|
89> Les apôtres mettent
leurs manteaux et demandent : “Où allons-nous, Seigneur ?”
Leur langage n’est plus aussi familier qu’il l’était avant la Passion. S’il
était permis de le dire, je dirais qu’ils parlent avec l’âme agenouillée. Plus
que l’attitude de leur corps, qui reste toujours un peu penché par respect
devant le Ressuscité, plus que leur retenue quand ils le touchent, plus que
leur joie tremblante quand Lui les touche, les caresse, ou les embrasse, ou
leur adresse la parole en particulier, c’est tout leur aspect, quelque chose
qui ne peut se décrire mais qui est si visible, ce qui le dit encore plus que
leur humanité c’est leur esprit qui ne peut redevenir ce qu’il était dans ses
rapports avec le Maître, et conforme de son nouveau sentiment tous les actes
de l’homme.
Haut
de page
90> Avant, c’était “le Maître”,
un Maître que leur foi croyait Dieu, mais qui était toujours pour leurs sens
“un homme”. Maintenant, il est “le Seigneur”. Il est Dieu. Il n’est plus
besoin de faire des actes de foi pour le croire. L’évidence a aboli ce
besoin. Il est Dieu. C’est le Seigneur auquel le Seigneur a dit : “Assied-toi
à ma droite ” et
il l’a proclamé avec sa parole et le prodige de la Résurrection. Dieu comme
le Père. Et c’est le Dieu qu’ils ont abandonné par peur après avoir tant reçu
de Lui...
Ils le regardent toujours avec ce regard de vénération respectueuse avec
lequel un vrai croyant regarde l’Hostie qui rayonne au milieu d’un
ostensoir, ou le Corps du Christ élevé par le Prêtre dans le Sacrifice
quotidien. Dans leur regard qui veut voir l’aspect aimé, encore plus beau que
dans le passé, il y a aussi l’expression de quelqu’un qui n’ose pas voir,
de quelqu’un qui n’ose pas s’arrêter un instant à regarder... L’amour les
pousse à fixer leur Aimé, la crainte les fait tout
de suite baisser les paupières et la tête comme si son éclat les avait
éblouis.
En effet, bien que Jésus, Jésus Ressuscité, soit
toujours Lui, ce n’est plus Lui en même temps. Si on le regarde bien il est
différent. Pareils sont les traits du visage, la couleur des yeux et des
cheveux, la taille, les mains, les pieds, et pourtant il est différent.
Pareils la voix et les gestes, et pourtant il est différent. C’est un vrai
corps, si bien qu’il intercepte aussi la lumière du soleil mourant dont le
dernier rayon entre dans la pièce par la fenêtre ouverte. Il projette
derrière Lui l’ombre de sa haute personne, et pourtant il est différent. Il
n’est pas devenu fier, ni distant, et pourtant il est différent.
Une majesté nouvelle, constante, se répand là où régnait seulement l’aspect
humble, modeste, parfois si modeste qu’il paraissait accablé, de
l’infatigable Maître. Disparue la maigreur des derniers temps, annulée cette
empreinte de lassitude physique et morale qui le vieillissait, perdu ce
regard affligé, suppliant qui demandait sans parler : “Pourquoi me
repoussez-vous ? Accueillez-moi...”, le Christ Ressuscité semble même plus
grand et plus robuste, délivré de tout poids, sûr de Lui, victorieux,
majestueux, divin. Même quand il se rendait puissant dans ses puissants miracles,
ou imposant dans les moments saillants de son magistère, il n’était pas tel
qu’il est maintenant qu’il est ressuscité et glorifié. Il n’exhale pas de
lumière. Non. Il n’exhale pas de lumière comme dans la transfiguration et
comme dans les premières apparitions après la résurrection, et pourtant il
semble lumineux. C’est vraiment le Corps de Dieu avec la
beauté des corps glorifiés, et il attire et effraie à la fois.
Haut
de page
91> Peut-être ce sont aussi ces blessures, si
visibles sur les mains et sur les pieds, qui inspirent ce respect profond. Je
ne sais pas. Je sais que les apôtres, bien que Jésus soit si doux avec eux et
cherche à créer de nouveau l’atmosphère d’autrefois, sont différents. Si insistants
et bavards auparavant, maintenant ils parlent peu, et si Lui ne répond pas
ils n’insistent pas. Si Lui leur sourit, ou sourit à l’un d’eux, ils changent
de couleur et n’osent pas répondre par un sourire à son sourire. Si Lui,
comme il le fait maintenant, tend la main pour prendre son manteau blanc — il
est toujours vêtu d’un habit blanc plus éclatant que le satin le plus blanc
depuis qu’il est le Ressuscité — aucun d’eux n’accourt comme ils faisaient
auparavant pour se disputer l’honneur et la joie de l’aider, On dirait qu’ils
ont peur de toucher ses vêtements et ses membres, et Lui doit dire comme il
le fait maintenant : “Viens, Jean, aide
ton Maître. Ces blessures sont de vraies blessures.., et mes mains blessées
ne sont pas agiles comme avant... ”
Jean obéit en aidant Jésus à mettre l’ample manteau et il semble vêtir un
Pontife tant il le fait avec des mouvements prudents et attentifs, en se
gardant d’effleurer les mains sur lesquelles rougissent les stigmates. Mais,
malgré toute son attention, il heurte la main gauche de Jésus et il crie
comme si c’était lui qui avait reçu le coup et il fixe les yeux sur le dos de
cette main, craignant d’en voir couler encore du sang. Elle est si vive cette
atroce blessure !
Jésus lui met la main droite sur la tête en disant : “Tu avais plus de
courage quand tu me recevais détaché de la Croix. Et alors il coulait encore
du sang, tellement que tes cheveux en étaient rouges, nouvelle rosée de la
nuit sur le nouvel aimant. Tu m’avais cueilli comme une grappe du cep...
Pourquoi pleures-tu ? Je t’ai donné ma rosée de Martyr. Tu as répandu sur ma
tête ta rosée de pitié. Mais alors tu pouvais pleurer ... Pas maintenant. Et
toi, pourquoi pleures-tu, Simon Pierre ? Tu n’as pas heurté
ma main, tu ne m'as pas vu mort...”
“Ah ! Mon Dieu ! C’est pour cela que je pleure ! Pour mon péché.”
“Je t’ai pardonné, Simon de Jonas.”
“Mais moi, je ne me pardonne pas. Non. Rien ne mettra fin à mes pleurs, même
pas ton pardon.”
“Mais ma gloire, oui.”
“Toi glorieux, moi pécheur.”
Haut
de page
92> “Toi glorieux, après avoir
été mon pêcheur. C’est une grande pêche, abondante, miraculeuse
que tu feras, Pierre. Et ensuite, je te dirai : “Viens au banquet éternel”.
Et tu ne pleureras plus. Mais vous avez tous les larmes aux yeux. Et toi, Jacques, mon
frère, tu es là-bas, prostré dans ce coin comme si tu avais perdu tout bien.
Pourquoi ?”
