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56> Je vois Marie
entre son père
et sa mère
et qui chemine par les rues de Jérusalem.
Les passants s'arrêtent pour regarder la belle Enfant toute vêtue d'un blanc
de neige et enveloppée dans un très léger tissu. Avec ses dessins de
feuillage et de fleurs, plus épais, sur le fond léger du tissu, il me
semble que c'est le même qu'avait Anne le jour de sa Purification. Seulement
tandis que pour Anne, il ne dépassait pas la ceinture pour Marie, il descend
presque jusqu'à terre et l'entoure d'un voile blanc léger et lumineux d'un
rare charme.
Le blond des cheveux épars sur les épaules et mieux sur la nuque délicate
transparaît là où il n'y a pas de damassure sur le voile, mais seulement le
fond très léger. Le voile est maintenu sur le front par un ruban de
couleur d'azur très pâle sur lequel, certainement la maman, a brodé de petits
lys d'argent.
Le vêtement, comme déjà dit, très blanc, descend jusqu'à terre et quand elle
marche c'est tout juste si l'on aperçoit ses petits pieds dans les
sandalettes blanches. Les petites mains semblent deux pétales de magnolia qui
sortent des longues manches. Hors le cercle d'azur du ruban, il n'y a pas
d'autre couleur. Tout est blanc. Marie semble vêtue de neige.
Joachim et Anne sont vêtus, lui du même habit qu'à la Purification et Anne
d'un violet très sombre. Même le manteau, qui lui couvre la tête, est d'un
violet foncé. Elle le tient très baissé sur les yeux. Deux pauvres yeux de
maman, rouges pour avoir trop pleuré, qui ne voudraient pas pleurer, et ne
voudraient surtout pas être vus en larmes, mais qui ne peuvent s'empêcher de
pleurer sous le couvert du manteau. Cette précaution vaut pour les passants
et même pour Joachim dont du reste l’œil habituellement serein est aujourd'hui
mouillé et obscurci par les larmes déjà versées ou qui coulent encore. Il
chemine très courbé sous un voile disposé comme un turban dont les ailes
latérales descendent le long du visage. Il fait très vieux, en ce moment
Joachim. À le voir on le prendrait pour le grand-père Ou même le bisaïeul de
la toute petite qu'il tient par la main. Le chagrin de la perdre donne au
pauvre père une démarche traînante, une lassitude de tout son maintien qui le
vieillit de vingt ans. Son visage semble, non seulement vieilli, mais celui
d'un malade tant il est accablé et triste. La bouche tremble légèrement,
entre deux replis de la peau, très marqués aujourd'hui de chaque côté du nez.
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57> Ils essayent tous les deux de cacher leurs larmes, mais, s'ils
y réussissent pour beaucoup de gens, c'est impossible pour Marie. À cause de
sa petite taille, elle regarde de bas en haut et son regard se porte
alternativement sur son père et sa mère. Eux essaient de sourire de leur
bouche tremblante et augmentent l'étreinte de leur main sur la petite main de
Marie, chaque fois que leur enfant les regarde en souriant. Ils doivent
penser : "Voilà une autre fois de moins à voir ce sourire."
Ils marchent lentement, doucement; ils semblent vouloir allonger le plus
possible la route. Tout leur est prétexte pour un arrêt... Mais le parcours
doit finalement finir ! Il est sur le point de se terminer. Voilà à ce
dernier bout de chemin montant, le mur d'enceinte du Temple. Anne fait
entendre un gémissement et serre plus fort la petite main de Marie.
"Anne, aimée, je suis avec toi !" dit une voix qui sort de
l'ombre d'une arcade basse à un croisement de route. Et Élisabeth qui certainement l'attendait, la rejoint et la serre au
cœur et, comme Anne pleure, elle lui dit : "Viens, viens un peu
dans cette maison amie, puis nous irons ensemble. Zacharie est là."
Ils entrent tous dans une pièce basse et obscure où brille un grand feu. La
maîtresse, une amie certainement d'Élisabeth mais inconnue de Anne, se retire
par politesse pour laisser libre le petit groupe.
"Ne crois pas que je me sois repentie, ou que je donne à regret mon
trésor au Seigneur" explique Anne à travers ses larmes... "mais
c'est le cœur... Oh ! mon cœur, quelle souffrance il éprouve, mon vieux
cœur qui va retourner à sa solitude de mère sans enfants... Si tu le
sentais..."
"Je le comprends, mon Anne... mais tu es bonne et Dieu te réconfortera
dans ta solitude. Marie priera pour que Dieu donne la paix à sa mère,
n'est-ce pas ?"
