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Vision du
dimanche 13 mai 1945
92> Par un
jardin, dont tous les carrés commencent à fleurir, Jésus entre
dans une cuisine très vaste où les deux Marie les plus âgées (Marie de Cléophas et Marie Salomé) préparent le souper.
"Paix à vous !"
"Oh! Jésus! Maître !" Les deux femmes se retournent et le
saluent, l'une avec en ses mains un poisson qu'elle est en train d'éventrer,
l'autre tenant encore le chaudron plein de légumes qu'elle fait bouillir et
qu'elle avait retiré de son crochet pour
voir où en était la cuisson. Leurs bons visages un peu fanés, rougis par la
flamme et le travail, sourient de joie et semblent devenir plus jeunes et
plus beaux dans leur bonheur.
"Dans un moment c'est prêt, Jésus. Tu es fatigué ? Tu dois avoir
faim." dit la tante Marie qui a la familiarité d'une parente et qui aime
Jésus davantage, je crois, que ses deux propres fils.
"Pas plus qu'à l'ordinaire. Mais je mangerai certainement avec plaisir
les bons mets que toi et Marie m'avez préparés. Il en sera de même des
autres. Les voilà qui arrivent."
"La Mère est dans la chambre du haut. Sais-tu !... Simon est
venu... Oh ! Je suis vraiment contente, ce soir ! Non, pas vraiment
car... Tu le sais quand je serai vraiment contente."
"Oui, je le sais." Jésus s'approche de la tante, la baise au front
et puis lui dit : "Je sais ton désir et que, sans péché, tu envies Salomé. Mais un jour viendra où,
comme elle, tu pourras dire : "Tous mes fils appartiennent à
Jésus" . Je
vais trouver Maman."
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93> Il sort et monte le
petit escalier extérieur qui mène à la terrasse qui pour une bonne moitié
surmonte la maison alors que l'autre moitié est occupée par une vaste pièce
d'où sortent de grosses voix d'hommes et, de temps à autre, la douce voix de Marie, la limpide voix virginale de
jeune fille que les années n'ont pas fêlée, la même voix qui a dit :
"Je suis la servante du Seigneur" et qui chantait la berceuse à son Bébé.
Jésus s'approche sans bruit, souriant, parce qu'il entend la Mère qui
dit : "Ma demeure, c'est mon Fils. Et je n'éprouve de douleur
d'être loin de Nazareth que lorsqu'il est loin. Mais s'il est proche...
Oh ! rien ne me manque plus. Et puis, je n'ai pas de crainte pour ma
maison. Vous y êtes, vous..."
"Oh ! mais regarde, voilà Jésus !" crie Alphée de Sara qui, ayant le visage
tourné vers la porte, y voit tout de suite apparaître Jésus.
"Je suis ici, oui. La paix à vous tous. Maman !" Il baise sa
Mère au front et reçoit son baiser. Puis il se tourne vers les hôtes
inattendus que sont le cousin Simon, Alphée de Sara, le berger Isaac et ce Joseph qu'il avait recueilli à
Emmaüs après
le verdict du
Sanhédrin.
"Nous étions allés à Nazareth et
Alphée nous a dit qu'il fallait venir ici. Et nous sommes venus. Et Alphée a
voulu nous accompagner et ainsi que Simon." explique Isaac.
"Cela me semblait trop beau de venir." dit Alphée.
"Et moi aussi je voulais te saluer, rester un peu avec Toi et avec
Marie." termine Simon.
"Et Moi, je suis très content d'être avec vous. J'ai bien fait de ne pas
rester plus longtemps comme le voulaient les habitants de Chedech, où
j'étais arrivé en allant de Gerghesa à Méron et en
revenant ensuite de l'autre côté."
"Tu viens de là-bas ?!"
"Oui, je me suis montré dans les endroits où j'étais déjà allé, et
encore plus loin. Je suis allé jusqu'à Giscala."
"Quelle longue route!" .
