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Vision du samedi 26 mai 1945
167> Au même endroit et à la même heure.
La foule est la même, sauf le romain, peut-être encore plus nombreuse car il
yen a jusqu'au commencement des sentiers qui vont vers la vallée.
168> Jésus parle : "Une des erreurs fréquente chez
l'homme c'est le manque d'honnêteté même envers lui-même. Comme l'homme a du
mal à être sincère et honnête, il s'est façonné un mors pour s'obliger à
suivre la voie qu'il a dite. C'est un mors que du reste, lui, comme un cheval
indompté, change facilement de place pour modifier à son gré sa marche, ou
qu'il enlève complètement, agissant à sa fantaisie sans plus se soucier des
reproches qu'il peut recevoir de Dieu, des hommes et de sa propre conscience.
Ce mors, c'est le serment. Mais le serment
n'est pas nécessaire entre gens honnêtes, et Dieu, en ce qui le concerne, ne
vous l'a pas enseigné, au contraire Il vous a fait dire : "Ne dites
pas de faux témoignages"
sans rien ajouter d'autre. Parce que l'homme devrait
être franc sans qu'il ait besoin d'autre chose que de la fidélité à sa
parole. Quand dans le Deutéronome on parle des vœux, même des vœux qui sont
une chose venant d'un cœur qui se croit lié à Dieu ou par sentiment de besoin
ou par sentiment de reconnaissance, il est dit : "Tu dois garder la
parole une fois sortie de tes lèvres, en faisant ce que tu as promis au
Seigneur ton Dieu, ce que tu as prononcé volontairement de ta bouche" . On parle toujours de parole donnée, sans autre chose
que la parole. Celui qui sent le besoin de faire un serment, c'est que déjà
il n'est pas sûr de lui-même ni de l'opinion du prochain à son égard. Et
celui qui exige le serment c'est qu'il se défie de la sincérité et de
l'honnêteté de celui qui le prononce.
Comme vous le voyez, cette habitude du serment est une conséquence de la
malhonnêteté de l'homme. Et c'est une honte pour l'homme. Double honte car
l'homme n'est même pas fidèle à cette chose honteuse qu'est le serment et, se
moquant de Dieu avec la même facilité qu'il se moque du prochain, il arrive à
se parjurer avec la plus grande facilité et la plus grande tranquillité.
Peut-il y avoir une créature plus abjecte que le parjure ? Celui-ci use
souvent d'une formule sacrée en demandant par conséquent la complicité et la
garantie de Dieu ou bien il invoque les affections les plus chères : le
père, la mère, l'épouse, les enfants, ses morts, sa vie elle-même et ses
organes les plus précieux, qu'il appelle à l'appui de ses dires mensongers,
il amène ainsi son prochain à se fier à lui. Il le trompe donc. C'est un
sacrilège, un voleur, un traître, un homicide. De qui ? Mais de Dieu,
puisqu'il mélange la Vérité à l'infamie de ses mensonges et le bafoue en le
bravant : "Frappe-moi, démens-moi si Tu peux. Tu es là-bas, moi je
suis ici et je m'en ris". Oui !
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169> Riez, riez bien, ô menteurs et
railleurs ! Mais viendra le moment où vous ne rirez pas et ce sera quand
Celui à qui est remis tout pouvoir vous apparaîtra terrible dans sa majesté
et par son seul aspect vous rendra attentifs et vous foudroiera de son seul
regard, avant, avant encore que sa voix ne vous précipite vers votre destin
éternel en vous marquant de sa malédiction.
C'est un voleur, car il s'approprie une estime qu'il ne mérite pas. Le
prochain frappé par son serment la lui accorde et le serpent s'en fait un
ornement en se montrant pour ce qu'il n'est pas. C'est un traître, car par
son serment il promet une chose qu'il ne veut pas tenir. C'est un homicide
parce que soit il tue l'honneur de son semblable en lui enlevant par son faux
serment l'estime du prochain, soit il tue sa propre âme, car le parjure est
un abject pécheur aux yeux de Dieu qui voient même si personne d'autre ne la
voit, la vérité. On ne trompe pas Dieu ni avec des paroles menteuses ni par
une conduite hypocrite. Lui voit. Pas un seul instant Il ne perd de vue
chacun des hommes. Il n'y a pas de forteresse ni de souterrain où ne puisse
pénétrer son regard. Même en votre intérieur, la forteresse que chaque homme
a autour de son cœur, Dieu pénètre. Et Il ne vous juge pas sur vos serments
mais sur vos actions.
