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37> Le soleil d’une
sereine matinée d’avril emplit de scintillements les bosquets de roses et de
jasmins dans le jardin de Lazare. Les haies de buis et de lauriers, le
feuillage d’un grand palmier qui ondule à l’extrémité d’une allée, le laurier
très touffu près du vivier semblent lavés par une main mystérieuse tant
l’abondance de la rosée nocturne en a lavé et couvert les feuilles qui
maintenant paraissent couvertes d’un émail nouveau tant elles sont luisantes
et nettes. Mais la maison est silencieuse comme si elle était pleine de
morts. Les fenêtres sont ouvertes, mais aucune voix, aucun bruit ne vient des
pièces qui sont dans la pénombre car tous les rideaux sont descendus.
À l’intérieur, au-delà du vestibule dans lequel s’ouvrent de nombreuses
portes toutes ouvertes, et il est étrange de voir sans aucun apparat les
salles qui servent habituellement pour les banquets plus ou moins nombreux,
il y a une large cour pavée et entourée d’un portique couvert de sièges. Sur
ceux-ci de nombreux disciples, il y en a même qui sont assis sur le sol, sur
des nattes ou même sur le marbre. Parmi eux je vois les apôtres Matthieu,
André, Barthélemy, les frères Jacques et Jude d’Alphée, Jacques de Zébédée et
les disciples bergers avec Manaën, et en plus d’autres que je ne connais pas.
Je ne vois pas le Zélote, ni Lazare, ni Maximin.
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38> Finalement celui-ci entre
avec des serviteurs et il distribue à tous du pain et divers aliments : des
olives ou du fromage, ou du miel, ou encore du lait frais pour ceux qui en
veulent. Mais ils n’ont guère envie de manger bien que Maximin les invite à
le faire. L’accablement est profond. En quelques jours les visages se sont
creusés, sont devenus terreux sous la rougeur des pleurs. Les apôtres en
particulier, et ceux qui se sont enfuis dès les premières heures, ont un air
humilié, alors que les bergers avec Manaën sont moins accablés ou plutôt
moins honteux, et Maximin est seulement virilement affligé.
Le Zélote entre presque en courant et il demande : "Lazare est-il ici
?"
"Non, il est dans sa pièce. Que veux-tu ?"
"Au bout du sentier, près de la Fontaine du soleil, se trouve Philippe.
Il vient de la plaine de Jéricho. Il est épuisé. Et il ne veut pas avancer
parce que... comme tous, il se sent pécheur. Mais Lazare le persuadera.
"
Barthélemy se lève et il dit : "Je viens moi aussi... "
Ils vont trouver Lazare qui, quand on l’appelle, sort avec un visage déchiré
de la pièce à demi-obscure où certainement il a pleuré et prié.
Ils sortent tous et traversent d’abord le jardin, puis le village du côté qui
se dirige déjà vers les pentes du Mont des Oliviers, et puis ils atteignent
l’extrémité de ce village du côté où il se termine avec la fin du plateau sur
lequel il est construit, pour continuer uniquement par le chemin de montagne
qui descend et monte par des marches naturelles à travers les monts qui
descendent en pente douce vers la plaine à l’est, et montent vers la ville de
Jérusalem à l’ouest.
Là il y a une fontaine avec un large bassin où certainement les troupeaux et
les hommes se désaltèrent. L’endroit, à cette heure, est solitaire et frais
car il y a beaucoup d’ombre que donnent des arbres touffus autour du bassin
plein d’une eau pure, qui ne cesse de se renouveler, descendant d’une source
de la montagne et déborde on gardant le sol humide.
Philippe est assis sur le bord le plus élevé de la fontaine, la tête basse,
ébouriffé, poussiéreux, avec des sandales trouées qui pendent de son pied
écorché.
Lazare l’appelle avec pitié : "Philippe, viens à moi ! Aimons-nous par
amour pour Lui. Soyons unis en son Nom. C’est encore l’aimer que de faire
cela !"
