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627> Jésus traverse avec ses apôtres, les champs plats de "La
Belle-Eau", La journée est pluvieuse et l'endroit désert. Ce doit être
environ midi , car cette larve de soleil qui sort de temps à autre de
derrière le rideau gris des nuages descend perpendiculairement. Jésus parle
avec l'Iscariote à qui il donne la charge d'aller au pays pour les
achats les plus urgents. Quand il reste seul, André le rejoint et toujours timide dit doucement :
"M'écoutes-tu, Maître ?"
"Oui, viens avec Moi, marchons." et il allonge le pas, suivi de
l'apôtre, en se séparant de quelques mètres des autres.
"La femme n'est plus
là, Maître ! dit André affligé. Et il explique : Ils l'ont
poursuivie et elle s'est enfuie. Elle était blessée, et saignait. Le
régisseur l'a vue. J'ai devancé, en disant que j'allais voir s'il n'y avait
pas de piège. Mais c'est parce que je voulais aller tout de suite la
chercher. J'espérais tant l'amener à la Lumière. J'ai tant prié en ces jours
à cette intention !... Maintenant elle fuit. Elle va se perdre. Si je
savais où elle est, je la rejoindrais... Je ne dirais pas cela aux autres,
mais à Toi, parce que tu me comprends. Tu sais qu'il n'y a pas de sentiment
dans cette recherche mais seulement le désir, oh ! si grand, au point
de me tourmenter d'amener au salut une sœur à moi."
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628> "Je le sais, André, et
je te dis : malgré tout ce qui s'est passé ton
désir s'accomplira. Elle n'est jamais perdue la prière faite dans cette
intention. Dieu s'en sert et elle se sauvera."
"Tu le dis ? Oh ! ma douleur se fait plus douce !"
"Ne voudrais-tu pas savoir ce qu'elle va devenir ? N'as-tu pas un
souci, de ne pas être même celui qui me l'amènera ? Ne te demandes-tu
pas comment elle va faire ?" Jésus sourit doucement, avec un éclair
de lumière dans ses pupilles azurées. Il est incliné vers l'apôtre qui marche
à ses côtés. Il a un de ces sourires et de ces regards qui sont un des
secrets de Jésus pour conquérir les cœurs.
André, de ses doux yeux châtains le regarde et dit : "Il me suffit de
savoir qu'elle vient à Toi. Et puis, moi ou un autre, qu'est-ce que cela
fait ? Comment fera-t-elle ? Ça tu le sais et il n'est pas
nécessaire que je le sache. J'ai tout en ce que tu m'assures et j'en suis
heureux."
Jésus lui passe le bras derrière les épaules et l'attire à Lui en un
embrassement affectueux qui met en extase le bon André. Et il parle en le
tenant ainsi : "C'est le privilège du véritable apôtre. Tu vois,
mon ami, ta vie et celle des futurs apôtres sera toujours faite ainsi.
Parfois vous saurez que vous êtes des "sauveurs". Mais, le plus
souvent, vous sauverez sans le savoir, les personnes que vous voudriez le
plus sauver. Ce n'est qu'au Ciel que vous verrez venir à votre rencontre, ou
monter au Royaume Éternel, ceux que vous aurez sauvés; et votre joie de
bienheureux augmentera pour chaque personne sauvée. Parfois, vous le saurez
dès cette terre. Ce sont les joies que je vous donne pour vous infuser une
vigueur encore plus grande pour de nouvelles conquêtes. Mais bienheureux le
prêtre qui n'aura pas besoin d'être ainsi aiguillonné pour faire son propre
devoir ! Bienheureux celui qui ne se désole pas parce qu'il ne voit pas
de triomphes, et qui ne dit pas : "Je ne fais plus rien parce que
je n'ai pas de satisfactions". La satisfaction de l'apôtre, considérée
comme l'unique encouragement au travail, dénote une absence de formation
apostolique, abaisse l'apostolat qui est une chose spirituelle au niveau d'un
travail humain ordinaire. Il ne faut jamais tomber dans l'idolâtrie du
ministère. Ce n'est pas vous qui devez être adorés, mais le Seigneur votre
Dieu. À Lui seul la gloire de ceux qui sont sauvés. À vous le travail du
salut en attendant, au temps du Ciel, la gloire d'avoir été des
"sauveurs". Mais tu me disais que le régisseur l'a vue.