Voilà pourquoi Moi, à l'ordre qui a été donné, quand fut mis en usage le
serment pour mettre un frein au mensonge et à la facilité de manquer à la
parole donnée, je substitue un autre ordre. Je ne dis pas comme les
anciens : "Ne vous parjurez pas, mais soyez fidèles à vos serments" , mais
je vous dis: "Ne faites jamais de serments". Ni au nom du Ciel qui
est le trône de Dieu, ni par la terre qui est l'escabeau de ses pieds, ni par
Jérusalem et son Temple qui sont la cité du grand Roi et la maison du
Seigneur notre Dieu.
Ne jurez pas sur les tombes des trépassés ni sur leurs esprits. Les tombes
sont pleines des restes de ce qui est inférieur dans l'homme et de ce qui est
commun avec les brutes. Les esprits, laissez-les dans leurs demeures. Faites
qu'ils ne souffrent pas et ne soient pas horrifiés s'il s'agit des esprits de
justes qui sont déjà dans une préconnaissance de
Dieu. Et parce qu'il s'agit d'une préconnaissance,
c'est-à-dire une connaissance partielle car jusqu'au moment de la Rédemption
ils ne posséderont pas Dieu dans la plénitude de sa splendeur, ils ne peuvent
pas ne pas souffrir de vous voir pécheurs. Et, s'ils ne sont pas justes,
n'augmentez pas leur tourment en leur rappelant leur péché par le vôtre.
Laissez, laissez les morts saints dans la paix et ceux qui ne sont pas saints
dans leur peine. N'enlevez rien aux premiers, n'ajoutez rien aux seconds.
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170> Pourquoi faire appel aux morts ? Ils ne
peuvent parler. Les saints parce que la charité le leur défend : ils
devraient trop souvent vous démentir. Les damnés parce que l'Enfer n'ouvre
pas ses portes et que les damnés n'ouvrent la bouche que pour maudire et
parce que toute voix est étouffée par la haine de Satan et des satans car les damnés sont des satans.
Ne jurez ni sur la tête de votre père, ni sur celle de votre mère, ni sur
celle de votre épouse ou de vos enfants innocents. Vous n'en avez pas le
droit. Sont-ils par hasard de l'argent ou une marchandise ? Sont-ils une
signature sur un papier ? Ils sont plus et moins que ces choses. Ils
sont le sang et la chair de ton sang, homme, mais ils sont aussi des
créatures libres et tu ne peux t'en servir comme esclaves pour garantir un
faux que tu as fait. Et ils sont moins que ta propre signature car tu es
intelligent, libre et adulte et non pas un interdit ou un enfant qui n'est
pas au courant et qui, pour cette raison, doit être représenté par ses
parents. Tu es ce que tu es : un homme doué de raison et par conséquent
tu es responsable de tes actions et tu dois agir par toi-même, en
garantissant tes actions et tes paroles par ton honnêteté et ta sincérité,
l'estime que tu as su faire naître chez le prochain, non pas l'honnêteté,
la sincérité des parents et l'estime qu'eux ont su faire naître. Les pères
sont-ils responsables de leurs enfants ? Oui, mais tant qu'ils sont
mineurs. Ensuite chacun est responsable de lui-même. Les enfants des justes
ne sont pas toujours des justes, et une femme sainte n'est pas toujours
mariée à un homme saint. Pourquoi alors baser votre garantie sur la justice
de votre conjoint ? Pareillement d'un pécheur peuvent naître des enfants
saints et tant qu'ils sont innocents, ils sont tous des saints. Pourquoi
alors prendre un être pur pour garantir cet acte impur qui est le serment
auquel on veut ensuite manquer ?
Ne jurez pas non plus par votre tête, vos yeux, votre langue et vos mains.
Vous n'en avez pas le droit. Tout ce que vous avez appartient à Dieu. Vous
n'êtes que les gardiens temporaires des trésors moraux ou matériels que Dieu
vous a accordés. Pourquoi alors disposer de ce qui n'est pas à vous ?
Pouvez-vous ajouter un cheveu à votre tête ou en changer la couleur ?
