|
"L'Évangile tel qu'il m'a été
révélé" |
aucun accent |
||
|
extrait du film "la
Passion" de Mel Gibson vendredi 5
avril 30 RÉSUMÉ - Via le Cédron sous
les moqueries et les sévices 209 - Dans le faubourg
d'Ophel deux femmes maltraitées 210 - Pierre et Jean à la
porte de la ville 210 - Commentaires des
soldats romains 211 - Arrivée à la maison
d'Anna 211 - Dialogue de Jésus
avec Anna : Jésus énumère ses œuvres 212 - Je remets les péchés
par mon sang qui sera versé 213 - C'est la haine qui
vous fait agir 213 - Je suis venu rappeler
le Décalogue 214 - Jésus reçoit un coup de
poing et une gifle 214 - Jean était présent et
disparaît 215 - Jésus est malmené par
les argousins 215 - Vers le Grand Prêtre
Caïphe et le Sanhédrin 215 - Jésus demeure muet
devant les accusations 216 - Gamaliel déclare la
séance illégale et sort 216 - Nicodème et Joseph
d'Arimathie sortent à leur tour 217 - Jésus affirme sa
messianité 217 - Il est maltraité par
la racaille 218 - Il est emmené dans un
débarras 219 - Pierre renie pour la
troisième fois 219 - Par les rues la foule
malmène Jésus 219 - Elle maîtrise le
berger Élie 220 - Intervention féroce
et inutile de Manaën 221 - Jésus bénit Jeanne
221 - Les soldats romains
interviennent avec Longin 222 - Pilate fait son
entrée dans le Prétoire 223 - Quelles accusations
portez-vous contre lui ? 224 - Je ne trouve en lui
aucune faute 225 - Qu'on le conduise à
Hérode 225 - Jésus rencontre Judas
et Chouza 226 - Devant Hérode Jésus
se tait 226 - Refuse de guérir un
chien et un hébété 227 - Impassible devant des
danseuses lascives 227 - Jugé comme fou, Jésus
est renvoyé à Pilate 227 - Rencontre des bergers
et de Jean 228 - La foule refuse à
Pilate de libérer Jésus 228 - Pilate le condamne à
la flagellation 228 - La flagellation de
Jésus 229 - Une cuvette d'eau le
ranime 230 - Un coup de hallebarde
entre la pommette et le nez 230 - Jésus se rhabille
difficilement 230 - Le couronnement
d'épines 231 - Voilà l'homme (Ecce
Homo) 232 - Pilate ne sait que
faire 233 - Claudia intervient
par une servante 233 - Pilate a peur et se
lave les mains 233 - L'écriteau et la
condamnation à mort 234 - [Commentaire de MV :
Une douleur qui est une douceur ] 234 |
9.22. |
||
|
209> Commence la douloureuse marche par le petit chemin pierreux qui
mène de la petite place où Jésus a été capturé au Cédron et de là, par un
autre chemin, vers la ville. Et tout de suite commencent les moqueries et les
sévices. Jésus, lié comme il
l'est aux poignets et jusqu'à la ceinture comme s'il était un fou dangereux,
avec les bouts des cordes confiés à des énergumènes ivres de haine, est tiré
d'un côté et de l'autre comme un chiffon abandonné à la colère d'une meute de
chiens. Mais si c'étaient des chiens ceux qui agissent ainsi ils seraient
encore excusables. Mais ce sont des hommes, bien qu'ils n'aient d'humain que
l'aspect. Et c'est pour causer plus de douleur qu'ils ont pensé à ce liage de
deux cordes opposées, dont l'une sert seulement à emprisonner les poignets et
les griffe et les scie par son frottement rugueux, et l'autre, celle de la
ceinture, comprime les coudes contre le thorax, et scie et comprime le haut
de l'abdomen, en torturant le foie et les reins où on a fait un énorme nœud,
et où de temps à autre celui qui tient les bouts des cordes donne des coups
en s'en servant comme de fouets et en disant : "Hue ! Aller ! Trotte,
baudet !" et il y ajoute aussi des coups de pieds, appliqués derrière
les genoux du Torturé qui chancelle et ne tombe pas seulement parce que les
cordes le tiennent debout. Mais cela n'évite pas pourtant que, tiré à droite
par celui qui s'occupe des mains et à gauche par celui qui tient la corde de
la ceinture, Jésus aille heurter les murets et les troncs, et tombe
brutalement contre la rampe du petit pont à cause d'un coup plus cruel reçu
au moment où il va franchir le petit pont sur le Cédron. La bouche
contusionnée saigne. Jésus lève les mains liées pour essuyer le sang qui
souille la barbe, et il ne parle pas. C'est vraiment l'agneau qui ne mord pas
celui qui le torture. 210> Des gens pendant ce
temps sont descendus prendre des pierres et des cailloux sur la grève, et
d'en bas commence une grêle de pierres sur une cible
accessible. En effet la marche s'est ralentie sur le petit pont étroit et peu
sûr sur lequel les gens s'entassent en se gênant les uns les autres, et les
pierres frappent Jésus à la tête, aux épaules, et pas Jésus seul, mais aussi
ceux qui l'escortent qui réagissent en lançant des bâtons et en jetant les
pierres elles-mêmes. Et tout sert pour frapper de nouveau Jésus à la tête et
au cou. Mais le pont se dégage, et maintenant la ruelle étroite jette son
ombre sur la mêlée car la lune qui commence de descendre n'atteint pas ce
sentier contourné et au cours de la cohue beaucoup de torches se sont
éteintes. Mais la haine tient
lieu de lumière pour voir le pauvre Martyr dont la haute taille facilite
aussi la torture. Il est le plus grand de tous, il est donc facile de le
frapper, de le prendre par les cheveux pour l'obliger à renverser violemment
en arrière la tête, sur laquelle on lance une poignée d'immondices qui doit
forcément entrer dans la bouche et dans les yeux en Lui donnant nausée et
souffrance. On commence la
traversée du faubourg d'Ophel, du faubourg où il a répandu tant de bienfaits
et de caresses. La foule pousse des cris pour appeler les dormeurs sur les
seuils. Si les femmes poussent des cris de douleur et fuient terrorisées en
voyant ce qui arrive, les hommes, les hommes qui pourtant ont eu de Lui
guérisons, secours, paroles amicales, ou bien baissent la tête par
indifférence, affectant du moins insouciance, ou bien passent de la curiosité
à la rancœur, au ricanement, au geste de menace et même suivent le cortège
pour torturer. Satan est déjà au travail... Un homme, un mari qui
veut le suivre pour l'offenser, est saisi par le bras par sa femme qui lui
crie : "Lâche ! Si tu es vivant, c'est grâce à Lui, homme dégoûtant
plein de pourriture. Souviens-t'en !" Mais la femme est vaincue par
l'homme qui la frappe bestialement en la jetant par terre, et qui court ensuite
rejoindre le Martyr sur la tête duquel il jette une pierre. [1] Une autre femme,
âgée, cherche à barrer le chemin à son fils qui accourt avec un visage de
hyène et avec un bâton pour frapper lui aussi et elle lui crie :
"Assassin de ton Sauveur, tu ne le seras pas tant que je vivrai !"