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39> "Oh ! Lazare ! Lazare !
Je me suis enfui.., et hier, passé Jéricho, j’ai appris qu’il était mort !...
Moi.., moi je ne puis me pardonner d’avoir fui..."
"Tous nous avons fui, sauf Jean qui Lui est resté fidèle, et
Simon qui
nous a rassemblés sur son ordre après que nous avons fui lâchement. Et
puis... de nous apôtres, aucun n’a été fidèle" dit Barthélemy.
"Et tu peux te le pardonner ?"
"Non.
Mais je pense réparer comme je puis, en ne tombant pas dans un abattement
stérile. Nous devons nous unir entre nous, nous unir à Jean. Connaître ses
dernières heures. Jean l’a toujours suivi" répond à Philippe son
compagnon Barthélemy.
"Et ne pas faire mourir sa Doctrine. Il faut la prêcher au monde, la
garder vivante elle au moins, puisque nous n’avons pas su pourvoir à temps
pour le sauver de ses ennemis" dit le Zélote.
"Vous ne pouviez pas le sauver. Rien ne pouvait le sauver. Lui me l’a dit. Je le redis une autre fois" dit
Lazare avec assurance.
"Tu le savais, Lazare ?" demande Philippe.
"Je le savais. Cela a été pour moi une torture de savoir, dès le soir du
sabbat, sa mort de Lui et de savoir, dans les détails, comment nous aurions
agi..."
"Non. Toi, non. Tu as seulement obéi et souffert. Nous, nous
avons agi lâchement. Toi et Simon, vous avez été sacrifiés à
l’obéissance" interrompt Barthélemy.
"Oui. À l’obéissance. Oh ! comme il est dur de résister à l’amour pour
obéir à l’Aimé ! Viens, Philippe. Dans ma maison sont presque tous les
disciples. Viens, toi aussi."
"J’ai honte de paraître devant le monde, devant mes compagnons..."
"Nous sommes tous pareils !" gémit Barthélemy.
"Oui. Mais moi j’ai un cœur qui ne se pardonne pas."
"C’est de l’orgueil, Philippe. Viens. Lui m’a dit le soir du sabbat :
" Eux ne se pardonneront pas. Dis-leur que Moi je leur pardonne car
je sais que ce ne sont pas eux qui ont agi librement, mais c’est Satan qui
les a dévoyés ". Viens."
Philippe pleure plus fort, mais il cède. Et courbé, comme s’il était devenu
vieux en quelques jours, il va à côté de Lazare jusqu’à la cour où tous
l’attendent. Le regard qu’il donne à ses compagnons, et celui que ses
compagnons lui donnent, est l’aveu le plus clair de leur accablement total.
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Lazare le remarque et il parle : "Une nouvelle brebis du troupeau du Christ,
effrayée par la venue des loups et qui a fui après la capture du Berger, a
été recueilli par son ami. 40> À celle-ci égarée qui a connu l’amertume d’être seule, sans
même avoir le réconfort de pleurer la même erreur parmi des frères, je répète
son testament d’amour.
Lui, je le jure en présence des chœurs célestes, m’a dit, avec tant d’autres
choses que votre humaine faiblesse présente ne peut supporter car, vraiment,
elles sont d’une désolation qui me déchirent le cœur depuis dix jours — et si
je ne savais pas que ma vie sert à mon Seigneur, bien que pauvre et
défectueuse comme elle l’est, je m’abandonnerais à la blessure de cette
douleur d’ami et de disciple qui a tout perdu en le perdant Lui — il m’a dit
: "Les miasmes de Jérusalem corrompue rendront fous même mes disciples.
Ils fuiront et viendront chez toi" Vous voyez en fait que vous êtes tous
venus, tous pourrais-je dire, Car à part Simon Pierre et l’Iscariote, vous
êtes tous venus vers ma maison et vers mon cœur d’ami. Il a dit : "Tu
les rassembleras. Tu redonneras du courage à mes brebis dispersées. Tu leur
diras que je leur pardonne. Je te confie mon pardon pour eux. Ils ne se
donneront pas de paix d’avoir fui. Dis leur de ne pas tomber dans le péché
plus grand de désespérer de mon pardon".