Et, si vous ne pouvez le faire, pourquoi garantir un serment que vous faites
par votre vue, votre parole, la liberté de vos membres ? Ne bravez pas
Dieu.
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171> Il pourrait vous prendre au
mot et assécher vos yeux, comme Il peut sécher les arbres de vos vergers, ou
vous enlever vos enfants comme Il peut vous arracher vos maisons, pour vous
rappeler que Lui est le Seigneur et vous ses sujets et que
maudit est celui qui s'idolâtre au point de se considérer supérieur à Dieu en
le bravant par le mensonge.
Que votre parler soit : oui si c'est
oui, non si c'est non . Rien
de plus. Ce que vous dites de plus, c'est le Malin qui vous le suggère, pour
rire ensuite de vous parce que ne pouvant tout retenir, vous tombez dans le
mensonge et on vous bafoue et vous vous faites une réputation de menteurs.
Sincérité, fils. Dans la parole et dans la prière. Ne faites pas comme les
hypocrites. Quand ils prient, ils aiment à rester debout dans les synagogues
ou aux coins des places pour que les hommes les voient et les louent comme
hommes pieux et justes, mais quand ils sont dans leurs familles, ils
offensent Dieu et le prochain. Ne voyez-vous pas, à la réflexion, que c'est
une sorte de parjure ?
Pourquoi vouloir soutenir ce qui n'est pas vrai dans le but de conquérir une
estime que vous ne méritez pas ? La prière hypocrite se propose de
dire : "En vérité moi, je suis un saint. Je le jure aux yeux de
ceux qui me voient prier et qui ne peuvent démentir de me voir prier".
C'est un voile dont on couvre une méchanceté réelle. La prière faite dans
cette Intention devient un blasphème.
Laissez à Dieu le soin de vous proclamer saints. Et faites que toute votre
vie crie pour vous : "Voici un serviteur de Dieu". Mais vous,
vous, par charité pour vous-mêmes, gardez le silence. Ne faites pas de votre
langue, poussée par votre orgueil, un objet de scandale aux yeux des anges.
Il vaudrait mieux devenir muets à l'instant, si vous n'avez pas la force de
commander à votre orgueil et à votre langue qui vous poussent
à vous proclamer vous-mêmes justes et agréables à Dieu. Laissez aux hommes
orgueilleux et faux cette pauvre gloire ! Laissez-leur, à eux cette
récompense éphémère. Pauvre récompense ! Mais c'est celle qu'ils veulent
et ils n'en auront pas d'autre car ils ne peuvent en avoir qu'une. Ou la
vraie récompense qui vient du Ciel et est éternelle et juste ou cette fausse
récompense qui vient de la terre et qui dure autant que la vie de l'homme et
encore moins, et il faut ensuite la payer, étant injuste, après la vie par
une très mortifiante punition.
Écoutez comme vous devez prier par vos lèvres, par votre travail, par tout
vous-mêmes, par l'impulsion d'un cœur qui aime Dieu, oui, en voyant en Lui un
Père, mais que se souvenant aussi que c'est le Créateur, et vous-même une
créature et qui se garde avec un respectueux amour en présence de Dieu,
toujours, soit qu'il prie ou s'occupe d'affaires, soit qu'il marche ou qu'il
se repose, soit qu’il reçoive un salaire ou en fasse
bénéficier un autre. Par l'impulsion du cœur, ai-je dit. C'est la
qualité première et essentielle, car tout vient du cœur. Tel est le cœur,
telle la pensée, la parole, le regard, l'action.
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172> C'est
de son cœur que le juste tire le bien, et plus il en tire plus il en trouve,
car le bien que l'on fait donne naissance à un bien nouveau. C'est comme le
sang qui se renouvelle dans le circuit des veines et revient au cœur toujours
enrichi d'éléments nouveaux venant de l'oxygène qu'il a absorbé ou des sucs
des aliments qu'il a assimilés. L'homme pervers, au contraire, ne peut tirer
de son cœur ténébreux et rempli de mensonge et de poison que mensonge et
poison qui se développent toujours plus, fortifiés qu'ils sont par les fautes
qu'ils accumulent comme s'accumulent sur celui qui est bon les bénédictions
de Dieu. Croyez en effet que c'est le trop plein du cœur qui déborde des
lèvres et se manifeste dans les actions.