Mais la malheureuse, frappée par son fils d'un coup de pied brutal à l'aine,
s'abat en criant : "Déicide et matricide ! Pour le sein que tu déchires
une seconde fois et pour le Messie que tu frappes, que tu sois maudit !"
[2] La violence s'accroît
de plus en plus à mesure qu'on approche de la ville. 211> Avant d'arriver aux murs — et déjà les portes sont ouvertes et
les soldats romains, l'arme au pied, observent d'où vient le tumulte et
comment il se développe, prêts à intervenir si le prestige de Rome en est
atteint — Jean s'y trouve avec Pierre. Je crois qu'ils sont arrivés là par un
raccourci qu'ils ont pris en franchissant le Cédron en amont du pont, et en
précédant rapidement la foule qui va lentement gênant elle-même sa marche.
Ils sont dans la pénombre d'une entrée, près d'une petite place qui précède
les murs. Ils ont sur la tête leurs manteaux pour cacher leurs visages. Mais
quand Jésus arrive, Jean laisse tomber son manteau et découvre son visage
pâle et bouleversé au clair de lune qui éclaire encore avant de disparaître
derrière la colline qui se trouve au-delà des murs, et que j'entends appeler
Tofet par les sbires qui ont capturé Jésus. Pierre n'ose pas se découvrir,
mais cependant il s'avance pour être vu... Jésus les regarde... et a un
sourire d'une infinie bonté. Pierre tourne sur lui-même et revient dans son
coin obscur, les mains sur les yeux, courbé, vieilli, déjà une loque humaine.
Jean reste courageusement où il est et ne rejoint Pierre que quand la foule
hurlante est passée. Il le prend par le coude, le conduit comme si c'était un
garçon qui guide son père aveugle, et ils entrent tous deux dans la ville,
derrière la foule bruyante. J'entends les
exclamations étonnées, moqueuses, affligées des soldats romains. L'un d'eux
maudit ceux qui l'ont fait lever à cause de ce "mouton imbécile";
un autre se moque des juifs capables de "prendre une femmelette";
un autre a pitié de la Victime "qu'il a toujours vue pleine de
bonté"; un autre dit : "J'aurais préféré qu'ils me tuent que de le
voir entre leurs mains. C'est un grand. Ma dévotion va dans le monde à ces
deux : Lui et Rome." "Par Jupiter
!" s'écrie le plus élevé en grade. "Je ne veux pas d'ennuis. Je
vais aller trouver le porte-enseigne. Qu'il y pense lui à le dire à qui de
droit. Je ne veux pas que l'on m'envoie combattre les Germains. Ces hébreux
sentent mauvais et ce sont des serpents et des ennuis. Mais ici la vie est en
sûreté et je vais finir mon temps, et près de Pompéi j'ai une fillette
!..."
Ses partisans ! Où
sont-ils ?... Ils parcourent l'atrium
de l'entrée et puis traversent une vaste cour, un couloir, un autre portique
et une nouvelle cour, et ils traînent Jésus en Lui faisant gravir trois
marches, et en Lui faisant parcourir presque en courant les arcades qui
s'élèvent au-dessus de la cour pour arriver plus vite à une riche salle où se
trouve un homme âgé habillé en prêtre. "Que Dieu te
console, Anna" dit celui qui semble être l'officier, si on peut appeler
ainsi le gredin qui commande ces brigands. "Voici le coupable. Je le
confie à ta sainteté pour qu'Israël soit purifié de la faute." "Que Dieu te
bénisse pour ta sagacité et ta foi." Belle sagacité ! Il
avait suffi de la voix de Jésus pour les faire tomber par terre au
Gethsémani. "Qui es-tu
?" "Jésus de
Nazareth, le Rabbi, le Christ. Et tu me connais. Je n'ai pas agi dans les
ténèbres." "Dans les
ténèbres, non. Mais tu as dévoyé les foules par des doctrines ténébreuses. Et
le Temple a le droit et le devoir de protéger l'âme des fils d'Abraham."
"L'âme ! Prêtre
d'Israël, peux-tu dire que tu as souffert pour l'âme du plus petit ou du plus
grand de ce peuple ?" "Et Toi alors ?
Qu'as-tu fait qui puisse s'appeler souffrance ?" "Qu'ai-je fait ?
Pourquoi me le demandes-tu ? Israël tout entier en parle. De la cité sainte
au plus misérable bourg les pierres elles-mêmes parlent pour dire ce que j'ai
fait. J'ai donné la vue aux aveugles : la vue des yeux et celle du cœur .
J'ai ouvert l'ouïe à ceux qui étaient sourds : aux voix de la Terre et aux
voix du Ciel. J'ai fait marcher les estropiés et les paralytiques pour qu'ils
commencent leur marche vers Dieu par la chair et puis avancent avec l'esprit.
213> J'ai purifié les lépreux : des lèpres que la Loi
mosaïque signale et de celles qui rendent infects près
de Dieu : les péchés. J'ai ressuscité les morts, et je ne dis pas que ce soit
une grande chose de rappeler à la vie une chair, mais c'est une grande chose
de racheter un pécheur, et je l'ai fait. J'ai secouru les pauvres en
enseignant aux hébreux avides et riches le précepte saint de l'amour du
prochain et, en restant pauvre malgré le ruisseau d'or qui m'est passé par
les mains, j'ai essuyé plus de larmes Moi seul que vous tous, possesseurs de
richesses. J'ai donné enfin une richesse qui n'a pas de nom : la connaissance
de la Loi, la connaissance de Dieu, la certitude que nous sommes tous égaux
et que, aux yeux saints du Père, égaux sont les pleurs ou les crimes, qu'ils
soient versés ou accomplis par le Tétrarque et le Pontife, ou par le mendiant
et le lépreux qui meurt au bord du chemin. C'est cela que j'ai fait. Rien de
plus." "Sais-tu que tu
t'accuses Toi-même ? Tu dis les lèpres qui rendent infects aux yeux de Dieu
et ne sont pas signalées par Moïse. Tu insultes Moïse et tu insinues qu'il y
a des lacunes dans sa Loi..." "Pas la sienne :
celle de Dieu. C'est ainsi. Plus que la lèpre, malheur de la chair et qui a
une fin, je déclare grave, et telle elle est, la faute qui est un malheur et
un malheur éternel de l'esprit." "Tu oses dire
que tu peux remettre les péchés. Comment le fais-tu ?" "Si avec un peu
d'eau lustrale et le sacrifice d'un bélier il est permis et croyable qu'on
annule une faute, qu'on l'expie et qu'on en est purifié, comment ne le
pourront pas mes pleurs, mon Sang et ma volonté ?" "Mais tu n'es
pas mort. Où est alors le Sang ?" "Je ne suis pas encore
mort. Mais je le serai car c'est écrit. Au Ciel, quand n'existait pas
Sion, quand n'existait pas Moïse, quand n'existait pas Jacob, quand
n'existait pas Abraham, quand le roi du Mal mordait l'homme au cœur et
l'empoisonnait lui et ses fils. C'est écrit sur la Terre dans le Livre où
sont les paroles des prophètes. C'est écrit dans les cœurs. Dans le tien,
dans celui de Caïphe et des synhédristes qui ne me pardonnent pas, non, ces
cœurs ne me pardonnent pas d'être bon. J'ai absous, en anticipant sur mon
Sang. Maintenant j'accomplis l'absolution avec le bain dans ce Sang." "Tu nous dis
avides et ignorants du précepte d'amour..." "Et n'est-ce pas
vrai ? Pourquoi me tuez-vous ? Pourquoi avez-vous peur que je vous détrône.
