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110> Je vois
Jésus assis dans la cour intérieure d'une maison d'aspect convenable sans
être luxueuse. Il paraît très fatigué. Il est assis sur un banc de pierre
situé près d'un puits aux rebords peu élevés, que recouvre l'arceau
d'une tonnelle verte. Les grappes de raisin commencent à se former. 111> La fleur doit être tombée depuis peu et
les grains semblent être des grains de mil suspendus à des pédoncules verts.
Jésus tient sur son genou droit la pointe du coude droit et il appuie son
menton dans le creux de la main. Parfois, comme pour trouver une position
plus confortable, il appuie son bras replié sur le rebord du puits et sa tête
repose sur son bras, comme s'il voulait dormir. Alors ses cheveux voilent son
visage fatigué, qui autrement apparaît pâle et sérieux entre les boucles d'un
blond roux.
Une femme va et vient les mains enfarinées, en passant d'une pièce de la
maison à un cagibi situé du côté opposé de la cour et où doit se trouver le
four. A chaque fois, elle regarde Jésus, mais elle ne trouble pas son repos.
Le soir doit être proche car le soleil effleure à peine le haut de la
terrasse au-dessus du toit, de moins en moins, jusqu'à ce qu'il la quitte.
Une dizaine de colombes descendent en roucoulant dans la cour pour leur
dernier repas. Elles tournoient autour de Jésus comme pour voir quel est cet
inconnu et, défiantes, elles n'osent se poser sur le sol. Jésus quitte ses
réflexions, il sourit, tend une main, la paume en dessus, et il dit :
"Vous avez faim ? Venez" comme s'il parlait à des humains. La
plus audacieuse se pose sur cette main et, après elle, une autre et une
autre. Jésus sourit. "Je n'ai rien, Moi" dit-il devant leur
roucoulement insistant. Et puis il appelle à haute voix: "Femme !
Tes colombes ont faim. As-tu du grain pour elles ?"
"Oui, Maître. Il est dans un sac sous le portique. J'arrive."
"Laisse-moi faire. Je vais le donner. Cela me plaît."
"Elles ne viendront pas. Elles ne te connaissent pas."
"Oh ! J'en ai sur les épaules et jusque sur la tête !..."
Jésus, en fait, marche avec son étrange plumet fait d'une colombe à la
poitrine couleur de plomb qui semble une cuirasse précieuse aux reflets
changeants.
La femme, incrédule, se montre et dit : "Oh !"
"Tu le vois ? Les colombes sont meilleures que les hommes. Elles comprennent
qui les aime. Les hommes... non."
"Ne pense pas, Maître, à ce qui est arrivé. Il y en a peu ici qui te
haïssent. Les autres, à peu près tous, t'aiment, te respectent au
moins."
"Oh ! Je ne me trouble pas pour cela. Je le dis pour te faire remarquer
que souvent les bêtes sont meilleures que les hommes."
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112> Jésus a ouvert le sac, y a
plongé sa longue main et il en a sorti du grain blond qu'il a mis dans un
repli de son manteau. Il referme le sac et revient au
milieu de la cour en se défendant contre l'invasion des colombes qui veulent
se servir elles-mêmes. Il ouvre le pli de son manteau et jette le grain sur
le sol, et il rit de voir la lutte et les rixes des oiseaux goulus. Le repas
est vite consommé, et les colombes boivent à un plat creux qui est près du
puits, en regardant encore Jésus.
"Allez maintenant, il n'y a plus rien."
Les bestioles volettent encore un peu sur les épaules et les genoux de Jésus,
et puis elles retournent à leurs nids. Jésus retombe dans sa méditation.
Des coups violents à la porte. La femme court ouvrir: ce sont les disciples.
"Venez" dit Jésus. "Avez-vous distribué l'argent aux
pauvres ?"
"Oui, Maître."
"Jusqu'à la dernière piécette ? Rappelez-vous que ce qui nous est
donné n'est pas pour nous, mais pour la Charité. Nous sommes pauvres et nous
vivons de la pitié d'autrui. Malheureux l'apôtre qui exploite sa mission à
des fins humaines !"
"Et si un jour on se trouve sans pain et que l'on est accusé de violer
la Loi parce qu'on égrène des épis comme font les moineaux ?"