Faites-vous un cœur humble et pur, aimant, confiant, sincère. Aimez Dieu avec
l'amour pudique d'une vierge pour son époux. En vérité je vous dis que toute
âme est une vierge, mariée à l'Éternel Aimant, à Dieu Notre Seigneur. Cette
terre est le temps des fiançailles dont l'ange donné
à tout homme comme gardien est le spirituel paranymphe,
et toutes les heures, toutes les contingences de la vie sont autant de
servantes qui préparent le trousseau nuptial. L'heure de la mort, c'est
l'heure de l'accomplissement des noces et alors viennent : la
connaissance, l'embrassement, la fusion et, parée de son vêtement de
définitive épousée, l'âme peut enlever son voile et se jeter dans les bras de
son Dieu sans que cet amour de l'Époux puisse scandaliser les autres.
Mais, pour le moment, vous êtes encore des
âmes sacrifiées dans les liens des fiançailles avec Dieu. Quand vous voulez
parler à l'Époux, entrez dans la paix de votre demeure et surtout dans la
paix de votre demeure intérieure et parlez, ange de chair assisté par votre
ange gardien, parlez au Roi des anges. Parlez à votre Père dans le secret de
votre cœur et de votre demeure intérieure. Laissez dehors tout ce qui
appartient au monde : et la manie de vous faire remarquer et celle
d'édifier, et les scrupules des longues prières pleines de paroles, de
paroles, de paroles, monotones, tièdes et sans amour. Pour l'amour de
Dieu ! Débarrassez-vous des mesures dans la prière. En vérité, il y a
certaines personnes qui dépensent tant et tant d'heures en un monologue que
répètent les lèvres seules.
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173> C'est un vrai soliloque car
l'ange gardien lui-même ne l'écoute pas, tant c'est une rumeur vaine à
laquelle il essaye de remédier en se plongeant dans une ardente oraison pour le
sot dont il a la garde. En vérité, il y a des personnes qui n'emploieraient
pas ces heures d'une autre manière même si Dieu leur apparaissait pour leur
dire : "Le salut du monde exige que vous abandonniez ce bavardage
sans âme pour aller en toute simplicité puiser de l'eau à un puits et arroser
le sol par amour pour Moi et pour vos semblables." En vérité il y a des
personnes qui croient leur monologue plus important que l'accueil courtois
d'un visiteur ou le secours charitable apporté à qui en a besoin. Ces âmes
sont tombées dans l'idolâtrie de la prière.
La prière est un acte d'amour. On peut aimer
aussi bien en faisant le pain qu'en priant, en assistant un infirme qu'en
méditant, en vaquant aux tâches familiales qu'en faisant un pèlerinage au Temple,
en sacrifiant même nos justes désirs de nous recueillir dans le Seigneur
qu'en sacrifiant un agneau. Il suffit d'imprégner d'amour tout son être et
toute son activité. N'ayez pas peur ! Le Père voit. Le Père comprend. Le
Père écoute. Le Père accorde ce qu'il faut. Que de grâces n'accorde-t-il pas
pour un seul soupir d'amour, vrai, parfait ! Quelle abondance de grâces
pour un sacrifice intime fait avec amour ! Ne ressemblez pas aux
gentils. Dieu n'a pas besoin que vous Lui disiez ce qu'il doit faire parce
que vous en avez besoin. Cela, les païens peuvent le dire à leurs idoles qui
ne peuvent l'entendre. Mais n'agissez pas ainsi avec Dieu, avec le Dieu Vrai,
Spirituel, qui n'est pas seulement Dieu et Roi, mais qui est aussi votre Père
et qui sait, avant que vous ne le Lui demandiez, ce dont vous avez besoin.
Demandez et l'on vous donnera. Cherchez et
vous trouverez. Frappez et l'on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit,
qui cherche trouve et qui frappe à la porte la voit s'ouvrir. Quand un enfant
vous tend sa petite main en disant : "Père, j'ai faim" lui
donnez-vous une pierre, par hasard ? Lui donnez-vous un serpent s'il
demande un poisson ? Non, bien sûr, mais en donnant pain et poisson,
vous ajoutez une caresse et une bénédiction car il est doux à un père de
nourrir son enfant et de voir son sourire heureux. Si donc vous, dont le cœur
est imparfait, savez donner de bonnes choses à vos enfants par le seul amour
naturel que l'animal aussi a pour ses petits, bien plus votre Père qui est
dans les Cieux accordera à ceux qui le Lui demandent ce qui est bon et
nécessaire pour leur bien. N'ayez pas peur de demander et n'ayez pas peur de
ne pas obtenir !
