une vraie douleur. Jacques de Zébédée prie, à voix basse, pour
que Dieu donne sa paix. Simon le Zélote,
oh ! comme il me plaît dans son attitude ! Il quitte son coin et
vient près des deux disciples en peine. Il met une main sur la tête de Jude,
l'autre bras enserre la taille de Jacques et il dit : "Ne pleure
pas, fils. Lui nous l'avait dit, à toi et à moi : "Je
vous unis : toi, qui, pour Moi, perds un père, et toi qui as un cœur de
père sans avoir de fils". Et nous n'avions pas compris
combien ces paroles étaient prophétiques. Mais Lui le savait.
Voilà : je vous en prie. Je suis âgé et j'ai toujours rêvé qu'on m'appelle
"père". Acceptez-moi comme tel et moi, comme père, je vous bénirai
matin et soir. Je vous en prie acceptez-moi comme un père."
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371> Les deux acquiescent en
sanglotant plus fortement.
Marie entre et accourt près des deux affligés. Elle caresse la chevelure
d'ébène de Jude et la joue de Jacques. Elle est blanche comme un lis. Jude
lui prend la main, la baise et demande : "Que fait-il ?"
"Il dort, fils. La maman vous envoie son baiser" et elle les
embrasse tous les deux.
La voix rauque de Pierre explose : "Allons, viens ici un moment je
veux te dire quelque chose" et je vois Pierre qui saisit de sa robuste
main un bras de l'Iscariote et l'emmène dehors dans la rue. Puis il revient
seul.
"Où l'as-tu envoyé ?" demande Jésus.
"Où ? Prendre l'air. Car si l'air ne l'avait pas calmé, moi, je le
lui aurais donné d'une autre façon... ce n'est qu'à cause de Toi que je ne
l'ai pas fait. Oh ! maintenant, ça va mieux. Qui rit devant la souffrance,
est un aspic, et moi, les serpents, je les chasse... Oui, heureusement, que
tu es là... je l'ai seulement envoyé au clair de lune. Ça se pourrait... mais
moi je deviendrais plutôt un scribe chose que Dieu seul est capable de faire
de moi qui ai une juste conscience d'être au monde, mais lui, même avec
l'aide de Dieu je doute qu'il devienne bon. Simon de Jonas te l'assure, et je
ne me trompe pas. Non ! Ne t'en fais pas ! Il a été heureux d'en
sortir et ne pas partager une tristesse. Il est plus sec qu'un caillou sous
le soleil d'août. Allons, les enfants ! Ici il y a une Mère plus douce
qu'il n'en pourrait y avoir au Ciel. Ici il y a un Maître qui est meilleur
que tout le Paradis. Ici il y a tant de cœurs honnêtes qui vous aiment
sincèrement. Les averses, ça fait du bien : ça fait tomber la poussière.
Demain, vous serez plus frais que des fleurs plus légers que des oiseaux,
pour suivre notre Jésus."
Et c'est sur ces simples et bonnes paroles de Pierre que tout se termine.
Jésus
dit ensuite :
"Après
cette vision, tu mettras celle que je t'ai donnée au printemps 1944 celle où
je demandais à ma Mère ses impressions sur les Apôtres. Désormais leur
physionomie morale a été suffisamment mise en lumière pour qu'on puisse
placer ici cette vision, sans créer de scandale pour personne.
372> Je n'avais pas besoin de
conseils, mais quand nous étions seuls, pendant que les disciples étaient
disséminés dans des familles amies, ou dans les bourgades voisines, durant
mes séjours à Nazareth, comme il m'était doux de parler à ma douce Amie et de
demander conseil à la Maman pour voir confirmer, par sa bouche pleine de
grâce et de sagesse, tout ce que, déjà, j'avais vu. Avec Elle, je n'ai jamais
été autre chose que "le Fils". Et au milieu des enfants des femmes,
il n'y a jamais eu de mère plus "mère" qu'Elle, dans toute la
perfection des vertus maternelles, humaines et morales, et il n'y a jamais eu
de fils plus "fils" que Moi en fait de respect, de confiance,
d'amour.
Et
maintenant que vous avez un minimum de renseignements sur les Douze, sur leurs
vertus, leurs défauts, leurs caractères, sur leurs efforts, y a-t-il encore
quelqu'un pour dire qu'il me fut facile de les unir, de les élever, de les
former ? Et y a-t-il encore quelqu'un qui pense que la vie de l'apôtre
est facile et que pour être un apôtre, c'est à dire pour
croire qu'il l'est, quelqu'un juge souvent avoir droit à une vie
facile, sans souffrances, sans heurts, sans insuccès ! Ya-t-il encore
quelqu'un qui pour le fait qu'il me sert prétend que je sois son serviteur
et que je fasse en sa faveur des miracles à jet continu, et de sa vie un
tapis fleuri, agréable, humainement glorieux ? Mon chemin, mon travail,
mon service, c'est la croix, la souffrance, le renoncement, le
sacrifice. J'y suis passé, Moi. Que ceux qui veulent se dire
"miens" le suivent.
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