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Vision du dimanche 22 avril
1945
12> "Je m'arrête ici. Allez
en ville. Achetez tout ce qu'il faut pour le repas. Nous mangerons ici."
"Nous y allons tous?"
"Oui, Jean.
C'est bien que vous alliez en groupe."
"Et Toi? Tu restes seul... Ils sont samaritains..."
"Ce ne seront pas les pires parmi les ennemis du Christ. Allez, allez.
Je prie, en vous attendant, pour vous et pour eux."
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13> Les disciples
s'en vont à regret et à trois ou quatre reprises ils se retournent pour
regarder Jésus qui s'est assis sur un muret exposé au soleil près du
bas et large bord d'un puits . Un grand puits, presque une citerne,
tellement il est large. En été il doit être ombragé par de grands arbres, maintenant
dépouillés. On ne voit pas l'eau, mais le terrain, près du puits, montre
clairement qu'on a puisé de l'eau à cause des petites mares et des empreintes
circulaires laissées par les brocs humides. Jésus s'assied et médite, dans
son attitude ordinaire, les coudes appuyés sur les genoux et les mains
jointes en avant, le corps légèrement incliné et la tête penchée vers la
terre. Puis il sent un bon petit soleil qui le réchauffe et il laisse glisser
son manteau de dessus sa tête et de ses épaules tout en le gardant encore
replié sur sa poitrine.
Il lève la tête pour sourire à une bande de moineaux querelleurs qui se
disputent une grosse mie de pain perdue par quelque personne près du puits.
Mais les oiseaux s'enfuient à l'arrivée d'une femme qui vient au puits avec
une amphore vide qu'elle tient par une anse de la main gauche, pendant que sa
main droite écarte avec surprise son voile pour voir quel est l'homme assis
là. Jésus sourit à cette femme sur les trente cinq à quarante ans, grande,
aux traits fortement marqués, mais beaux. Un type que nous dirions presque
espagnol avec le teint d'une pâleur olivâtre, les lèvres très vives et plutôt
épaisses, des yeux démesurément grands et noirs sous des sourcils très
touffus et les tresses couleur de jais que l'on voit sous le voile léger.
Même les formes, à tendance plantureuse, ont un type oriental marqué,
légèrement mou, comme celui des femmes arabes. Elle est vêtue d'une étoffe à
rayures multicolores, bien serrée à la ceinture, tendue sur les hanches et la poitrine grassouillettes, et retombant ensuite en une
sorte de volant ondulant jusqu'à terre. Quantité de bagues et de bracelets
aux mains grassouillettes et brunes et aux poignets que l'on voit sous les
manches de lin. Au cou un lourd collier d'où pendent des médailles, je dirais
des amulettes car il y en a de toutes les formes. De pesantes boucles
d'oreilles descendent jusqu'au cou et brillent sous le voile.
"La paix soit avec toi, femme. Me donnes-tu à boire ? J'ai beaucoup
marché et j'ai soif."
"Mais, n'es-tu pas juif ? Et tu me demandes à boire, à moi
samaritaine. Qu'est-il donc arrivé ? Sommes-nous réhabilités ou est-ce
vous qui êtes humiliés ? Sûrement un grand
évènement est survenu si un juif parle poliment à une samaritaine. Je devrais
cependant te dire : Je ne te donne rien pour punir en Toi toutes les insultes
que depuis des siècles les juifs nous adressent."
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14> "Tu as
bien parlé. Un grand évènement est survenu et pour cela beaucoup de choses
sont changées et un plus grand nombre changeront. Dieu a fait un grand don au
monde et pour cela beaucoup de choses sont changées. Si tu connaissais le don de Dieu et quel est
Celui qui te dit : "Donne-moi à boire", peut-être toi-même, tu
Lui aurais demandé à boire et Lui t'aurait donné de l'eau vive."
"L'eau vive est dans les veines de la terre, et ce puits la possède.
Mais il est à nous." La femme est moqueuse et autoritaire.
