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243> Il fait
nuit. La pleine lune éclaire de sa lumière argentée le Gethsémani tout entier
et la petite maison de Marie et de Jean. Tout est silencieux. Même le Cédron,
réduit à un filet d’eau, ne fait pas de bruit. Tout à coup, un bruit de
sandales se fait entendre dans le grand silence et se fait de plus en plus
distinct et plus proche, et avec lui, un murmure de voix mâles et profondes. 244> Puis voilà trois personnes qui sortent de
l’enchevêtrement des arbres et se dirigent vers la maisonnette. Ils frappent
à la porte close. Une lampe s’allume et une petite lumière tremblante filtre
par une fissure de l’entrée. Une main ouvre, une tête se penche, une voix,
celle de Jean, demande : "Qui
êtes-vous ?"
"Joseph d’Arimathie, et
avec moi Nicodème et Lazare.
L’heure est indiscrète, mais la prudence nous l’impose. Nous apportons
quelque chose à Marie, et Lazare nous
accompagne."
"Entrez. Je vais l’appeler. Elle ne dort pas. Elle prie là-haut, dans sa
petite pièce, sur la terrasse. Cela lui plaît tellement !" dit Jean, et
il monte rapidement par le petit escalier qui conduit à la terrasse et à la
pièce.
Les trois, restés dans la cuisine, parlent doucement entre eux, à la faible
lumière de la lampe, groupés près de la table, encore tout couverts de leurs manteaux,
mais la tête découverte.
Jean rentre avec Marie qui salue les trois en disant : "Paix à vous
tous."
"Et à toi, Marie" lui répondent les trois en s’inclinant.
"Y a-t-il quelque danger ? Est-il arrivé quelque chose aux serviteurs de
Jésus ?"
"Rien. Femme. C’est nous qui avons décidé de venir pour te donner
quelque chose que — maintenant, nous le savons avec certitude, mais déjà nous
le pressentions — que tu désirais avoir. Nous ne sommes pas venus plus tôt,
car il y avait des divergences d’idées entre nous et aussi entre nous et Marie
de Lazare. Marthe ne s’est pas prononcée à ce sujet. Elle a
seulement dit : “Le Seigneur, ou directement ou en inspirant à d’autres de
parler, vous dira ce que faire”. Et en vérité il nous a été dit ce que faire
et nous sommes venus pour cela" explique Joseph.
"Le Seigneur vous a-t-il parlé ? Est-il venu à vous ?"
"Non, Mère. Plus depuis sa montée au Ciel. Avant, oui, il nous est
apparu, nous te l’avons dit, d’une manière surnaturelle, après sa
Résurrection, dans ma maison. Ce jour-là il est apparu à un grand nombre, en
même temps, pour donner un témoignage de sa Divinité et de sa Résurrection.
Puis nous l’avons encore vu tant qu’il a été parmi les hommes, mais plus
d’une manière surnaturelle, mais comme l’ont vu les apôtres et les
disciples" lui répond Nicodème.
"Et alors ? Comment vous a-t-il indiqué la voie à suivre ?"
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245> "Par la bouche de l’un
de ses préférés et successeurs."
"Pierre ? Je ne crois pas. Il est encore effrayé
à la fois du passé et de sa nouvelle mission."