Marie caresse les mains maternelles et les embrasse, elle se les passe sur le
visage pour en être caressée et Anne serre entre ses deux mains ce petit
visage et l'embrasse, l'embrasse. Elle ne lui a pas encore donné assez de
baisers.
Zacharie entre et salue : "Aux justes, la paix du Seigneur."
"Oui" dit Joachim, "demande pour nous la paix car notre cœur
tremble de l'offrir. C'est comme l'offrande d'Abraham quand il gravissait la
montagne, et nous ne trouverons pas une autre offrande pour racheter
celle-là. Nous ne le voudrions pas parce que nous sommes
fidèles à Dieu. Mais, nous souffrons, Zacharie. Prêtre de Dieu, comprends-nous
et ne te scandalise pas."
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58> "Jamais, au contraire votre douleur, qui sait ne pas
dépasser les bornes de ce qui est permis et vous porter à l'infidélité,
m'enseigne à aimer le Très-Haut. Mais ayez confiance, La prophétesse
Anne aura grand soin de cette fleur de David et d'Aaron
. En ce
moment, c'est l'unique lys de sa descendance sainte que David ait au Temple.
On en prendra soin comme d'une perle de roi. Bien que le temps vient à son
terme et les mères de la descendance de David devraient avoir souci de
consacrer leurs filles au Temple, puisque c'est d'une vierge de la race de
David que sortira le Messie, à cause de la diminution de la foi, les places
réservées aux vierges sont vides. Il y en a trop peu au Temple, et de race
royale aucune depuis qu'en est sortie, il y a maintenant trois ans, Sara
d'Élisée qui s'est mariée. Il est vrai qu'il manque encore six lustres pour
arriver à l'époque, mais... Eh bien, espérons que Marie sera la première de
plusieurs vierges davidiennes devant le Voile Sacré. Et puis... qui
sait ? ..." Zacharie n'ajoute rien d'autre, mais pensif il regarde
Marie. Puis il reprend : "Moi aussi je veillerai sur elle. Je suis
prêtre et j'ai mes entrées. J'en profiterai pour cet ange. Et Élisabeth
viendra souvent la voir..."
"Oh ! pour sûr ! J'ai grand besoin de Dieu et je viendrai le
dire à cette Enfant pour qu'elle le dise à l'Éternel."
Anne a repris son courage; Élisabeth, pour la remonter encore plus, lui
demande : "N'est-ce pas ton voile d'épouse ? Ou bien as- tu
filé du nouveau byssos ?"
"C'est mon voile, je le consacre avec elle au Seigneur. Je n'y vois plus
clair ...et puis les ressources ont bien diminué à cause des impôts et des
revers de fortune... Je ne pouvais faire de lourdes dépenses. J'ai seulement
préparé un riche trousseau pour son séjour à la Maison de Dieu et pour
après... parce que je pense que ce ne sera pas moi qui l'habillerai pour ses
noces... et je veux que ce soit toujours la main de sa maman, même froide et
inerte, qui la pare pour son mariage et lui file les linges et les vêtements
d'épouse."
"Oh ! pourquoi ces tristes pensées ?!"
"Je suis vieille, cousine. Jamais, comme sous le poids de cette douleur,
je ne l'avais ressenti. Les dernières forces de ma vie, je les ai données à
cette fleur, pour la porter et la nourrir, et maintenant... maintenant... la
douleur de la perdre souffle sur ces dernières forces et les dissipe."
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59> "Il ne faut pas parler
comme ça, à côté de Joachim."
"Tu as raison. Je penserai à vivre pour mon homme." Joachim a fait
semblant de ne rien entendre, attentif envers Zacharie, mais il a entendu et
pousse un profond soupir, les yeux mouillés de larmes.
"Nous sommes exactement entre la troisième et la sixième heure , je
crois que ce serait le moment d'aller" dit Zacharie.
Ils se lèvent pour remettre les manteaux et partir. Mais, avant de sortir,
Marie s'agenouille sur le seuil, bras ouverts : un petit chérubin qui
implore : "Père ! Mère ! Votre bénédiction !"
Elle ne pleure pas, la courageuse petite, mais ses petites lèvres tremblent
et la voix, brisée par un sanglot retenu, a plus que jamais le gémissement
tremblant de la tourterelle. Le visage est plus pâle et l’œil a un regard
d'angoisse résignée. Plus fort, jusqu'à devenir insoutenable, sans en
souffrir profondément, je le verrai au Calvaire et au Sépulcre.
Les parents la bénissent et l'embrassent, une, deux, dix fois. Ils ne peuvent
s'en rassasier ...Élisabeth pleure silencieusement et Zacharie bien qu'il ne
veuille pas le montrer est profondément remué.
Ils sortent, Marie entre son père et sa mère comme auparavant. Par devant,
Zacharie et sa femme. Les voilà à l’intérieur des murs du Temple.