Raconte-moi."
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629> "Trois jours après notre
départ, des pharisiens sont venus pour te chercher . Ils
ne nous ont pas trouvés, naturellement. Ils ont fait le tour du pays et des maisons
de la campagne en se donnant comme empressés de te voir. Mais personne ne l'a
cru. Ils se sont installés à l'hôtellerie en la débarrassant de tous ceux qui
s'y trouvaient, disant qu'ils ne voulaient pas de contacts avec des étrangers
inconnus qui pouvaient aussi les profaner. Et, tous les jours, ils allaient à
la maison. Après quelques jours, ils ont trouvé la pauvrette qui venait
toujours là parce qu'elle espérait te trouver et avoir ta paix. Ils l'ont
mise en fuite, la poursuivant jusqu'à son refuge dans l'étable du régisseur.
Ils ne l'ont pas attaquée tout de suite, parce que lui était sorti avec ses
fils, armés de matraques. Mais ensuite, le soir, quand elle est sortie, ils
sont revenus et ils étaient avec d'autres. Quand elle est allée à la fontaine,
ils lui ont lancé des pierres en l'appelant "prostituée" et en la
montrant du doigt pour que le pays la méprise. Et comme elle s'enfuyait, ils
l'ont rejointe, maltraitée, lui ont arraché son voile et son manteau pour que
tout le monde la voie. Ils l'ont frappée, s'imposant par leur autorité au chef de la synagogue
pour qu'il la maudît et la fît lapider, et qu'il te maudît, Toi, qui l'avais
amenée dans le pays. Mais lui n'a pas voulu le faire, et maintenant, il
attend l'anathème du Sanhédrin. Le
régisseur l'a arrachée aux mains de ces canailles et l'a secourue. Mais
pendant la nuit elle est partie, laissant un bracelet avec un mot sur un morceau
de parchemin. Elle a écrit : "Merci. Prie pour moi". Le
régisseur dit qu'elle est jeune et très belle, bien que très pâle et
amaigrie. Il l'a cherchée à travers la campagne car elle était sérieusement
blessée. Mais il ne l'a pas trouvée. Et il ne sait pas comment elle aura pu
aller au loin. Peut-être est-elle morte en quelque endroit... sans pouvoir se
sauver ..."
"Non."
"Non ? Elle n'est pas morte ? Elle ne s'est pas
perdue ?"
"La volonté de se racheter est déjà absolution. Fût-elle morte, elle
serait pardonnée parce qu'elle a cherché la Vérité en foulant aux pieds
l'Erreur. Mais elle n'est pas morte. Elle gravit les premières pentes de la
montagne du rachat. Je la vois... Courbée sous les larmes du repentir; mais
sa peine la rend de plus en plus forte, pendant que son fardeau s'allège. Je
la vois. Elle va à la rencontre du Soleil. Quand elle aura gravi toute la
montée, elle sera dans la gloire du Soleil-Dieu. Elle monte... Aide-la par ta
prière."
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630> "Oh! mon
Seigneur !" André est presque abasourdi de pouvoir aider une âme à
se sauver.
Jésus sourit avec une plus grande douceur : "Il faudra ouvrir les
bras et le cœur au chef de la synagogue persécuté, et aller bénir le bon régisseur . Allons vers les compagnons pour leur en parler."
Ils refont à rebours le chemin déjà fait et rejoignent les dix qui se sont
arrêtés à l'écart, comprenant qu'André est en colloque secret avec le Maître.
À ce moment l'Iscariote arrive en courant. On dirait un gros papillon qui court
sur le pré tant il court rapidement, avec son manteau qui vole en arrière pendant
qu'il se livre à une vraie joute de signes.
"Mais qu'a-t-il ? demande Pierre. Est-il devenu fou ?" Avant que personne ne
puisse lui répondre, l'Iscariote arrivé à proximité peut crier, tout
essoufflé : "Arrête, Maître. Écoute-moi avant d'aller à la
maison... Il y a un piège... Oh ! quels lâches !..." et il
court.