Oh ! ne craignez pas. Mon Royaume n'est pas de ce monde. Je vous laisse
maître de tout pouvoir. L'Éternel sait quand Il faut dire le
"Suffit" qui vous fera tomber foudroyés..." 214> "Comme Doras, hein ?" "Il est mort de colère, non par la foudre du Ciel. Dieu l'attendait
de l'autre côté pour le foudroyer." "Et tu le
répètes à moi, son parent ? Tu oses ?" "Je suis la
Vérité. Et la Vérité n'est jamais lâche." "Orgueilleux et
fou !" "Non : sincère.
Tu m'accuses de vous offenser, mais est-ce que par hasard vous ne haïssez pas
vous tous ? Vous vous haïssez l'un l'autre. Maintenant c'est la haine pour
Moi qui vous unit. Mais demain, quand vous m'aurez tué, la haine reviendra
parmi vous et plus féroce, et vous vivrez avec cette hyène dans le dos et ce
serpent dans le cœur. J'ai enseigné l'amour, par pitié pour le monde. J'ai
enseigné à ne pas être avide, à avoir pitié. De quoi m'accuses-tu ?" "D'avoir apporté
une doctrine nouvelle." "O prêtre !
Israël pullule de doctrines nouvelles : les esséniens ont la leur, les
sadochites [3] la leur, les
pharisiens la leur, chacun a sa doctrine secrète qui, pour l'un s'appelle
plaisir, pour l'autre or, pour un autre puissance. Chacun a son idole. Pas
Moi. J'ai repris la Loi piétinée de mon Père, du Dieu Éternel, et je suis
revenu dire simplement les dix propositions du Décalogue. Je me suis desséché
les poumons pour les faire entrer dans des cœurs qui ne les connaissaient
plus." "Horreur ! Blasphème
! C'est à moi, prêtre, que tu dis cela ? Il n'a pas de Temple, Israël ? Nous
sommes comme les exilés de Babylone ? Réponds." "C'est ce que
vous êtes et plus encore. Il y a un Temple. Oui. Un édifice. Dieu n'y est
pas. Il a fui devant l'abomination qui est dans sa maison. Mais pourquoi tant
m'interroger puisque ma mort est décidée ?" "Nous ne sommes
pas des assassins. Nous tuons si nous en avons le droit pour une faute
prouvée. Mais moi, je veux te sauver. Dis-moi, et je te sauverai. Où sont tes
disciples ? Si tu me les livres je te laisse libre. Le nom de tous, et
davantage ceux qui sont secrets que ceux qui sont connus. Dis : Nicodème est à Toi ? Et
aussi Joseph ? Et Éléazar ? Et Gamaliel ? Et... Mais pour celui-ci
je le sais... Inutile. Parle, parle. Tu le sais : je puis te tuer et te
sauver. Je suis puissant." "Tu es fange. Je
laisse à la fange le métier d'espion. Je suis Lumière." 215> Un sbire Lui lâche un coup de poing.
Un autre sbire Lui
donne une gifle en criant : "C'est ainsi que tu réponds au Grand Prêtre
?" "C'est à Anna
que je parle. Le Pontife c'est Caïphe. Et je parle avec le respect dû au
vieillard. Mais s'il te semble que j'ai mal parlé, montre-le-moi. Autrement
pourquoi me frappes-tu ?" "Laissez-le
faire. Je vais trouver Caïphe. Vous, gardez-le ici jusqu'à ce que j'en décide
autrement. Et faites qu'il ne parle à personne." Anna sort. Jésus ne parle pas,
non, il ne parle pas. Pas même à Jean qui ose rester sur la porte en défiant
toute la gent policière. Mais Jésus doit, sans parole, lui donner un
commandement, car Jean, après un regard affligé, sort de là et je le perds de
vue. Jésus reste au milieu
des argousins. Coups de corde, crachats, injures, coups de pied, les cheveux
arrachés, c'est ce qui Lui reste, jusqu'au moment où un serviteur vient dire
d'amener le Prisonnier dans la maison de Caïphe.
Un long chemin à
travers les portiques et les atriums et les cours et les couloirs. Mais
quelles maisons avaient ces gens du Temple ? Dans l'enceinte
pontificale, la foule n'entre pas. Elle est repoussée dans l'atrium d'Anna.
Jésus va seul au milieu des sbires et des prêtres. Il entre dans une vaste
salle qui semble perdre sa forme rectangulaire à cause des nombreux sièges
disposés en fer à cheval sur trois côtés, en laissant au milieu un espace
vide au-delà duquel se trouvent deux ou trois fauteuils montés sur des
estrades. Au moment où Jésus va
entrer, le rabbi Gamaliel le rejoint, et les gardes donnent un coup au
Prisonnier pour qu'il cède l'entrée au rabbi d'Israël. Mais celui-ci, raide
comme une statue, hiératique, ralentit, et en remuant à peine les lèvres,
sans regarder personne, demande : "Qui es-tu ?
Dis-le-moi." 216> Et Jésus, doucement
: "Lis les prophètes et tu auras la réponse. Le premier signe est chez
eux. L'autre va venir." Gamaliel resserre son
manteau et entre, et derrière lui entre Jésus. Pendant que Gamaliel va sur un
siège, on traîne Jésus au milieu de la salle, en face du Pontife : une vraie
figure de criminel et on attend qu'entrent tous les membres du Sanhédrin.
Puis la séance commence. Mais Caïphe voit deux ou trois sièges vides et
demande : "Où est Éléazar
? Et où est Jean ?" Un jeune scribe, je
crois, se lève, s'incline et dit : "Ils ont refusé de venir. Voici
l'écrit." "Qu'on le
conserve et qu'on écrive, Ils en répondront. Qu'ont les saints membres de ce
Conseil à dire à son sujet ?" "Je parle. Dans
ma maison, Lui a violé le sabbat. Dieu m'est témoin que je ne mens pas. Ismaël ben Fabi ne ment
jamais." [4] "Est-ce vrai,
accusé ?" Jésus se tait. "Je l'ai vu
vivre avec des courtisanes connues. En faisant le prophète, il avait fait de
son repaire un lupanar, et pour comble avec des femmes païennes. Avec moi il
y avait Sadoc, Collascebona et Nahoum, fiduciaire [5] d'Anna. Dis-je le
vrai, Sadoc et Collascebona ? Démentez-moi, si je le mérite." [6] "C'est vrai.