"As-tu jamais manqué de quelque chose, Judas ? De quelque chose
d'essentiel depuis que tu es avec Moi ? Es-tu quelquefois tombé de
langueur sur la route ?"
"Non, Maître."
"Quand je t'ai dit : "Viens" t'ai-je promis du confort et
des richesses ? Et dans mes paroles à ceux qui m'écoutent ai-je jamais
dit que je donnerai aux "miens" des avantages sur la
Terre ?"
"Non, Maître."
"Et alors, Judas ? Pourquoi es-tu à ce point changé ? Ne
sais-tu pas, ne sens-tu pas que ton mécontentement, ta froideur me donnent de
la douleur ? Ne vois-tu pas que ce mécontentement se communique à tes
frères ? Pourquoi, Judas, ami, toi appelé à un pareil sort, toi venu avec
tant d'enthousiasme à mon amour et à ma Lumière, m'abandonnes-tu
maintenant ?"
"Maître, moi je ne t'abandonne pas. Je suis celui qui se soucie le plus
de Toi, de tes intérêts, de ta réussite. Je voudrais te voir triompher
partout, crois-le."
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113> "Je le sais. Humainement
tu veux cela. C'est déjà beaucoup. Mais ce n'est pas cela que je veux, Judas,
mon ami... Je suis venu pour bien autre chose qu'un triomphe humain et une
royauté humaine... Je suis venu, non pas pour donner à des amis des bribes d'un
triomphe humain, mais pour vous donner une récompense
large, bien tassée, abondante, une récompense qui n'est plus une récompense
tellement elle est pleine: c'est, une participation à mon Règne éternel,
c'est une union dans les droits des fils de Dieu... Oh ! Judas !
Pourquoi ce sublime héritage ne t'exalte-t-il pas ? On y accède par le
renoncement, mais il ne connaît pas de crépuscule. Viens encore plus près,
Judas.
Tu le vois ? Nous sommes seuls. Les autres ont compris que je voulais te
parler, à toi, distributeur de mes... richesses, des aumônes que le Fils de
l'Homme, que le Fils de Dieu reçoit pour les donner au nom de Dieu et de
l'Homme à l'homme. Ils sont rentrés. Nous sommes seuls, Judas, dans cette
heure si douce du soir dans laquelle nos cœurs volent vers nos maisons
lointaines, vers nos mères qui certainement, en préparant leur souper
solitaire, pensent à nous et caressent de la main la place où nous nous
assoyions avant cette heure de Dieu en laquelle le Vouloir très Saint nous a
pris pour le faire aimer en esprit et en vérité.
Nos mères ! La mienne, si sainte et si pure, qui vous aime tant et prie
pour vous, amis de son Jésus... La mienne, qui n'a que cette paix dans
l'angoisse de sa Maternité de Mère du Christ: celle de me savoir entouré de votre affection... Ne décevez pas, ne blessez
pas ce cœur de Mère, amis. Ne le brisez pas par une seule mauvaise
action ! Ta mère, Judas. Ta mère, la dernière fois que nous sommes
passés par Kériot, elle n'en finissait pas de me
bénir et elle voulait me baiser les pieds parce qu'elle est heureuse que son
Judas soit dans la Lumière de Dieu, et elle me disait : "Oh !
Maître ! Rends-le saint mon Judas ! Que veut un cœur de mère, sinon
le bien de son enfant ? Et quel bien qui soit plus grand que le Bien éternel ?"
En effet quel bien plus grand, Judas, que celui auquel je veux vous amener et
auquel on arrive en suivant mon Chemin ? C'est une sainte femme que ta
mère, Judas, une vraie fille d'Israël. Je n'ai pas voulu qu'elle me baise les
pieds, car vous êtes mes amis et parce que dans toutes vos mères, dans toute
mère bonne, je vois la mienne, Judas. Et je voudrais que vous, dans la vôtre,
vous voyiez la mienne dans son redoutable destin de Corédemptrice, et
vous ne voudriez pas, non, vous ne voudriez pas la tuer parce que... parce
qu'il vous semblerait tuer la vôtre.