Il a rejoint le groupe : "O Maître ! On ne peut plus y
aller ! Les pharisiens sont dans le pays, et tous les jours, ils viennent
à la maison . Ils t'attendent pour te faire du mal. Ils chassent
ceux qui viennent pour te chercher. Ils les effrayent avec des anathèmes
horribles. Que veux-tu faire ? Ici tu serais persécuté et ton travail
serait neutralisé... L'un d'eux m'a vu et m'a attaqué. Un vilain vieux
au gros nez qui me connaît parce que c'est un
des scribes du Temple. Il y a aussi des scribes. Il m'a
attaqué, en me griffant et en m'insultant de sa voix de faucon. Tant qu'il
m'a insulté et griffé, regarde... (et il montre un poignet et une joue où
l'on voit clairement la trace des ongles) je l'ai laissé faire. Mais quand il
a bavé sur Toi, je l'ai pris au collet..."
"Mais, Judas !" crie Jésus.
"Non, Maître, je ne l'ai pas étranglé. Je l'ai seulement empêché de
blasphémer contre Toi, et puis je l'ai laissé aller. Maintenant il est là-bas
qui meurt de peur à cause du danger qu'il a couru... Mais nous,
éloignons-nous, je t'en prie. D'ailleurs personne ne pourrait plus venir vers
Toi..."
"Maître !"
"Mais c'est une horreur !"
"Judas a raison."
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631> "Comme des hyènes, ils
sont aux aguets !"
"Feu du ciel qui es descendu sur Sodome, pourquoi ne reviens tu
pas ?"
"Mais, sais-tu que tu as été brave, garçon ? C'est dommage que je
n'étais pas là. Je t'aurais aidé."
"Oh ! Pierre ! si tu avais été là, ce petit faucon aurait pour
toujours perdu ses plumes et sa voix."
"Mais, comment as-tu fait pour... pour ne pas y aller jusqu'au
bout ?"
"Mais !... Ça a été un éclair dans mon esprit. Une pensée m'est
venue de je ne sais quelles profondeurs du cœur : "Le Maître
condamne la violence" et je me suis arrêté. Cela m'a donné un coup
encore plus fort que le choc que j'avais reçu de la part du mur contre lequel
m'a jeté le scribe quand il m'a attaqué. J'en ai eu les nerfs presque
brisés... au point que je n'aurais pas eu la force de frapper. Comme il est
dur de se vaincre !..."
"Tu as été vraiment brave ! N'est-ce pas, Maître ? Tu ne dis
pas ta pensée ?" Pierre est si heureux de la conduite de Judas
qu'il ne voit pas comment Jésus est passé du lumineux visage qu'il avait à un
visage sévère qui assombrit son regard, Lui serre la bouche qui paraît
devenir plus fine.
Il l'ouvre pour dire : "Je dis que je suis plus dégoûté de votre
façon de penser que de la conduite des Juifs. Eux sont des disgraciés qui sont
dans les ténèbres. Vous qui êtes avec la Lumière vous êtes durs, vindicatifs,
murmurateurs, violents. Comme eux, vous approuvez la brutalité. Je vous dis
que vous me donnez la preuve d'être toujours ce que vous étiez quand vous
m'avez vu pour la première fois. J'en ressens de la douleur. En ce qui
concerne les pharisiens, sachez que Jésus Christ ne fuit pas. Pour vous,
retirez-vous. Je vais les affronter. Je ne suis pas un lâche. Quand j'aurai
parlé avec eux, sans arriver à les persuader, je me retirerai. On ne doit pas
dire que je n'ai pas essayé de toutes manières de les attirer à Moi. Eux
aussi sont des fils d'Abraham. Je fais mon devoir jusqu'au bout. Leur
condamnation doit venir uniquement de leur mauvaise volonté et pas de ma
négligence leur égard." Et Jésus va vers la maison dont on voit le toit
bas au-delà d'une rangée d'arbres dépouillés.
Les apôtres le suivent, tête basse, en parlant doucement entre eux ...
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632> Les voilà dans la maison. Ils
entrent en silence dans la cuisine et s'affairent autour du foyer. Jésus
s'absorbe dans ses pensées. Ils sont sur le point de prendre la nourriture
quand un groupe de personnes se présente à la porte. "Les voilà"
murmure l'Iscariote.
Jésus se lève immédiatement et va vers eux. Il est si imposant que le groupe
recule un instant. Mais le salut de Jésus les rassure : "La paix
soit avec vous. Que voulez-vous ?"