C'est vrai." "Que dis-tu
?" Jésus se tait. "Il ne manquait pas
une occasion de nous ridiculiser et de nous faire ridiculiser. La plèbe ne
nous aime plus à cause de Lui." "Tu les entends
? Tu as profané les membres saints." Jésus se tait. "Cet homme est
possédé du démon. Revenu d'Égypte, il exerce la magie noire." "Comment le
prouves-tu ?" "Sur ma foi et
sur les tables de la Loi !" "Grave
accusation. Disculpe-toi." Jésus se tait. "Ton ministère
est illégal, tu le sais. Il est passible de mort. Parle." "Illégale est
cette séance que nous tenons. Lève-toi, Siméon, et partons" dit
Gamaliel. "Mais rabbi, tu
deviens fou ?" 217> "Je respecte
les règles. Il n'est pas permis de procéder comme nous procédons, et
j'en ferai une accusation publique." Et le rabbi Gamaliel sort raide
comme une statue, suivi d'un homme d'environ trente-cinq ans qui lui
ressemble. Il y a un peu de
tumulte dont profitent Nicodème et Joseph pour parler en faveur du Martyr. "Gamaliel a
raison. Illicite est l'heure et l'endroit, et les accusations manquent de
consistance. Quelqu'un peut-il l'accuser d'avoir méprisé notoirement la Loi ?
Je suis son ami et je jure que je l'ai toujours trouvé respectueux envers la
Loi" dit Nicodème. "Et moi
également. Et pour ne pas souscrire à un crime je me couvre la tête, non à
cause de Lui, mais à cause de nous, et je sors." Et Joseph va descendre
de sa place et sortir.
Entrent deux figures
de galériens. Regards fuyants, sourires cruels, mouvements sournois. "Parlez." "Il n'est pas
licite de les entendre ensemble" crie Joseph. "Je suis le
Grand Prêtre. Je commande. Et silence !" Joseph donne un coup
de poing sur la table et il dit : "Que s'ouvrent sur toi les flammes du
Ciel ! A partir de ce moment, sache que Joseph l'Ancien est ennemi du
Sanhédrin et ami du Christ. Et de ce pas je vais dire au Préteur qu'ici on
tue sans respect pour Rome" et il sort en repoussant violemment un jeune
scribe maigre qui voudrait le retenir. Nicodème, plus
paisible, sort sans dire un mot, et en sortant il passe devant Jésus et le
regarde... Nouveau tumulte. On
craint Rome. Et la victime expiatoire est encore et toujours Jésus. "C'est à cause
de Toi, tu vois, tout cela ! Tu es le corrupteur des meilleurs juifs. Tu les
as prostitués." Jésus se tait. "Que parlent les
témoins !" crie Caïphe. "Oui, celui-ci usait
le... le... Nous le savions... Comment s'appelle cette chose ?" "Le tétragramme,
peut-être ?" "Voilà ! Tu l'as
dit ! Il évoquait les morts. Il enseignait la rébellion pour le sabbat et la
profanation pour l'autel. Nous le jurons. Il disait qu'il voulait détruire le
Temple pour le reconstruire en trois jours avec l'aide des démons." "Non. Il disait
: il ne sera pas fait par l'homme." 218> Caïphe descend de son siège et vient près de Jésus. Petit,
obèse, laid, il semble un énorme crapaud près d'une fleur. Car Jésus, malgré
ses blessures, ses contusions, souillé et dépeigné, est encore tellement beau
et majestueux. "Tu ne parles
pas ? Quelles accusations ils font contre Toi ! Horribles ! Parle pour
enlever de Toi cette honte." Mais Jésus se tait.
Il le regarde et se tait.
"Tu l'as dit. Je
le suis. Et vous verrez le Fils de l'homme, assis à la droite de la puissance
du Père, venir sur les nuées du ciel. Du reste, pourquoi m'interroges-tu ?
J'ai parlé en public pendant trois ans. Je n'ai rien dit de caché. Interroge
ceux qui m'ont entendu. Ils te diront ce que j'ai dit et ce que j'ai
fait." Un des soldats qui le
tiennent le frappe sur la bouche en le faisant saigner de nouveau, et crie :
"C'est ainsi que tu réponds, ô satan, au Grand Prêtre ?" Et Jésus, avec douceur,
lui répond comme à celui d'auparavant : "Si j'ai bien parlé, pourquoi me
frappes-tu ? Si j'ai mal parlé, pourquoi ne me dis-tu pas où je me trompe ?
Je répète : je suis le Christ, Fils de Dieu. Je ne puis mentir. Le Grand
Prêtre, le Prêtre Éternel, c'est Moi. Et Moi seul je porte le vrai Rational
sur lequel il est écrit : Doctrine et Vérité. Et à elles je suis fidèle,
jusqu'à la mort, ignominieuse aux yeux des hommes, sainte aux yeux de Dieu,
et jusqu'à la bienheureuse Résurrection. Je suis l'Oint. Pontife et Roi je
suis. Et je vais prendre mon sceptre et avec lui, comme avec un van, purifier
l'aire. Ce Temple sera détruit et ressuscitera, nouveau, saint, car celui-ci
est corrompu et Dieu l'a abandonné à son destin." "Blasphémateur
!" crient-ils tous en chœur. "En trois jours
tu le feras, fou et possédé ?" "Non pas
celui-ci, mais le mien se dressera, le Temple du Dieu vrai, vivant, saint,
trois fois saint." "Anathème
!" crient-ils de nouveau en chœur. Caïphe élève sa voix
éraillée et déchire ses vêtements de lin avec des gestes d'horreur étudiés,
et il dit : "Quoi d'autre avons-nous besoin d'entendre des témoins ? Le
blasphème est dit. Que faisons-nous donc ?" Et tous en chœur :
"Il est passible de la mort."
Les heures passent
ainsi, et les bourreaux fatigués songent à prendre un peu de repos. Ils
mènent Jésus dans un débarras en Lui faisant traverser de nombreuses cours an
milieu des moqueries de la plèbe déjà nombreuse dans l'enceinte des maisons
pontificales. Jésus arrive dans la cour où se trouve Pierre près de son feu et
il le regarde. Mais Pierre fuit son regard. Jean n'est plus là, je ne le vois
pas. Je pense qu'il est parti avec Nicodème...
Pierre sursaute. Il
tourne sur lui-même pour fuir et se trouve en face de Jésus qui le regarde
avec une infinie pitié, avec une douleur si profonde et si intense qu'elle me
brise le cœur comme si après cela, je devais voir se dissoudre, et pour
toujours, mon Jésus. Pierre fait entendre un sanglot et il sort en titubant
comme s'il était ivre. Il s'enfuit derrière deux serviteurs qui sortent dans
la rue et se perd dans la route encore à moitié obscure. Jésus est ramené dans
la salle, et ils Lui répètent en chœur la question captieuse : "Au nom
du Dieu vrai, dis-nous : es-tu le Christ ?" Et ayant eu la réponse
d'avant, ils le condamnent à mort et donnent l'ordre de le conduire à Pilate.
