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9 février 1944, 9h30
7> (La
vision commence pendant la Sainte Communion)
Je vois l'intérieur de la
maison de Nazareth. Je vois une pièce qui semble une salle de séjour où la
Famille prend ses repas et le délassement aux heures de repos. C'est une toute
petite pièce avec simplement une table rectangulaire et une sorte de coffre
rangé contre un mur. Il sert de siège d'un côté de la table. Contre les
autres murs il y a un métier à tisser et un tabouret, puis deux autres
tabourets et une étagère avec des lampes à huile et d'autres objets. Une
porte est ouverte sur le petit jardin. Ce doit être vers le soir car il n'y a
plus qu'un dernier rayon de soleil sur la cime d'un arbre élevé qui commence
à peiné à verdir avec les premières feuilles.
À table est assis Jésus. Il mange et Marie le sert allant et venant par
une petite porte qui, je suppose, donne sur l'endroit où se trouve le foyer dont
on aperçoit la lueur par la porte entr'ouverte.
Jésus dit deux ou trois fois à Marie de s'asseoir et de manger, Elle aussi.
Mais Elle ne veut pas et secoue la tête en souriant tristement. Elle apporte
ensuite des légumes cuits à l'eau, qui semblent tenir lieu de soupe, des
poissons grillés et puis un fromage plutôt mou en forme de boule qui rappelle
les pierres roulées d'un torrent, et puis de petites olives noires. Le pain,
de forme ronde et large comme un plat ordinaire, peu épais, est déjà sur la
table. il est plutôt noir, contenant des repasses. Jésus a devant lui une
amphore avec de l'eau et une coupe. Il mange silencieusement, en regardant sa
Maman avec un douloureux amour . Marie, c'est bien
visible, a de la peine. Elle va et vient pour se donner une contenance. Bien
qu'il fasse encore assez jour, elle allume une lampe, la met près de Jésus et
en allongeant le bras, caresse à la dérobée sa tête. Elle ouvre une besace
qui me semble de laine vierge, tissée à la main et donc imperméable, de couleur
noisette, fouille à l'intérieur, sort dans le petit jardin, va au fond dans
une sorte de débarras, en sort avec des pommes plutôt ratatinées,
certainement conservées depuis l'été et les met dans la besace. Ensuite elle
prend un pain et un petit fromage qu'elle ajoute, bien que Jésus n'en veuille
pas et dise que le reste suffit.
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8> Puis Marie, de nouveau
s'approche de la table du côté le plus étroit, à la gauche de Jésus et le
regarde manger. Elle le regarde avec tristesse, avec adoration, avec un visage
encore plus pâle qu'à l'ordinaire et que la peine semble vieillir, avec des
yeux plus grands à cause d'un cerne qui les entoure, indice des larmes déjà
versées. Ils semblent plus brillants que d'habitude, lavés qu'ils sont par
les larmes qui les remplissent, prêtes à tomber. Deux yeux douloureux et
fatigués.
Jésus mange lentement et visiblement à contrecœur, seulement pour faire
plaisir à sa Mère. il est pensif, plus qu'habituellement, lève la tête et
regarde Marie. Il rencontre un regard plein de larmes et baisse la tête pour
respecter son émotion. il se borne à prendre la main délicate qu'Elle tient
appuyée au rebord de la table. Il la prend de sa main gauche et la porte à sa
joue. Il l'appuie sur sa joue dont il l'effleure pour sentir la caresse de
cette pauvre main qui tremble et puis la baise au dos, avec tant d'amour et
de respect.
Je vois Marie qui porte la main libre, la gauche, à sa bouche comme pour
étouffer un sanglot. Ensuite Elle essuie avec les doigts une larme qui a
débordé des cils et coule sur sa joue. Jésus recommence à manger et Marie
sort, vite, vite dans le petit jardin, désormais peu éclairé, et disparaît.
Jésus appuie le coude gauche sur la table, appuie son front sur la main et se
plonge dans ses pensées, oubliant de manger. il tend l'oreille et se lève.
Il sort lui aussi dans le jardin et après avoir regardé autour de lui, se
dirige à droite de la maison et entre dans une grotte, à l'intérieur de
laquelle je reconnais l'atelier de menuisier, cette fois bien rangé, sans planches,
sans freluches de bois, sans feu allumé. Il y a l'établi avec les outils,
chacun à sa place. C'est tout.
Penchée sur l'établi, Marie pleure. On dirait une enfant. Sa tête s'appuie
sur son bras gauche replié. Elle pleure sans bruit, mais douloureusement.