"Mais, quelle récolte ! Sais-tu, Isaac, nous avons été les hôtes du rabbi
Gamaliel. Il a été très bon. Et puis j'ai rencontré le chef de la
synagogue de "La Belle Eau". Il vient, lui aussi. Je te le confie . Et
puis... et puis... j'ai acquis trois disciples..." Jésus sourit
ouvertement, heureux.
"Qui sont-ils?".
"Un petit vieux à
Corozain. Je lui ai rendu service, autrefois , et
le pauvre, qui est un véritable israélite sans préventions, pour me montrer
son amour a travaillé pour Moi la région, comme un parfait laboureur le fait
pour le sol.
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94> Le second est un enfant : cinq ans, un peu plus.
Intelligent, hardi. Je lui
avais aussi parlé la première fois que j'étais allé à
Bethsaïda et il s'en est souvenu mieux que les grandes personnes.
Le troisième est un ancien lépreux. Je
l'ai guéri près de Corozaïn un
soir déjà lointain et puis je l'ai quitté. Maintenant, je le retrouve. C'est
lui qui m'a annoncé sur les monts de Nephtali. Et, pour confirmer ses
paroles, il lève ce qu'il lui reste de ses mains, guéries, mais partiellement
diminuées et il montre ses pieds guéris, mais difformes avec lesquels
pourtant il fait tant de chemin. Les gens comprennent à quel point il était
malade par ce qui lui reste et croient à ses paroles qu'assaisonnent des
larmes de reconnaissance. Il m'a été facile de parler là car il y avait eu
quelqu'un qui déjà m'avait fait connaître et avait amené les autres à croire
en Moi. Et j'ai pu faire de nombreux miracles. Il peut tant celui qui croit
réellement..."
Alphée, sans parler, acquiesce de la tête. Simon, lui, baisse la tête sous le
reproche sous-entendu. Et Isaac jubile ouvertement de la joie du Maître qui
va raconter le miracle opéré peu de temps auparavant sur le petit
d'Eli.
Mais le souper est prêt et les femmes, avec Marie, dressent la table dans la
pièce et apportent les plats. Ensuite, elles se retirent en bas . Il
ne reste que les hommes et Jésus offre, bénit et distribue les parts.
Mais on a mangé seulement quelques bouchées lorsque Suzanne monte et dit : "Eli est venu, avec des serviteurs
et beaucoup de cadeaux. Mais il voudrait te parler."
"Je viens tout de suite, ou plutôt fais-le monter." Suzanne va et
revient peu après avec le vieil Eli et deux serviteurs qui portent un grand
panier. Par-derrière les femmes, sauf la très Sainte Marie, observent avec
curiosité.
"Dieu soit avec Toi, mon bienfaiteur." dit le pharisien en le
saluant.
"Et avec toi Eli. Entre. Que veux-tu ? Le petit-fils est encore
malade ?"
"Oh ! Il va très bien. Il saute dans le jardin comme un chevreau.
Mais avant j'étais tellement bouleversé, tellement confus que j'ai manqué à
mes devoirs. Je veux te montrer ma reconnaissance et je te prie de ne pas refuser
les petits cadeaux que je t'offre. Un peu de nourriture pour Toi et les
tiens. Ce sont des produits de ma propriété. Et puis... je voudrais... je
voudrais t'avoir demain à ma table pour te dire encore merci et te faire
honneur en compagnie d'amis. Ne refuse pas, Maître. Je pourrais croire que tu
ne m'aimes pas et que, si tu as guéri Élisée, c'est seulement par amour pour
lui et non pour moi."
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95> "Je te remercie, mais
les cadeaux n'étaient pas nécessaires."
"Tous les grands et les savants les acceptent. C'est l'usage."
"Moi aussi. Mais il y a surtout un cadeau que j'accepte très volontiers,
que je cherche même."
"Et dis-le. Si je peux, je te le donnerai."
"Votre cœur. Votre pensée. Donnez-le-moi, pour votre bien."
"Mais, je te le consacre. Jésus bénit ! Mais, peux-tu en
douter ? J'ai eu... oui... j'ai eu des torts envers Toi. Mais
maintenant j'ai compris. J'ai été renseigné aussi sur la mort de Doras qui
t'a offensé... Pourquoi souris-tu, Maître ?"