Jésus, escorté par
tous ses ennemis, sauf Anna et Caïphe, sort, en repassant par ces cours du
Temple où tant de fois il avait parlé et répandu des bienfaits et guéri, il
franchit l'enceinte crénelée, entre dans les rues de la
ville et, plutôt traîné que conduit, descend vers la ville qui rosit dans une
première annonce de l'aurore. 220> Je crois qu'avec
l'unique but de le tourmenter plus longuement ils Lui font faire un long tour
vicieux dans Jérusalem, en passant exprès par les marchés, devant les écuries
et les auberges remplies de gens à cause de la Pâque. Et aussi bien les
déchets des légumes des marchés que les excréments des animaux des écuries
deviennent des projectiles pour l'Innocent, dont le visage apparaît avec de
plus en plus de bleus et de petites lacérations sanglantes et voilé par les ordures
variées qui se sont répandues sur lui, Les cheveux, déjà alourdis et
légèrement plaqués par la sueur sanguinolente et devenus plus opaques,
pendent maintenant dépeignés, mêlés de pailles et d'immondices, tombent sur
les yeux parce qu'ils les ébouriffent pour Lui voiler le visage. Les gens des marchés,
acheteurs et vendeurs, laissent tout en plan pour suivre, et non par amour,
le Malheureux. Les garçons d'écuries et les serviteurs des auberges sortent
en masse, sourds aux appels et aux ordres de leurs maîtresses. Celles-ci,
pour dire la vérité, comme presque toutes les autres femmes sont, sinon
toutes opposées aux offenses, du moins indifférentes au tumulte, et se
retirent en grommelant parce qu'on les laisse seules avec tant de clients à
servir. La troupe hurlante
grossit de minute en minute. Il semble que, par une épidémie inattendue, les
âmes et les physionomies changent de nature : les premières deviennent des
âmes de criminels et les secondes des masques féroces dans des visages bleus
de rage ou rouges de colère, les mains deviennent des griffes et les bouches
prennent la forme et le ululement des loups, les yeux deviennent torves,
comme ceux des fous. Seul Jésus est toujours Lui-même, bien que maintenant
voilé par les immondices répandues sur son corps et altéré par les bleus et
les œdèmes. A un archivolte qui
resserre le chemin comme un anneau, alors que tout s'engorge et ralentit, un
cri fend l'air : "Jésus !" C'est Élie, le berger, qui cherche à se faire
un passage en faisant tournoyer une lourde matraque. Vieux, puissant,
menaçant et fort, il réussit à rejoindre presque le Maître. Mais la foule,
déroutée par l'assaut imprévu, serre ses rangs et sépare, repousse, maîtrise
cet homme qui est seul contre tout un peuple. "Maître !"
crie-t-il pendant que le tourbillon de la foule l'absorbe et le repousse. "Va !... La
Mère... Je te bénis..." 221> Le cortège dépasse le point étroit. Comme une eau qui retrouve
le large après une écluse, il se déverse en tumulte dans une vaste avenue
élevée au-dessus d'une dépression entre deux collines, au bout desquelles
sont de splendides palais de gens riches. Je recommence à voir
le Temple en haut de sa colline, et je comprends que le tour inutile qu'on a
fait faire au Condamné pour en faire un objet de moquerie pour toute la ville
et permettre à tout le monde de l'insulter, en augmentant à chaque pas ceux
qui l'insultent, va se fermer en revenant au point de départ. D'un palais sort au
galop un cavalier. Le caparaçon pourpre sur la blancheur du cheval arabe et
la majesté de son aspect, l'épée brandie nue et manœuvrée d'estoc et de
taille sur les échines et sur les têtes qui saignent, le font paraître un
archange. Quand en caracolant il fait légèrement cabrer son cheval, en
faisant des sabots une arme de défense pour la monture et son maître, c'est
le plus valable pour s'ouvrir un passage à travers la foule. Ce mouvement
fait tomber de la tête le voile pourpre et or qui la couvrait, tenu serré par
une bande d'or, et je reconnais Manaën.
"Arrière !"
crie-t-il. "Comment vous permettez-vous de troubler le repos du
Tétrarque ?" Mais ce n'est qu'une feinte pour justifier son intervention
et sa tentative d'arriver à Jésus. "Cet homme... Laissez-moi le voir...
Écartez-vous, ou j'appelle les gardes..." Les gens, à cause de
la grêle de coups de plat et des ruades du cheval et des menaces du cavalier,
s'ouvre, et Manaën rejoint le groupe de Jésus et des gardes du Temple qui le
tiennent. "Laissez le
passage ! Le Tétrarque est plus que vous, serviteurs dégoûtants. Arrière ! Je
veux Lui parler" et il y arrive en chargeant avec son épée le plus
acharné des geôliers. "Maître
!..." "Merci, mais
va-t'en ! Et que Dieu te réconforte !" Et, comme il peut avec ses mains
liées, Jésus fait un geste de bénédiction. La foule siffle de
loin, et dès qu'elle voit que Manaën s'est retiré, elle se venge d'avoir été
repoussée, par une grêle de pierres et d'immondices sur le Condamné. Par l'avenue, qui
monte et que le soleil a déjà attiédie, on se dirige vers la Tour Antonia
dont la masse apparaît déjà au loin. Un cri aigu de femme
: "Oh ! mon Sauveur ! Ma vie pour la sienne, ô Éternel !" fend
l'air. Jésus tourne la tête,
et il voit en haut de la loge fleurie qui couronne une maison très belle, Jeanne de Chouza au milieu de
ses servantes et serviteurs, avec les petits Marie et Matthias autour d'elle,
qui lève les bras au ciel. 222> Mais le Ciel
n'entend pas les prières, aujourd'hui ! Jésus lève ses mains et trace un
geste de bénédiction et d'adieu. "À mort ! À mort
le blasphémateur et le corrupteur, le satan ! A mort ses amis !" et
coups sifflets et pierres volent vers la haute terrasse. Je ne sais si
quelqu'un est blessé. J'entends un cri très aigu et je vois le groupe se
séparer et disparaître. Et en avant, en
avant, par la montée... Jérusalem montre ses maisons au soleil, vides, vidées
par la haine qui pousse toute une ville avec ses habitants effectifs et ceux
occasionnels venus pour la Pâque, contre Jésus désarmé.
"Cet homme ?
Cette sédition ? Vous en répondrez à Rome" dit avec hauteur un
centurion. "Il est passible
de mort selon notre loi." "Et depuis quand
vous a-t-on rendu le jus gladii et sanguinis ?" demande toujours le plus
ancien des centurions, un visage sévère, un vrai romain, qui a une joue
creusée par une cicatrice profonde. Et il parle avec le mépris et le dégoût
avec lequel il aurait parlé à des galériens pouilleux. "Nous savons que
nous n'avons pas ce droit. Nous sommes les fidèles sujets de Rome..." "Ah ! Ah ! Ah !