"L'eau appartient à Dieu. Comme la bonté appartient à Dieu. Comme la vie
appartient à Dieu. Tout appartient à un Dieu Unique, femme. Et tous les
hommes viennent de Dieu : les samaritains comme les juifs. Ce puits n'est-il
pas celui de Jacob ? Et
Jacob n'est- il pas le chef de notre souche ? Si par la suite une erreur nous
a séparés, cela ne change rien à notre origine."
"Notre erreur, n'est-ce pas ?" demande la femme agressive.
"Ni la nôtre, ni la vôtre. Erreur de quelqu'un qui avait perdu de vue la
Charité et la Justice. Moi, je ne t'attaque pas et je n'attaque pas ta race.
Pourquoi veux-tu être agressive ?"
"Tu es le premier juif que j'entends parler ainsi. Les autres... Mais,
pour revenir au puits, oui, c'est celui de Jacob et il a une eau si abondante
et si claire que nous de Sychar nous la préférons aux autres fontaines.
Mais il est très profond . Tu
n'as pas d'amphore ni d'outre. Comment pourrais-tu donc atteindre pour moi
l'eau vive? Es-tu plus que Jacob, notre saint Patriarche, qui a trouvé cette
veine abondante, pour lui, ses enfants, ses troupeaux et nous l'a laissée en
souvenir de lui et comme cadeau ?"
"Tu l'as dit. Mais qui boit de cette eau aura encore soif. Moi, au
contraire, j'ai une eau telle que celui qui l'a bue ne sentira plus la soif.
Mais elle n'appartient qu'à Moi et je la donnerai à qui me la demande. Et en
vérité je te dis que celui qui aura l'eau que Moi Je lui donnerai, deviendra
baigné pour toujours et n'aura plus soif, car mon eau deviendra en lui une
source sûre, éternelle."
"Comment ? Je ne comprends pas. Es-tu un mage ? Comment un homme peut-il
devenir un puits ? Le chameau boit et fait une provision d'eau dans le creux
de son ventre. Mais ensuite il la consomme et elle ne lui dure pas toute sa
vie. Et tu dis que ton eau dure toute la vie ?"
"Davantage encore: elle jaillira jusqu'à la vie éternelle. En qui la
boit elle sera jaillissante jusqu'à la vie éternelle et donnera des germes de
vie éternelle. Car elle est source de salut."
"Donne-moi de cette eau s'il est vrai que tu la possèdes. Je me fatigue
à venir jusqu'ici. Si je l'ai, je n'aurai plus soif et je ne deviendrai
jamais malade ni vieille."
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15> "Il n'y a que cela qui
te fatigue ? Rien d'autre ? Et tu n'éprouves pas d'autre besoin que de puiser
pour boire, pour ton misérable corps ? Penses-y. Il y a quelque chose qui est
plus que le corps: c'est l'âme. Jacob n'a pas seulement donné de l'eau du
sol, pour lui et pour les siens. Mais il s'est préoccupé de se donner et de
donner la sainteté, l'eau de Dieu."
"Vous nous dites païens, vous... Si c'est vrai ce que vous dites, nous
ne pouvons pas être saints..." La femme a perdu son ton impertinent et
ironique et elle est soumise et légèrement confuse.
"Même un païen peut être vertueux. Et Dieu, qui est juste, le
récompensera pour le bien qu'il aura fait. Ce ne sera pas une récompense
complète, mais, je te le dis, entre un fidèle souillé d'une faute grave et un
païen sans faute, Dieu regarde avec moins de rigueur le païen. Et pourquoi,
si vous savez être tels, ne venez-vous pas au Vrai Dieu ? Comment
t'appelles-tu ? "
"Fotinaï"
"Eh bien, réponds-moi, Fotinaï. Ne souffres-tu pas de ne pouvoir aspirer
à la sainteté parce que tu es païenne, comme toi tu dis, parce que tu es dans
les brumes d'une antique erreur, comme Moi je dis ?"