Alors ces lâches croient pouvoir tout oser et Lui intiment avec
arrogance : "Au nom de la Loi Sainte, nous t'ordonnons de quitter
ce lieu. À Toi qui troubles les consciences, qui violes
la Loi, qui corromps les tranquilles cités de Judée. Tu ne crains pas la
punition du Ciel, Toi qui singes le juste qui baptise au Jourdain, Toi qui
protèges les prostituées ? Sors de la terre sainte de Judée !
Que ton souffle n'arrive pas dans l'enceinte de la Cité Sacrée."
"Je ne fais rien de mal. J'enseigne comme rabbi, je guéris comme
thaumaturge, je chasse les démons comme exorciste. Toutes ces catégories
existent aussi en Judée. Et Dieu qui les veut, les fait respecter et vénérer
par vous. Je ne demande pas la vénération. Je vous demande seulement de me
laisser faire du bien à ceux qui ont une infirmité dans leur chair, dans leur
tête, ou dans leur esprit. Pourquoi me le défendez-vous ?"
"Tu es un possédé. Va-t'en."
"L'insulte n'est pas une réponse. Je vous ai demandé pourquoi vous le
permettez aux autres."
"Parce que tu es un possédé. Tu chasses les démons et tu fais des
miracles avec l'aide des démons."
"Et vos exorcistes, alors, avec l'aide de qui est-ce qu'ils les
font ?"
"Par leur vie sainte. Tu es un pécheur et pour augmenter ta puissance tu
te sers des prostituées, car l'union avec elles accroît le pouvoir de la
force démoniaque. Notre sainteté a purifié la région de ta complice. Mais
nous ne permettons pas que tu restes ici pour attirer d'autres femmes."
"Mais, est-ce que cette maison est à vous ?" demande Pierre
qui est venu près du Maître avec un air peu rassurant.
"Ce n'est pas notre maison. Mais toute la Judée et tout Israël est aux
mains saintes des purs d'Israël."
"Que vous êtes, vous !" termine l'Iscariote, venu sur le seuil
et qui conclut par un éclat de rire moqueur. Et puis il demande :
"Et l'autre, votre ami, où est-il ? Tremble-t-il encore ? Vous
honteux, allez-vous-en ! Et tout de suite. Autrement je vous ferai
regrette de..."
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633> "Silence, Judas. Et toi,
Pierre retourne à ta place. Écoutez, vous pharisiens et scribes. Pour votre
bien, par pitié pour votre âme je vous prie de ne pas combattre le Verbe de
Dieu. Venez à Moi Je ne vous hais pas. Je comprends votre mentalité et je la
plains Mais, je veux vous amener à une mentalité nouvelle, sainte, capable de
vous sanctifier et de vous donner au Ciel. Mais, croyez-vous que je sois venu
pour vous combattre ? Oh ! non ! Je suis venu pour vous
sauver. C'est pour cela que je suis venu. Je vous prends sur mon cœur. Je
vous demande amour et compréhension. Justement parce que vous êtes les plus
sages en Israël, vous devez, plus que tous, comprendre la vérité. Soyez âme
et non pas corps. Voulez-vous que je vous en supplie à genoux ? L'enjeu,
votre âme est telle que je me mettrais sous vos pieds pour la gagner au Ciel
assuré que le Père ne regarderait pas comme une erreur mon humiliation.
Parlez ! Dites une parole à Moi, qui l'attends !"
"Malédiction ! c'est ce que nous disons."
"Ça va bien. C'est dit. Partez simplement. Moi aussi je vais
partir." Et Jésus se retourne et revient à sa place. Il incline la tête
sur la table et il pleure.
Barthélemy ferme la
porte pour qu'aucun de ces cruels qui l'ont insulté et qui s'en vont avec des
menaces et des blasphèmes contre le Christ, voie ses larmes.
Un long silence, puis Jacques d'Alphée caresse la tête de son Jésus et dit : "Ne
pleure pas. Nous t'aimons. Même à leur place."
Jésus lève son visage et dit : "Ce n'est pas pour Moi que je
pleure, mais pour eux, qui se tuent, sourds à toute invitation."
"Qu'allons-nous faire, Seigneur ?" demande l'autre Jacques.
"Nous irons en Galilée. Demain matin nous partirons."
"Pas aujourd'hui, Seigneur ?"
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