Entends-les, Longin ! Fidèles ! Sujets ! Charognes ! Je vous donnerais pour
vous récompenser les flèches de mes archers." "Trop noble une
telle mort ! Pour les échines des mulets seulement le fouet..." répond
Longin avec un flegme ironique. Les chefs des
prêtres, les scribes et les anciens, écument leur venin. Mais ils veulent
arriver à leur but et se taisent, ils avalent l'offense sans montrer qu'ils
la comprennent et, s'inclinant devant les deux chefs, ils demandent que Jésus
soit conduit à Ponce Pilate pour qu'il le juge et le condamne avec la justice
bien connue et honnête de Rome. "Ah ! Ah ! Ah !
Tu les entends ? Nous sommes devenus plus sages que Minerve... Ici ! Donnez !
Et marchez en avant ! On ne sait jamais. Vous êtes des chacals et des
immondes. Vous avoir par derrière est un danger. En avant !" "Nous ne pouvons
pas." 223> "Et pourquoi ?
Quand quelqu'un accuse, il doit être devant le juge avec l'accusé.
C'est le règlement de Rome." "La maison d'un
païen est immonde à nos yeux, et nous nous sommes déjà purifiés pour la
Pâque." "Oh ! les
pauvres ! Ils se contaminent à entrer !.,. Et le meurtre de l'unique hébreu
qui soit un homme et non un chacal, un reptile votre pareil, ne vous souille
pas ? C'est bien. Restez où vous êtes, alors. Pas un pas en avant ou on vous
enfilera sur les lances. Une décurie autour de l'Accusé. Les autres contre
cette racaille qui sent du bec mal lavé." Jésus entre au
Prétoire au milieu des dix lanciers qui forment un carré de hallebardes
autour de sa personne. Les deux centurions vont en avant. Jésus s'arrête dans
un large atrium, au-delà duquel se trouve une cour que l'on entrevoit
derrière un rideau que le vent déplace; eux disparaissent derrière une porte.
Ils rentrent avec le Gouverneur vêtu d'une toge très blanche sur laquelle il
y a pourtant un manteau écarlate. C'est peut-être ainsi qu'ils étaient quand
ils représentaient officiellement Rome. Il entre indolemment,
avec un sourire sceptique sur son visage rasé, il frotte entre ses mains des
feuilles de cédrat et les flaire avec volupté. Il va vers un cadran solaire
et se retourne après l'avoir regardé. Il jette des grains d'encens dans un
brasier placé aux pieds d'une divinité. Il se fait apporter de l'eau de
cédrat et se gargarise. Il regarde sa coiffure toute bouclée dans un miroir
de métal très propre. Il semble avoir oublié le condamné qui attend son
approbation pour qu'on le tue. Il ferait venir la colère même à des pierres. Comme l'atrium est
complètement ouvert par devant et surélevé de trois hautes marches sur le
niveau du vestibule, qui s'ouvre sur la rue déjà, surélevé de trois autres
marches par rapport à celle-ci, les hébreux voient tout parfaitement et
frémissent, mais ils n'osent pas se rebeller par peur des lances et des
javelots. Finalement, après
avoir marché en long et en large dans la vaste pièce, Pilate va directement
en face de Jésus, le regarde et demande aux deux centurions : "Celui-ci
?" "Celui-ci."
"Que viennent ses
accusateurs" et il va s'asseoir sur un siège placé sur une estrade. Sur
sa tête les insignes de Rome s'entrecroisent avec leurs aigles dorées et leur
sigle puissant. "Ils ne peuvent
pas venir. Ils se contaminent." 224> "Heu !!! Cela
vaut mieux. Nous épargnerons des fleuves d'essences pour enlever l'odeur de
bouc à l'endroit. Faites-les approcher au moins. Ici
dessous, et faites attention qu'ils n'entrent pas puisqu'ils ne veulent pas
le faire. Cet homme peut être un prétexte pour une sédition." Un soldat s'en va
porter l'ordre du Procurateur romain. Les autres s'alignent sur le devant de
l'atrium à des distances régulières, beaux comme neuf statues de héros. S'avancent les
princes des prêtres, les scribes et les anciens et ils saluent avec des
courbettes serviles et ils s'arrêtent sur la petite place qui est devant le
Prétoire, au-delà des trois gradins du vestibule. "Parlez et soyez
brefs. Déjà vous êtes en faute pour avoir troublé la nuit et obtenu par la
force l'ouverture des portes. Mais je contrôlerai. Et mandants et mandataires
répondront de la désobéissance au décret." Pilate est allé vers eux,
tout en restant dans le vestibule. "Nous venons
soumettre à Rome, dont tu représentes le divin empereur, notre jugement sur
celui-ci." "Quelle accusation
portez-vous contre Lui ? Il me semble inoffensif..." "Si ce n'était
pas un malfaiteur, nous ne te l'aurions pas amené." Et dans leur désir
violent d'accuser, ils s'avancent. "Repoussez cette
plèbe ! Six pas au-delà des gradins de la place. Les deux centuries aux armes
!" Les soldats obéissent
rapidement en s'alignant cent sur le gradin extérieur le plus haut, avec le
dos tourné au vestibule, et cent sur la petite place sur laquelle s'ouvre le
portail d'entrée à la demeure de Pilate. J'ai dit portail d'entrée : je
devrais dire andron ou arc de triomphe parce que c'est une très vaste
ouverture bornée par une grille, maintenant grande ouverte, qui permet
d'entrer dans l'atrium grâce au long couloir du vestibule large au moins de
six mètres, de sorte que l'on voit bien ce qui arrive dans l'atrium surélevé.
Au-delà du vaste vestibule on voit les figures bestiales des juifs qui
regardent menaçantes et sataniques vers l'intérieur, qui regardent au-delà de
la barrière armée qui, coude à coude, comme pour une parade, présente deux
cents pointes de lances aux lâches assassins.
"Il a commis un crime
contre la Loi des pères." "Et vous venez
me déranger pour cela ? Prenez-le vous et jugez-le selon vos lois." 225> "Nous ne
pouvons pas mettre quelqu'un à mort. Nous ne sommes pas savants. Le Droit
hébraïque n'est qu'un enfant déficient devant le Droit parfait de Rome. Comme
ignorants et comme sujets de Rome, notre maîtresse, nous avons
besoin..." "Depuis quand
êtes vous miel et beurre ?... Mais vous avez dit une vérité, ô maîtres du
mensonge ! Vous avez besoin de Rome ! Oui. Pour vous débarrasser de Lui qui
vous gène. J'ai compris." Et Pilate rit en regardant le ciel serein qui
s'encadre comme un ruban rectangulaire de turquoise foncée entre les blancs
murs de marbre de l'atrium. "Dites : en quoi
a-t-il commis un crime contre vos lois ?" "Nous avons
trouvé qu'il mettait le désordre dans notre nation et qu'il empêchait de
payer le tribut à César, en se disant le Christ, roi des juifs."
