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302> "Seigneur,
cette montagne c'est le Carmel ?"
demande le cousin Jacques.
"Oui, frère. C'est la chaîne du Carmel et la cime la plus haute lui a
donné son nom."
"Il doit être beau, de cet endroit aussi, le monde. Tu n'y es jamais
allé ?"
303> "Une fois. J'étais
seul. C'était au commencement de ma prédication. Au pied de cette montagne,
j'ai guéri mon premier lépreux . Mais
nous irons ensemble pour évoquer Élie..."
"Merci, Jésus. Tu m'as compris comme
toujours."
"Et comme toujours je te perfectionne, Jacques."
"Pourquoi ?"
"Le pourquoi est écrit au Ciel."
"Tu ne me le dirais pas, Frère, toi qui lis ce qui est écrit au
Ciel ?" Jésus et Jacques avancent côte à côte et seul le petit
Jabé, que Jésus tient toujours par la main, peut entendre les confidences des
cousins qui se sourient en se regardant dans les yeux.
Jésus, passant le bras sur les épaules de Jacques pour l'attirer encore plus
près, lui demande : "Tu veux vraiment le savoir ? Eh bien je
vais te le dire, par énigme et, quand tu en trouveras la clef, tu seras sage.
Écoute : "Les faux prophètes étant réunis sur le mont Carmel, Élie
s'approcha et dit au peuple : 'Jusqu'à quand hésiterez- vous entre les
deux parties ? Si le Seigneur est Dieu, suivez-le; si c'est Baal qui est
Dieu, suivez-le, lui'. Le peuple ne répondit pas. Alors Élie poursuivit :
'Des prophètes du Seigneur, je suis resté, moi seul' et
l'unique force de celui qui était seul, ce fut son cri : 'Exauce- moi,
Seigneur. Exauce-moi afin que ce peuple reconnaisse que tu es le Seigneur
Dieu et que de nouveau Tu convertisses leurs cœurs’. Alors le feu du Seigneur
tomba et dévora l'holocauste ".
Frère, devine." Jacques réfléchit, la tête inclinée, et Jésus le regarde
en souriant.
Ils font ainsi quelques mètres, puis Jacques
dit : "Cela se rapporte à Élie ou à mon avenir ?"
"À ton avenir, naturellement...» Jacques réfléchit encore, et puis
murmure : "Serais-je destiné, à inviter Israël à suivre avec vérité
un seul chemin ? Serais-je appelé à être le seul resté en Israël ?
Si oui, tu veux dire que les autres seront persécutés et dispersés et que.
..et que. ..je te prierai pour la conversion de ce peuple... comme si j'étais
un prêtre... comme si j'étais... une victime... Mais, si c'est ainsi,
enflamme-moi dès maintenant, Jésus..."
"Tu l'es déjà. Mais tu seras enlevé par le Feu, comme Élie. C'est pour
cela que nous irons, Moi et toi, seuls, parler sur le Carmel."
"Quand ? Après la Pâque ?"
"Après une Pâque, oui, et alors je te dirai tant de
choses..."
Un beau cours d'eau qui s'en va rapidement vers la mer, gonflé par les pluies
de printemps et par la fonte des neiges, arrête leur marche.
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304> Pierre
accourt et dit : "Le pont est plus en amont, là où passe la route
qui va de Ptolémaïs à Enganmim (ou Engannim)..."
Jésus revient docilement en arrière et franchit le cours d'eau sur un solide
pont de pierre. Tout de suite après se présentent d'autres petites montagnes
et des collines, mais de peu d'importance.
"Serons-nous dans la soirée à Engannim ?" demande Philippe.
"Certainement. Mais... maintenant nous avons le petit. Es-tu fatigué, Jabé ?"
demande affectueusement Jésus. "Sois sincère comme un ange."
"Un peu, Seigneur, mais je m'efforcerai de marcher."
"Cet enfant est affaibli" dit l'homme d'Endor avec
sa voix gutturale.
"Bien sûr ! s'exclame Pierre. Avec la vie qu'il mène depuis quelques
mois ! Viens que je te prenne dans mes bras."
"Oh! non, seigneur. Ne te fatigue pas. Je puis encore marcher."
"Viens, viens. Tu n'es sûrement pas lourd. Tu ressembles à un oiseau mal
nourri" et Pierre le hisse à cheval sur ses épaules carrées, en lui
tenant les jambes. Ils marchent rapidement car le soleil donne maintenant à
plein et invite à activer la marche vers les collines ombragées.
Ils s'arrêtent dans un pays que j'entends appeler Mageddo, pour prendre de la
nourriture et se reposer près d'une fontaine très fraîche et très bruyante à
cause de la quantité d'eau qui s'en déverse dans un bassin de pierre sombre.