“Parce que j’espérais que... Tu les sens donc les blessures ? Tu les sens
encore ? Moi j’espérais que toute la douleur pour Toi serait anéantie, qu’en
seraient effacées toutes les marques... Même pour nous pécheurs. Ces plaies
!... Quelle douleur de les voir !”
“Oui. Pourquoi ne les as-tu pas effacées ? À Lazare il ne
resta pas de marques... C’est un... un reproche ces plaies ! Elles crient
d’une voix redoutable ! Elles sont plus fulgurantes et plus effrayantes que
les foudres du Sinaï” dit Barthélemy.
“Elles crient notre lâcheté parce que nous fuyions pendant que tu les
recevais...” dit Philippe.
“Et plus nous les regardons et plus notre conscience nous reproche notre
lâcheté, notre sottise, notre incrédulité” dit ‘Thomas.
“Pour notre paix et celle de ce peuple pécheur, puisque tu es mort et
ressuscité pour le pardon du monde, efface ces accusations au monde, ô
Seigneur !” prie André.
“Elles sont le Salut du monde.
C’est en elles qu’est le Salut. Le monde qui hait, les a ouvertes, mais
l’Amour en a fait Remède et Lumière. C’est par elles que la Faute a été
clouée. C’est par elles qu’ont été suspendus et soutenus tous les péchés des
hommes pour que le Feu de l’Amour les consume sur le véritable Autel. Quand
le Très-Haut prescrivit à Moïse l’arche et l’autel des parfums, ne les a-t-Il
pas voulus percés avec des anneaux pour être élevés et portés où le voulait
le Seigneur ? Moi aussi je suis percé. Je suis plus que l’arche et que
l’autel. Je suis bien plus que l’arche et que l’autel. J’ai brûlé le parfum
de ma charité pour Dieu et pour le prochain, et j’ai porté le poids de toutes
les iniquités du monde. Et le monde doit se rappeler cela, pour se
rappeler ce qu’il en a coûté à un Dieu. Pour se rappeler comment l’a aimé un
Dieu. Pour se rappeler ce que produisent les fautes. Pour se rappeler que le
salut est dans Un seul : en Celui qu’ils ont transpercé. Si le monde ne
voyait pas rougir mes plaies, en vérité il oublierait vite que c’est à cause
de ses fautes qu’un Dieu s’est immolé, il oublierait que je suis vraiment
mort dans les plus atroces tourments, il oublierait quel est le baume pour
ses blessures. C’est ici qu’est le baume. Venez et baisez. Chaque baiser est un accroissement de purification et de grâce pour
vous. En vérité je vous dis que la purification et
la grâce ne sont jamais suffisantes
car le monde consume ce que le Ciel lui verse, et il faut compenser, par le
Ciel et ses trésors, les ruines du monde. Je suis le Ciel, tout le Ciel est
en Moi, et les trésors célestes coulent de mes plaies ouvertes.”
Haut
de page
93> Il présente ses mains au
baiser de ses apôtres. Et il doit les appuyer Lui, ces mains blessées, sur les
bouches avides et craintives, car la crainte d’augmenter Sa douleur retient
ces lèvres de s'appuyer sur ces blessures.
“Ce n’est pas cela qui donne de la douleur, même si cela donne de la
rigidité. La douleur c’est une autre chose !...”
“Laquelle, Seigneur ?” demande Jacques d’Alphée.
“D’être mort inutilement pour trop de gens... Mais allons. Allez même
en avant. Nous allons au Gethsémani... Et quoi ? Avez-vous peur ?”
“Pas pour nous, Seigneur... C’est que les grands de Jérusalem te haïssent
plus qu’avant.”
“Ne craignez pas. Ni pour vous : Dieu vous protège. Ni pour Moi : elles sont
finies pour Moi les contraintes de l’Humanité. Je vais chez ma Mère, et
puis je vous rejoindrai. Nous avons à effacer beaucoup de choses horribles
d’un récent passé de faute et de haine. Et nous le ferons avec l’amour, avec
le contraire de ce que fut la faute... Vous voyez ? Votre baiser efface et
adoucit la douleur et la conséquence des clous dans la chair vive. De même ce
que nous ferons effacera les traces horribles et sanctifiera les lieux que
les fautes ont profanés, pour qu’il n’y ait pas trop de douleur à les
voir...”
“Allons-nous aussi au Temple ?” La crainte et même l’épouvante se lit sur
tous les visages.
“Non. Je le sanctifierais par ma Présence. Et il ne peut pas. Il pouvait
l’être. Il ne l’a pas voulu. Il n’y a plus de rédemption pour lui. C’est
un cadavre qui se décompose rapidement. Laissons-le à ses morts. Qu’ils
accomplissent son ensevelissement. En vérité les lions et les vautours
mettront en pièces le tombeau et le cadavre, et il ne restera même pas le
squelette du Grand Mort qui n’a pas voulu la Vie.”
Jésus monte l’escalier et sort. Les autres l’imitent en silence. Mais quand
ils mettent le pied dans le couloir qui sert d’atrium, Jésus n’est plus là. La
maison est silencieuse et semble déserte. Toutes les portes sont fermées.
Jean montre la porte qui est en face du Cénacle et il dit : “Marie est là.
Elle y reste toujours, comme dans une extase continuelle.
Haut
de page
94> Son
visage resplendit d’une lumière ineffable. C’est la joie qui rayonne de son
Cœur. Hier, elle me disait : ‘Pense, Jean, quelle félicité s’est répandue
dans tous les royaumes de Dieu”. Je lui ai demandé : “Quels royaumes ?”. Je
pensais qu’elle connaissait quelque merveilleuse révélation sur le royaume de
son Fils qui avait vaincu même la mort. Elle m’a répondu : “Dans le Paradis, dans
le Purgatoire, dans les Limbes. Le
pardon pour ceux du Purgatoire, la montée au Ciel de tous les justes et des pardonnés.
Le Paradis peuplé de bienheureux. Dieu glorifié en eux. Nos aïeuls et nos
parents là-haut, dans la jubilation. Et encore félicité pour le royaume
qu’est la Terre, où maintenant resplendit le signe, et s’est ouverte la
source qui vainc Satan et
efface la Faute et les fautes. Non plus seulement la paix pour les hommes de
bonne volonté, mais aussi la rédemption et la réélection au rang de fils de
Dieu. Je vois les foules, oh ! combien ! qui descendent à cette Source et s’y
plongent pour en sortir renouvelées, belles, en leur vêtement de noces, en
habit royal. Les noces des âmes avec la Grâce, la royauté d’être fils du Père
et frères de Jésus”.
Ils sont sortis, en parlant, dans la rue et s’éloignent pendant que tombe le
soir.
La rue n’est pas très fréquentée, particulièrement à cette heure où les gens
se rassemblent autour des tables pour le souper. Jérusalem, après le fleuve
de gens qui l’a inondée pour la Pâque et l’a abandonnée une fois passées les
fêtes, si tragiques cette année, semble encore plus vide qu’elle ne l’est
habituellement. Thomas le remarque et le fait remarquer.
