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276> Encore
une aurore. Encore les défilés d'ânes qui se pressent près de la Porte des
Poissons encore fermée. Et encore Jésus avec Simon et Jean. Des marchands le reconnaissent et se groupent autour.
Un soldat de garde accourt aussi vers Lui, à l'ouverture de la Porte quand
il le voit. Et il le salue : "Salut, Galiléen. Dis à ces agités
d'être moins turbulents. Ils se plaignent de nous, mais ils ne font que nous
maudire et désobéir. Et ils disent que c'est pour eux un acte de religion.
Quelle religion ont-ils si elle est basée sur la désobéissance ?"
"Comprends-les, soldat. Ils sont comme ceux qui ont dans leur maison un
hôte indésirable et plus fort qu'eux. Et ils n'ont que la langue et la
réplique pour se venger."
"Oui, mais nous, nous devons faire notre devoir et alors nous devons
punir. Et ainsi nous devenons des hôtes toujours plus indésirables."
"Tu as raison. Tu dois faire ton devoir, mais fais-le toujours avec
humanité. Pense toujours : "Si j'étais à leur place, qu'est-ce que
je ferais ?". Tu verras qu'alors tu éprouveras tant de pitié pour
ceux qui vous sont soumis."
"Il m'est agréable de t'entendre parler. Pas de mépris, pas de hauteur
de ta part. Les autres Palestiniens nous crachent par derrière, nous
insultent, montrent leur mépris pour nous... à moins qu'il ne s'agisse de
nous écorcher consciencieusement pour une femme ou pour des achats. En ce
cas, l'or de Rome n'est pas méprisé."
"L'homme est toujours l'homme, soldat."
"Oui, et plus trompeur qu'une guenon. Ce n'est pas agréable, pourtant de
rester au milieu de gens qui sont comme des serpents qui vous guettent...
Nous aussi nous avons des maisons, des mères, des épouses et des enfants, et
nous y tenons, à la vie."
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277> "Voilà : si chacun se le
rappelait, il n'y aurait plus de haine. Tu as dit : "Quelle
religion ont-ils ?". Je te réponds : une religion sainte dont le
premier commandement est l'amour pour Dieu et le prochain. Une religion qui
enseigne l'obéissance aux lois, même s'il s'agit d'États ennemis.
Écoutez donc, ô mes frères en Israël. Rien
n'arrive sans que Dieu le permette, même la domination d'un peuple
étranger : suprême malheur pour un peuple. Mais, presque toujours, si ce peuple s'interroge
franchement, il peut dire que c'est lui qui l'a voulue par sa façon de vivre
opposée à Dieu. Rappelez-vous les Prophètes. Combien de fois ils en ont
parlé ! Combien ont montré par les faits passés, présents et futurs que
la conquête est le châtiment, la verge du châtiment sur les épaules du fils
ingrat. Combien de fois ils ont enseigné la manière de ne plus la subir :
revenir au Seigneur. Ce n'est pas la révolte ni la guerre qui guérit les
blessures, essuie les larmes et rompt les chaînes. C'est la vie de justes.
Alors Dieu intervient. Et que peuvent les armes et les troupes armées contre
l'éclat des cohortes angéliques lorsqu'elles luttent en faveur des
bons ? Nous sommes frappés ? Nous méritons de ne plus l'être
davantage par notre façon de vivre, nous, fils de Dieu.
Ne rivez pas vos chaînes par des péchés toujours
renouvelés Ne laissez pas penser que les gentils vous croient sans religion
ou plus païens qu'eux par votre façon de vivre, Vous êtes le peuple à qui
Dieu Lui-même a donné la Loi. Observez-la. Faites que vos maîtres s'inclinent devant vos chaînes
en disant : "Ils nous sont soumis, mais ils sont plus grands que
nous, d'une grandeur qui ne tient pas au nombre ni à l'argent, ni aux armes,
ni à la puissance, mais qui provient de leur attachement à Dieu. En eux
brille la paternité d'un Dieu Parfait, Saint, Puissant. C'est là le signe
d'une véritable Divinité. Elle resplendit à travers ses fils. Qu'ils méditent
à ce sujet et arrivent à la vérité du Vrai Dieu en abandonnant l'erreur.