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174> Cependant, je vous mets en garde contre une
erreur où l'on tombe facilement. Cependant ne
faites pas comme ceux qui sont faibles dans leur foi et leur amour, les
païens de la vraie religion. En effet, parmi les croyants il y a des païens
dont la pauvre religion est un grouillement de superstitions et de foi, un
édifice chancelant, envahi par des plantes parasites de toutes espèces, de
sorte qu'il s'effrite et tombe en ruines. Ces gens faibles et païens sentent
mourir leur foi s'ils ne se voient pas exaucés.
Vous, vous demandez. Et il vous paraît juste de demander. En effet, à ce
moment-là cette grâce ne serait pas inutile. Mais la vie ne se termine pas
avec ce moment. Et ce qui est bien aujourd'hui pourrait ne pas l'être demain.
Cela vous ne le savez pas parce que vous ne connaissez que le moment présent
et c'est encore une grâce de Dieu. Mais Dieu connaît aussi l'avenir, et
souvent pour vous épargner une peine plus grande Il laisse une prière non
exaucée. En mon année de vie publique, plus d'une fois j'ai entendu des cœurs
qui gémissaient : "Combien j'ai souffert alors, quand Dieu ne m'a
pas écouté. Mais maintenant je dis : 'Ce fut bien ainsi, car cette grâce
m'aurait empêché d'arriver à cette heure de Dieu' ". J'en ai entendu
d'autres qui disaient et me disaient : "Pourquoi, Seigneur, ne
m'exauces-tu pas ? Tu l'accordes aux autres et pas à moi ?" Et
pourtant, souffrant de voir souffrir, j'ai dû dire: "Je ne puis
pas" car les exaucer aurait signifié entraver leur vol vers la vie
parfaite, Le Père aussi certaines fois dit : "Je ne puis pas".
Ce n'est pas qu'il ne puisse accomplir l'acte immédiat. Mais il s'y refuse
parce qu'il connaît les conséquences futures. Écoutez. Un jeune enfant
souffre des intestins. La mère appelle le médecin et le médecin dit :
"Pour qu'il guérisse, il faut une diète absolue". L'enfant pleure,
crie, supplie, paraît languir. La mère, toujours pleine de pitié, unit ses
lamentations à celles de son fils. Cette défense absolue lui paraît dureté de
la part du médecin. il lui semble que ce jeûne et ces larmes peuvent nuire à
son enfant. Mais le médecin reste inexorable. A la fin, il dit :
"Femme, moi je sais, toi tu ne sais pas. Veux- tu perdre ton enfant ou
veux-tu que je le sauve ?" La mère crie : "Je veux qu'il
vive !" "Et alors" dit le médecin "je ne puis
permettre la nourriture. Ce serait la mort". C'est ainsi, que parfois
parle le Père. Vous, mères pleines de pitié pour votre moi, vous ne voulez
pas l'entendre pleurer parce qu'on lui refuse une grâce. Mais Dieu dit :
"Je ne puis pas. Ce serait ton malheur". Un jour viendra, ou bien l'éternité,
où dira : "Merci, mon Dieu, de ne pas avoir écouté ma sotte
demande !".
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175> Ce que j’ai dit pour la prière, je le dis
pour le jeûne. Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air triste comme
le font les hypocrites qui artificieusement exténuent leurs visages pour que
le monde sache et croie, même si ce n’est pas vrai, qu’ils jeûnent. Eux aussi
ont déjà eu, par la louange du monde, leur récompense et n’en auront pas
d’autre. Mais vous, quand vous jeûnez prenez un air gai, lavez-vous à
plusieurs eaux le visage pour qu’il paraisse frais et lisse, oignez-vous la
barbe et parfumez votre chevelure, ayez sur les lèvres le sourire de
quelqu’un qui a bien déjeuné. Oh ! qu’en vérité ce ne soit pas tant la
nourriture que l’amour qui vous soutienne ! Et celui qui jeûne par amour
se nourrit de l’amour. En vérité je vous dis que même si le monde vous traite
de "vaniteux" et de "publicains", votre Père verra votre
héroïque secret et vous en donnera double récompense, pour le jeûne et pour
le sacrifice de la louange que vous pourriez recevoir.
