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261> Des années ont dû
passer, car Jean paraît être maintenant dans
toute la force de l’âge, avec des membres plus robustes, un visage plus mûr,
ses cheveux, sa barbe et ses moustaches sont moins clairs .
Marie est en train de filer. Jean range la cuisine de la
maison du Gethsémani dont les murs ont été récemment blanchis, et vernis les
objets de bois : tabourets, portes, une étagère qui sert aussi de console
pour la lampe. Marie ne paraît pas du tout changée. Son aspect est frais et
serein. Toute trace laissée sur son visage par la
douleur de la mort de son Fils, de son retour au Ciel, des premières
persécutions contre les chrétiens, est disparue. Le temps n’a pas gravé ses
traces sur ce doux visage, et l’âge n’a pas eu le pouvoir d’en altérer la
fraîche et pure beauté.
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262> La lampe, allumée sur la console, jette sa lumière
palpitante sur les mains petites et agiles de Marie, sur la filasse blanche
enroulée sur la quenouille, sur le fil fin, sur le fuseau qui tournoie, sur
les blonds cheveux rassemblés en un nœud pesant sur la nuque.
Par la porte ouverte un clair rayon de lune pénètre dans la cuisine,
s’étendant comme une raie d’argent de la porte jusqu’aux pieds du tabouret
sur lequel Marie est assise. Elle a ainsi les pieds éclairés par le rayon de
lune, les mains et la tête éclairés par la lumière rougeâtre de la lampe.
Dehors, sur les oliviers qui entourent la maison du Gethsémani, des
rossignols chantent leur chant d’amour.
À l’improviste ils se taisent comme s’ils étaient effrayés et, après quelques
instants, un bruit de pas se fait entendre, s’approche de plus en plus, et
s’arrête sur le seuil de la cuisine faisant disparaître en même temps le
blanc rayon de lune qui avant couvrait d’une lueur argentée les briques grossières
et sombres du pavé.
Marie lève la tête et la tourne vers l’entrée. Jean, de son côté, regarde
vers la porte et un "oh !" d’étonnement sort de leurs lèvres alors
que d’un même mouvement ils accourent tous les deux vers la porte, sur le
seuil de laquelle est apparu et s’est arrêté Gamaliel. Gamaliel est maintenant très âgé, un vrai spectre tant
il est maigre dans ses vêtements blancs que la lune, qui enveloppe ses
épaules, rend pour ainsi dire phosphorescents. C’est un Gamaliel brisé,
écrasé par les événements, par ses remords, par tant de choses plus encore
que par l’âge .
"Toi, ici, rabbi ? Entre ! Viens ! Et que la paix soit avec toi"
lui dit Jean qui est en face de lui et très près alors que Marie est à
quelques pas en arrière.
"Si tu me conduis... Je suis aveugle..." répond le vieux rabbi
d’une voix qui tremble par une plainte secrète plus que par l’âge.
Jean, grandement étonné, demande d’une voix qui trahit son émotion et sa
pitié : "Aveugle ? ! Depuis quand ?"
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263> "Oh !... Depuis
longtemps ! Ma vue commença à s’affaiblir tout de suite après.., après...
Oui, après que je n’ai pas su reconnaître la vraie Lumière venue pour illuminer
les hommes jusqu’au moment où le tremblement de terre déchira le voile du
Temple et secoua ses puissantes murailles, comme Lui l’avait dit. C’était vraiment un double voile qui recouvrait le Saint des Saints
du Temple, et le Saint des Saints encore plus vrai, la Parole du Père, son
Fils unique et éternel, caché par le voile d’une chair humaine toute pure,
que seulement sa Passion et sa glorieuse Résurrection révélèrent même aux
plus obtus, moi le premier, pour ce qu’il était réellement : le Christ, le
Messie, l’Emmanuel. A partir de ce moment les ténèbres ont commencé à
descendre sur mes pupilles et à devenir toujours plus épaisses. Juste
châtiment pour moi. Depuis quelque temps je suis totalement aveugle. Et je
suis venu..."