"Le demandes-tu
de toi-même ou parce que d'autres l'insinuent ?" "Et que veux-tu
que m'importe ton royaume ? Suis-je juif, par hasard ? Ta nation et ses chefs
t'ont livré pour que je juge. Qu'as-tu fait ? Je sais que tu es loyal. Parle.
Est-ce vrai que tu aspires à régner ?" "Mon Royaume
n'est pas de ce monde. Si c'était un royaume du monde, mes ministres et mes
soldats auraient combattu pour que les juifs ne s'emparent pas de Moi. Mais
mon Royaume n'est pas de la Terre et tu sais que je n'aspire pas au
pouvoir." "C'est vrai. Je
le sais, on me l'a dit. Mais tu ne nies pas que tu es roi ?" "Tu le dis. Je
suis Roi. C'est pour cela que je suis venu au monde : pour rendre témoignage
à la Vérité. Qui est ami de la vérité écoute ma voix." "Et qu'est-ce
que c'est la vérité ? Tu es philosophe ? Cela ne sert pas devant de la mort.
Socrate est mort quand même." "Mais cela lui a
servi devant la vie, à bien vivre et aussi à bien mourir. Et à entrer dans la
seconde vie sans avoir trahi les vertus civiques." "Par Jupiter
!" Pilate le regarde un moment avec admiration, puis il reprend son
sarcasme sceptique. Il fait un geste d'ennui, Lui tourne le dos, et revient
vers les juifs. "Je ne trouve en
Lui aucune faute." La foule se déchaîne,
prise par la panique de perdre sa proie et le spectacle du supplice. Elle
crie : "C'est un rebelle !" "Un
blasphémateur !" 226> "Il encourage le libertinage !" "Il pousse à la
rébellion !" "Il refuse le
respect à César !" "Il veut se
faire passer pour prophète" "Il fait de la
magie" "C'est un
satan" "Il soulève le
peuple avec ses doctrines en les enseignant dans toute le Judée, à laquelle
il est venu de la Galilée en enseignant" "A mort !" "A mort !" "Il est galiléen
? Tu es galiléen ?" Pilate revient vers Jésus : "Tu les entends
comme ils t'accusent ? Disculpe-toi." Mais Jésus se tait.
Pilate réfléchit... Et il décide. "Une centurie, et qu'on le conduise à
Hérode. Qu'il le juge, c'est son sujet. Je reconnais le droit du Tétrarque et
je souscris à l'avance à son verdict. Qu'on le lui dise. Allez." Jésus, encadré comme
un gredin par cent soldats, traverse de nouveau la ville et rencontre de
nouveau Judas Iscariote qu'il avait déjà rencontré une fois près d'un marché.
J'avais oublié auparavant de le dire, écœurée par la bagarre de la populace.
Même regard de pitié sur le traître... Maintenant il est
plus difficile de Lui donner des coups de pieds et de bâtons, mais les
pierres et les immondices ne manquent pas et, si les pierres font seulement
du bruit sur les casques et les cuirasses des romains, elles laissent des marques
quand elles atteignent Jésus qui s'avance avec son seul vêtement, ayant
laissé son manteau au Gethsémani.
Le voilà dans la
salle, devant Hérode. Et derrière Lui voilà les scribes et les pharisiens,
qui ici se sentent à leur aise, qui entrent en qualité de faux accusateurs.
Seul le centurion avec quatre soldats l'escortent devant le Tétrarque. Celui-ci descend de
son siège et tourne autour de Jésus en écoutant les accusations de ses
ennemis. Il sourit et raille. Puis il feint une pitié et un respect qui ne
troublent pas le Martyr, comme ne l'ont pas troublé les railleries. "Tu es grand, je
le sais. Et je me suis réjoui que Chouza soit ton ami et Manaën ton disciple.
Moi... les soucis de l'État... Mais quel désir de te dire : grand... de te
demander pardon... L'œil de Jean... sa voix m'accusent et sont toujours
devant moi. Tu es le saint qui efface les péchés du monde. Absous-moi, ô
Christ." Jésus se tait. "J'ai entendu
qu'ils t'accusent de t'être dressé contre Rome. Mais n'es-tu la verge promise
pour frapper Assur ?" 227> Jésus se tait. "On m'a dit que
tu prophétises la fin du Temple et de Jérusalem. Mais le Temple n'est-il pas
éternel comme esprit, puisqu'il est voulu par Dieu qui est éternel ?" Jésus se tait. "Tu es fou ? Tu
as perdu ton pouvoir ? Satan te coupe la parole ? Il t'a abandonné ?" Hérode rit
maintenant, mais ensuite il donne un ordre. Et des serviteurs accourent
amenant un lévrier dont la jambe est cassée et qui glapit lamentablement, et
un palefrenier idiot dont la tête est pleine d'eau, qui bave, un avorton,
jouet des serviteurs. Les scribes et les
prêtres fuient en criant au sacrilège en voyant le chien sur un brancard. Hérode, faux et
railleur, explique : "C'est le préféré d'Hérodiade. Un cadeau de Rome.
Il s'est cassé une patte hier et elle pleure. Commande qu'il guérisse. Fais
un miracle." Jésus le regarde avec
sévérité et se tait. "Je t'ai offensé
? Alors celui-ci. C'est un homme, bien qu'il soit de peu plus qu'une bête.
Donne-lui l'intelligence, Toi, Intelligence du Père... N'est-ce pas ce que tu
dis ?" Et il rit, offensant. Un autre regard plus
sévère de Jésus et silence. "Cet homme est
trop abstinent et maintenant il est abruti par les mépris. Du vin et des
femmes ici, et qu'on le délie." On le délie. Et
pendant que des serviteurs en grand nombre apportent des amphores et des
coupes, des danseuses entrent... couvertes de rien. Une frange multicolore de
lin ceint pour unique vêtement leur mince personne de la ceinture aux
hanches. Rien d'autre. Bronzées parce que africaines, souples comme de jeunes
gazelles, elles commencent une danse silencieuse et lascive. Jésus repousse les
coupes et il ferme les yeux sans parler. La cour d'Hérode rit devant son
indignation. "Prends celle
que tu veux. Vis ! Apprends à vivre !..." Insinue Hérode. Jésus semble une
statue. Les bras croisés, les yeux fermés, il ne bouge pas même quand les
danseuses impudiques le frôlent de leurs corps nus. "Suffit. Je t'ai
traité en Dieu et tu n'as pas agi en Dieu. Je t'ai traité en homme et tu n'as
pas agi en homme. Tu es fou. Un vêtement blanc. Revêtez-le de celui-ci pour
que Ponce Pilate sache que le Tétrarque a jugé fou son sujet. Centurion, tu
diras au Proconsul que Hérode lui présente humblement son respect et vénère
Rome. Allez." 228> Et Jésus, attaché de nouveau, sort avec une tunique de lin qui
Lui arrive aux genoux par dessus son vêtement rouge de laine.