Judas, ne pleure pas. Pourquoi pleurer ? Si tu n'as rien sur le cœur qui
soit un remords envers ta mère et la mienne, pourquoi répandre ces
larmes ? Viens ici, mets ta tête sur mon épaule et dis à ton Ami ton
angoisse. Tu as manqué ? Tu te sens près de manquer ?
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114> Oh ! ne reste pas seul ! Triomphe
de Satan avec l'aide de Celui qui t'aime. Je suis Jésus, Judas. Je suis le
Jésus qui guérit les malades et qui chasse les démons. Je suis le Jésus qui
sauve... et qui t'aime tant, et qui se tourmente de te voir ainsi affaibli.
Je suis le Jésus qui enseigne à pardonner soixante-dix fois sept fois. Mais
Moi, Moi, en ce qui me concerne, ce n'est pas soixante-dix fois, mais sept
cent fois, sept mille fois sept fois que je vous pardonne... et il n'y a
pas de faute. Judas, il n'y a pas de faute. Judas, il n'y a pas de faute.
Judas, que Moi je ne pardonne, que Moi je ne pardonne, que Moi je ne pardonne
si le coupable repentant me dit : "Jésus, j'ai péché".
Moins encore : s'il dit seulement: "Jésus !". Encore
moins : s'il me regarde seulement, suppliant. Et les premières fautes
que je pardonne, sais-tu, ami, à qui je les pardonne ? Aux plus
coupables et aux plus repentis. Et les toutes premières que je pardonne,
sais-tu quelles elles sont : celles faites contre Moi.
Judas ?... Tu ne trouves pas un mot à répondre à ton Maître ?... Si
lourde est ton angoisse qu'elle te coupe la parole ? Crains-tu que je te
dénonce ? Ne le crains pas ! Il y a si longtemps que je veux te
parler ainsi, en te tenant sur mon cœur, comme deux jumeaux dans un seul
berceau, enfantés ensemble, presque une seule chair, deux enfants qui ont
échangé entre eux les seins tièdes et senti le goût de la salive du frère en
même temps que la douceur du lait maternel. Maintenant je te possède et je ne
te quitte pas jusqu'à ce que tu me dises que je t'ai guéri. Ne crains pas,
Judas. C'est une confession que je veux. Mais tes compagnons penseront que
c'est un colloque d'amour, tant rayonneront de paix réciproque, d'amour
réciproque nos visages après ce colloque. Et je ferai en sorte qu'ils le
croient de plus en plus en te tenant contre ma poitrine ce soir au souper, en
trempant mon propre pain et en te le présentant comme à un préféré, et c'est
à toi le premier que je donnerai la coupe après avoir rendu grâces à Dieu. Tu
seras le roi du banquet, Judas, et tu le seras réellement. Épouse de l'Époux
tu seras, ô âme que j'aime, si tu te rends pure et libre, en déposant ta
poussière en mon sein purificateur.
Tu ne parles pas encore pour me dire ton chagrin ?"
"Tu m'as parlé avec tant de douceur... de la mère... de la maison... de
ton amour... Un moment de faiblesse... Je suis tellement las !... Et il
me semblait que tu ne m'aimais plus ainsi depuis quelque temps..."
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115> "Non. Ce n'est pas
cela. Dans tes paroles il n'y a qu'une seule vérité, et c'est que tu es
las. Pas de la route, de la poussière, du soleil, de la boue,
de la foule. Tu es las de toi. Ton âme est lasse de ta chair et de ton
esprit. Si lasse qu'elle finira par s'éteindre de lassitude mortelle. Pauvre
âme que Moi j'ai appelée aux splendeurs éternelles ! Pauvre âme qui sait
que je t'aime, et qui te reproche de l'arracher à mon amour ! Pauvre âme
qui te reproche, inutilement, comme Moi je te caresse inutilement de mon
amour, d'agir sournoisement avec ton Maître. Mais ce n'est pas toi qui agis.
C'est celui qui te hait et qui me hait. C'est pour cela que je te
disais : "Ne reste pas seul". Eh bien, écoute. Mes nuits, tu
sais que je les passe en grande partie à prier. Si un jour tu sens en toi le
courage d'être un homme et la volonté d'être mien, viens à Moi pendant que
tes compagnons dorment. Les étoiles, les fleurs, les oiseaux sont des témoins
prudents et bons, silencieux, pleins de pitié. Les étoiles sont saisies
d'horreur devant le crime qui arrive sous leur lumière, mais elles n'ont pas
de voix pour dire aux hommes: "Celui-ci est un Caïn de son frère".