Jean l’interrompt en lui demandant : "Peut-être pour demander un miracle
?"
"Oui, un grand miracle. Je le demande à la Mère du Dieu vrai."
"Gamaliel, moi, je n’ai pas le pouvoir qu’avait mon Fils. Lui pouvait
rendre la vie et la vue aux pupilles éteintes, la parole aux muets, le
mouvement aux paralysés, mais moi, non" lui répond Marie. Et elle
poursuit : "Mais viens ici, près de la table, et assieds-toi. Tu es las
et âgé, rabbi. Ne te fatigue pas davantage" et avec pitié, avec Jean,
elle le conduit près de la table et le fait asseoir sur un tabouret.
Gamaliel, avant de laisser la main de Marie, la baise avec vénération, puis
il lui dit : "Je ne te demande pas, ô Marie, le miracle d’y voir de
nouveau. Non. Je ne demande pas cette chose matérielle. Ce que je te demande,
ô Bénie entre toutes les femmes, c’est une vue d’aigle pour mon esprit, pour
que je voie toute la Vérité. Je ne te demande pas la lumière pour mes
pupilles éteintes, mais la lumière surnaturelle, divine, la vraie lumière qui
est sagesse, vérité, vie, pour mon âme et mon cœur déchirés et épuisés par
les remords qui ne me laissent pas de trêve. Je n’ai aucun désir de voir de
mes yeux ce monde hébraïque, si... oui, si obstinément rebelle à Dieu, qui a
eu et qui a pour lui tant de pitié qu’en vérité nous ne méritons pas d’avoir.
Je suis même heureux de ne devoir plus le voir, et que ma cécité m’ait libéré
de tout emploi au Temple et auprès du Sanhédrin,
tellement injustes envers ton Fils et envers ses fidèles. Ce que je désire
voir par l’intelligence, le cœur, l’esprit, c’est Lui, Jésus. Le
voir, en moi, dans mon esprit, le voir spirituellement, comme certainement
toi, ô Sainte Mère de Dieu, et Jean si pur, et Jacques, tant
qu’il a vécu , et
les autres, pour les aider dans leur ministère difficile et tellement
entravé, vous le voyez. Le voir pour l’aimer de tout moi-même et, par cet
amour, pouvoir réparer mes fautes et avoir son pardon, pour avoir la Vie
éternelle que je ne mérite plus d’avoir..." Il baisse la tête sur ses
bras posés sur la table, et il pleure.
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264> Marie lui met une main sur sa
tête secouée par les sanglots et lui répond : "Non, tu n’as pas perdu la
Vie éternelle ! Le Sauveur pardonne tout à celui qui se repent de ses erreurs
passées. Il aurait pardonné même à celui qui l’a livré s’il s’était repenti
de son horrible péché. Et la faute de Judas de
Kériot est immense, comparée
à la tienne. Considère. Judas était l’apôtre accueilli par le Christ,
instruit par le Christ, aimé par le Christ plus que tout autre, si on pense que,
tout en ignorant rien de lui, le Christ ne l’a pas chassé du groupe de ses
apôtres, mais au contraire, jusqu’au dernier moment, a recouru à toutes
sortes d’expédients pour qu’ils ne comprennent pas ce qu’il était et ce qu’il
tramait. Mon Fils était la Vérité même, et n’a jamais menti, pour aucun
motif. Mais quand il voyait que les onze autres le soupçonnaient et Lui
posaient des questions sur l’Iscariote il réussissait, sans mentir, à
détourner leurs soupçons et à ne pas répondre à leurs questions en leur
imposant de ne pas poser de questions, à la fois par prudence et par charité
envers leur frère. Ta faute est bien plus petite. Et même on ne peut
l’appeler faute. Ce n’était pas de l’incrédulité, mais au contraire un excès
de foi.