“C’est ainsi” dit le Zélote. “Les étrangers, terrorisés,
l’ont abandonnée précipitamment après le Vendredi et ceux qui avaient encore
résisté à la grande peur de ce jour se sont enfuis au second tremblement de
terre, à celui qui certainement est arrivé quand le Seigneur est sorti du Tombeau.
Et ceux qui n’étaient pas gentils ont fui aussi. Beaucoup, je le sais de
bonne source, n'ont même pas consommé l’agneau et devront revenir pour la
Pâque supplémentaire. Et même des habitants de cet endroit ont fui ou se sont
éloignés, certains pour emmener leurs morts, qui ont péri dans le tremblement
de terre de la Parascève, d’autres par peur de la colère de Dieu. L’exemple a
été fort.”
“Et ce fut bien. La foudre, les pierres sur tous les pécheurs !” maugrée Barthélemy.
Haut
de page
95> “Ne le dis pas ! Ne le dis
pas ! Plus que tous, nous méritons les châtiments célestes. Nous aussi
pécheurs... Vous rappelez-vous en ce lieu ?... Il y a combien de temps
? Dix ? Dix soirs.., ou dix ans ou dix heures ? Si loin et si proche me
paraît mon péché, ces heures, ce soir-là.., que je ne sais jamais ... Quel
nigaud ! Nous étions si sûrs, si belliqueux, si héroïques ! Et puis ? Et puis
? Ah’ ” et Pierre se frappe le front avec la main et indique, car ils sont
déjà à la petite place : “Voici. Et là, j’avais déjà peur !”
“Mais assez ! Assez, Simon ! Lui t’a pardonné et, avant Lui, Marie. Assez !
Tu te tortures” dit Jean.
“Oh ! s’il en était ainsi ! Et toi, Jean, soutiens-moi toujours ! Toujours !
C’est parce que tu sais guider que Lui t’a donné sa Mère. C’est juste. Mais
moi, ver lâche et menteur, j’ai plus besoin que Marie d’être guidé car j’ai
des écailles sur les yeux et je n’y vois pas...”
“Vraiment elles te viendront si tu agis ainsi, tu te brûleras vraiment les
pupilles et le Seigneur ne sera plus là pour te les guérir...” lui dit encore
Jean en l’embrassant pour le consoler.
“Il me suffirait de bien voir avec l’âme. Et puis... les yeux ne comptent
pas.”
“Mais ils comptent pour beaucoup ! Comment feront les malades, maintenant ?
Tu as vu cette femme hier, comme elle était désespérée !” dit André.
“Bien...” Ils se regardent en face mutuellement, et puis, tous ensemble, ils
avouent : “Et aucun de nous ne s’est senti digne de lui imposer les mains… ”
L’humilité causée par leur comportement les écrase,
Mais Thomas dit à Jean : “Toi pourtant tu pouvais le faire. Tu n’as pas fui,
tu n’as pas renié, tu n’as pas été incrédule ...”
“J’ai moi aussi mon péché, et il est encore contre l’amour comme le vôtre.
Moi, près de l’arc de la maison de Josué, j’ai
pris Elchias au
collet et je l’aurais
étranglé parce qu’il insultait la Mère. Et j’ai haï et maudit Judas de
Kériot” dit Jean.
“Tais-toi ! Ne dis pas ce nom, C’est celui d’un démon et j’ai l’impression
qu’il n’est pas encore en enfer et qu’il tourne ici, autour de nous, pour
nous faire pécher encore” dit Pierre avec une vraie terreur.
“Oh ! il est bien en enfer ! Mais même s’il était ici, son pouvoir maintenant
est fini, Il avait tout pour être un ange et il a été un démon, et Jésus a
vaincu le démon” dit André.
“C’est bien ... Mais il vaut mieux ne pas le nommer, J’ai peur, moi,
Maintenant je sais combien je suis faible. Pour ce qui te concerne, Jean, ne
te sens pas coupable. Tous maudiront l’homme qui a trahi le Maître !”
Haut
de page
96> “Il est juste de le faire”
dit le Thaddée qui a eu toujours cette pensée
pour l’Iscariote.
“Non. Marie m’a dit que suffit pour lui le jugement de Dieu, et qu’il doit y
avoir en nous un seul sentiment de reconnaissance, pour n’avoir pas été les
traîtres. Et si elle ne le maudit pas, elle, la Mère qui a vu les tortures de
son Fils, devrions-nous le faire, nous ? Oublions...”
“C’est de la sottise !” s’écrie son frère Jacques.
“Et pourtant c’est la parole du Maître pour les péchés de Judas...” Jean se
tait et soupire.
“Quoi ? Il y en a-t-il d’autres ? Tu sais... Parle !”
“J’ai promis de chercher à oublier et je m’efforce de le faire. Pour Elchias... j’ai dépassé les bornes... Mais ce jour-là,
chacun de nous avait son ange et son démon à côté de lui, et nous n’avons pas
toujours écouté l’ange de lumière...”
Le Zélote dit : “Tu sais que Nahum est estropié et que son fils est
resté écrasé par un mur ou un pan de montagne ? Oui, le jour de la mort. Il a
été trouvé plus tard. Oh ! beaucoup plus tard, quand déjà il sentait mauvais.
Il a été découvert par quelqu’un qui allait aux marchés. Et Nahum était avec
les autres ses pareils et je ne sais pas ce qui lui a pris, si c’est une
pierre ou un coup. Je sais qu’il est comme brisé et ne comprend plus rien. Il
ressemble à une bête, il bave et geint, et hier, avec son unique main saine,
il a saisi à la gorge son… maître qui
était allé chez lui et il criait, criait : “À cause de toi ! À cause de toi
!” Si les serviteurs n’étaient pas accourus...”
“Comment le sais-tu, Simon ?” demandent-ils au Zélote.
“J’ai vu Joseph hier” répond laconiquement
celui-ci.
“Je pense que le Maître tarde à venir. Et je suis inquiet” dit Jacques
d’Alphée.
“Retournons sur nos pas” propose Matthieu.
“Ou bien arrêtons-nous ici, au petit pont” dit Barthélemy.
Ils s’arrêtent. Mais Jacques de Zébédée et l’autre Jacques, André et Thomas
reviennent en arrière, et pensifs ils regardent par terre, regardent les
maisons. André, en pâlissant, montre du doigt le mur d’une maison où se
détache, sur la blancheur de la chaux, une tache rouge-brune et il dit :
“C’est du sang ! Du sang du Maître, peut-être ? Perdait-il déjà du sang ici ?
Oh ! dites-moi !”
“Et que veux-tu que nous te disons si aucun de nous ne le suivait ?” dit,
découragé, Jacques d’Alphée.
“Mais mon frère et Jean surtout l’ont suivi... ”
Haut
de page
97> “Pas tout de suite. Pas tout
de suite. Jean m’a dit qu’ils l’ont suivi à partir de la maison de Malachie.
Ici il n’y avait personne. Aucun de nous…" dit Jacques de Zébédée.
Ils regardent hypnotisés la large tache sombre sur le mur blanc, à peu de
distance du sol, et Thomas observe : “La pluie même ne l’a pas lavée et la
grêle même qui est tombée si fort ces jours-ci ne l’a pas écroûtée... Si je
savais que c’est son Sang, je l’écroûterais sur ce mur...”
