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Vision du lundi 14
mai 1945
98> Il y a beaucoup de remue-ménage dans la
maison d'Éli,
aujourd'hui. Serviteurs et servantes vont et viennent et, parmi eux, tout
joyeux, le petit Élisée. Puis voici deux et deux
autres personnages solennels. Je reconnais les deux premiers : ce sont
ceux qui étaient allés avec Éli dans la maison de Matthieu . Les
deux autres, je ne les connais pas, mais j'entends dire qu'ils s'appellent Samuel et Joachim. En dernier lieu
arrive Jésus avec l'Iscariote.
Grandes salutations réciproques, et puis la question : "Seul avec lui ?
Et les autres ?"
"Les autres sont dans les campagnes. Ils reviendront au soir."
"Oh ! c'est ennuyeux. Mais je croyais que... Moi, hier soir, je
n'ai invité que Toi, mais en comprenant les tiens dans cette invitation.
Maintenant, je crains qu'ils ne se soient sentis offensés, ou bien... ou bien
qu'ils dédaignent de venir chez moi pour de vieux mécontentements...
hé ! hé !" Le vieil homme rit...
"Oh ! non ! Mes disciples ne connaissent pas la susceptibilité
orgueilleuse, ni les rancœurs inguérissables."
"Oui, oui, très bien ! Entrons donc."
Le cérémonial habituel de purification et
puis ils s'avancent dans la salle du banquet, ouverte sur une vaste cour où
les premières roses mettent une note de gaieté.
Jésus caresse le petit Élisée qui joue dans la cour et qui, du danger passé,
n'a plus que quatre petites traces rouges sur sa petite main. Il n'a même
plus le souvenir de sa peur passée, mais pourtant il se souvient de Jésus et
il veut l'embrasser et recevoir son baiser avec la spontanéité des enfants. Entrelaçant les bras autour du cou de Jésus, il Lui parle parmi ses
cheveux et Lui confie que, quand il sera grand, il ira avec Lui : "Me
veux-tu ?"
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99> "Je veux tout le monde.
Sois bon et tu viendras avec Moi." L'enfant s'en va en sautant.
On prend place à table et Éli veut
être si correct qu'il place à côté de lui Jésus, et de l'autre côté Judas qui
se trouve ainsi entre Éli et Simon,
comme Jésus se trouve entre Éli et Urie.
Le repas commence. Au début de vagues lieux communs. Puis la conversation
devient plus intéressante. Et, comme les blessures font souffrir et que les
chaînes pèsent, voici que se présente l'éternel discours sur l'esclavage où
Rome tient la Palestine. Je ne sais si on a choisi intentionnellement le
sujet de conversation ou s'il s'est présenté sans intention méchante. Je sais
que les cinq pharisiens se lamentent des nouvelles vexations romaines comme
d'un sacrilège et qu'ils veulent intéresser Jésus à leur discussion.
"Comprends-tu ! Ils veulent se rendre compte exactement de nos
recettes. Et, ayant compris que nous nous réunissons dans les synagogues pour
en parler et pour parler d'eux, voilà qu'ils nous menacent d'y entrer, sans
respect. Je crains qu'ils n'entrent aussi un beau jour dans les maisons des
prêtres !" crie Joachim.
"Et Toi, qu'en dis-tu ? N'en es-tu pas dégoûté ?" demande
Éli.
Jésus, directement interpellé, répond : "Comme israélite, oui,
comme homme, non."
"Pourquoi cette distinction ? Je ne comprends pas. Es-tu deux en un
seul ?"
"Non. Mais, en Moi, il y a la chair et le sang : l'animal, en
somme. Et il y a l'esprit. L'esprit d'un israélite qui obéit à la Loi souffre
de ces profanations. La chair et le sang non, car il me manque l'aiguillon
qui vous blesse, vous."
"Lequel ?"
"L'intérêt.
Vous dites que vous vous réunissez dans les synagogues pour parler aussi des affaires sans
craindre des oreilles indiscrètes et vous craignez de ne plus pouvoir le
faire et par conséquent vous craignez de ne pouvoir dissimuler au fisc pas
même la plus petite somme et de subir des taxations exactement proportionnées
à votre avoir. Moi, je n'ai rien. Je vis de la bonté du prochain et en aimant
le prochain. Je n'ai pas d'or, je n'ai pas de champs, pas de vignes, pas de
maisons, si on excepte la maisonnette maternelle à Nazareth, si petite et si
pauvre que le fisc la néglige.
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100> Je ne suis donc pas
aiguillonné par la crainte d'être découvert pour de fausses déclarations,
d'être taxé et puni. Tout ce que j'ai, c'est la Parole que Dieu m'a donnée et
que Moi aussi je donne. Mais c'est une chose tellement élevée que l'homme ne
peut en rien la taxer."
"Mais, si tu étais dans notre cas, comment te
comporterais-tu ?"
"Voilà, ne vous offensez pas si je vous dis clairement ma pensée qui
contraste tant avec la vôtre. En vérité, je vous dis que Moi, j'agirais
autrement."
"Et comment ?"
"Sans blesser la sainte vérité. C'est toujours une vertu sublime même
quand elle s'applique à des choses si humaines comme sont les taxes."
"Mais alors ! Mais alors ! Comme nous serions écorchés !