Mais personne du pays ne s'intéresse aux voyageurs, anonymes au milieu des
autres pèlerins plus ou moins riches qui vont à pied ou à âne ou à mulet vers
Jérusalem pour la Pâque. Il y a déjà un air de fête et beaucoup d'enfants se
trouvent avec les voyageurs, très gais à la pensée de la cérémonie de la
majorité.
Deux petits garçons de situation aisée viennent jouer près de la fontaine
pendant que Jabé s'y trouve avec Pierre qui l'amène de partout avec lui en
l'attirant par mille petites choses. Ils demandent au garçon : "Tu
y vas toi aussi pour être fils de la Loi ?"
Jabé répond timidement : "Oui" mais se cache presque derrière
Pierre.
"C'est ton père ? Tu es pauvre, n'est-ce pas ?"
"Je suis pauvre, oui."
Les deux garçons, peut-être fils de pharisiens, le considèrent avec ironie et
curiosité et lui disent : "Cela se voit."
En fait cela se voit... Son petit vêtement est bien misérable !
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305> Peut-être l'enfant a
grandi et bien que l'ourlet de l'habit, d'une couleur marron que les
intempéries ont délavée, ait été défait, le vêtement arrive à peine au milieu
de ses petites jambes brunes, laissant à découvert les petits pieds mal
chaussés de deux sandales déformées tenues par des ficelles qui doivent
torturer ses pieds.
Les garçons, rendus impitoyables par l'égoïsme propre à de nombreux enfants
et par la cruauté d'enfants qui ne sont pas foncièrement bons, disent :
"Oh ! alors tu n'auras pas un habit neuf pour ta fête ! Nous,
au contraire !... N'est-ce pas, Joachim ?
Moi tout rouge avec un manteau pareil. Lui, de son côté, couleur de ciel et
nous aurons des sandales avec des boucles d'argent et une ceinture précieuse
et un thalet (Taleth) retenu, par une
lame d'or et..."
"... et un cœur de pierre, je le dis, moi !" s'exclame Pierre
qui a fini de se rafraîchir les pieds et qui remplit d'eau toutes les
gourdes. "Vous êtes méchants ! La cérémonie et l'habit ne valent
rien, si le cœur n'est pas bon. Je préfère mon enfant. Débarrassez la place,
orgueilleux ! Allez chez les riches et respectez ceux qui sont pauvres
et honnêtes. Viens, Jabé ! Cette eau est bonne pour les pieds fatigués.
Viens que je te les lave. Après tu marcheras mieux. Oh ! ces ficelles
comme elles t'ont fait du mal ! Il ne faut plus que tu marches. Je te
porterai dans mes bras jusqu'à ce que nous soyons à Engannim. Là je trouverai
un marchand de sandales et je t'achèterai une paire de sandales neuves."
Et Pierre lave et essuie les petits pieds qui depuis longtemps n'ont pas eu
pareilles caresses.
L'enfant le regarde, hésite, mais ensuite se penche sur l'homme qui relace
ses sandales. Il l'entoure de ses petits bras amaigris et dit: "Comme tu
es bon !" et il baise ses cheveux grisonnants.
Pierre s'émeut. Il s'assoit par terre, sur le sol humide, tel qu'il l'est. Il
prend l'enfant sur ses genoux et lui dit : "Alors appelle-moi
"père".
Ils forment un petit groupe charmant. Jésus s'avance avec les autres, mais
auparavant les deux petits orgueilleux de tout à l'heure qui étaient restés
en curieux, demandent: "Mais, ce n'est pas ton père ?"
"Il est père et mère pour moi» dit Jabé avec assurance.
"Oui, chéri ! Tu as bien dit: père et mère. Et, mes chers petits
messieurs, je vous certifie qu'il n'ira pas mal vêtu à la cérémonie. Il aura
lui aussi un vêtement de roi rouge comme le feu et avec une ceinture verte comme
l'herbe et un thalet blanc comme la neige."
Bien que l'ensemble ne soit pas harmonieux, il stupéfie les deux vaniteux et
les met en fuite.
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306> "Que fais-tu
Simon, dans cette humidité?» demande Jésus avec un sourire.
"Humidité? Ah ! oui, je m'en aperçois maintenant. Ce que je
fais ? Je me refais agneau avec l'innocence sur le cœur. Ah !
Maître ! Maître ! Bien, allons. Mais laisse-moi faire avec ce
petit. Plus tard, je le cèderai, mais tant qu'il n'est pas un véritable israélite,
il est à moi."
"Mais oui ! Et tu en seras toujours le tuteur, comme un vieux père.
D'accord? Partons pour être ce soir à Engannim sans trop faire courir
l’enfant."
