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258> C’est une pleine nuit,
sombre car la lune est déjà couchée, quand Marie sort
de sa maison du Gethsémani avec Pierre, Jacques
d’Alphée, Jean, Nicodème et le
Zélote. À cause de l’obscurité Lazare, qui
est devant la maison pour les attendre là où commence le sentier qui mène à
la grille la plus basse, allume une lampe à huile protégée par une plaque
mince d’albâtre ou autre matière transparente. La lumière est faible, mais en
la tenant en bas vers la terre, comme on le fait, elle sert toujours à voir
les pierres et les obstacles qui peuvent se trouver sur le parcours. Lazare
se met à côté de Marie pour qu’elle surtout y voie clair. Jean est de l’autre
côté, et soutient la Mère par un bras. Les autres sont derrière en groupe.
Ils vont jusqu’au Cédron et avancent, en le côtoyant, de façon à être à
moitié cachés par les buissons sauvages qui s’élèvent près de ses rives. Le
bruissement de l’eau sert aussi à les dissimuler en se confondant avec celui
des sandales des voyageurs.
En suivant toujours la partie extérieure des
murs jusqu’à la Porte la plus proche du Temple, et puis en pénétrant dans la
zone inhabitée et dépouillée, ils arrivent là où on a lapidé Étienne. Ils
se dirigent vers le monceau de pierres sous lequel il est à demi enseveli, et
en enlèvent les pierres jusqu’au moment où le pauvre corps apparaît. Il est
désormais livide, à la fois par la mort et par les coups et les pierres qu’il
a reçues, dur, raidi, pelotonné sur lui-même comme la mort l’a saisi.
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259> Marie, que par pitié Jean
avait tenue éloignée de quelques pas, se dégage et elle court à ce pauvre
corps déchiré et sanglant. Sans se soucier des taches que le sang coagulé
imprime sur son vêtement, Marie, aidée par Jacques d’Alphée et Jean, dépose
le corps sur une toile étendue sur la poussière, dans un endroit sans pierres
et avec un linge, qu’elle trempe dans une petite amphore que lui présente le
Zélote, elle nettoie, comme elle peut, le visage d’Étienne, remet en ordre
ses cheveux en cherchant à les amener sur les tempes et sur les joues
blessées pour couvrir les traces horribles laissées par les pierres. Elle
nettoie aussi les autres membres et voudrait lui donner une pose moins
tragique. Mais le froid de la mort, arrivée déjà depuis plusieurs heures, ne
le permet qu’en partie. Ils essaient aussi les hommes, plus forts
physiquement et moralement que Marie, qui semble de nouveau la Mère
douloureuse du Golgotha et du Tombeau. Mais eux aussi doivent se résigner à
le laisser comme ils ont réussi à le réduire après tant d’efforts. Ils le
revêtent d’un long vêtement propre, car le sien a été dispersé ou volé, par
mépris, par ceux qui l’ont lapidé, et la tunique qu’ils lui avaient laissée
n’est plus qu’une loque déchirée et couverte de sang.
Ceci une fois fait, toujours à la faible lueur de la lanterne que Lazare
tient tout près du pauvre corps, ils le soulèvent et le déposent sur une
autre toile bien propre. Nicodème prend la première toile, trempée par l’eau
qui a servi à laver le martyr et par son sang coagulé, et la met sous son
manteau. Jean et Jacques du côté de la tête, Pierre et le Zélote du côté des
pieds, soulèvent la toile qui contient le corps, et commencent le chemin du
retour, précédés par Lazare et Marie.
Ils ne reviennent pas cependant par le chemin fait pour venir mais, au
contraire, entrent dans la campagne et tournent au pied de l’Oliveraie pour
rejoindre le chemin qui mène à Jéricho et à Béthanie. Là ils s’arrêtent pour
se reposer et pour parler.
Nicodème, qui pour avoir été présent, bien que d’une manière passive, à la
condamnation d’Étienne, et parce qu’il était un des chefs des juifs,
connaissait mieux que les autres les décisions du Sanhédrin, avertit ceux qui
sont présents que l’on a déchaîné et ordonné la persécution contre les
chrétiens, et qu’Étienne n’est que le premier d’une longue liste de noms déjà
désignés comme partisans du Christ.
Tous les apôtres commencent par s’écrier : "Qu’ils fassent ce qu’ils
veulent ! Nous ne changerons pas, ni par menace, ni par prudence !"