Et maintenant que votre âme a été nourrie, allez donner la nourriture à votre
corps. Que ces deux pauvres restent avec nous. Ils seront les hôtes bénis qui
donneront de la saveur à notre pain. La paix soit avec vous."
Et les deux pauvres restent. C’est une femme très amaigrie et un homme vieux,
très vieux. Mais ils ne sont pas ensemble. Le hasard les a réunis et ils
étaient restés dans un coin, humiliés, tendant inutilement la main à ceux qui
passaient devant eux.
Jésus va directement vers eux car ils n’osent pas avancer et les prend par la
main en les amenant au centre du groupe des disciples sous une espèce de
tente que Pierre a dressée dans un coin et sous laquelle peut-être ils
s’abritent la nuit ou se réunissent pendant les heures les plus chaudes de la
journée. C’est une tente de branchages et... de manteaux. Mais elle est utile
bien qu’elle soit si basse que Jésus et l’Iscariote, les deux plus grands,
doivent se courber pour entrer.
"Voici le père et voici une sœur. Apportez ce que nous avons et pendant
que nous prendrons notre nourriture, nous écouterons leur histoire." Et
Jésus sert personnellement les deux pauvres honteux et en écoute la
lamentable histoire. Le vieillard est seul depuis que sa fille s’en est allée
au loin avec son mari et a oublié son père. La femme aussi est seule depuis
que la fièvre a tué son mari, et par surcroît elle est malade.
"Le monde nous méprise parce que nous sommes pauvres" dit le
vieillard. "Je vais en demandant l’aumône pour recueillir de quoi
accomplir la Pâque. J’ai quatre-vingts ans. J’ai toujours fait la Pâque et
celle-ci est peut-être la dernière. Mais je veux
aller sans aucun remords dans le sein d’Abraham. De la même façon que je
pardonne à ma fille, j’espère être pardonné. Et je veux faire ma Pâque."
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176>
"Mais le chemin est long, père."
"Plus long est le chemin du Ciel si on n’accomplit pas le rite."
"Tu chemines seul ? Et si tu te sens mal en route ?"
"L’ange de Dieu me fermera les yeux."
Jésus caresse sa tête tremblante et blanche et il demande à la femme :
"Et toi ?"
"Je vais à la recherche de travail. Si j’étais mieux nourrie, je
guérirais des fièvres et si j‘étais guérie, je pourrais travailler aux
grains."
"Tu crois que la nourriture seule te guérirait ?"
"Non. Il y a aussi Toi.., mais je suis une pauvre chose, une trop pauvre
chose pour pouvoir demander la pitié."
"Et si je te guérissais que voudrais-tu après ?"
"Rien de plus. J’aurais eu déjà bien plus que je ne puis espérer."
Jésus sourit et lui donne un morceau de pain humecté d’un peu d’eau vinaigrée
qui sert de boisson. La femme le mange sans parler et Jésus continue de
sourire.
Le repas est vite fini. Il était tellement frugal ! Apôtres et disciples
vont chercher de l’ombre sur les pentes, parmi les buissons. Jésus reste sous
la tente. Le vieillard s’est allongé sur l’herbe et s’endort de fatigue.
Peu après la femme, qui pourtant s’était éloignée pour se reposer à l’ombre,
vient vers Jésus qui lui sourit pour l’encourager. Elle avance, timide et
pourtant joyeuse, jusqu’à ce qu’elle arrive près de la tente et puis, vaincue
par la joie, elle fait rapidement les derniers pas et tombe prosternée avec
un cri étouffé : "Tu m’as guérie ! Béni ! C’est l’heure
du grand frisson, et je ne l’ai plus... Oh !" et elle baise les
pieds de Jésus.
"Es-tu sûre d’être guérie ? Je ne te l’ai pas dit. Ce pourrait être
un hasard..."
"Oh ! non ! Maintenant j’ai compris ton sourire quand tu m’as
donné ce pain. Ta puissance est entrée en moi avec cette bouchée. Je n’ai
rien à te donner en échange, rien d’autre que mon cœur. Commande à ta
servante, Seigneur, et elle t’obéira jusqu’à la mort."