Tu as compris, Judas ?"
"Oui, Maître. Mais crois-moi: je n'ai
rien d'autre que de la lassitude et de l'émotion. Moi je t'aime de tout mon
cœur et..."
"C'est bien. Il suffit."
"Tu me donnes un baiser, Maître ?"
"Oui, Judas, et je t'en donnerai d'autres..."
Jésus pousse un profond soupir, avec peine. Mais il baise Judas sur la joue.
Et puis il lui prend la tête dans ses mains, et la tenant bien serrée en face
de Lui à quelques décimètres, il la fixe, l'étudie, la transperce de son
regard magnétique. Et Judas, ce malheureux, ne tressaille pas. Il reste en
apparence imperturbable sous cet examen. Il devient seulement un peu pâle et
pendant un instant il ferme les yeux.
Et Jésus baise ses paupières abaissées, et puis sa bouche, et puis son cœur,
baissant la tête pour trouver le cœur du disciple... et il dit :
«Voilà : pour chasser les nuées, pour te faire sentir la douceur de
Jésus, pour fortifier ton cœur." Puis il le laisse et se dirige vers la
maison, suivi de Judas.
"Tu arrives bien, Maître ! Tout est prêt, on n'attendait que
Toi" dit Pierre.
"Bien. Je parlais avec Judas de tant de choses... N'est-ce pas,
Judas ? Il faudrait s'occuper de ce pauvre vieux qui a eu son fils
tué."
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116> "Ah !" Judas
saisit au vol l'occasion pour achever de se remettre et pour détourner, si
jamais ils existaient, les soupçons des autres. "Ah ! Sais-tu,
Maître ? Aujourd'hui nous avons été arrêtés par un groupe de gentils mêlés à des juifs des colonies romaines de Grèce.
Ils voulaient savoir beaucoup de choses. Nous avons répondu comme nous avons
pu. Mais nous ne les avons sûrement pas convaincus. Pourtant ils ont été bons
et ils nous ont donné beaucoup d'argent. Le voilà, Maître. Nous pourrons
faire beaucoup de bien." Et Judas met un gros sac de peau luxueuse sur
la table et en tombant il émet un son argentin. Il est gros comme la tête
d'un enfant.
"C'est bien, Judas, tu distribueras l'argent avec équité. Que voulaient
savoir ces gentils ?"
"Des choses de la vie future... si l'homme a une âme et si elle est
immortelle. Ils donnaient des noms de leurs maîtres. Mais nous... que
pouvions-nous dire ?"
"Vous deviez leur dire de venir."
"Nous le leur avons dit. Ils viendront, peut-être."
Le repas se poursuit.
Jésus a pour voisin Judas et il lui donne du pain trempé dans la sauce qui se
trouve sur le plat de la viande rôtie. Ils sont en train de manger des
petites olives noires, quand on entend frapper à la porte. Et peu après la
maîtresse de maison entre et elle dit : "Maître, c'est Toi qu'ils
veulent."
"Qui est-ce ?"
"Des étrangers."
"Mais c'est impossible !"
"Le Maître est fatigué !"
"C'est toute la journée qu'il marche et qu'il parle !"
"Et puis ! Des gentils dans la maison ! Allons
donc !" Les douze sont en émoi comme un essaim que l'on a dérangé.
"Chut ! Paix ! Ce n'est pas une fatigue pour Moi d'écouter qui
me cherche. C'est mon repos."
"Ce pourrait être un piège, à cette heure !..."
"Non. Ce ne l'est pas. Restez tranquilles et reposez-vous. Moi, je me
suis déjà reposé en vous attendant. J'y vais. Je ne vous demande pas de venir
avec Moi... bien que... bien que je vous le dis : c'est justement parmi
les gentils que vous devrez porter votre judaïsme qui ne sera plus que
christianisme. Attendez-moi ici."
"Tu y vas seul ? Ah ! cela jamais !" dit Pierre, et
il se lève.
"Reste où tu es. J'y vais seul."
