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634> "Seigneur, je
n'ai fait que mon devoir envers Dieu, envers mon maître et envers ma
conscience. Cette femme, je l'ai surveillée pendant le temps qu'elle était mon
hôte et je l'ai toujours vue honnête. Si elle a été d'abord une pécheresse,
maintenant elle ne l'est pas. Pourquoi dois-je enquêter sur un passé qu'elle
a gommé pour l'annuler ? Moi j'ai des fils qui sont jeunets et pas
laids. Elle n'a jamais montré son visage vraiment beau, ni fait entendre sa
voix. Je peux dire que j'ai entendu le son de sa voix argentine quand elle a
crié à cause de sa blessure. Autrement elle, pour le peu qu'elle demandait,
et toujours à moi ou à ma femme, elle le murmurait derrière son voile, et si
doucement qu'on avait du mal à comprendre. Vois aussi comme elle a été
prudente : Quand elle a craint que sa présence puisse nuire, elle s'en
est allée... Je lui avais promis de la défendre et de l'aider, mais elle ne
s'en est pas prévalue. Non, ce n'est pas ainsi qu'agissent les femmes
perdues ! Je prierai pour elle, comme elle l'a demandé, et même sans ce
souvenir. Prends-le Seigneur. Fais-en des aumônes, pour son profit spirituel.
Faites par Toi, elles lui vaudront certainement la paix."
Le régisseur parle
respectueusement à Jésus. C'est un
bel homme, au visage honnête et au corps trapu. Derrière lui il y a six
jeunes garçons qui ressemblent à leur père, six visages francs et
intelligents, et il y a l'épouse, une petite femme fine et très douce qui
écoute son mari comme elle écouterait un dieu, ne cessant de l'approuver par
des signes de tête.
Jésus prend le bracelet d'or et le passe à Pierre en lui disant : "Pour les pauvres." Puis
il se retourne vers le régisseur : "Ce ne sont pas tous qui ont ta
droiture en Israël. Tu es sage parce que tu distingues le bien du mal et tu
suis le bien sans mettre en valeur l'intérêt humain qu'il y a à l'accomplir.
Au nom de l'Éternel Père, je te bénis, tes fils, ton épouse, ta maison.
Gardez-vous toujours dans ces dispositions spirituelles et le Seigneur sera
toujours avec vous et vous aurez la vie éternelle. Maintenant je m'en vais,
mais il n'est pas dit que jamais plus on ne se revoie. Je reviendrai et vous
pourrez toujours venir vers Moi. Pour tout ce que vous avez fait pour Moi et
pour cette pauvre créature, que Dieu vous donne sa paix."
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635> Le régisseur, les
enfants et en dernier la femme, s'agenouillent et baisent les pieds de Jésus
qui, après un dernier geste de bénédiction, s'éloigne avec ses disciples, se
dirigeant vers le pays.
"Et si ces brutes sont encore ici ?" demande Philippe.
" On ne peut empêcher personne
d'aller sur les chemins du monde." répond Jude d'Alphée.
"Non, mais nous, pour eux, nous sommes "anathèmes"
"Oh ! laisse-les faire ! T'en préoccupes-tu ?"
"Moi, je n'ai d'autre préoccupation que celle que le Maître veut :
éviter des violences. Et eux, qui le savent, s'en prévalent" bougonne
Pierre dans sa barbe. Et il croit certainement que Jésus, qui parle avec Simon et l'Iscariote, ne
l'entend pas.
Mais Jésus entend. Il se tourne, moitié
sévère, moitié souriant : "Tu crois que je vaincrais par la violence ?
Mais c'est un pauvre procédé humain, et qui sert, temporairement, pour des
victoires humaines. Combien de temps dure l'abus de pouvoir ? Le temps qu'il
produise de lui-même, chez ceux qu'il brime, des réactions qui, en
s'unissant, produisent une plus grande violence qui met par terre l'abus de
pouvoir préexistant. Je ne veux pas un royaume temporaire. Je veux un royaume
éternel : le Royaume du Ciel. Combien de fois vous l'ai-je dit ?
Combien de fois je devrai vous le dire ? Le comprendrez-vous
jamais ? Oui, il viendra un moment où vous le comprendrez."
"Quand, mon Seigneur ? J'ai hâte de comprendre pour être moins
ignorant." dit Pierre.
"Quand ? Quand vous serez moulus comme le grain entre les pierres
de la douleur et du repentir. Vous pourriez et même vous devriez comprendre
auparavant. Mais pour cela vous devriez briser votre humanité et laisser
libre l'esprit. Et vous ne savez pas faire cet effort sur vous-mêmes. Mais,
vous comprendrez... vous comprendrez. Et alors, aussi, vous comprendrez que
je ne pouvais user de violence, moyen humain, pour établir le Royaume des
Cieux : le Royaume de l'esprit. Mais, en attendant, n'ayez pas peur : Ces
hommes qui vous inquiètent ne vous feront rien. Il leur suffit
de m'avoir chassé."
"Mais n'était-il pas plus facile de faire prévenir le chef de la synagogue
de venir chez le régisseur, ou de nous attendre sur la grand'route ?"
"Oh ! quel homme prudent, aujourd'hui que mon Thomas ! Mais ce n'était pas facile, ou plutôt, ça aurait
été plus facile, mais ce n'était pas juste. Lui a montré de l'héroïsme à mon
égard. Il a été insulté dans sa maison à cause de Moi.