"Je vais le porter. Il pèse moins que mon filet. Il ne peut marcher avec
ces deux sandales usées. Viens." Et ainsi chargé du petit garçon, Pierre
reprend gaiement la route désormais toujours plus ombragée, au milieu des
bosquets aux fruits variés. Ils gravissent des collines en pente douce d'où
la vue s'étend sur la fertile plaine d'Esdrelon.
Les voilà dans les environs d'Engannim. Ce devait être une belle petite ville
bien alimentée en eau qui lui arrivait des collines par un aqueduc aérien,
sans doute construit par les Romains. Un détachement de soldats qui arrive
les oblige à se réfugier sur le bord du chemin. Les sabots des chevaux
retentissent sur la route qui ici, dans les environs de la ville, montre un
pavage rudimentaire qui émerge de la poussière qui s'est accumulée avec des
détritus sur la route qui n'a jamais vu un balai.
"Salut, Maître ! Toi, ici ?" crie Publius Quintilianus en
descendant de cheval et en s'approchant de Jésus, souriant franchement et
tenant son cheval par la bride. Ses soldats se mettent au pas pour tenir
compte de l'arrêt de leur chef. "Je vais à Jérusalem pour la Pâque."
"Moi aussi. On renforce la garnison pour les fêtes, aussi parce que Ponce Pilate vient à la cité pendant
leur durée et il y a ici Claudia. Nous l’escortons. Les
chemins sont si peu sûrs ! Les aigles mettent en fuite les chacals"
dit en riant le soldat et il regarde Jésus. Il continue plus doucement:
"Double garnison cette année pour protéger ce dégoûtant d'Antipas. Il y a beaucoup de
mécontentement à cause de l'arrestation du Prophète. Mécontentement en Israël
et... par conséquent mécontentement parmi nous. Mais... nous avons déjà pensé
à faire arriver un... bienveillant petit air de... flûtes aux oreilles du
Grand Prêtre et de ses compères" et il termine à voix basse :
"Va-s-y en toute sûreté. Ils ont tous rentré leurs griffes. Ah !
Ah ! Ils ont peur de nous. Il suffit qu'on tousse pour s'éclaircir la voix qu'ils prennent cela pour un rugissement.
Parleras-tu à Jérusalem ? Viens près du Prétoire. Claudia parle de Toi
comme d'un grand philosophe, et c'est bon pour Toi parce que... c'est Claudia
le proconsul." Il regarde autour et voit Pierre chargé, rouge, en sueur.
"Cet enfant ?"
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307> "Un orphelin que j'ai
pris avec Moi."
"Mais ton homme est trop las ! Petit, as-tu peur de faire quelques
mètres à cheval ? Je te mettrai sous ma chlamyde, et on ira doucement.
Je te remettrai à... à cet homme quand nous arriverons aux portes."
L'enfant ne fait pas de résistance. Il est doux comme un agneau et Publius le
fait monter avec lui en selle. Et pendant qu'il donne à ses soldats l'ordre
d'avancer lentement, il aperçoit aussi l'homme d'Endor. Il le fixe et dit:
"Toi, ici ?"
"Oui, moi. J'ai cessé de vendre des œufs aux Romains. Mais les poulets
sont encore là-bas. Maintenant, je suis avec le Maître..."
"C'est bon pour toi ! Tu auras plus de réconfort. Adieu !
Salut, Maître. Je t'attends à ce b6uquet d'arbres" et il éperonne son
cheval.
"Tu le connais ? Et il te connaît ?" demandent plusieurs
à Jean d'Endor.
"Oui, comme fournisseur de poulets. Au début, il ne me connaissait pas.
Mais une fois je fus appelé au poste de commandement à Naïm pour fixer mes
redevances, et lui était là. Depuis, quand j'allais acheter des livres ou des
outils à Césarée, il me saluait toujours. Il m'appelle Cyclope ou Diogène. Il
n'est pas méchant et bien que je déteste les Romains, je ne l'ai pas offensé
parce qu'il pouvait me rendre service."
"Tu as vu Maître ? Mon discours au centurion de Capharnaüm a
fait de l'effet. Maintenant je suis plus tranquille pour faire la route"
dit Pierre.
Ils rejoignent le bouquet d'arbres, à l'ombre duquel la patrouille est
descendue de cheval.
"Voici, je te rends l'enfant. As-tu des ordres à me donner,
Maître ?"
"Non, Publius. Que Dieu se manifeste à toi."
"Salut" et il remonte à cheval et éperonne, suivi des siens au
milieu d'un grand bruit de sabots ferrés et de cuirasses.
Ils entrent dans la ville, et Pierre, accompagné de son petit ami, va lui
acheter des sandalettes.
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