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Vision du mardi 8 mai
1945
74> Jésus est
sur le lac, dans la barque de Pierre,
derrière deux autres barques; l'une, c'est la barque de pêche ordinaire,
jumelle de celle de Pierre, l'autre, une barque de plaisance, légère, riche.
C'est la barque de Jeanne de Chouza, mais sa propriétaire n'y est
pas; elle est aux pieds de Jésus dans la barque rustique de Pierre.
Je dirais que le hasard les a réunis en un endroit de la rive fleurie de
Génésareth. Le rivage est très beau en ce début du printemps de Palestine , qui
répand ses nuées d'amandiers en fleurs et
dépose les perles des fleurs qui vont éclore sur les poiriers et les
pommiers, les grenadiers, les cognassiers, tous, tous les arbres les plus
riches et les plus agréables pour leurs fleurs et leurs fruits. Quand la
barque suit une rive ensoleillée, déjà apparaissent les millions de boutons
qui se gonflent sur les branches en attendant de fleurir, pendant que
papillonnent dans l'air tranquille, jusqu'à ce qu'elles se posent sur les
claires eaux du lac, les pétales des amandiers précoces. Les rives, au milieu
de l'herbe nouvelle qui semble un gai tapis de soie verte, sont constellées
des boutons d'or des renoncules, des étoiles rayonnantes des marguerites et
près d'elles, raides sur leurs tiges comme de petites reines couronnées,
sourient, légers, tranquilles comme des yeux d'enfants, les myosotis
élégants, couleur d'azur et qui semblent dire "oui, oui" au soleil,
au lac, aux herbes leurs sœurs, qu'elles sont heureuses de fleurir et de
fleurir sous les yeux bleu-clairs de leur Seigneur.
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75> En ce début de
printemps, le lac n'a pas encore cette opulence qui le rendra triomphal les mois
suivants. Il n'a pas encore cette somptuosité, je dirais sensuelle, des mille
et mille rosiers rigides ou flexibles qui font des massifs dans les jardins
ou qui voilent les murs, des milliers et des milliers de corymbes
des cytises et des acacias, des milliers et des milliers d'alignements de
tubéreuses en fleurs, des mille et mille étoiles des agrumes, de tout ce
mélange de couleurs, de parfums violents, enivrants, qui environnent et
excitent un désir humain de jouissance qui profane, qui profane trop ce coin
de terre si pur qu'est le lac de Tibériade, le lieu choisi depuis des
siècles, pour être le théâtre du plus grand nombre des prodiges de notre
Seigneur Jésus.
Jeanne regarde Jésus absorbé par la beauté de son lac galiléen, et son visage
sourit, reflétant comme un miroir fidèle son sourire à Lui. Dans les autres
barques, on parle. Ici, c'est le silence. Seul bruit, le bruit sourd des
pieds nus de Pierre et d'André qui
règlent la manœuvre de la barque, et le soupir de l'eau que fend la proue et
qui murmure sa douleur aux flancs du bateau, une douleur qui se change en
rire à la poupe quand la blessure se referme en un sillage argenté que le
soleil allume comme si c'était une poussière de diamants.
Finalement Jésus arrête sa contemplation et tourne son regard vers la disciple. Il lui sourit. Il lui demande :
"Nous sommes presque arrivés, n'est-ce pas ? Et tu diras que le
Maître est un compagnon bien peu aimable. Je ne t'ai pas dit une seule
parole."
"Mais je les ai lues sur ton visage, Maître, et j'ai entendu tout ce que
tu disais à ces choses qui nous entourent."
"Que disais-je, alors ?"
"Aimez, soyez purs, soyez bons. Parce que vous venez de Dieu, et que de
sa main il n'est rien sorti de mauvais ou d'impur."
"Tu as bien lu."
"Mais, mon Seigneur, les herbes le
feront encore. Et le feront aussi les animaux. L'homme... pourquoi ne le
fait-il pas, lui qui est le plus parfait ?"
"Parce que la morsure de Satan est
entrée seulement en l'homme. Il a essayé de démolir le Créateur dans son
prodige le plus grand, dans ce qui était le plus semblable à Lui."
Jeanne baisse la tête et réfléchit. Elle paraît hésiter et comparer deux
vouloirs opposés. Jésus l'observe. À la fin elle relève la tête et dit :
"Seigneur, dédaignerais-tu d'approcher de mes amies, païennes ? Tu
sais... Chouza appartient à la cour.
Et le Tétrarque - et
plus encore la véritable maîtresse de la cour, Hérodiade, à la volonté de laquelle se
soumet tout désir d'Hérode ,
par... mode, pour se montrer plus fins que les autres Palestiniens, pour être
protégés par Rome, en adorant Rome et tout ce qui est romain - flatte les romains de la maison proconsulaire... et nous les impose
pour ainsi dire.