Tous, même le plus pauvre, même le plus ignorant du peuple de Dieu, peut être
un maître pour un gentil, maître par sa manière de vivre et de prêcher Dieu
aux païens par les actions d'une vie sainte. Allez, la paix soit avec
vous."
"Judas tarde, et aussi les bergers" observe Simon.
"Tu attends quelqu'un, Galiléen ?" demande le soldat qui
écouté le discours avec attention.
"Des amis."
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278> "Viens à l'ombre, dans
l'entrée. Le soleil tape dur dès les premières heures. Tu vas en
ville ?"
"Non, je retourne en Galilée."
"À pied ?"
"Je suis pauvre : à pied."
"Tu as une femme ?"
"J'ai une Mère."
"Moi aussi. Viens... si tu n'as pas pour nous le mépris des
autres."
"Il n'y a que le péché qui me dégoûte."
Le soldat le regarde, admiratif et pensif. "Avec Toi, nous n'aurions
jamais à intervenir. Le glaive ne se lèvera jamais sur Toi. Tu es bon. Mais
les autres ! ..."
Jésus est dans la pénombre de l'entrée, Jean est tourné vers la ville. Simon
est assis sur une pierre qui sert de banquette.
"Comment t'appelles-tu ?"
"Jésus."
"Ah ! c'est Toi qui fais des miracles même sur les malades ?!
Je te croyais seulement magicien... Nous en avons, nous aussi. Un bon
magicien, cependant, car il y en a certains... Mais les nôtres ne savent pas
guérir les malades : Comment fais-tu ?"
Jésus sourit et se tait.
"Tu emploies des formules magiques ? Tu as des onguents de moelle
de mort, des serpents séchés et réduits en poudre, des pierres magiques
prises dans les antres des Pythons ?"
"Rien de tout cela. Je n'ai que ma puissance."
"Alors, tu es un vrai saint. Nous, nous avons les aruspices et
les vestales ... et
certains d'entre eux font des prodiges... et on dit que ce sont les plus
saints. Mais y crois-tu ? Ils sont pires que les autres."
"Et alors pourquoi les vénérez-vous ?"
"Parce que... parce que c'est la religion de Rome. Et si un sujet ne
respecte pas la religion de son État, comment peut-il respecter César et la
patrie, et puis, et puis tant de choses ?"
Jésus regarde fixement le soldat. "En vérité, tu es avancé sur le chemin
de la Justice. Continue, ô soldat, et tu arriveras à connaître ce que ton âme
a le sentiment de posséder en soi, sans savoir donner un nom à cette
chose."
"L'âme, qu'est-ce que c'est ?"
"Quand tu mourras, où iras-tu ?"
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279> "Ma
foi, je ne sais pas. Si je meurs en héros, sur le bûcher des héros... si je
suis un pauvre vieux, un rien, peut-être je pourrirai dans ma tanière ou sur
le bord d'un chemin."
"Cela pour le corps, mais l'âme, où ira-t-elle ?"
"Je ne sais si tous les hommes ont une âme, ou seulement ceux que
Jupiter destine aux champs Élisées après une vie prodigieuse à moins qu'il ne
les amène à l'Olympe comme il le fit pour Romulus."
"Tous les hommes ont une âme et c'est
cette chose qui distingue l'homme de l'animal. Voudrais-tu être semblable à un
cheval ? À un oiseau ? À un poisson ? Chair qui après la mort
n'est que pourriture ?"
"Oh ! non. Je suis homme et je préfère l'être."
"Eh bien, ce qui te fait homme, c'est l'âme. Sans elle, tu ne serais
rien de plus qu'un animal doué de la parole."
"Et où est-elle ? Comment est-elle ? "
"Elle n'est pas matérielle. Mais elle existe. Elle est en toi. Elle
vient de Celui qui a créé le monde et retourne vers Lui après la mort du
corps."
"Du Dieu d'Israël, selon vous."
"Du Seul Dieu, Unique, Éternel, Suprême Seigneur et Créateur de
l'univers."
"Et même un pauvre soldat comme moi a une âme qui retourne vers
Dieu ?"