Il sort. Il se présente à la porte qui donne sur la route. Dans le
crépuscule, il y a une quantité d'hommes qui attendent.
"La paix soit avec vous. Vous voulez me voir ?"
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117> "Salut,
Maître !" C'est un vieillard imposant qui parle enveloppé dans un
vêtement romain qui dépasse d'un petit manteau rond avec un capuchon
relevé sur la tête. "Nous avons parlé aujourd'hui avec tes disciples,
mais ils n'ont pas su nous donner beaucoup d'explications. Nous voudrions
parler avec Toi."
"Vous êtes ceux de la riche obole ? Merci pour les pauvres de
Dieu." Jésus s'adresse à la maîtresse de maison et lui dit :
"Femme, je sors avec eux. Dis aux miens qu'ils viennent me retrouver
près de la rive car, si je vois juste, ces gens sont des commerçants des
magasins..."
"Et des navigateurs, Maître. Tu as vu juste."
Ils sortent tous ensemble sur la route illuminée par un beau clair de lune.
"Vous venez de loin ?" Jésus est au milieu du groupe avec, à
côté de Lui, le vieillard qui a parlé le premier, un beau vieillard avec un
net profil latin. De l'autre côté se trouve un autre d'un certain âge, au
visage nettement hébraïque, et puis autour deux ou trois plutôt maigres au
teint olivâtre, aux yeux éveillés et un peu ironiques, et d'autres plus
robustes d'âges variables. Une dizaine de personnes.
"Nous sommes des colonies romaines de Grèce et d'Asie. En partie des
juifs et en partie des gentils... Nous n'osions pas venir à cause de cela...
Mais on nous a assuré que tu ne méprises pas les gentils... comme font les
autres... Les juifs scrupuleux, je veux dire, ceux d'Israël, car ailleurs il
y a aussi des juifs... moins rigides. Si bien que moi, romain, j'ai pour
épouse une juive de Lycaonie, alors que lui a pour épouse une romaine, lui
hébreux d'Éphèse."
"Je ne méprise personne, mais il faut être indulgent envers ceux qui ne
savent pas encore penser que : le Créateur étant un, tous les hommes
sont d'un même sang."
"Nous savons que tu es grand parmi les philosophes. Et ce que tu dis le
confirme : grand et bon."
"Est bon celui qui fait le bien, non celui qui parle bien."
"Tu parles bien et tu agis bien. Tu es donc bon."
"Que voulez-vous savoir de Moi ?"
"Aujourd'hui, Maître, pardonne-nous si nous te fatiguons par notre
curiosité. Mais il y a une curiosité qui est bonne parce qu'elle cherche la
Vérité... Aujourd'hui nous voulions savoir des tiens la vérité sur une
doctrine déjà ébauchée par les philosophes de l'Antiquité grecque et que Toi,
nous dit-on, tu reviens enseigner plus vaste et plus belle. Eunique, mon
épouse, a parlé avec des juifs qui t'ont entendu, et elle m'a répété ces
paroles. Tu sais, Eunique qui est grecque, est
cultivée et elle connaît les paroles des sages de sa patrie. Elle a trouvé
des correspondances entre tes paroles et celles d'un grand philosophe
grec, et même les paroles que tu as dites sont arrivées à Éphèse. 118> Aussi, venus dans ce port, les uns pour
le commerce, les autres pour les rites, nous nous sommes retrouvés entre amis
et nous avons parlé. Les affaires n'empêchent pas de penser aussi à des
choses plus élevées. Ayant rempli les magasins et chargé les bateaux, nous
avons le temps de résoudre ce doute. Tu dis que l'âme est éternelle. Socrate
a dit qu'elle est immortelle. Connais-tu les paroles du maître
grec ?"
"Non. Je n'ai pas étudié dans les écoles de Rome et d'Athènes, mais
parle. Je te comprends quand même. Je n'ignore pas la pensée du philosophe
grec."
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"Socrate, contrairement à ce que nous
de Rome croyons, et contrairement aussi à ce que croient vos sadducéens,
admet et soutient que l'homme a une âme et qu'elle est immortelle. Il dit que
l'âme étant telle, la mort n'est pour elle qu'une libération et le passage
d'une prison à un lieu libre où elle rejoint ceux qu'elle a aimés, et là elle
connaît les sages, de la pensée desquels elle a entendu parler, et les
grands, les héros, les poètes, et elle n'y trouve plus d'injustices ni de
douleur, mais une félicité éternelle dans un séjour de paix, ouvert aux âmes
immortelles qui ont vécu avec justice. Toi, Maître, qu'en dis-tu ?"