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76> En vérité, je dois dire que
les femmes ne sont pas pires que nous. Même parmi nous, sur ces rives, il y
en a qui sont tombées bien bas. Et de quoi pouvons-nous parler, si nous ne
parlons pas d'Hérodiade ? ...Quand j'ai perdu mon enfant et que
je fus malade, elles furent très bonnes pour moi qui ne les avais pas
recherchées. Et, depuis, l'amitié est restée. Mais, si tu me dis que c'est
mal, j'y renonce. Non ? Merci, Seigneur. Avant-hier, j'étais chez une de
ces amies ,
visite d'amitié pour moi, de devoir de la part de Chouza.
C'était un ordre du Tétrarque qui... voudrait bien revenir ici mais qui ne
s'y sent pas très en sécurité et alors... il noue les relations les plus
intéressées avec Rome pour avoir sa protection. Par ailleurs... je te prie...
Tu es parent du Baptiste. N'est-ce pas ? Dis-lui alors de ne pas trop se
fier. Qu'il ne sorte jamais des frontières de la Samarie . Mais
au contraire, s'il ne le dédaigne pas, qu'il se cache pour quelque temps. Le
serpent s'approche de l'agneau et l'agneau a tout lieu de
craindre. De tout. Qu'il se tienne sur ses gardes, Maître. Et qu'on ne sache
pas que c'est moi qui l'ai dit. Ce serait la ruine de Chouza."
"Sois tranquille, Jeanne. J'avertirai le Baptiste de façon à lui rendre service
sans qu'il en résulte de dommage."
"Merci, Seigneur. Je veux te servir, mais je ne voudrais pas ce faisant
nuire à mon mari. D'autre part... moi... je ne pourrai pas venir toujours
avec Toi. Parfois, je devrai rester, parce que lui le veut, et c'est
juste..."
"Tu resteras, Jeanne. Je comprends tout. Ne dis rien de plus que ce qui
est nécessaire."
"Pourtant, aux heures les plus dangereuses pour Toi, tu me voudras près
de Toi ?"
"Oui, Jeanne, certainement."
"Oh ! cette chose comme il m'était difficile de devoir la dire, et
de la dire ! Mais maintenant, je suis soulagée..."
"Si tu as foi en Moi, tu seras toujours soulagée... Mais, tu parlais de
l'une de tes amies romaines..."
"Oui, c'est une amie intime de Claudia et je crois qu'elle doit lui
être parente. Elle voudrait parler avec Toi ou, au moins, t'entendre parler.
Et elle n'est pas la seule. Et maintenant que tu as guéri la petite de Valeria, et
la nouvelle est arrivée rapide comme l'éclair ,
elles le désirent encore plus vivement. Au banquet de l'autre soir, on a
beaucoup parlé, pour et contre Toi.
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77> Il y
avait en effet des hérodiens et des sadducéens... bien
qu'ils n'en voulussent pas convenir quand on le leur
demandait... et puis, il y avait aussi des femmes... riches et... et pas
honnêtes. Il y avait... cela me déplaît de le dire parce que je sais que tu
es un ami de son frère, Marie de Magdala avec
son nouvel ami et une autre femme, grecque je crois, et de mœurs aussi libres
qu'elle. Tu sais... chez les païens, les femmes sont à table avec les hommes
et c'est très... très... Quel ennui ! Par gentillesse, mon amie m'avait
choisi comme compagnon mon propre époux ce qui m'avait beaucoup soulagée.
Mais les autres... oh !... Eh bien... on parlait de Toi, car le miracle
sur Faustina a
fait du bruit. Et si les romains admirent en Toi le grand médecin ou le mage
-pardonne-moi, Seigneur - les hérodiens et les sadducéens jetaient du venin
sur ton nom, et Marie, oh ! Marie ! quelle horreur !... Elle a
commencé par la dérision et puis... Non, cela, je ne veux pas te le dire.
J'en ai pleuré toute la nuit..."
"Laisse-la faire. Elle guérira."
"Mais, elle se porte bien, sais-tu ?"
"La chair, oui. Le reste est tout intoxiqué. Elle guérira."
"Tu le dis... Les romaines, tu sais comme elles sont, ont dit :
"Nous ne craignons pas les sorcelleries et nous ne croyons pas aux
racontars, mais nous voulons juger par nous-mêmes" et ensuite elles
m'ont dit : "Ne pourrions-nous pas l'entendre ?"
"Dis-leur qu'à la fin de la lune de scebat, je
serai chez toi."
"Je le dirai, Seigneur. Tu crois qu'elles viendront à Toi ?"
"Chez elles, c'est tout un monde à refaire. Il faut d'abord démolir puis
bâtir. Mais ce n'est pas impossible... Jeanne, voici ta maison avec son
jardin. Travailles-y pour ton Maître, comme je te l'ai dit. Adieu, Jeanne. Que
le Seigneur soit avec toi. Je te bénis en son nom."
La barque accoste. Jeanne demande, insistante : "Tu ne viens
pas ?"
"Pas maintenant. Il me faut réveiller la flamme . En
peu de mois d'absence, elle s'est presque éteinte. Et le temps
s'envole."
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