Mais tu ne réfléchis pas que nous possédons beaucoup et que nous devrions
donner beaucoup !"
"Vous l'avez dit : Dieu vous a donné beaucoup. Vous devez en proportion
donner beaucoup. Pourquoi agir malhonnêtement comme il arrive
malheureusement, de façon que ce soit le pauvre qui ait à supporter des taxes
sans rapport avec ses ressources ? Entre nous, nous le savons. Que de
taxes il existe en Israël, des taxes qui viennent de nous et qui sont
injustes ! Elles servent aux grands qui déjà possèdent tant. Alors
qu'elles font le désespoir des pauvres qui doivent les verser en se privant
jusqu'à souffrir de la faim. Ce n'est pas cela que nous conseille la charité
à l'égard du prochain. Nous devrions avoir le souci, nous israélites, de
prendre sur nos épaules les charges qui accablent le pauvre."
"Tu parles ainsi, parce que tu es pauvre, Toi aussi !"
"Non, Urie. Je
parle ainsi parce que c'est juste. Pourquoi Rome a-t-elle pu et peut-elle
nous pressurer ainsi ? Parce que nous avons péché et parce que nous
sommes divisés par des rancœurs. Le riche hait le pauvre, le pauvre hait le
riche. Car il n'y a pas de justice, et l'ennemi en profite pour nous
assujettir."
"Tu as fait allusion à plusieurs motifs... Quels sont les
autres ?"
"Je ne voudrais pas manquer à la vérité en altérant le caractère du
local consacré au culte en en faisant un refuge assuré pour des intérêts
humains."
"Tu nous en fais reproche ?"
"Non. Je réponds. Vous, écoutez votre conscience. Vous êtes des maîtres,
par conséquent..."
"Je dirais que ce serait le moment de se soulever, de se révolter, de
punir l'envahisseur et de rétablir notre pouvoir."
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101> "C'est vrai, c'est
vrai ! Tu as raison, Simon. Mais ici, il y a le Messie. C'est Lui qui
doit en assumer la charge." répond Éli.
"Mais, pardonne-moi Jésus, le Messie pour l'instant n'est que Bonté. Il
donne des conseils pour tout, mais ne pousse pas à la révolte. Nous agirons
et..."
"Simon, écoute. Rappelle-toi du livre des Rois . Saül
était à Gilgala , les
Philistins étaient à Macmas , le
peuple avait peur et se débandait , le
prophète Samuel n'arrivait pas . Saül
voulut prendre les devants et offrir lui-même le sacrifice. Rappelle-toi la
réponse que donna Samuel, qui était survenu, à l'imprudent roi Saül :
"Tu as agi sottement et tu n'as pas observé les ordres que le Seigneur
t'avait donnés. Si tu n'avais pas fait cela, le Seigneur aurait déjà établi
pour toujours ta royauté sur Israël .
Mais, au lieu de cela, ta royauté ne subsistera jamais plus" . Une
intervention intempestive et orgueilleuse n'a servi ni au roi, ni au peuple.
Dieu connaît l'heure, pas l'homme. Dieu connaît les moyens, pas l'homme.
Laissez faire Dieu en méritant son aide par une conduite sainte. Mon Royaume
ne viendra pas par la rébellion et la férocité, mais il s'établira. Il ne
sera pas réservé à un petit nombre, mais il sera universel. Bienheureux ceux
qui viendront à lui, sans être trompés par mes apparences mesquines, selon
l'esprit de la terre, et qui verront en Moi le Sauveur. N'ayez pas peur. Je
serai Roi. Le Roi venu d'Israël. Le Roi qui étendra son règne sur toute
l'humanité. Mais vous, maîtres d'Israël, ne déformez pas mes paroles ni
celles des Prophètes qui m'annoncent. Nul royaume humain, pour puissant qu'il
soit, n'est universel et éternel. Les Prophètes disent que tel sera le mien.
Que cela vous éclaire sur la réalité et le caractère spirituel de ma Royauté.
Je vous quitte. J'ai une prière, pourtant, à adresser à Éli. Voici ta bourse.
Dans un abri de Simon de Jonas se trouvent des pauvres venus de partout.
Viens avec Moi pour leur donner l'obole de l'amour. La paix à vous tous."
"Mais reste encore !" demandent avec insistance les
pharisiens.
"Je ne puis. Il y a des gens qui souffrent dans leur chair et dans leurs
cœurs et qui attendent d'être consolés. Demain, j'irai au loin. Je veux que
tous me voient partir sans regret."
"Maître, moi... je suis vieux et fatigué. Vas-y, Toi, en mon nom. Tu as
avec Toi Judas de Simon, et nous le connaissons bien... Fais-le,
fais-le, par toi-même. Dieu soit avec Toi."
Jésus sort avec Judas qui, à peine sur la place, dit : "Vieille
vipère ! Qu'aura-t-il voulu dire ?"
"Mais n'y pense pas ! Ou plutôt pense qu'il a voulu te
complimenter."
102> "Impossible,
Maître ! Ces bouches ne louent jamais celui qui fait le bien. Jamais
sincèrement, je veux dire. Et pour ce qui est de venir !... C'est parce qu'il
a le dégoût du pauvre et la peur de sa malédiction. Il les a tant de fois
torturés les pauvres d'ici. Je peux le jurer sans crainte. C'est pour
cela..."
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