Il est juste que Moi j'aille dans sa maison pour le consoler."
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636> Thomas hausse les
épaules et ne parle plus. Voici le pays, étendu, mais pays de campagne avec
les maisons au milieu des vergers, en ce moment dépouillés et beaucoup de
parcs à brebis. Ce doit être un endroit favorable à l'élevage car j'entends
de tous côtés des bêlements de troupeaux qui vont ou viennent des pâturages
de la plaine. Les rues forment, comme à l'ordinaire, un carrefour formant la
place du village avec la fontaine. C'est là que se trouve la maison du chef
de la synagogue.
Une femme âgée, qui a des signes manifestes de larmes sur son visage, vient
ouvrir. Pourtant, en voyant le Seigneur, elle a un mouvement de joie et elle
se prosterne pour le bénir.
"Lève-toi, mère. Je suis venu vous dire adieu. Où est ton
fils ?"
"Il est là... et elle indique une pièce au fond de la maison. Tu es venu
le consoler ? Moi je n'en suis pas capable..."
"Il est donc désolé ? Il souffre de m'avoir défendu ?"
"Non, Seigneur. Mais il est pris par un scrupule. Mais tu vas
l'entendre. Je l'appelle."
"Non, j'y vais. Vous, attendez ici. Allons-y femme." Jésus parcourt
les quelques mètres du vestibule, pousse la porte, entre dans la pièce et s'avance
doucement vers un homme assis, penché vers le sol, absorbé dans une
douloureuse méditation.
"La paix à toi, Timon."
"Seigneur ! Toi !"
"Moi.
Pourquoi es-tu si triste ?"
"Seigneur... moi... Ils m'ont dit que j'ai péché. Ils m'ont dit que je
suis anathème. Je m'examine, et il ne me semble pas de l'être. Mais eux, ce
sont les saints d'Israël et moi le pauvre chef de la synagogue. Ils ont
certainement raison. Maintenant je n'ose plus lever les yeux vers le visage
courroucé de Dieu. Et j'en aurais tant besoin à cette heure ! Je le
servais avec un véritable amour et je cherchais à Le faire connaître.
Maintenant je suis privé de ce bien parce que le Sanhédrin
sûrement me maudit."
"Mais qu'est-ce que ta douleur ? De n'être plus chef de la
synagogue ou d'être mis dans l'impossibilité de parler de Dieu ?"
"Mais c'est cette dernière chose qui me donne de la douleur ! Je
pense que tu veux me dire s'il me déplaît de n'être plus le chef de la
synagogue à cause de l'intérêt et de l'honneur qui vient de la fonction. De
cela je ne me soucie pas.
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637> Je n'ai que ma mère qui est
originaire d'Aëra où elle a une petite maison . Il y
a là, pour elle un toit et des moyens d'existence. Pour moi... je suis jeune,
je travaillerai. Mais je n'oserai plus jamais parler de Dieu, moi qui ai
péché."
"En quoi as-tu péché ?"
"Ils disent que je suis complice de... O Seigneur ! Ne me le fais
pas dire !…"
"Non. C'est Moi qui en parle. Je ne le dis pas non plus
. Moi
et toi, nous connaissons leurs accusations et Moi et toi nous savons qu'elles
ne sont pas vraies. Par conséquent tu n'as pas péché. C'est Moi qui te le
dis."
"Alors, je puis encore lever les yeux vers le Tout-Puissant ?"
"Quoi, mon fils ?" Jésus est toute douceur pendant qu'il se
penche sur l'homme qui s'est arrêté brusquement comme effrayé.
"Quoi ? Mon Père le cherche ton regard. Il le veut. Et Moi,
je veux ton cœur et ta pensée. Oui, le Sanhédrin va te frapper. Moi je
t'ouvre les bras et je te dis : "Viens". Veux-tu être mon
disciple ? Moi, je vois en toi tout ce qui est nécessaire pour être un
ouvrier du Maître Éternel .
Viens à ma vigne..."
"Mais, le dis-tu pour de bon, Maître ? Mère... mais tu
entends ! Je suis heureux, ma Mère ! Je... bénis cette douleur car
elle m'a donné cette joie. Oh ! Faisons une grande fête, mère. Et après
j'irai avec le Maître et tu retourneras à ta maison. Je viens tout de suite,
mon Seigneur, toi qui as supprimé toute crainte et la douleur et la peur de
Dieu."
"Non, tu attendras la parole du Sanhédrin, avec le cœur serein et sans
rancœur. Reste à ton poste tant qu'on t'y laissera. Ensuite tu me rejoindras
à Nazareth ou à Capharnaüm. Adieu. La paix soit avec toi et avec ta mère."
"Tu ne t'arrêtes pas dans ma maison ?"
"Non, je viendrai à la maison de ta mère."
"Le pays est peu fidèle."
"Je lui enseignerai la fidélité. Adieu, mère. Es-tu heureuse
maintenant ?" Jésus la caresse, comme il le fait toujours avec des
femmes âgées auxquelles, je le remarque, il donne presque toujours le nom de
"mère".
"Heureuse, Seigneur. J'avais élevé un garçon pour le Seigneur. Le
Seigneur me le prend comme serviteur de son Messie. Que le Seigneur en soit
béni. Béni sois-tu, Toi qui es son Messie. Bénie l'heure où tu es venu. Bénie
ma créature appelée à ton service."
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638> "Bénie soit la
mère sainte comme Anne d'Elqana . La paix soit avec vous."
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