"Je suivais un souvenir."
"Je pensais que tu ne croyais pas à ce que je disais."
"Oh ! non. Je sais que la mort de Doras t'a ému plus encore que le
miracle de ce soir. Mais ne crains pas Dieu, si réellement tu as compris et si
réellement tu veux désormais être pour Moi un ami."
"Je vois que tu es réellement prophète. Moi, c'est vrai, je craignais
davantage... je venais davantage vers Toi par peur d'un châtiment comme celui de Doras. Et,
ce soir, j'ai dit : "Voilà. Le châtiment est arrivé et encore plus
atroce, parce qu'il n'a pas frappé le vieux chêne dans sa propre vie, mais
dans ses affections, dans sa joie de vivre, foudroyant le petit chêne en qui
je me complaisais". Ce qui m'amenait c'était cela plus encore que mon
malheur. J'avais compris que cela aurait été juste, comme pour Doras..."
"Tu avais compris que cela aurait été juste, mais tu ne croyais pas
encore en celui qui est bon."
"Tu as raison. Mais maintenant ce n'est plus la même chose. J'ai
compris. Alors, tu viens chez moi demain ?"
"Eli, j'avais décidé de partir à l'aurore, mais pour que tu ne puisses
pas penser que je te méprise, je renvoie d'un jour mon départ. Demain je
serai chez toi."
"Oh ! Tu es vraiment bon. Je m'en souviendrai toujours."
"Adieu, Eli. Merci pour tout. Ces fruits sont très beaux et ces fromages
doivent être très crémeux, le vin est certainement très bon. Mais tu pouvais
tout donner aux pauvres, en mon nom."
"Il y en a pour eux aussi, si tu veux, au fond. C'était une offrande
pour Toi."
"Alors, nous ferons la distribution ensemble, demain, avant ou après le
repas. Passe une nuit tranquille, Eli."
"Et Toi aussi. Adieu." Et il s'en va avec ses serviteurs.
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96> Pierre a retiré, avec toute
une mimique, ce que contenait le panier pour le rendre aux serviteurs. Il met
la bourse sur la table, devant Jésus et, comme s'il terminait une
conversation intérieure, il dit : "Et ce sera la première fois que
ce vieux hibou fait l'aumône."
"C'est vrai, confirme Mathieu. J'étais
avare, mais lui me surpassait. Il a doublé son avoir avec son usure."
"Eh bien... s'il se repent... C'est une belle chose, n'est-ce
pas ?" dit Isaac.
"Certes c'est une belle chose. Et il semble bien qu'il en soit
ainsi"
Philippe et Barthélemy approuvent.
"Le vieil Eli converti ! Ah ! Ah !" Pierre rit
de bon cœur.
Le cousin Simon, qui
est resté pensif, dit : "Jésus, je voudrais... je voudrais te suivre.
Non comme eux, mais au moins comme les femmes. Permets-moi de m'unir à ma
mère et à la tienne. Tous viennent... moi, moi, parent... Je ne prétends pas
avoir une place parmi eux. Mais au moins ainsi, comme un bon ami..."
"Dieu te bénisse, mon fils ! Comme j'attendais de toi cette
parole !" crie Marie d'Alphée.
"Viens. Je ne repousse personne et je ne force personne. Je n'exige pas
non plus tout de tous. Je prends ce que vous pouvez me donner. Pour
les femmes, il est bien qu'elles ne soient pas toujours seules quand nous
irons dans des régions qui leur sont inconnues. Merci, frère."
"Je vais le dire à Marie" dit la mère de Simon et elle
ajoute : "Elle est en bas, dans sa petite chambre, et elle prie.
Elle en sera très heureuse."...
...La nuit tombe rapidement. On allume une lanterne pour descendre par
l'escalier déjà obscur au crépuscule. Les uns vont à droite, les autres à
gauche pour prendre leur repos.