"Non, Marie, pas Pierre. Cependant, en
vérité, il a toujours plus d’assurance. Maintenant qu’il sait à quel usage
Lazare a affecté la maison du Cénacle, il a décidé de commencer les agapes
régulières et de célébrer les mystères réguliers le lendemain de chaque
sabbat. Car il dit que c’est maintenant le jour du Seigneur puisque
c’est le jour où il est ressuscité et est apparu à un grand nombre, pour les
confirmer dans la foi en sa Nature éternelle de Dieu. Il n’y a plus le sabbat
tel qu’il est pour les hébreux, peut-être tel de Shabaôt. Il
n’y a plus le sabbat, car pour les chrétiens il n’y a plus la synagogue, mais
l’Église, comme l’avaient prédit les prophètes. Mais il y a encore, et il y
aura toujours, le jour du Seigneur, en souvenir de l’Homme-Dieu, du Maître,
Fondateur, Pontife éternel, après avoir été Rédempteur, de l’Église
chrétienne. Le lendemain du prochain sabbat, il y aura donc les agapes entre
les chrétiens et ils seront si nombreux dans la maison du Cénacle. Ce n’était
pas possible avant à cause de la rancœur des pharisiens, prêtres, sadducéens
et scribes, et de la dispersion momentanée de nombreux fidèles de Jésus,
ébranlés dans leur foi en Lui et effrayés de la haine des juifs. Mais
maintenant ceux qui haïssent, à la fois par peur de Rome, qui a blâmé le
comportement du Proconsul et de la foule, et parce
qu’ils croient finie “l’exaltation des fanatiques”, comme ils
définissent la foi des chrétiens dans le Christ, à cause de la dispersion
momentanée des fidèles - qui en vérité a duré bien peu - et est maintenant
finie, car toutes les brebis sont revenues au Bercail du vrai Pasteur, ils
sont moins attentifs, je dirais qu’ils s’en désintéressent comme d’une chose
morte, finie. Et ceci permet qu’on se réunisse pour les agapes. Nous voulons
que tu puisses, même pour la première d’elles, avoir ce souvenir de Lui à
montrer aux fidèles pour les confirmer dans la foi et sans que cela te fasse
trop souffrir." Et Joseph lui présente un rouleau volumineux enveloppé
dans un drap rouge foncé qu’il avait jusqu’à ce moment tenu caché sous son
manteau.
"Qu’est-ce ?" demande Marie en pâlissant. "Ses vêtements,
peut-être ? Ceux que je Lui ai faits pour... Oh !" et elle pleure.
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246> "Nous n’avons pu les trouver à aucun
prix. Qui sait, comment et où, ils ont fini !" répond Lazare, et il
ajoute : "Mais ceci aussi est un de ses vêtements, son dernier vêtement.
C’est le Linceul propre dans lequel fut enveloppé le très Pur après la
torture et — bien que rapide et relative — et la purification de ses membres
souillés par ses ennemis, et l’embaumement sommaire. Joseph, quand Lui
ressuscita, les retira tous les deux du Tombeau et les porta chez nous, à Béthanie, pour
empêcher qu’ils ne soient soumis à des profanations sacrilèges. Dans la
maison de Lazare, les ennemis de Jésus n’osent pas beaucoup se hasarder, et
moins que jamais depuis qu’ils savent comment Rome a blâmé la conduite de
Ponce Pilate. Puis, après un premier temps, le plus dangereux, nous t’avons
donné le premier Linceul et Nicodème a pris l’autre et l’a porté dans sa
maison de campagne."
"Vraiment, ô Lazare, ils appartenaient à Joseph" observe Marie.
"C’est vrai, Femme. Mais la maison de Nicodème est hors de la ville.
Elle attire donc moins l’attention et elle est plus sûre pour plusieurs
raisons" lui répond Joseph.
"Oui, spécialement depuis que Gamaliel, avec
son fils, la fréquente avec
assiduité" ajoute Nicodème.
"Gamaliel ?!" dit Marie grandement étonnée.
Lazare ne peut s’empêcher de sourire sarcastiquement en lui répondant :
"Oui. Le signe, le fameux signe qu’il attendait pour croire que Jésus
était le Messie, l’a ébranlé. On ne peut nier que le signe ait été capable de
briser même les têtes et les cœurs les plus durs à se rendre. Et Gamaliel,
par ce signe très puissant, fut ébranlé, secoué, abattu plus que les maisons
qui s’écroulèrent au jour de la Parascève alors qu’il semblait que le monde
périssait en même temps que la Grande Victime. Le remords l’a déchiré plus
que ne s’est déchiré le voile du Temple, le remords de n’avoir jamais compris
Jésus pour ce qu’il était réellement. Le tombeau fermé de son esprit de vieil
hébreu entêté s’est ouvert comme les tombeaux qui ont laissé apparaître les
corps des justes, et il cherche maintenant, avec angoisse, la vérité, la lumière,
le pardon, la vie. La nouvelle vie : celle que l’on ne peut avoir que par
Jésus et en Jésus. Oh ! Il devra encore travailler beaucoup pour libérer
totalement son vieux moi du maquis de son ancienne manière de penser !