Jésus entre doucement et s'approche si légèrement qu'Elle ne s'en rend compte
que lorsque le Fils lui met la main sur la tête en l'appelant
"Maman !" d'un ton d'amoureux reproche.
Marie lève la tête et regarde Jésus à travers un voile de larmes. Elle
s'appuie à Lui, les deux mains jointes contre son bras droit. Jésus lui
essuie le visage avec un coin de sa large manche et l'attire en ses bras, sur
son cœur lui déposant un baiser sur le front. Jésus est
majestueux, il semble plus viril qu'à l'ordinaire et Marie paraît plus jeune
sauf en son visage marqué par la douleur.
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9> "Viens,
Maman" lui dit Jésus, et la serrant étroitement de son bras droit contre
Lui, il marche en revenant dans le jardin où il s'assied sur un banc contre
le mur de la maison.
Le jardin est silencieux maintenant dans la nuit. Il y a seulement un beau
clair de lune, et une lueur qui sort de la salle à manger. La nuit est
tranquille. Jésus parle à Marie. Au début je ne comprends pas les paroles à
peine murmurées et auxquelles Marie acquiesce en inclinant la tête.
Puis j'entends : "Fais venir les parents. Ne
reste pas seule. Je serai plus tranquille pour accomplir ma
mission. Mon amour ne te fera pas défaut. Je viendrai souvent et te ferai
prévenir quand je serai en Galilée sans pouvoir revenir à la maison. Tu
viendras me voir alors; Maman, cette heure devait venir ... Elle a commencé
ici quand l'Ange t'apparut, maintenant, elle
sonne et nous devons la vivre, n'est-ce pas, Maman ? Après viendra la
paix de l'épreuve surmontée et la joie. Il nous faut d'abord franchir ce
désert comme les anciens Pères, pour entrer dans la Terre Promise. Mais le Seigneur
nous aidera comme il les a aidés. Il nous donnera son aide comme une manne
spirituelle pour nourrir notre esprit au plus fort de l'épreuve. Disons
ensemble à notre Père..."
Jésus se lève et Marie avec Lui. Ils tournent leurs regards vers le ciel.
Deux hosties vivantes qui resplendissent dans la nuit. Jésus dit lentement,
mais d'une voix claire, en détachant les mots, la prière dominicale. Il
appuie sur les phrases : "Que ton règne arrive, que ta volonté soit
faite" en détachant bien ces deux phrases des autres. Il prie, les bras
étendus, pas en croix précisément, mais comme le prêtre quand il dit:
"Le Seigneur soit avec vous". Marie garde les mains jointes.
Puis, ils reviennent à la maison, et Jésus, que je n'ai jamais vu boire de
vin verse dans une coupe, d'une amphore qui est sur l'étagère, un peu de vin
blanc et la porte sur la table. Il prend Marie par la main et l'oblige à
s'asseoir près de Lui et à boire de ce vin où il trempe une mie de pain qu'il
lui fait manger. L'insistance est telle que Marie doit céder. Jésus boit le
reste de vin.
Et puis il serre la Maman contre Lui, contre son Cœur. Jésus et Marie ne sont
pas allongés, mais assis comme nous pour le repas. Ils ne parlent plus, ils
attendent. Marie caresse la main droite de Jésus et ses genoux. Jésus caresse
Marie à son bras et sur sa tête.
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10> Puis Jésus se lève, et Marie
avec Lui. Ils se prennent dans les bras et s'embrassent, plusieurs fois. Il
semble à chaque instant qu'ils veuillent se séparer, mais Marie se reprend à
serrer contre elle sa créature. C'est la Madone... mais une Maman, enfin, une
Maman qui doit se séparer de son Fils et qui sait où aboutira cette
séparation; que l'on ne me dise plus que Marie n'a pas souffert. Je le
croyais auparavant, maintenant plus.
Jésus prend son manteau bleu foncé. Il s'en drape les épaules et se couvre la
tête avec le capuchon. Puis il passe la besace en bandoulière pour qu'elle ne
gêne pas sa marche. Marie l'aide et n'en finit pas d'arranger son vêtement,
le manteau et le capuchon et entre temps le caresse encore.
Jésus va vers la sortie après avoir tracé un geste de bénédiction sur la
maison. Marie le suit, et sur le seuil ils se donnent un dernier baiser.
La route est silencieuse et solitaire, éclairée par la lune. Jésus se met en
route. Il se retourne encore par deux fois pour regarder la Maman qui reste
appuyée sur le chambranle de la porte, plus blanche que la lune et toute
lumineuse sous ses pleurs silencieux. Jésus s'éloigne toujours plus sur la
route blanche. Marie pleure toujours contre la porte. Puis Jésus disparaît, à
un détour du chemin.
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