Jésus sort. Il va sur la rive du lac. Le pays est parfaitement tranquille,
les rues désertes et ainsi que la rive, dépeuplé le lac en cette nuit sans
lune . Il
n'y a que les étoiles dans le ciel, et le bruit du ressac sur la grève. Jésus
entre dans la barque tirée au sec et s'y assoit. Il pose un bras sur le bord,
y appuie sa tête et reste dans cette position. Pense-t-il ou prie-t-il, je ne
sais.
Mathieu le rejoint très prudemment : "Maître, tu dors ?"
demande-t-il doucement.
"Non, je réfléchis. Viens ici avec Moi, puisque tu ne dors pas."
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97> "Tu m'as paru troublé,
et je t'ai suivi. N'es-tu pas content de ta journée ? Tu as touché le
cœur d'Eli. Tu as reçu comme disciple Simon d'Alphée..."
"Mathieu, tu n'es pas un homme simple comme Pierre et Jean. Tu es astucieux et tu es
instruit. Sois franc, également. Serais-tu heureux de ces
conquêtes ?"
"Mais... Maître... Ils sont toujours meilleurs que moi et tu m'as dit,
ce jour-là, que tu étais très heureux parce que je m'étais converti..."
"Oui.
Mais tu étais réellement converti et tu étais franc dans ton évolution
vers le Bien. Tu venais à Moi sans tout un travail de réflexion, tu venais
par la volonté de ton esprit. Il n'en est pas ainsi d'Eli... ni de Simon. Le
premier n'a été touché que superficiellement: l'homme-Eli a été secoué. Non
l'esprit-Eli. Il est toujours le même. Une fois tombée l'effervescence que le
miracle de Doras et de son petit-fils a produit en lui, il sera l'Eli d'hier
et de toujours. Simon !... Simon, lui aussi n'est encore qu'un homme.
S'il m'avait vu insulté au lieu qu'exalté, il m'aurait plaint, et comme
toujours, il m'aurait quitté. Ce soir, il s'est rendu compte qu'un petit
vieux, qu'un enfant, qu'un lépreux, savent faire ce que lui, parent, ne sait
pas faire. Il a vu que l'orgueil d'un pharisien s'est abaissé devant Moi, et
il a décidé: "Moi aussi". Mais ce ne sont pas ces conversions sous
l'aiguillon de considérations humaines qui me rendent heureux. Elles me
dépriment au contraire. Reste avec Moi, Mathieu. Dans le ciel il n'y a pas de
lune, mais au moins les étoiles brillent. Dans mon cœur, ce soir il n'y a que
des larmes. Que ta compagnie soit l'étoile de ton Maître affligé..."
"Mais, Maître, si je peux... bien sûr ! C'est que je suis toujours
un grand malheureux, un pauvre incapable. J'ai trop péché pour pouvoir te
plaire. Je ne sais pas parler. Je ne sais pas encore dire les paroles
nouvelles, pures, saintes, maintenant que j'ai abandonné mon vieux langage de
fraude et de luxure. Et je crains de n'être jamais capable de parler avec Toi
et de Toi."
"Non, Mathieu, tu es l'homme avec toute sa pénible expérience d'homme.
Tu es par conséquent celui qui, après s'être nourri de la fange et qui
maintenant mange le miel céleste, peut parler des deux saveurs et en donner
une véritable analyse et comprendre, comprendre et faire comprendre à ses
semblables de maintenant et de plus tard . Et
ils te croiront parce que, justement, tu es l'homme, le pauvre homme qui, par
sa volonté, devient l'homme juste que Dieu a rêvé. Laisse-moi, Moi
l'Homme-Dieu, m'appuyer à toi, humanité que j'aime jusqu'à quitter le Ciel
pour toi et à mourir pour toi."
98> "Non, mourir, non. Ne me
dis pas que pour moi tu vas mourir !"
"Pas pour toi, Mathieu, mais pour tous les Mathieu de la terre et des
siècles. Embrasse-moi, Mathieu, baise ton Christ, pour toi, pour tous.
Soulage mon épuisement de Rédempteur incompris. Je t'ai soulagé de ta
souffrance de pécheur. Essuie mes larmes... car d'être si peu compris, c'est
mon amertume, Mathieu."
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