C’est ce qu’il a dit. Et moi je vous ai donné le pardon en son Nom. Et j’ai
rougi de vous donner en son Nom cette chose si sainte, si sienne, qu’est le
Pardon, c’est-à-dire l’Amour parfait, car aime parfaitement celui qui
pardonne au coupable. Ce ministère a réconforté ma dure obéissance... Car
j’aurais voulu être là, comme Marie et Marthe, mes douces sœurs. Et si Lui a
été crucifié sur le Golgotha par les hommes, moi ici, je vous le jure, je
suis crucifié par l’obéissance, et c’est un martyre bien déchirant. Mais s’il
sert à réconforter son Esprit, si cela sert à sauver ses disciples jusqu’au
moment où Lui les réunira pour les perfectionner dans leur foi, voilà,
j’immole une fois encore mon désir d’aller au moins vénérer sa
dépouille avant que le troisième jour ne meure.
Je sais que vous doutez. Vous ne devez pas. Moi je ne connais pas ses paroles
du banquet pascal autrement que par ce que vous m’avez dit. Mais plus j’y
pense, plus j’élève un par un ces diamants de ses vérités, et plus je sens
qu’elles se rapportent au demain immédiat. Lui ne peut avoir dit : "Je
vais au Père et puis je reviendrai" s’il ne devait pas vraiment revenir.
Il ne peut avoir dit : "Quand vous me reverrez vous serez remplis de
joie" s’il était disparu pour toujours. Lui a toujours dit : "Je
ressusciterai". Vous m’avez dit qu’il a dit : 41> "Sur les
semences jetées en vous va tomber une rosée qui les fera toutes germer, et
puis viendra le Paraclet qui les fera devenir des arbres puissants".
N’a-t-il pas parlé ainsi ? Oh ! ne faites pas en sorte que cela n’arrive que
pour le dernier de ses disciples, pour le pauvre Lazare qui n’a été avec Lui
que rarement ! Quand Lui reviendra faites qu’il trouve germées ses semences
sous la rosée de son Sang.
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Il y a en moi tout un allumage de lumière, il y a tout un jaillissement de
forces depuis l’heure terrible où il est monté sur la Croix. Tout s’illumine,
tout naît, tout pousse. Il n’est pas de parole qui
me reste dans son pauvre sens humain. Mais tout ce que j’ai entendu par Lui
ou de Lui, voilà que maintenant cela prend vie et réellement ma lande aride
se change en un fertile parterre où chaque fleur a son Nom et où tout suc
tire la vie de son Cœur béni.
Moi, je crois, Christ ! Mais pour que
ceux-ci croient en Toi, en toutes tes promesses, en ton pardon, en tout ce
qui est Toi, voilà : je t’offre ma vie. Consume-la, mais fais que ta Doctrine
ne meure pas ! Brise le pauvre Lazare. Mais rassemble les membres dispersés
du noyau apostolique. Tout ce que tu veux, mais en échange que soit vivante
et éternelle ta Parole, et qu’à elle, maintenant et
toujours, viennent ceux qui ne peuvent avoir que par Toi la vie
éternelle."
Lazare est réellement inspiré. L’amour le transporte bien haut et il est si
fort son transport qu’il soulève aussi ses compagnons. On l’appelle à droite,
on l’appelle à gauche, presque comme si c’était un confesseur, un médecin, un
père.
La cour de la riche maison de Lazare, je ne sais pourquoi, me fait penser à
la demeure des patriciens chrétiens en temps de persécution et de foi
héroïque...
Il est penché sur Jude d’Alphée qui ne
réussit pas à trouver une raison pour calmer son angoisse d’avoir quitté son
Maître et cousin, quand quelque chose le fait se redresser
brusquement. Il se tourne en regardant autour, et puis il dit nettement :
" Je viens, Seigneur. " Sa parole de prompte adhésion de
toujours. Et il sort en courant comme s’il suivait quelqu’un qui l’appelle et
le précède.