"Je vais chez le Souverain Prêtre. Vous, montez jusqu'à la grande
terrasse."
Ils traversent trois cours et trois porches superposés . Les
voilà au pied d'un vaste cube de marbre couronné d'or. Chaque coupole convexe
qui ressemble à une moitié d'une énorme orange resplendit au soleil qui,
maintenant, sur le midi, tombe à pic sur une vaste cour entourant un bâtiment
majestueux, et remplit le vaste palier et l’escalier monumental qui conduit
au Temple. Seul le portique qui fait face au perron le long de la façade est
à l'ombre et la gigantesque porte de bronze et d'or est encore plus sombre et
solennelle contrastant avec tant de lumière.
Marie paraît encore plus comme neige sous ce grand soleil. La voilà au pied
de l'escalier. Entre son père et sa mère, Comme le cœur doit leur battre à
tous les trois ! Élisabeth est à côté d'Anne, mais un peu en retrait
d'un demi-pas.
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60> Un son de trombe argentin et
la porte tourne sur ses gonds. On dirait le son d'avertissement d'une cithare
pendant que la porte tourne sur les sphères de bronze. L'intérieur du Temple
apparaît avec ses lampes au fond et un cortège s'avance vers la porte, venant
de l'intérieur. Un cortège majestueux avec sonnerie de trompettes d'argent,
nuages d'encens et lumières.
Le voilà au seuil. En avant, celui qui devait être le Souverain
Prêtre. Un vieillard solennel, vêtu de
lin très fin et par dessus ce premier vêtement une tunique plus courte, de
lin aussi, et par dessus encore une sorte de chasuble, quelque chose
d'intermédiaire entre la chasuble et l'habit des diacres, multicolore :
pourpre et or, violet et blanc s'y alternent et brillent comme des gemmes au
soleil; deux gemmes authentiques, par dessus tout cela brillent encore plus vivement
à la hauteur des épaules. Ce sont peut-être des boucles avec leurs chatons
précieux. Sur la poitrine, une large plaque toute étincelante de gemmes
soutenue par une chaîne d'or. Des pendentifs et autres ornements brillent en
bas de la tunique courte et l'or éclate sur le front à la partie supérieure
d'une coiffure qui me rappelle celle des prêtres orthodoxes, leur mitre
arrondie au lieu d'être pointue comme celle des catholiques.
Le solennel personnage avance seul, en avant jusqu'au commencement du perron,
dans la lumière dorée du soleil qui le rend encore plus splendide. Les autres
attendent, rangés en cercle en dehors de la porte, sous le portique
ombragé. À gauche, il y a un groupe de jeunes filles en vêtements blancs avec
la prophétesse Anne et d'autres femmes âgées, certainement des maîtresses.
Le Souverain Prêtre a regardé la Petite et sourit. Elle devait lui paraître
bien petite au pied de ce perron digne d'un temple égyptien ! Il lève,
en priant, les bras au ciel. Tous baissent la tête comme anéantis devant la
majesté sacerdotale en communion avec la Majesté Éternelle. Puis, voilà. Un
signe à Marie.
Et elle se sépare de son père et de sa mère et elle monte, comme fascinée
elle gravit les marches. Elle sourit. Elle sourit à l'ombre du Temple là où
descend le Voile précieux... Elle est au haut du perron aux pieds du
Souverain Prêtre qui lui pose les mains sur la tête. La victime est agréée.
Quelle hostie plus pure avait jamais vu le Temple ?
Puis, il se retourne et lui mettant la main sur l'épaule comme pour la
conduire à l'autel, elle, l'Agnelle sans tache, il la mène vers la porte du
Temple. Avant de la faire entrer, il lui demande : "Marie de David,
est-ce ton vœu ?"
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61> Un "oui" argentin
lui répond.
Il s'écrie : "Entre, alors, marche en ma présence et sois
parfaite."
Et Marie entre, et l'ombre l'engloutit, puis le groupe des vierges et des
maîtresses, suivi de celui des lévites, la dérobe toujours plus, la sépare...
Elle n'y est plus... Maintenant, avec un son harmonieux, la porte roule sur
ses gonds. Une ouverture, de plus en plus étroite laisse voir le cortège qui
se dirige vers le Saint. Maintenant, ce n'est plus qu'une fente, puis plus
rien, c'est la clôture.
Au dernier accord des gonds sonores répond un sanglot des deux vieillards et
un cri unique : "Marie ! Fille !" et puis deux
gémissements qui s'entrecroisent : "Anne !",
"Joachim !" et ils concluent : "Rendons gloire au
Seigneur qui la reçoit dans sa Maison et la conduit sur sa route."
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