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Mais les plus avisés de ceux qui sont
présents, c’est-à-dire Lazare et Nicodème, font observer à Pierre et à
Jacques d’Alphée que l’Église a encore bien peu de prêtres du Christ et que,
si les plus puissants d’entre eux, c’est-à-dire le Pontife Pierre et Jacques
Évêque de Jérusalem, venaient à être tués, l’Église aurait du mal à se
sauver. 260> Ils rappellent aussi à Pierre
que leur Fondateur et Maître avait quitté la Judée pour la Samarie pour ne
pas être tué avant de les avoir bien formés, et comment il avait conseillé à
ses serviteurs d’imiter son exemple jusqu’à ce que les pasteurs fussent assez
nombreux pour ne pas faire craindre la dispersion des fidèles par suite de la
mort des pasteurs. Et ils terminent en disant : "Dispersez-vous vous
aussi à travers la Judée et la Samarie. Faites-y là des prosélytes, d’autres
pasteurs nombreux, et de là répandez-vous à travers la Terre, afin que, comme
Lui a commandé de le faire, toutes les nations connaissent l’Évangile."
Les apôtres sont perplexes. Ils regardent Marie comme pour savoir ce qu’elle
en pense.
Et Marie, qui comprend ces regards, dit : "Le conseil est juste.
Écoutez-le. Ce n’est pas de la lâcheté, mais de la prudence. Lui vous l’a
enseigné : “Soyez simples comme les colombes et prudents comme les serpents.
Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Gardez-vous des
hommes..."
Jacques l’interrompt : " Oui, Mère. Pourtant il a dit aussi : “Quand
vous serez tombés entre leurs mains et traduits devant ceux qui gouvernent,
ne vous troublez pas pour ce que vous devrez répondre. Ce ne sera pas vous
qui parlerez, mais l’Esprit de votre Père parlera par vous et en vous”. Pour
moi, je reste ici. Le disciple doit être comme le Maître. Lui est mort pour
donner la vie à l’Église. Chacune de nos morts sera une pierre ajoutée au
grand nouveau Temple, un accroissement de vie pour le grand et immortel corps
de l’Église universelle. Qu’ils me tuent donc, s’ils veulent. Vivant au Ciel
je serai plus heureux, car je serai à côté de mon Frère, et plus puissant
encore. Je ne crains pas la mort, mais le péché. Abandonner ma place me
paraît imiter le geste de Judas, le traître parfait. Ce péché, Jacques
d’Alphée ne le fera jamais. Si je dois tomber, je tomberai en héros à mon
poste de combat, au poste où Lui me veut."
Marie lui répond : "Je n’entre pas dans tes secrets avec l’Homme-Dieu.
Si Lui te donne cette inspiration, suis-la. Lui seul, qui est Dieu, peut avoir
le pouvoir de commander. A nous tous il nous appartient seulement de Lui
obéir toujours, en tout, pour faire sa Volonté."
Pierre, moins héroïque, s’entretient avec le Zélote pour savoir ce qu’il en
pense. Lazare, qui est près des deux, propose : "Venez à Béthanie. Elle
est proche de Jérusalem et proche du chemin pour la Samarie. C’est de là que
le Christ est parti tant de fois pour échapper à ses ennemis..."
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261> Nicodème propose à son tour :
"Venez dans ma maison de campagne. Elle est sûre, et proche aussi bien
de Béthanie que de Jérusalem, et sur la route qui conduit, par Jéricho, à Éphraïm."
"Non, la mienne est meilleure, protégée par Rome" insiste Lazare.
"Tu es déjà trop haï depuis que Jésus t’a ressuscité, affirmant ainsi, puissamment,
sa Nature divine. Réfléchis que c’est pour ce motif que son sort fut
décidé. Que tu n’aies pas à décider le tien" lui répond Nicodème.
"Et ma maison, qu’en faites-vous ? En réalité elle appartient à Lazare,
mais elle porte encore mon nom" dit Simon le Zélote.
Marie intervient en disant : "Laissez-moi réfléchir, penser, juger ce
qu’il vaut mieux faire. Dieu ne me laissera pas sans sa lumière. Quand je le
saurai, je vous le dirai. Pour le moment, venez avec moi au Gethsémani."
"Siège de toute Sagesse, Mère de la Parole et de la Lumière, tu es
toujours pour nous l’Étoile qui nous guide sûrement. Nous t’obéissons"
disent-ils tous ensemble comme si vraiment l’Esprit-Saint avait parlé dans
leurs cœurs et par leurs lèvres.
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