Tous se regardent étonnés et s’interrogent.
" Qu’a-t-il vu ? "
" Mais il n’y a rien ! "
" As-tu entendu une voix, toi ? "
" Moi, non. "
" Et moi non plus. "
" Et alors ? Lazare est peut-être malade de nouveau ? "
" Peut-être... Il a souffert plus que nous et il nous a donné tant
de force à nous, lâches ! Peut-être que maintenant il a été pris de délire. "
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42> " En effet son
visage est très altéré. "
" Et son regard était ardent quand il parlait. "
" Serait-ce Jésus qui l’a appelé au Ciel. "
" En effet Lazare Lui a offert sa vie tout à l’heure... Il l’a
cueilli comme une fleur tout de suite... Oh ! malheureux que nous sommes ! Et
qu’allons-nous faire maintenant ? "
Les commentaires sont disparates et douloureux.
Lazare traverse le vestibule, sort dans le jardin sans cesser de courir,
souriant, murmurant et c’est son âme qui parle : " Je viens,
Seigneur." Il arrive à un bosquet de buis qui fait un asile vert, nous
dirions un pavillon vert, et il tombe à genoux, le visage sur le sol en criant
: " Oh ! mon Seigneur ! "
Car Jésus, dans sa Beauté de Ressuscité, est sur le bord de ce coin de
verdure, lui sourit et lui dit : " Tout est accompli, Lazare. Je
suis venu te dire merci, ami fidèle. Je suis venu pour te dire de dire aux
frères de venir tout de suite à la maison de la Cène. Toi — un autre
sacrifice, mon ami, par amour pour Moi — tu restes ici pour le moment... Je
sais que tu en souffres, mais je sais que tu es généreux. Marie, ta sœur, est
déjà consolée car je l’ai vue et elle m’a vu. "
" Tu ne souffres plus, Seigneur. Et cela me dédommage de tous les
sacrifices. J’ai.., souffert de te savoir dans la douleur.., et de ne pas y
être... "
" Oh ! tu y étais ! Ton esprit était au pied de ma Croix et
était dans l’obscurité de mon Tombeau. Tu m’as appelé plus tôt, comme tous
ceux qui m’ont totalement aimé, des profondeurs où j’étais. Maintenant je
t’ai dit : "Viens, Lazare". Comme au jour de ta résurrection. Mais
toi depuis de longues heures tu me disais : "Viens". Je suis venu,
et je t’ai appelé pour te tirer, à mon tour, du fond de ta douleur. Va ! Paix
et bénédiction à toi, Lazare ! Croîs dans mon amour. Je reviendrai
encore. "
Lazare est toujours resté à genoux sans oser faire un geste. La majesté du
Seigneur, bien que tempérée par l’amour, est telle qu’elle paralyse la
manière d’agir habituelle de Lazare.
Mais Jésus, avant de disparaître dans un tourbillon de lumière qui l’absorbe,
fait un pas et effleure de sa main le front fidèle.
C’est alors que Lazare se réveille de sa stupeur bienheureuse. Il se lève et
court précipitamment vers ses compagnons, avec une clarté de joie dans les
yeux et une clarté sur le front effleuré par le Christ et il crie : 43> " Il est
ressuscité, frères ! Il m’a appelé. Je suis allé. Je l’ai vu. Il m’a parlé.
Il m’a dit de vous dire d’aller tout de suite à la maison de la Cène. Allez !
Allez ! Moi je reste parce que Lui le veut. Mais ma
joie est complète... "
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Et Lazare pleure dans sa joie pendant qu’il presse les apôtres d’aller les
premiers où il commande.
" Allez ! Allez ! Il veut vous voir ! Il vous aime ! Ne le craignez
pas... Oh ! il est plus que jamais le Seigneur, la Bonté, l’Amour
! "
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