"Oui, même un pauvre soldat, et son âme aura Dieu pour Ami si elle a
toujours été bonne et Dieu la punira si elle a été mauvaise."
"Maître, voici Judas avec les bergers et des femmes. Si j'y vois clair, c'est
la jeune fille d'hier." dit Jean.
"Je vais, soldat. Sois bon."
"Je ne te verrai plus ? Je voudrais savoir encore..."
"Je demeure en Galilée jusqu'en septembre. Si tu peux, viens à Capharnaüm ou à Nazareth, tout le monde te renseignera sur Moi. À Capharnaüm,
demande Simon-Pierre. À
Nazareth, Marie de Joseph. C'est ma Mère. Viens. Je te parlerai du Dieu
Vrai."
"Simon-Pierre... Marie de Joseph... Je viendrai si je peux. Et si tu
reviens, souviens-Toi d'Alexandre. Je suis de la centurie de Jérusalem."
Judas et les bergers sont arrivés sous le porche.
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280> "Paix
à vous tous" dit Jésus. Et il voudrait ajouter autre chose mais une
toute jeune fille, maigre mais souriante fend le groupe et se jette à ses
pieds : "Ta bénédiction, encore sur moi, Maître et Sauveur, et
encore un baiser pour Toi !" Et elle lui baise les mains.
"Va, sois heureuse, bonne. Bonne fille, puis bonne épouse et puis bonne
mère. Enseigne à tes futurs petits mon Nom et ma doctrine. Paix à toi et à ta mère. Paix et
bénédiction à tous ceux qui sont les amis de Dieu. Paix aussi à toi,
Alexandre."
Jésus s'éloigne.
"Nous sommes en retard. Mais nous avons été retardés par ces
femmes" explique Judas. "Elles étaient à Gethsémani et voulaient te voir. Nous y étions allés,
indépendamment l'un de l'autre pour faire route avec Toi. Mais tu étais déjà
parti et, à ta place, on n'a vu qu'elles. Nous voulions les quitter... mais
elles ont insisté plus que des mouches. Elles voulaient savoir tant de
choses... As-tu guéri la petite ?"
"Oui."
"Et tu as parlé au Romain ?"
"Oui, c'est un cœur honnête, et il cherche la Vérité..." Judas
soupire.
"Pourquoi soupires-tu, Judas ?" demande Jésus.
"Je soupire parce que... parce que je voudrais que
ce soit les nôtres, ceux qui cherchent la Vérité. Au contraire, ou ils la
fuient, ou ils la méprisent, ou ils restent indifférents Je suis découragé.
Je ne veux plus remettre les pieds ici et ne veux plus rien faire d'autre que
t'écouter. Car, comme disciple, je ne réussis à rien."
"Et crois-tu que je réussisse beaucoup ? Ne te décourage pas, Judas.
Ce sont les luttes de l'apostolat. Plus
de défaites que de victoires. Mais défaites ici. Là-haut, ce sont toujours
des victoires. Le Père voit ta bonne volonté et même si elle n'aboutit pas,
il ne t'en bénit pas moins."
"Oh ! Tu es bon ! Judas lui baise une main. Mais moi,
deviendrai-je jamais bon ?"
"Oui, si tu le veux."
"Je crois l'avoir été ces jours-ci... J'ai souffert pour l'être... parce
que j'ai beaucoup de désirs... Mais je l'ai été en pensant toujours à
Toi."
"Persévère, donc, tu me donneras tant de joie. Et vous, quelles
nouvelles m'apportez-vous ?" demande-t-il aux bergers.
"Élie te salue et t'envoie un peu de nourriture et te dit de
ne pas l'oublier."
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281> "Oh ! Moi je
porte mes amis en mon cœur ! Allons jusqu'à ce petit pays dans la
verdure. Puis ce soir, nous nous remettrons en route. Je suis heureux d'être
avec vous, d'aller trouver ma Mère et d'avoir parlé de la Vérité à un homme
honnête. Oui, je suis heureux. Si vous saviez ce que c'est pour Moi
d'accomplir ma mission et voir que les cœurs y viennent, c'est à dire
viennent au Père, oh ! comme toujours davantage vous me suivriez en
esprit !…"
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