“Demandons-le à ceux de la maison. Peut-être ils sauront." conseille
Matthieu qui les a rejoints.
“Non. Ils pourraient reconnaître en nous ses apôtres; ils pourraient être des
ennemis du Christ et..." répond Thomas.
“Et nous sommes encore des lâches…" termine Jacques d’Alphée avec un
profond soupir.
Tout doucement tous se sont approchés de ce mur et ils regardent... Passe une
femme, une retardataire qui revient de la fontaine avec des brocs d’où
déborde l’eau fraîche. Elle les observe, pose ses brocs par terre et les
interpelle.
“Vous regardez cette tache sur le mur ? Vous êtes des disciples du Maître ?
Vous me paraissez l’être, même si votre visage est amaigri et... même si je
ne vous ai pas vus suivre le Seigneur quand il est passé par ici, pris pour
être conduit à la mort. Cela me rend incertaine car un disciple, qui suit le
Maître dans les heures favorables et tient à être son disciple, et qui a des
regards sévères pour ceux qui ne sont pas comme lui prêts à tout quitter pour
suivre le Maître, doit aussi suivre le Maître aux heures mauvaises. Du moins,
il devrait le faire. Et moi, je ne vous ai pas vus. Non. Je ne vous ai pas
vus. Et si je ne vous ai pas vus, c’est signe que moi, femme de Sidon, j’ai
suivi Celui que ses disciples israélites n’ont pas suivi. Mais j’ai reçu un
bienfait de Lui. Vous... peut-être vous n’aviez
jamais reçu un bienfait de Lui ? Cela me surprend, car il répandait ses
bienfaits sur les gentils et les samaritains, sur les pécheurs et même les
larrons, en leur donnant la vie éternelle s’il ne pouvait plus leur donner
celle de la chair. Il ne vous aimait pas, peut-être ? Alors c’est signe que
vous étiez pires que des aspics ou des hyènes immondes; bien que, en vérité,
je crois qu’il aimait même les vipères et les chacals non pas pour ce qu’ils
sont, mais parce qu’ils ont été créés par son Père.
Haut
de page
98> Ceci, c’est du sang. Oui,
c’est du sang. Du sang d’une femme du rivage de
la grande mer. Autrefois c’étaient des terres des philistins, et ses habitants
sont encore un peu méprisés par les hébreux. Et pourtant elle
sut défendre le Maître jusqu’à ce que son mari la
tue. Il la battit si violemment qu’il lui ouvrit la tête et sa cervelle avec
son sang giclèrent sur le mur de sa maison où maintenant pleurent les
orphelins. Mais elle avait reçu un bienfait. Le Maître avait guéri son mari
atteint d’une maladie honteuse. Et elle aimait le Maître à cause de cela.
Elle l’a aimé jusqu’à mourir pour Lui. Elle l’a précédé dans le sein
d’Abraham, comme vous dites. Annalia aussi
l’a précédé, et elle aurait su mourir ainsi, elle aussi, si la mort ne
l’avait cueillie avant. Et une mère aussi, plus haut, a lavé de son sang le
chemin, du sang de son ventre ouvert par son fils brutal, pour
défendre le Maître. Une vieille femme est morte de
douleur en voyant blessé et frappé Celui qui avait rendu les yeux à son fils. Un
vieillard, un mendiant, est mort, parce qu’il se redressa pour le défendre et
il reçut dans la tête la pierre destinée à la tête de votre Seigneur. Farce
que vous croyiez qu’il l’était, n’est-ce pas ? Les preux d’un roi meurent
autour de lui. Aucun de vous n’est mort, pourtant. Vous étiez loin de ceux
qui le frappaient. Ah ! non ! Un est mort. Il
s’est tué. Mais pas par douleur, pas pour défendre le Maître. Il l’a d’abord
vendu, puis il l’a indiqué par un baiser, puis il s’est tué. Il n’avait pas
autre chose à faire. Il ne pouvait plus croître en perversité. Il était
parfait, comme Belzébuth. Le
monde l’aurait lapidé pour le faire disparaître de la terre. Oh ! je crois
que cette femme pleine de pitié qui est morte pour empêcher qu’on frappe le
Martyr, je crois que la vieille Anne qui
est morte de douleur de le voir en cet état, et le vieux mendiant et la mère
de Samuel et la vierge qui est morte et moi qui ne sais pas monter au Temple
parce que je souffre de voir immolés les agneaux et les tourterelles, je
crois que nous aurions eu le courage de le lapider, et que nous n’aurions pas
frémi de le voir lapidé par nos pierres... Lui le savait, et il a épargné au
monde la fatigue de le tuer, et il nous a épargné de devenir bourreaux pour
venger l’innocent... ”
Elle les regarde avec mépris. Son mépris est devenu de plus en plus visible à
mesure qu’elle parlait. Ses yeux, grands et noirs, ont la dureté de l’œil
d’un rapace pendant qu’ils regardent le groupe qui ne sait pas, qui ne peut
pas réagir... Elle siffle entre ses dents le dernier mot : “Bâtards !” Elle
reprend ses brocs et puis s’en va, contente d’avoir craché son dédain sur les
disciples qui ont abandonné le Maître...
Ceux-ci sont anéantis. Ils restent tête basse, les bras ballants, épuisés...
La vérité les écrase. Ils méditent sur les conséquences de leur lâcheté...
Ils se taisent... Ils n’osent pas se regarder entre eux.
Haut
de page
99> Jean et le Zélote eux-mêmes,
les deux qui sont innocents de cette faute, ont l’attitude des autres,
peut-être à cause de la douleur de les voir ainsi mortifiés et de
l’impossibilité de panser la blessure produite par les paroles sincères de la
femme...
La route est désormais dans la pénombre. La lune, à ses derniers jours, se
lève tard et, à cause de cela, le crépuscule s’obscurcit rapidement. Le
silence est absolu. Pas de bruit ni de voix humaine, et dans le silence règne
seul le gargouillis du Cédron. De sorte que quand la voix de Jésus résonne,
elle les fait sursauter comme si c’était un son effrayant alors que sa voix
est si douce quand il dit :
“Que faites-vous en cet endroit ? Je vous ai attendu au milieu des
oliviers... Pourquoi restez-vous à contempler des choses mortes quand la Vie
vous attend ? Venez avec Moi.” Jésus semble venir du Gethsémani vers eux. Il
s’arrête près d’eux.
Il regarde cette tache sur laquelle sont encore fixés les regards terrifiés
des apôtres et il dit : “Cette femme est déjà dans la paix, et elle a oublié
la douleur. Inactive pour ses fils ? Non. Doublement active et elle les
sanctifiera car elle ne demande que cela à Dieu.”
Il se met en route. Ils le suivent en silence.
Mais Jésus se tourne et dit : “Pourquoi vous demandez-vous en votre
cœur : ‘Et pourquoi ne demande-t-elle pas la conversion pour son mari ?