"En vérité je te dis que le maître grec, tout en étant dans l'erreur
d'une religion qui n'est pas vraie, était dans la vérité en disant l'âme
immortelle. En quête du Vrai et pratiquant la Vertu, il sentait au fond de
son esprit murmurer la Voix du Dieu inconnu, du Vrai Dieu, du Dieu
Unique : le Père très Haut, d'où je viens pour amener les hommes à la
Vérité. L'homme a une âme, Une, Vraie, Éternelle,
Maîtresse, capable de mériter la récompense ou le châtiment. Toute sienne,
créée par Dieu, destinée dans la Pensée Créatrice à retourner à Dieu. Vous,
gentils, vous vous adonnez trop au culte de la chair, œuvre admirable en
vérité, sur laquelle se trouve la marque du Pouce éternel. Vous admirez trop
l'intelligence, joyau renfermé dans l'écrin de votre tête et faisant couler
de là ses rayons sublimes. Grand don, don supérieur du Dieu Créateur qui vous
a formés selon sa Pensée et conforme à elle, et donc œuvre parfaite d'organes
et de membres, et vous a donné la ressemblance avec sa Pensée et avec son
Esprit. Mais la perfection de la ressemblance se trouve dans l'esprit.
Car Dieu n'a pas les membres et l'opacité de la chair, comme Il n'a pas les
sens et le foyer de la luxure. Mais c'est un Esprit très pur, éternel,
parfait, immuable, infatigable en son action, se renouvelant sans cesse dans
ses œuvres qu'il adapte paternellement au chemin
d'ascension de sa créature. 119> L'esprit,
créé pour tous les hommes à partir d'une même Source de puissance et de
bonté, ne connaît pas de différence de perfection initiale. Il n'y a qu'un
seul Esprit Incréé, parfait et resté tel. Il y a trois esprits créés
parfaits..."
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"Tu es l'un d'eux, Maître."
"Pas Moi. Moi, dans ma chair, j'ai l'Esprit qui n'a pas été créé, mais
qui a été engendré par le Père, par exubérance d'Amour."
"Qui donc ?"
"Les deux premiers parents d'où vient la race, créés parfaits et puis
tombés, volontairement, dans l'imperfection. Le troisième, créé pour la joie
de Dieu et de l'Univers, est trop au-dessus des possibilités de pensée et de
foi du monde de maintenant pour que Moi je vous l'indique. Les esprits,
disais-je, créés, venant d'une même Source avec une égale mesure de
perfection, subissent ensuite, d'après leur mérite et leur volonté, une
double métamorphose."
"Alors tu admets une seconde vie ?"
"Il
n'y a qu'une seule vie. En elle, l'âme, qui a eu la ressemblance initiale
avec Dieu, passe, grâce à la justice fidèlement pratiquée en toutes choses, à
une plus parfaite ressemblance, je dirais à une seconde création d'elle-même,
par laquelle elle évolue vers une double ressemblance avec le Créateur, en se
rendant capable de posséder la sainteté qui est perfection de justice et
ressemblance des fils avec le Père. Elle se trouve chez les bienheureux,
c'est-à-dire en ceux dont votre Socrate dit qu'ils habitent l'Hadès. Mais je
vous dis que quand la Sagesse aura dit ses paroles et les aura confirmées par
le sang, ils seront les bienheureux du Paradis, du Royaume, c'est-à-dire, de
Dieu."
"Et où sont-ils maintenant ?"
"Dans l'attente."
"De quoi ?"
"Du Sacrifice, du Pardon, de la Libération."
"On dit que le Messie sera le Rédempteur et que c'est Toi... C'est
vrai ?"
"C'est vrai. Je le suis, Moi qui vous parle."
"Alors, tu devras mourir ? Pourquoi, Maître ? Le monde a tant
besoin de Lumière, et tu veux le quitter ?"
"C'est toi, grec, qui me demande cela ? Toi, en qui trônent les
paroles de Socrate ?"