Tu as tellement
cru à l’Enfant
de douze ans qui t’avait parlé au Temple qu’avec obstination, mais avec une
intention droite venue de ta foi absolue en cet Enfant sur les lèvres duquel
tu avais entendu des paroles d’une infinie sagesse, tu as attendu le signe
pour croire en Lui et voir en Lui le Messie. Dieu pardonne à celui qui a une
foi si forte et si fidèle. Il pardonne encore davantage à celui qui, étant
dans le doute sur la vraie Nature d’un homme, accusé injustement, ne veut pas
prendre part à sa condamnation parce qu’il la sent injuste. Ta vision
spirituelle de la Vérité est allée toujours en grandissant du moment où tu as
quitté le Sanhédrin pour ne pas consentir à cette action sacrilège. Et elle a
encore grandi davantage quand, étant dans le Temple, tu as vu s’accomplir le
signe tant attendu qui a marqué le commencement de l’ère chrétienne. Et elle
a encore grandi quand, avec ces paroles puissantes, angoissées, tu as prié au
pied de la croix de mon Fils, désormais glacé et éteint. Elle est devenue
presque parfaite chaque fois où, par la parole ou en te retirant à part, tu
as défendu les serviteurs de mon Fils et que tu n’as pas voulu prendre part à
la condamnation des premiers martyrs. Crois-le, Gamaliel, chacun de tes actes
de douleur, de justice, d’amour, a fait grandir en toi ta vision
spirituelle."
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265> "Ce n’est pas encore
assez tout cela ! Voilà : moi j’ai eu la grâce rare de connaître ton Fils dès
sa première manifestation publique, au moment de sa majorité. J’aurais dû
voir dès ce moment ! Comprendre ! J’ai été aveugle et sot... Je n’ai pas vu
et pas compris. Pas alors, et pas d’autres fois où j’ai eu la grâce de
l’approcher, devenu désormais Homme et Maître, et d’entendre ses paroles
toujours plus justes et plus puissantes. Entêté, j’attendais le signe humain,
les pierres secouées... Et je ne voyais pas que tout en Lui
était un signe certain ! Et je ne voyais pas qu’il était la Pierre angulaire
prédite par les Prophètes, la Pierre qui déjà secouait le monde, le monde
entier : hébreu et gentil, la Pierre qui secouait les pierres des cœurs par
sa Parole, par ses prodiges ! Je ne voyais pas sur Lui le signe visible de
son Père en tout ce qu’il faisait ou disait ! Comment peut-Il pardonner tant
d’obstination ?"
"Gamaliel, peux-tu croire que moi, qui
suis le Siège de la Sagesse, la
Pleine de Grâce qui, par la Sagesse qui en moi a pris Chair, et qu’étant par
la Grâce qu’Il m’a donnée, pleine de la connaissance des choses
surnaturelles, je puis te donner un bon conseil ?"
"Oh ! oui, je le crois ! C’est justement parce que je crois que tu es
cela que je viens à toi pour avoir la lumière. Toi, Fille, Mère, Épouse de
Dieu, qui certainement dès ta conception t’a comblée de ses lumières de
Sagesse, tu ne peux que m’indiquer le chemin que je dois prendre pour avoir
la paix, pour trouver la vérité, pour conquérir la vraie Vie. Je suis
tellement conscient de mes erreurs, tellement écrasé par ma misère
spirituelle, que j’ai besoin d’aide pour oser aller à Dieu."
"Ce que tu regardes comme un obstacle est au contraire une aile pour
t’élever vers Dieu. Tu t’es démoli toi-même, tu t’es humilié. Tu étais une
montagne puissante, tu t’es rendu vallée profonde. Sache que l’humilité est
semblable à l’engrais du terrain le plus aride pour le préparer à donner des
plantes et des moissons magnifiques. C’est un escalier pour monter, ou plutôt
c’est une échelle pour monter vers Dieu qui, voyant celui qui est humble,
l’appelle à Lui pour l’exalter, pour l’enflammer de sa Charité et l’éclairer
de ses lumières pour qu’il voie. C’est pour cela que moi je te dis que tu es
déjà dans la Lumière, sur le bon Chemin, tourné vers la Vie véritable des
fils de Dieu."