Mais il y arrivera. Il cherche la paix, le pardon, la connaissance. Paix pour
ses remords, et pardon pour son obstination. Et connaissance complète de
Celui que, quand il pouvait le faire, il n’a pas voulu connaître
complètement. Et il va chez Nicodème pour atteindre le but qu’il s’est
désormais fixé."
"Es-tu sûr qu’il ne te trahira pas, Nicodème ?" demande Marie.
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247>
"Non, il ne me trahira pas. Au fond, c’est un juste. Rappelle-toi qu’il
a osé s’imposer au Sanhédrin, durant le procès infâme, et qu’il a montré
ouvertement son indignation et son mépris pour les juges injustes en s’en
allant et en commandant à son fils de s’en aller pour ne pas être complice,
même par une présence passive, de ce crime suprême. Ceci pour Gamaliel. Pour les
Linceuls, ensuite, j’ai pensé, d’autant que je ne suis plus hébreu et
donc plus sujet à l’interdiction du Deutéronome sur les sculptures et
représentations, de faire, comme je sais le faire, une statue de Jésus
Crucifié — j’emploierai un de mes cèdres géants du Liban — et de cacher à
l’intérieur un des Linceuls, le premier, si toi, Mère, tu nous le rends. Cela
te ferait toujours trop de mal de le voir, parce que sur lui sont visibles les
immondices avec lesquelles Israël a frappé de manière sacrilège le Fils de
son Dieu. En outre, certainement par suite des secousses reçues dans la
descente du Golgotha, secousses qui déplacèrent continuellement sa tête
martyrisée, l’image est si confuse qu’il est difficile de la distinguer. Mais
pour moi cette toile, bien que l’image soit confuse et qu’elle soit souillée,
m’est toujours chère et sacrée parce que sur elle il y a toujours de son sang
et de sa sueur. Cachée dans cette sculpture, elle sera sauvegardée, car aucun
israélite des hautes classes n’osera jamais toucher une sculpture. Mais l’autre, le second Linceul qui fut sur
Lui depuis le soir de la Parascève jusqu’à l’aurore de la Résurrection, doit
te revenir. Et — je t’en avertis, pour que tu ne sois pas trop émue en la
voyant — et sache que plus les jours ont passé et plus sa figure est apparue
nettement, comme elle était après qu’on l’a eue lavée. Quand nous l’avons
enlevée du Tombeau elle paraissait avoir simplement conservé l’empreinte de
ses membres couverts par les huiles auxquelles s’étaient mêlées des traces de
sang et de sérosités venant des nombreuses blessures. Mais, ou bien par un
processus naturel, ou, ce qui est bien plus certain, par une volonté
surnaturelle, un de ses miracles pour te donner une joie, plus le temps
avançait, plus l’empreinte devenait précise et claire. Il est là, sur cette
toile, beau, majestueux, bien que blessé, serein, paisible, même après tant
de tortures. As-tu le courage de le voir ?"
"Oh ! Nicodème ! Mais c’était mon
suprême désir ! Tu dis qu’il a l’air paisible... Oh ! pouvoir le voir ainsi
et non avec cette expression torturée qu’il a sur le voile de Nique"
répond Marie en joignant les mains sur son cœur.
Alors les quatre déplacent la table pour avoir plus de place, puis avec
Lazare et Jean d’un côté, Nicodème et Joseph de l’autre, ils déroulent
lentement la longue toile. On voit d’abord la partie dorsale, en commençant
par les pieds, puis, après la quasi jonction des têtes, la partie frontale.