"Oui. Tu vois ce vieil homme ? Il est seul et c’est un juste. Tu
avais un mari et la mort te l’a enlevé. Lui avait une fille et l’égoïsme la
lui a enlevée. C’est pire. Et pourtant, il ne maugrée pas. Mais il n’est pas juste qu’il s’en aille seul vers sa dernière heure.
Sois une fille pour lui."
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177> "Oui, mon
Seigneur."
"Mais cela veut dire travailler pour deux."
"Je suis forte, maintenant, et je le ferai."
"Alors, va là-bas sur cette pente et dis à l’homme qui s’y repose, à
celui-là qui est vêtu de toile bise, qu’il vienne me trouver."
La femme s’en va promptement et revient avec Simon le Zélote.
"Viens, Simon. J’ai à te parler. Attends, femme."
Jésus s’éloigne de quelques mètres.
"Penses-tu que Lazare aurait difficulté à accueillir une travailleuse de
plus ?"
"Lazare ? Mais je crois qu’il ne sait même pas combien il a de
serviteurs. Un de plus, un de moins !... Mais, qui est-ce ?"
"Cette femme. Je l’ai guérie et..."
"Ça suffit, Maître. Si tu l’as guérie, c’est signe que tu l’aimes. Ce
que tu aimes est sacré pour Lazare. Je m’engage pour lui."
"C’est vrai, ce que j’aime est sacré pour Lazare. Tu as bien dit. Et
pour cette raison Lazare deviendra saint, car aimant ce que j’aime, il aimera
la perfection. Je veux unir ce vieil homme à cette femme et faire faire
joyeusement à ce patriarche sa dernière Pâque. J’aime beaucoup les vieillards
qui sont saints et si je peux leur donner un crépuscule serein, je suis
heureux."
"Tu aimes aussi les enfants..."
"Oui, et les malades..."
"Et ceux qui pleurent..."
"Et ceux qui sont seuls..."
"Oh ! mon Maître ! mais tu ne te rends pas compte que tu aimes
tout le monde ? Même tes ennemis ?"
"Je ne m’en aperçois pas, Simon. Aimer, c’est ma nature. Voilà que le
patriarche s’éveille. Allons lui dire qu’il fera la Pâque avec une fille
auprès de lui et qu’il ne manquera plus de pain."
Ils reviennent à la tente où la femme, les attend et ils s’en vont tous les
trois près du vieillard qui est assis et relace ses sandales.
"Que fais-tu, père?"
"Je redescends vers la vallée et j’espère trouver un abri pour la nuit,
et demain je mendierai sur la route et puis... peu à peu... d’ici un mois, si
je ne meurs pas, je serai au Temple."
"Non."
"Je ne dois pas ? Pourquoi ?"
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178> "Parce que le bon Dieu
ne le veut pas. Tu n’iras pas seul. Cette femme viendra avec toi. Elle te
conduira où je lui dirai et vous serez accueillis par amour pour Moi. Tu
feras la Pâque, mais sans t’épuiser. Ta croix, tu l’as déjà portée, père.
Dépose-la maintenant et recueille-toi en prière d’action de grâces pour le
bon Dieu."
"Mais pourquoi... mais pourquoi... moi.., moi, je ne mérite pas tant...
Toi... une fille... C’est plus que si tu me donnais vingt ans... Et où, où
m’envoies-tu ?..." Le vieil homme pleure dans le buisson de sa
longue barbe.
"Chez Lazare de Théophile. Je ne sais pas si tu le connais."
"Oh !... Je suis des confins de la Syrie et je me souviens de
Théophile... Mais.., mais... Oh ! Fils béni de Dieu, laisse-moi te
bénir !"
Et Jésus, assis comme il l’est sur l’herbe en face du vieillard, se penche
réellement pour lui permettre de Lui imposer solennellement les mains sur la
tête. D’une voix de tonnerre, de sa voix caverneuse de vieillard, il prononce
l’antique bénédiction : "Que le Seigneur te bénisse et te garde.
Que le Seigneur te montre sa face et ait pitié de Toi. Que le Seigneur tourne
vers Toi son regard et te donne sa paix."
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