"Mais pour avoir la Grâce je dois entrer dans l’Église, avoir le Baptême
qui purifie de la faute et nous rend de nouveau fils adoptifs de Dieu. Je n’y
suis pas opposé, au contraire. J’ai détruit en moi le fils de la Loi, je ne
puis plus avoir d’estime et d’amour pour le Temple. Mais je ne veux pas être
rien. Je dois donc réédifier sur les ruines de mon
passé l’homme nouveau, et la foi nouvelle. Je pense pourtant que les apôtres
et les disciples sont méfiants et prévenus à mon égard, à l’égard du grand
rabbi à la nuque raide..."
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266> Jean l’interrompt pour lui dire : "Tu
te trompes, ô Gamaliel. Moi, tout le premier, je t’aime et je marquerais
comme un jour de très grande grâce celui où tu pourrais te dire agneau du
troupeau du Christ. Je ne serais pas son disciple si je ne mettais pas en
pratique ses enseignements. Et Lui nous a commandé l’amour et la
compréhension pour tous, et spécialement pour les plus faibles, les malades,
les égarés. Il nous a ordonné d’imiter ses exemples. Et nous le voyions
toujours tout amour pour les coupables repentis, ou les fils prodigues qui
revenaient au Père, ou les brebis égarées. De la Magdeleine à la Samaritaine, d’Aglaé au larron,
combien il en a rachetés par miséricorde ! Il aurait pardonné même à Judas
pour son crime suprême, s’il s’était repenti. Il lui avait pardonné tant de
fois ! Moi seul je sais à quel point il l’a aimé, connaissant pourtant toute
sa conduite. Viens avec moi, je ferai de toi un fils de Dieu et un frère pour
le Christ Sauveur."
"Tu n’es pas le Pontife. Le Pontife c’est Pierre. Et
Pierre sera-t-il bon comme toi ? Lui, je le sais, est très différent de
toi."
"Il l’était. Mais depuis qu’il a vu combien il a été faible,
jusqu’à être lâche et à renier son Maître, il n’est plus ce qu’il était, et
il est miséricordieux pour tous et avec tous."
"Alors, conduis-moi tout de suite à lui. Je suis âgé, et j’ai déjà trop
tardé. Je me sentais trop indigne, et je craignais que tous les serviteurs du
Christ me jugent de la même façon. Maintenant que les paroles de Marie et les
tiennes m’ont réconforté, je veux entrer tout de suite au Bercail du Maître,
avant que mon vieux cœur, brisé par tant de choses, s’arrête. Conduis-moi,
car j’ai congédié le serviteur qui m’a conduit ici pour qu’il n’entende rien.
Il va revenir à l’heure de prime. Mais alors je serai déjà loin, et de deux
manières. De cette maison et du Temple. Pour toujours. J’irai d’abord,
moi, fils rebelle, à la maison du Père, moi, brebis perdue, au vrai Bercail
du Pasteur éternel. Puis je retournerai dans ma maison lointaine
, pour
y mourir dans la paix et dans la grâce de Dieu."
Marie, d’un mouvement spontané, l’embrasse et lui dit : "Que Dieu te
donne la paix. La paix et la gloire éternelle parce que tu l’as mérité, en
montrant ta vraie pensée aux puissants chefs d’Israël sans craindre leurs réactions.
Que Dieu soit avec toi, toujours. Que Dieu te donne sa bénédiction."
267> Gamaliel cherche de nouveau
les mains de Marie. Il les prend dans les siennes, les baise, et s’agenouille
en la priant de poser ces mains bénies sur sa vieille tête lasse.
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