Elle n’est pas sainte si elle le hait...” Elle ne le hait pas. Elle a
pardonné dès le moment où il la tuait, mais, âme entrée dans le Royaume de la
Lumière, elle voit avec sagesse et justice. Et elle voit qu’il n’y a pas de
conversion et de pardon pour son mari. Elle tourne alors sa prière vers ceux
qui peuvent en recevoir du bien. Ce n’est pas mon sang, non. Et pourtant j’en
ai tant perdu aussi sur cette route !... Mais les pas des ennemis l’ont
éparpillé, mêlé à la poussière et aux ordures, et la pluie l’a délavé et
entraîné parmi les couches de poussière. Mais il y en a tant encore de
visible... Car il en a tant coulé que les pas et l’eau ne pourront pas
l’effacer facilement. Nous y irons ensemble et vous verrez mon Sang répandu
pour vous... ”
“Où ? Où veut-il aller ? A l’endroit où il a pleuré ? Au Prétoire ?” se
demandent-ils.
Et Jean dit : “Mais Claudia est
repartie deux jours après le sabbat et, dit-on, indignée, effrayée même de
rester près de son mari... Le lancier me l’a dit. Claudia sépare sa
responsabilité de celle de son mari. Car elle lui avait dit de ne pas
poursuivre le Juste, car il valait mieux être persécuté par les hommes que
par le Très-Haut dont le Maître était le Messie. Et il n’y a pas non plus Plautina, ni Lidia. Elles ont suivi Claudia à Césarée, et Valeria est
allée avec Jeanne à Béther. Si
elles avaient été là, nous pouvions entrer. Mais maintenant.., je ne sais
pas... Longin aussi
est absent, car Claudia a voulu qu’il l’accompagne.”
Haut
de page
100> “Ce sera à l’endroit où tu as
vu l’herbe trempée de sang...”
Jésus, qui est en avant, se tourne et dit : “Au Golgotha. Là il y a tant de
mon Sang que la poussière est semblable à du minéral ferreux, Et il y a
quelqu’un qui vous y a précédés...”
“Mais l’endroit est impur !” crie Barthélemy.
Jésus a un sourire de compassion et il répond : “Tout endroit de Jérusalem
est impur après l’atroce péché. Et pourtant vous n’avez pas d’autre gêne à y
rester que celui de la peur de la foule...”
“Les larrons y
sont toujours morts...”
“J’y suis mort. Et je l’ai sanctifié pour toujours. En vérité
je vous dis que jusqu’à la fin des siècles il n’y aura pas de lieu plus saint
que celui-là, et il attirera les foules de toute la Terre et de toutes les
époques pour baiser cette poussière. Et il y a déjà quelqu’un qui vous y a
précédés, sans craindre les moqueries et les vengeances, sans craindre de se
contaminer. Et pourtant qui vous a précédés avait une double raison de
craindre cela.”
“Qui est-ce, Seigneur ?” demande Jean à qui Pierre pique le côté avec son
coude pour qu’il demande.
“Marie de Lazare !
Comme elle a ramassé les fleurs foulées par mes pas pendant que j’entrais,
avant la Pâque, dans sa maison, souvenir de joie qu’elle a distribué à ses
compagnes, ainsi maintenant elle a su monter au Calvaire, et avec ses mains
creuser la terre, durcie par mon Sang, et descendre avec Sa charge et la
déposer sur les genoux de ma Mère. Elle n’a pas craint. Et elle était connue
comme "la Pécheresse” et comme "la
disciple”. Et celle qui a accueilli sur ses genoux ce terreau du lieu du
Crâne, n’a pas cru se contaminer. Mon Sang a tout annulé, et sainte est la
terre où il est tombé. Demain, avant sexte, vous monterez au Golgotha. Je
vous rejoindrai... Mais celui qui veut voir mon Sang, le voici.” Il montre la
rampe du petit pont. “Ici on frappa ma bouche et il en sortit du sang... Ma
bouche n’avait dit que des paroles saintes et des paroles d’amour. Pourquoi
alors la frappa-t-on et n’y eut-il personne pour la panser
par un baiser ?...
Ils entrent au Gethsémani. Mais Jésus doit d’abord ouvrir une serrure qui
maintenant ferme l’accès du jardin des Oliviers. Une serrure neuve. Une
palissade robuste, avec des pointes aiguës, élevée, fermée par une serrure
robuste et toute neuve. Jésus a la clef, si neuve qu’elle resplendit
comme de l’acier, et il ouvre la serrure à la clarté d’une branche en flamme
que Philippe a allumée pour y voir, car maintenant il fait tout à fait nuit.
Haut
de page
101> “Elle n’y était pas... Pourquoi ?...” ils
chuchotent entre eux en observant l’enceinte qui maintenant isole le
Gethsémani. “Certainement Lazare n’a plus voulu personne ici. Regarde là :
des pierres avec des briques et de la chaux. Maintenant il y a du bois, puis
il y aura un mur... ”
Jésus dit : “Venez. Ne vous occupez pas de choses mortes, vous dis-je...
Voilà : vous étiez ici... Et c’est ici que je fus entouré et pris, et c’est
de ce côté que vous avez fui... S’il y avait eu cette enceinte alors... Elle
aurait empêché votre fuite rapide. Mais comment Lazare pouvait-il penser, lui
qui brûlait de me suivre, pendant que vous brûliez de fuir, que vous auriez
fui ? Je vous fais souffrir ? Moi, j’ai souffert avant. Et je veux effacer
cette douleur. Embrasse-moi, Pierre...
“Non. Seigneur ! Non ! Le geste de Judas, ici, à la même heure, non, non, non
!”
“Embrasse-moi. J’ai besoin que vous fassiez avec un amour sincère le geste
sans sincérité de Judas. Après, vous serez heureux. Nous serons plus heureux.
Vous et Moi, Viens, Pierre, embrasse-moi."
Pierre ne se contente pas de l’embrasser : il inonde de larmes la joue du
Seigneur et se retire en se couvrant le visage et en s’asseyant sur le sol
pour pleurer. L’un après l’autre, les autres l’embrassent à la même place.
Qui plus, qui moins, ils ont tous des larmes sur le visage...
“Et maintenant, allons, tous ensemble. Je vous ai séparés de Moi ce soir-là
après vous avoir fortifiés avec mon Corps, et pour quelques heures, Mais vous
êtes tombés tout de suite. Rappelez-vous toujours combien vous avez été
faibles et que sans l’aide de Dieu vous ne pourriez pas rester une heure dans
la justice. Voici. Ici je dis de veiller à ceux qui se croyaient les plus
forts, forts au point de demander à boire à mon calice, et de proclamer que
même s’il lui fallait mourir il ne m’aurait pas renié. Et je les ai quittés
en les avertissant de prier... Je les ai quittés et ils ont dormi.
Souvenez-vous-en, et enseignez-le que celui que Jésus a quitté, s’il ne se
maintient pas en contact d’oraison avec Lui, s’assoupit et peut être pris. Si
je ne vous avais pas éveillés, en vérité, vous pouviez même être tués pendant
le sommeil et comparaître au jugement de Dieu alourdis par l’humanité. Venez
encore... Voilà ! Abaisse la branche, Philippe.