"Maître, Socrate était un juste. Toi, tu es saint. Regarde quel besoin
de sainteté a la Terre."
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120> "Elle croîtra de dix
mille puissances pour chaque douleur, pour chaque blessure, pour chaque
goutte de mon Sang."
"Par Jupiter ! Jamais stoïque ne fut plus grand que Toi, qui ne te
bornes pas à prêcher le mépris de la vie, mais qui t'apprêtes à t'en
débarrasser."
"Je ne méprise pas la vie. Je l'aime comme la chose la plus utile pour
acheter le salut du monde."
"Mais tu es jeune, Maître, pour mourir !"
"Ton philosophe dit qu'il est cher aux dieux celui qui est saint, et tu
m'as appelé saint. Si je suis saint, je dois avoir soif de retourner à la
Sainteté d'où je suis venu. On n'est jamais assez jeune, par conséquent, pour
n'avoir pas cette soif. Socrate dit aussi que celui qui est saint aime à
faire des choses agréables aux dieux. Quelle chose plus agréable que de
rendre à l'embrassement du Père les enfants que la faute a éloignés et de
donner à l'homme la paix avec Dieu, source de tout bien ?"
"Tu dis que tu ne connais pas les paroles de Socrate. Comment alors
sais-tu ce que tu dis ?"
"Moi, je sais tout. La pensée des
hommes, en tant que pensée bonne, n'est que la réflexion d'une de mes
pensées. Ce qui n'est pas bon n'est pas de Moi, mais je l'ai lu dans la
succession des temps, et j'ai su, je sais et je saurai quand cela a
été, est, et sera dit. Moi, je sais."
"Seigneur, viens à Rome, phare du monde. Ici la haine t'environne.
Là-bas la vénération t'environnera."
"Elle entourera l'homme, pas le Maître du surnaturel. Moi, je suis venu
pour le surnaturel. Je dois l'apporter aux fils du Peuple de Dieu, bien
qu'ils soient les plus durs avec le Verbe."
"Rome et Athènes ne te posséderont pas, alors ?"
"Elles me posséderont, ne craignez pas. Elles me posséderont. Ceux qui
me voudront me posséderont."
"Mais s'ils te tuent..."
"L'esprit est immortel. Celui de tout homme. Ne le sera-t-il pas le
mien, l'Esprit du Fils de Dieu ? Je viendrai par mon Esprit qui agira...
Je viendrai... Je vois les foules sans nombre, et les Maisons que l'on élève
en mon Nom... Je suis partout... Je parlerai dans les cathédrales et dans les
cœurs... Mon évangélisation ne connaîtra pas de répit... L'Évangile parcourra
la Terre... Tous les bons vers Moi... Et voilà... Je passe à la tête de mon
armée de saints et je les amène au Ciel. Venez à la Vérité..."
"Oh ! Seigneur ! Nous avons l'âme enveloppée de formules et
d'erreurs. Comment ferons-nous pour lui ouvrir les portes ?"
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121> "Moi, je
desserrerai les portes de l'Enfer. J'ouvrirai les portes de votre Hadès et de
mes Limbes. Et je ne pourrai pas ouvrir les vôtres ? Dites :
"Je veux" et comme une serrure faite d'ailes de papillons, elles
tomberont en poussière au passage de mon Rayon."
"Qui viendra en ton Nom ?"
"Vous voyez cet homme qui vient en ce moment avec un autre un peu plus
qu'adolescent ? Ils viendront à Rome et à la Terre. Et avec eux,
beaucoup d'autres. Empressés, comme maintenant, à cause de mon amour qui les
pousse et ne leur fait trouver de repos qu'à côté de Moi, ils viendront, pour
l'amour de ceux qui sont rachetés par mon Sacrifice, vous chercher, vous
rassembler, vous amener à la Lumière. Pierre ! Jean ! Venez. J'ai
fini, je crois, et je suis à vous. Avez-vous autre chose à me
dire ?"
"Rien d'autre, Maître. Nous partons emmenant avec nous tes
paroles."
"Qu'elles germent en vous et poussent avec des racines éternelles.
Allez. La paix soit avec vous."
"Salut à Toi, Maître."
Et la vision se termine...
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