"Oui, que j'en souffre. "
"Et alors, pourquoi ne vis-tu pas au moins en païenne
vertueuse ? "
"Seigneur !… "
"Oui, peux-tu le nier ? Va appeler ton mari et reviens avec
lui. "
"Je n'ai pas de mari... " La confusion de la femme grandit.
"Tu as bien dit. Tu n'as pas de mari. Tu as eu cinq hommes et maintenant
tu as avec toi quelqu'un qui n'est pas ton mari. Était-ce nécessaire,
cela ? Même ta religion ne conseille pas l'impudicité. Le Décalogue,
vous l'avez, vous aussi. Pourquoi alors, Fotinaï, vis-tu ainsi ? Ne te
sens-tu pas lasse de cette fatigue d'être la chair de tant d'hommes, au lieu
d'être l'honnête épouse d'un seul ? N'as-tu pas peur de ta vieillesse,
quand tu te trouveras seule avec tes souvenirs ? Avec tes regrets ?
Avec tes peurs ? Oui, même celles-là. La peur de Dieu et des spectres.

Où sont tes enfants ? "
La femme baisse complètement la tête et ne parle pas.
"Tu ne les as pas sur la terre. Mais leurs petites âmes, auxquelles tu
as interdit de connaître le jour de la lumière, t'adressent des reproches.
Toujours. Bijoux... beaux vêtements... riche maison... table bien garnie...
Oui. Mais le vide, les larmes et la misère intérieure. Tu es une délaissée,
Fotinaï. Et ce n'est qu'avec un repentir sincère, moyennant le pardon de Dieu
et par conséquent de tes enfants que tu peux devenir riche. "
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16> "Seigneur, je vois que tu es un
prophète, et j'ai honte..."
"Et à l'égard du Père qui est aux Cieux, tu n’éprouvais pas cette honte,
quand tu faisais le mal? Ne pleure pas de découragement devant l'Homme...
Viens ici, Fotinaï, près de Moi. Je te parlerai de Dieu. Peut-être tu ne Le
connaissais pas bien. Et c'est pour cela, certainement pour cela, que tu as
tant erré. Si tu avais bien connu le vrai Dieu, tu ne te serais pas ainsi
avilie. Lui t'aurait parlé et t'aurait soutenue..."
"Seigneur, nos pères ont adoré sur cette montagne . Vous
dites que c’est seulement à Jérusalem que l'on doit adorer. Mais, tu le dis:
il n'y a qu'un seul Dieu. Aide-moi à voir où et comment je dois
adorer..."
"Femme, crois-moi. Bientôt viendra l'heure où ce ne sera ni sur la
montagne de Samarie ni à Jérusalem que sera adoré le Père. Vous adorez Celui
que vous ne connaissez pas. Nous adorons Celui que nous connaissons, car le
salut vient des juifs. Je te rappelle les Prophètes. Mais l'heure vient, et
même elle commence déjà, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit
et en vérité, non plus avec le rite antique mais avec le nouveau rite où il
n'y aura plus de sacrifices, ni d'hosties d'animaux consumés par le feu. Mais
le sacrifice éternel de l'Hostie Immaculée brûlée par le Feu de la Charité.
Culte spirituel du Royaume spirituel. Et il sera compris de ceux qui savent
adorer en esprit et en vérité. Dieu est Esprit. Ceux qui l'adorent doivent
l'adorer spirituellement."
"Tu as de saintes paroles. Moi, je sais, car nous aussi nous savons
quelque: chose, que le Messie est sur le point de venir. Le Messie; Celui
qu'on appelle aussi "le Christ". Quand il sera venu, il nous
enseignera toutes choses. Tout près d'ici
se trouve aussi celui qu'on dit être son Précurseur. Et beaucoup vont
l'écouter. Mais il est si sévère !... Toi, tu es bon... et les pauvres
âmes n'ont pas peur de Toi. Je pense que le Christ sera bon. On l'appelle le
Roi de la Paix. Tardera-t-il beaucoup à venir ? "
"Je t'ai dit que son temps est déjà présent."