Les lignes sont bien claires, et claires les marques, toutes les marques de
la flagellation, de la Couronne d’épines, frottements de la croix, contusions
des coups qu’il a reçus et des chutes qu’il a faites, et les blessures des
clous et de la lance.
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248> Marie tombe à genoux, baise
la toile, caresse les empreintes, baise les blessures. Elle est angoissée,
mais aussi visiblement contente de pouvoir avoir cette surnaturelle,
miraculeuse image de Lui"
Après l’avoir vénérée elle se tourne et dit à Jean, qui ne peut être près
d’elle, occupé comme il l’est à tenir un coin de la toile : "C’est toi
qui le leur as dit, Jean. Il n’y a que toi qui as pu le dire car toi seul
connaissais le désir que j’en avais."
"Oui, Mère, c’est moi. Et je n’ai pas achevé de leur dire ton désir que
tout de suite ils y ont adhéré. Ils ont pourtant dû attendre le moment
favorable pour le faire..."
"C’est-à-dire une nuit très claire pour pouvoir venir sans torches et
sans lanternes, et une période sans solennités réunissant ici, à Jérusalem et
dans son voisinage, le peuple et les notables, et cela par prudence..."
explique Nicodème.
"Et moi, je suis venu avec eux pour plus de sécurité. Comme maître du
Gethsémani, il m’était permis de venir voir l’endroit sans attirer
l’attention de quelque individu... chargé de surveiller toutes choses et
toutes gens" termine Lazare.
"Que Dieu vous bénisse tous. Pourtant les frais des Linceuls, c’est vous
qui les avez faits... Et ce n’est pas juste..."
"C’est juste, Mère. Moi, j’ai eu du Christ, ton Fils, un don que l’on ne
se procure pas à prix d’argent : la vie qu’il m’a rendue après quatre jours
de tombeau, et auparavant la conversion de ma sœur Marie. Joseph et Nicodème
ont eu de Jésus la Lumière, la Vérité, la Vie qui ne meurt pas. Et toi..,
toi, avec ta douleur de Mère, et ton amour de Mère très sainte pour tous les
hommes, tu as acquis non pas une toile, mais tout le monde chrétien, qui sera
toujours plus grand, pour Dieu. Il n’y a pas d’argent qui puisse compenser ce
que tu as donné. Prends cela au moins. C’est à toi. Il est juste qu’il en
soit ainsi. Marie, ma sœur, est aussi de cet avis. Elle l’a toujours pensé,
depuis le moment où il est ressuscité, et plus encore depuis qu’il t’a quitté
pour monter vers le Père" lui répond Lazare.
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249> "Et qu’il en soit ainsi
alors. Je vais prendre l’autre. Il m’est en fait si douloureux de le voir...
Celui-ci, c’est différent. Il donne la paix, celui-ci ! Car Lui ici est
serein, en paix désormais. Il paraît sentir déjà, dans son sommeil mortel, la
vie qui revient, et la gloire que personne ne pourra jamais plus atteindre et
abattre. Maintenant je ne désire plus rien, sauf de me réunir à Lui. Mais
cela arrivera au moment que Dieu a fixé et de la manière dont Il l’a fixé. Je
m’en vais. Et que Dieu vous donne à vous le centuple de la joie que vous m’avez
donnée."
Elle prend avec respect le Linceul que les quatre ont replié, sort de la
cuisine, monte rapidement l’escalier... Et redescend bientôt et elle entre
avec le premier Linceul. Elle le remet à Nicodème qui lui dit : "Que
Dieu te remercie, Femme. Maintenant nous partons, car l’aube approche et il
vaut mieux être à la maison avant que la lumière se lève et que les gens
sortent de leurs maisons."
Les trois la vénèrent avant de partir et puis, rapidement pour reprendre la
route qu’ils ont prise pour venir, ils se dirigent vers une des grilles du
Gethsémani, la plus proche du chemin qui mène à Béthanie.
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