Haut
de page
102> Voici ! Que celui qui veut voir de mon Sang,
regarde. Ici, dans la plus grande angoisse, semblable à quelqu’un qui meurt,
j’ai sué du sang. Regardez... Tellement que la terre en est durcie et que
l’herbe en est encore rouge car la pluie n’a pas été capable de fondre les
grumeaux séchés au milieu des tiges et des corolles. Voilà ! Et ici je me
suis adossé et c’est ici qu’a plané sur Moi l’ange du
Seigneur pour me rendre fort dans ma volonté de faire la Volonté de Dieu.
Car, souvenez-vous-en, si vous voulez toujours faire la Volonté de Dieu, là
où la créature ne peut tenir, Dieu vient avec son ange pour soutenir le héros
épuisé. Quand vous serez angoissés ne craignez pas de tomber dans la lâcheté
ou dans l’abjuration si vous persistez à vouloir ce que Dieu veut. Dieu fera
de vous des géants d’héroïsme si vous restez fidèles à sa volonté.
Souvenez-vous-en ! Souvenez-vous-en ! Je vous l’ai dit autrefois, qu’après la
tentation dans le désert, j’ai été soutenu par les anges. Sachez maintenant
qu’ici aussi, après l’extrême tentation, j’ai été soutenu par un ange. Et
ainsi il en sera de vous et de tous ceux qui seront mes fidèles. Car, en
vérité je vous le dis, ce que j’ai eu comme aide, vous l’aurez, vous aussi.
Moi-même je vous l’obtiendrais s’il n’y avait déjà le Père, dans son
amoureuse justice, pour vous l’accorder. Seulement la douleur sera toujours
inférieure à la mienne...
Asseyez-vous. La lune se lève à l’orient. Il
va faire clair. Je ne crois pas que cette nuit vous dormirez, bien que vous
soyez encore tellement et seulement encore des hommes. Non. Vous ne dormirez
pas car il est entré en vous un principe actif qu’avant vous n’aviez pas.
C’est le remords. Une torture, c’est vrai. Mais elle sert à passer à des
stades plus élevés, que ce soit dans le bien ou dans le mal. En Judas de
Kériot, parce qu’il s’était éloigné de Dieu, il a produit le désespoir et la
damnation. En vous, qui n’êtes jamais sortis du
voisinage de Dieu — je vous l’assure, car il n’y avait pas en vous la volonté
et la pleine advertance[2] de ce
que vous faisiez — il produira un repentir confiant qui vous amènera à la
sagesse et à la justice. Restez où vous êtes. Je me retire là-bas, à la
distance d’un jet de pierre, en attendant l’aube.”
“Oh ! ne nous quitte pas, Seigneur ! Tu as dit ce que nous sommes, loin de
Toi !” supplie André en se tenant à genoux, les mains tendues, comme s’il
demandait une obole de pitié.
“Vous avez le remords. C’est un bon ami pour les bons.”
“Ne t’éloigne pas, Seigneur ! Tu nous avais dit que nous aurions prié
ensemble...” supplie le Thaddée qui n’ose plus les gestes de parent envers le
Ressuscité et se tient avec sa haute personne un peu courbée en avant pour le
vénérer.
Haut
de page
103> “Et la méditation n’est-elle pas l’oraison
la plus active ? Et ne vous ai-je pas fait contempler et méditer et donné un
thème de méditation depuis que je vous ai rejoints sur la route, en vous
mouvant le cœur avec des actes vrais de saints sentiments ? C’est cela
l’oraison, ô hommes : se mettre en contact avec l’Éternel et avec les
choses qui servent à amener l’esprit bien au-delà de la Terre, et de la méditation
des perfections de Dieu et de la misère de l’homme, du moi, susciter des
actes de volonté amoureuse ou réparatrice, adoratrice toujours, même si c’est
une volonté qui surgit d’une méditation sur une faute et un châtiment. Le
bien et le mal servent à
la fin dernière, si on sait s’en
servir. Je l’ai dit maintes fois. Le péché est une ruine inguérissable
seulement s’il n’est pas suivi de repentir et de réparation. Dans le cas
contraire, avec la contrition du cœur on fait un mortier solide pour tenir
compacts les fondements de ta sainteté dont les pierres sont les bonnes
résolutions. Pourriez-vous tenir les pierres unies sans le mortier
? Sans la substance brute et vile en apparence, mais sans laquelle les
pierres polies, les marbres brillants ne resteraient pas unis pour former
l’édifice ?”
Jésus va s’en aller.
Jean, auquel son frère et l’autre Jacques en même temps que Pierre et
Barthélemy ont parlé à voix basse, se lève et le suit en disant : “Jésus, mon
Dieu, nous espérions dire avec Toi l’oraison à ton Père. Ton oraison.
Nous nous sentons peu pardonnés si tu ne nous accorde pas de la dire avec
Toi. Nous sentons en avoir tant besoin...”
“Là où deux sont unis dans la prière Moi, je suis au milieu d’eux. Dites
alors l’oraison entre vous et je serai parmi vous.”
“Ah ! tu ne nous juges plus dignes de prier avec Toi !” crie Pierre, le
visage caché dans les herbes qui ne sont pas toutes pures du sang divin, et
en pleurant fortement.
Jacques d’Alphée s’exclame : “Nous sommes malheureux, frè...
Seigneur.” Il se reprend tout de suite en disant "Seigneur" au lieu
de "frère".
Jésus le regarde et dit : “Pourquoi ne me dis-tu pas frère, toi qui es de mon
sang ? Frère pour tous les hommes, pour toi je le suis doublement,
triplement, comme fils d’Adam, comme fils de David, comme fils de Dieu.
Termine ton mot.”
Haut
de page
104> “Frère, mon Seigneur, nous
sommes malheureux et sots, tu le sais, et plus sots nous rend l’humiliation où
nous sommes. Comment pouvons-nous dire avec l’âme ton oraison si nous n’en
connaissons pas la signification ?”
“Que de fois, comme à des enfants mineurs, je vous l’ai expliquée ! Mais vous
avez la tête plus dure que le plus distrait des élèves d’un pédagogue, et
vous n’avez pas retenu ma parole !”
“C’est vrai ! Mais maintenant notre esprit est fixé dans notre torture de ne
pas t’avoir compris... Oh ! nous n’avons rien compris ! Je le reconnais au
nom de tous ! Et encore nous ne te comprenons pas bien, ô Seigneur. Mais, je
t’en prie, l’indulgence pour notre mal, tire-la du
mal lui-même qui nous rend obtus. Tu avais expiré et le grand rabbi cria
la vérité de l’obtusité d’Israël, là, au pied de ta Croix. Et
Toi, Dieu omniprésent, Esprit de Dieu libéré de la prison de la Chair, tu as
entendu ces paroles : “Des siècles et des siècles de cécité spirituelle
restent sur la vue intérieure” et il t’a fait cette prière : “En cette
pensée, prisonnière des formules, pénètre Toi,
Libérateur”. O mon adoré et adorable Jésus, qui nous as sauvés de la Faute
d’origine en prenant sur Toi nos péchés et en les consumant dans l’ardeur de
ton amour parfait, prends, consume aussi notre intelligence d’israélites
obstinés. Donne-nous un esprit nouveau, vierge comme celui d’un enfant qui
sort du sein, fais-nous oublier pour nous remplir de ta seule sagesse. Tant
de choses du passé sont mortes dans cette journée horrible. Mortes avec Toi.