"Comment le sais-tu ? Tu es peut-être son disciple ? Le Précurseur a
beaucoup de disciples. Le Christ aussi en aura."
"C'est Moi, qui te parle, qui suis le Christ Jésus."
"Toi!... Oh!..." La femme, qui s'était assise près de Jésus, se
lève et va s'enfuir.
"Pourquoi t'enfuis-tu, femme?"
"C'est que je suis horrifiée de me mettre près de Toi. Tu es
saint..."
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17> "Je suis le Sauveur. Je suis venu ici
- ce n'était pas nécessaire - parce que je savais que ton âme était lasse
d'être errante. Tu t'es écœurée de ta nourriture... Je suis venu te donner
une nourriture nouvelle et qui t'enlèvera nausée et fatigue... Voici mes
disciples qui reviennent avec mon pain. Mais déjà je suis nourri de t'avoir
donné les premières miettes de ta rédemption."
Les disciples lorgnent, plus ou moins prudemment, la femme, mais personne ne
parle. Elle s'en va sans plus penser à l'eau ni à son amphore.
"Voici, Maître" dit Pierre. "Ils nous ont bien traités. Il y a
du fromage, du pain frais, des olives et des pommes .
Prends ce que tu veux. Cette femme a bien fait de laisser son amphore. Nous
aurons plus vite fait qu'avec nos petites gourdes . Nous
boirons et nous les remplirons sans avoir à demander autre chose aux
samaritains, et sans les côtoyer aussi à leurs fontaines. Tu ne manges pas ?
Je voulais trouver du poisson pour Toi, mais il n 'y
en a pas. Peut-être cela t'aurait-il plu davantage. Tu es fatigué et
pâle."
"J'ai une nourriture que vous ne connaissez pas. Ce sera mon repas. Je
serai bien restauré."
Les disciples se regardent entre eux, s'interrogeant du regard. Jésus répond
à leurs muettes interrogations : "Ma nourriture est de faire la volonté
de Celui qui m'a envoyé et de
porter à son terme l’œuvre qu'Il désire que j'accomplisse. Quand le semeur
jette la semence, peut-il dire qu'il a déjà tout fait pour dire qu'il a la
récolte? Non, certainement pas, combien il a encore à faire pour dire:
"Voici que mon travail est achevé ! Et jusqu'à cette heure, il lie peut
se reposer. Regardez ces champs sous le gai soleil de la sixième heure . Il y
a seulement un mois, et même moins, la terre était nue, sombre parce que
baignée par les pluies. Maintenant, regardez. Des tiges innombrables de blé,
qui viennent de percer, d'un vert très pâle qui dans cette grande lumière
semble encore plus clair, la couvrent, pour ainsi dire, d'un voile pâle,
presque blanc .
C'est la moisson future et vous dites en la voyant: "Dans quatre mois,
c'est la récolte . Les
semeurs engageront des moissonneurs, parce que si un semeur suffit pour
ensemencer, il faut un grand nombre d'ouvriers pour moissonner
.
Semeurs et moissonneurs sont heureux; Celui qui a semé un petit sac de grains
et qui doit maintenant préparer ses greniers pour la récolte, aussi bien que
ceux qui, en peu de jours, gagnent de quoi vivre pendant quelques mois".
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18> Dans le champ de l'esprit, aussi, ceux qui
moissonneront ce que j'ai semé se réjouiront avec Moi, et comme Moi, parce que
je leur donnerai mon salaire et le fruit qui leur est dû. Je leur donnerai de
quoi vivre dans mon Royaume éternel. Vous, vous n'avez qu'à moissonner; le
travail le plus dur, c'est Moi qui l'ai fait. Et pourtant je vous dis:
"Venez faire la moisson dans mon champ. Je suis joyeux que vous vous
chargiez des gerbes de mon grain."
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