Mais maintenant que tu es Ressuscité, fais que naisse en nous une nouvelle
pensée. Crée en nous un cœur et un esprit nouveaux, mon Seigneur, et nous te
comprendrons” prie Jean.
“Ce n’est pas à Moi que revient cette tâche,
mais à Celui dont je vous ai parlé à la dernière Cène. Chacune de mes paroles
se perd dans l’abîme de votre pensée, en tout ou en partie, ou reste fermée
et close en son esprit. Seul le Paraclet, quand Il sera venu, sortira mes
paroles de votre abîme et vous les ouvrira pour vous faire comprendre leur
esprit.”
“Mais c’est Toi qui nous l’as infusé” objecte le Zélote.
“Mais tu nous as dit que quand tu serais allé vers le Père, Lui, l’Esprit de
Vérité, serait venu” objecte Matthieu en même temps que le Zélote.
“Dites-moi : quand un enfant naît a-t-il l’âme infusée ?”
“Certainement qu’il l’a !” répondent tous.
“Mais cette âme a-t-elle la Grâce de Dieu ?”
“Non. La Faute d’origine est sur elle et la prive de la Grâce.”
“Et l’âme et la Grâce d’où viennent-elles ?”
“De Dieu !”
Haut
de page
105> “Pourquoi Dieu ne donne-t-Il
pas tout bonnement une âme en état de grâce à la créature ?”
“Parce qu’Adam a été puni et nous avec lui. Mais maintenant que tu es devenu
le Rédempteur, il en sera ainsi.”
“Non. Il n’en sera pas ainsi. Les hommes naîtront toujours impurs dans leur
âme que Dieu a créée et que l’hérédité d’Adam a tachée. Mais par un rite que
je vous expliquerai une autre fois, l’âme infusée dans l’homme sera vivifiée
par la Grâce, et l’Esprit du Seigneur en prendra possession. Vous, cependant,
baptisés avec l’eau par Jean, vous
serez baptisés avec le Feu de la Puissance de Dieu, et alors l’Esprit de Dieu
sera vraiment en vous. Et ce sera le Maître que les hommes ne peuvent
persécuter ni chasser et qui, dans votre intérieur, vous dira l’esprit de mes
paroles et beaucoup d’autres instructions. Je vous l’ai infusé, car c’est
seulement par mes mérites que toute chose peut s’obtenir et être valide.
Posséder Dieu, et être valide la parole d’un délégué de Dieu. Mais Il n’est
pas encore en vous, comme Maître, l’Esprit de Vérité.”
“Eh bien, qu’il en soit ainsi. Il viendra en son temps. Mais, en attendant,
fais nous sentir ton pardon. Sois pour nous un Maître, ô mon Seigneur. Encore,
encore, puisque tu as dit qu’il faut pardonner soixante-dix fois sept fois”
insiste Jean et il termine — c’est toujours le plus confiant et le plus
affectueux — en osant prendre dans les siennes la main gauche de Jésus, qui
pend et sur laquelle la lune semble rendre encore plus grande la déchirure du
clou : “Toi qui es la Lumière éternelle ne permets pas que tes serviteurs
restent dans les ténèbres” et il baise les doigts légèrement à la pointe, ces
doigts restés un peu pliés exactement comme le sont ceux de quelqu’un qui a
été blessé et est guéri mais garde les nerfs légèrement contractés.
“Venez. Montons plus haut et nous dirons ensemble l’oraison” accorde Jésus,
on laissant sa main dans celles de Jean pendant que déjà il marche vers la
limite la plus élevée du Gethsémani, vers la route élevée qui, à travers le
Camp des Galiléens, va à Béthanie.
Ici encore on voit que les travaux de délimitation, voulus par Lazare, sont
en cours. Et même ici, plus loin que la maison du gardien de l’Oliveraie, on
a déjà élevé un mur lisse et haut qui suit la haie et le sentier en lacets
qui étaient la limite du Gethsémani.
En bas Jérusalem sort lentement des ténèbres, même dans les parties qui sont
au couchant car la lune est maintenant au zénith et elle blanchit toutes
choses avec sa fine faucille, qui brille comme une flamme de diamant posée
sur le firmament sombre sur lequel palpitent les corolles lumineuses d’un
nombre incalculable d’étoiles, de ces étoiles si invraisemblables des cieux
d’orient.
Haut
de page
106> Jésus lève les bras dans son attitude
habituelle de prière et entonne : "Notre Père qui es aux Cieux.” Il
s’interrompt et commente : “Qu’Il soit Père, Il vous en a donné la preuve en
vous pardonnant. Vous, tenus plus que tous à la perfection, vous, qui avez
reçu tant de bienfaits et, comme vous dites, si inaptes à la mission, quel
Seigneur qui ne serait pas Père ne vous aurait pas punis ? Je ne vous ai pas
punis. Le Père ne vous a pas punis. Car ce que fait le Père, le Fils le fait,
car ce que fait le Fils, le Père le fait, car Nous sommes une seule Divinité
unie dans l’Amour. Je suis dans le Père, et le Père est avec Moi. Le Verbe
est toujours près de Dieu qui est sans principe. Et le Verbe est avant toute
chose, depuis toujours, depuis une éternité qui a nom toujours, depuis
un éternel présent près de Dieu, et Il est Dieu comme Dieu, car Il est le
Verbe de la Pensée divine.
Quand donc je m’en serai allé, en priant ainsi notre Père, le mien et le
vôtre, par qui nous sommes frères, Moi premier-né, vous cadets, veuillez me
voir toujours Moi aussi dans mon Père et le vôtre. Veuillez voir le Verbe qui
pour vous fut le ‘Maître” et vous a aimés jusqu’à la mort et au-delà de la
mort, en vous laissant Lui-même en nourriture et en boisson pour que vous
soyez en Moi et Moi en vous tant que dure l’exil, et puis vous et Moi dans le
Royaume pour lequel je vous ai enseigné à prier : "Que vienne ton Règne”
après l’avoir invoqué pour que vos œuvres sanctifient le Nom du Seigneur en
Lui donnant gloire sur la Terre et au Ciel. Oui. Il n’y aurait pas de Royaume
pour vous au Ciel, de Royaume pour ceux qui croiront comme vous, si d’abord
vous n’aviez pas voulu le Royaume de Dieu en vous par la pratique réelle de
la Loi de Dieu et de ma parole qui est le perfectionnement de la Loi ayant
donné, dans le temps de la Grâce, la Loi des élus, c’est-à-dire celle de ceux
qui sont au-delà des constitutions civiles, morales, religieuses du temps
mosaïque, déjà dans la Loi spirituelle du temps du Christ.
Vous le voyez ce que c’est que d’avoir le voisinage de Dieu, mais non pas
Dieu en vous; ce que c’est que d’avoir la parole de Dieu, mais non pas la
pratique réelle de cette Parole. Tout crime s’est accompli pour
avoir ce voisinage de Dieu, mais non pas Dieu dans le cœur; pour avoir la
connaissance de la parole, mais non pas l’obéissance à cette parole. Tout !
Tout pour cela. L’obtusité et la criminalité, le
déicide, la trahison, les tortures, la mort de l’Innocent et de son Caïn,
tout est venu pour cela. Et pourtant qui comme Judas a été aimé par Moi ? Mais il n’a pas eu Moi-Dieu dans son cœur. Et il est le damné
déicide, l’infiniment coupable comme israélite et comme disciple, comme
suicidé et comme déicide, en plus que pour ses sept vices capitaux et toutes
ses autres fautes.
Haut
de page
107> Le Royaume de Dieu en vous maintenant peut
s’obtenir avec plus de facilité parce que je vous l’ai obtenu par ma mort. Je
vous ai rachetés par ma douleur. Souvenez-vous-en. Et que personne ne piétine
la Grâce parce qu’elle a coûté la vie et le Sang d’un Dieu Que le Royaume de
Dieu soit donc en vous, hommes, par la Grâce; que ce soit sur la Terre, par
l’Église, que ce soit au Ciel pour le peuple des bienheureux qui ayant vécu
avec Dieu dans leur cœur, unis au Corps dont le Christ est la Tête, unis à la
Vigne dont tout chrétien est un sarment, méritent de reposer dans le Royaume
de Celui pour lequel toutes choses ont été faites : Moi qui vous parle, et
qui me suis donné Moi-même à la Volonté paternelle pour que tout puisse être
accompli. C’est pourquoi je puis vous enseigner, sans hypocrisie, qu’il faut
dire : "Que soit faite ta volonté sur la Terre comme au Ciel”. Comme
j’ai fait la volonté de mon Père jusqu’aux mottes de terre, jusqu’aux
plantes, jusqu’aux fleurs, jusqu’aux pierres de Palestine, et mes chairs
blessées, et tout un peuple peuvent le dire.
Faites comme j’ai fait jusqu’au bout, jusqu’à la mort de la croix, si Dieu le
veut. Car, souvenez-vous-en, je l’ai fait et il n’y a pas de disciple qui
mérite la miséricorde plus que Moi. Et pourtant j’ai consumé la plus grande
douleur, et même j’ai obéi par de continuels renoncements. Vous le savez.
Vous le comprendrez encore davantage dans l’avenir quand vous me ressemblerez
en buvant une gorgée à mon calice...
Donnez-vous cette pensée constante : “C’est par son obéissance au Père que
Lui nous a sauvés”. Et si vous voulez être sauveurs, faites ce que Moi j’ai
fait. Il y en aura qui connaîtront même la croix, d’autres la torture des
tyrans, ou la torture de l’amour, de l’exil des Cieux en y tendant jusqu’à
l’âge le plus avancé avant d’y monter. Eh bien : qu’en toute chose soit fait
ce que Dieu veut. Pensez que supplice de mort ou supplice de vie, alors que
vous voudriez mourir pour venir où je suis, sont pareils aux yeux de Dieu
s’ils sont faits avec une joyeuse obéissance. Ils sont la Volonté de Dieu,
et à cause de cela, ils sont saints.
"Donne-nous notre pain quotidien”. Au jour le jour, heure par heure.
C’est de la foi. C’est de l’amour. C’est de l’obéissance. C’est de
l’humilité. C’est de l’espérance de demander le pain d’un jour, et de
l’accepter comme il est. Aujourd’hui doux, demain amer, beaucoup, peu,
avec des épices, ou avec de la cendre. Toujours tel qu’il est juste. C’est
Dieu, qui est Père, qui le donne. Il est donc bon.
Haut
de page
108> Une autre fois je vous parlerai de l’autre
Pain qu’il serait salutaire de vouloir manger chaque jour et de prier le Père
de le maintenir. Car malheur à ces jours et à ces lieux où on viendrait à en
manquer par la volonté des hommes ! Or vous voyez combien les hommes sont
puissants dans leurs œuvres de ténèbres. Priez le Père qu’Il défende son Pain
et vous le donne. Qu’Il vous le donne d’autant plus que les ténèbres voudront
étouffer la Lumière et la Vie comme ils ont fait à la Parascève. La seconde
Parascève serait sans résurrection. Souvenez-vous-en, tous. Si le Verbe ne
pourra plus être tué, sa doctrine pourrait encore être tuée, et éteinte la
liberté et la volonté de l’aimer en un trop grand nombre. Mais alors aussi la
Vie et la Lumière seraient finies pour les hommes.
Et malheur à ce jour ! Que le Temple soit pour vous un exemple. Rappelez-vous
: j’ai dit “il est le grand Cadavre”.
“Remets-nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs
Tous pécheurs, soyez doux pour les pécheurs. Rappelez-vous mes paroles : ‘A
quoi bon regardes-tu la paille du
frère si auparavant tu n’enlèves pas la poutre de ton œil ?” Cet Esprit que
je vous ai infusé, cet ordre que je vous ai donné, vous donnent le pouvoir de
remettre, au nom de Dieu, les péchés du prochain. Mais comment pourrez-vous
le faire si Dieu ne les remet pas à vous ? Je parlerai de cela une autre
fois. Pour le moment je vous dis : Pardonnez à qui vous offense pour être
pardonnés et pour avoir le droit d’absoudre ou de condamner. Celui qui est
sans péché peut le faire avec une pleine justice. Celui qui ne pardonne pas
et est en faute et feint le scandale est hypocrite et l’Enfer l’attend. Car s’il y a
encore de la miséricorde pour les pupilles, sévère sera le verdict pour les
tuteurs des pupilles, coupables de fautes pareilles ou plus grandes, bien que
possédant pour les aider la plénitude de l’Esprit.
“Ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du mal”. Voici
l’humilité, pierre de base de la perfection. En vérité je vous dis de bénir
ceux qui vous humilient car ils vous donnent ce qui est nécessaire
pour votre céleste trône.
Haut
de page
109> Non. La tentation n’est pas
la ruine, si l’homme se tient humblement près du Père et Lui demande de ne
pas permettre que Satan, le monde et la chair triomphent de lui. Les
couronnes des bienheureux sont ornées des gemmes des tentations vaincues. Ne les cherchez pas, mais ne soyez pas lâches quand elles viennent.
Humbles, et forts par conséquent, criez à mon Père et au vôtre : “Libère-nous
du mal” et vous vaincrez le mal. Et vous sanctifierez vraiment le Nom de
Dieu par vos actions, comme je l’ai dit au début, car tout homme dira en vous
voyant : “Dieu existe, car eux vivent comme des dieux, si parfaite est leur
conduite” et ils viendront à Dieu, en multipliant le nombre des habitants du
Royaume de Dieu.
Agenouillez-vous pour que je vous bénisse et que ma bénédiction vous ouvre l’esprit
pour méditer.”
Ils se prosternent sur le sol et Lui les bénit et disparaît comme s’il était
absorbé par un rayon de lune.
|