Maintenant la
centurie fend non sans peine la foule qui ne s'est pas lassée d'attendre
devant le palais proconsulaire. Il est étrange de voir une foule si nombreuse
en ce lieu et dans le voisinage, alors que le reste de la ville paraît vide.
Jésus voit les bergers en groupe
et ils sont au complet : Isaac, Jonathas, Lévi, Joseph, Élie, Matthias, Jean,
Siméon, Benjamin et Daniel, avec un petit groupe de galiléens où je reconnais
Alphée et Joseph d'Alphée, avec deux autres que je ne connais pas, mais que
je dirais juifs à cause de leur coiffure. Et plus loin, qui s'est glissé à
l'intérieur du vestibule à demi caché derrière une colonne, avec un romain
que je dirais un serviteur, il voit Jean. Il sourit à celui-ci et à
ceux-là... Ses amis... Mais que sont ces amis si peu nombreux et Jeanne, et
Manaën, et Chouza au milieu d'un océan de haine qui bout ?... Le centurion salue Ponce
Pilate et fait son rapport. "Ici encore ? !
Ouf ! Maudite race ! Faites avancer la populace et amenez ici l'Accusé. Heu !
Quel ennui !" Il va vers la foule
en s'arrêtant toujours au milieu du vestibule.
"Non, non ! Pas
Barabbas ! Pas Barabbas ! Pour Jésus la mort ! Une mort horrible ! Libère
Barabbas et condamne le Nazaréen." "Écoutez ! J'ai
dit fustigation. Cela ne suffit pas ? Je vais le faire flageller alors !
C'est atroce, savez-vous ? On peut en mourir. Qu'a-t-il fait de mal ? Je ne
trouve aucune faute en Lui et je le délivrerai." "Crucifie-le !
Crucifie-le ! A mort ! Tu protèges les criminels ! Païen ! Satan toi aussi
!" La foule s'avance par
dessous et le premier rang de soldats se déforme dans le heurt car ils ne
peuvent se servir de leurs lances. Mais le second rang, descendant d'un
gradin, fait tourner les lances et dégage ses compagnons.
"Combien de
coups ?" 229> "Autant qu'il te semble... Le tout est d'en finir. Et je
suis ennuyé. Va." Jésus est emmené par
quatre soldats dans la cour au-delà de l'atrium. Dans cette cour, toute pavée
de marbre de couleur, il y a au milieu une haute colonne semblable à celle du
portique. A environ trois mètres du sol elle a un bras de fer qui dépasse
d'au moins d'un mètre et se termine en anneau. On y attache Jésus avec les
mains jointes au-dessus de la tête, après l'avoir fait déshabiller. Il ne
garde qu'un petit caleçon de lin et ses sandales. Les mains, attachées aux
poignets, sont élevées jusqu'à l'anneau, de façon que Lui, malgré sa haute taille,
n'appuie au sol que la pointe des pieds... Et cette position doit être aussi
une torture. J'ai lu, je ne sais
où, que la colonne était basse et que Jésus se tenait courbé. Possible. Moi,
je dis ce que je vois. Derrière Lui se place
une figure de bourreau au net profil hébraïque, devant Lui une autre figure
pareille. Ils sont armés d'un fouet fait de sept lanières de cuir, attachées
à un manche et qui se terminent par un martelet de plomb. Rythmiquement,
comme pour un exercice, ils se mettent à frapper. L'un devant, l'autre
derrière, de manière que le tronc de Jésus se trouve pris dans un tourbillon
de coups de fouets. Les quatre soldats auxquels il a été remis, indifférents,
se sont mis à jouer aux dés avec trois autres soldats qui se sont joints à eux.
Et les voix des
joueurs suivent la cadence des fouets qui sifflent comme des serpents et puis
résonnent comme des pierres jetées sur la peau tendue d'un tambour. Ils
frappent le pauvre corps si mince et d'un blanc de vieil ivoire et qui se
zèbre d'abord d'un rosé de plus en plus vif, puis violet, puis il se couvre
de traces d'indigo gonflées de sang, qui se rompent en laissant couler du
sang de tous côtés. Ils frappent en particulier le thorax et l'abdomen, mais
il ne manque pas de coups donnés aux jambes et aux bras et même à la tête,
pour qu'il n'y eût pas un lambeau de la peau qui ne souffrît pas. Et pas une plainte...
S'il n'était pas soutenu par les cordes, il tomberait. Mais il ne tombe pas
et ne gémit pas. Seulement, après une grêle de coups qu'il a reçus, sa tête
pend sur sa poitrine comme s'il s'évanouissait. "Ohé !
Arrête-toi ! Il doit être tué vivant" crie et bougonne un soldat. 230> Les deux bourreaux s'arrêtent et essuient leur sueur. "Nous sommes
épuisés" disent-ils. "Donnez-nous la paie, pour que l'on puisse
boire pour se désaltérer..." "C'est la
potence que je vous donnerais ! Mais prenez... !" et le décurion jette
une large pièce à chacun des deux bourreaux. "Vous avez
travaillé comme il faut. Il ressemble à une mosaïque. Tito, tu dis que
c'était vraiment Lui l'amour d'Alexandre
? Alors nous le lui ferons savoir pour qu'il en fasse le deuil. Délions-le un
peu." Ils le délient et
Jésus s'abat sur le sol comme s'il était mort. Ils le laissent là, le
heurtant de temps en temps de leurs pieds chaussés de caliges pour voir s'il
gémit. Mais Lui se tait. "Qu'il soit mort
? C'est possible ? Il est jeune et c'est un artisan, m'a-t-on dit... et on dirait
une dame délicate." "Maintenant je
m'en occupe" dit un soldat. Et il l'assoit, le dos appuyé à la colonne.
Où il était, il y a des caillots de sang... Puis il va à une fontaine qui
coule sous le portique, remplit d'eau une cuvette et la renverse sur la tête
et le corps de Jésus. "Voilà ! L'eau fait du bien aux fleurs." Jésus soupire
profondément et il va se lever, mais il reste encore les yeux fermés. "Oh ! bien !
Allons, mignon ! Ta dame t'attend !..." Mais Jésus appuie
inutilement les mains au sol pour tenter de se redresser. "Allons ! Vite !
Tu es faible ? Voilà pour te redonner des forces" raille un autre
soldat. Et avec le manche de sa hallebarde il Lui donne une volée de coups au
visage et il atteint Jésus entre la pommette droite et le nez, qui se met à
saigner. Jésus ouvre les yeux,
les tourne. Un regard voilé... Il fixe le soldat qui l'a frappé, s'essuie le
sang avec la main, et ensuite se lève grâce à un grand effort. "Habille-toi. Ce
n'est pas décent de rester ainsi. Impudique !" Et ils rient tous en
cercle autour de Lui. Il obéit sans parler.
Il se penche, et Lui seul sait ce qu'il souffre en se penchant vers le sol,
couvert de contusions comme il l'est et avec des plaies qui lorsque la peau
se tend s'ouvrent plus encore et d'autres qui se forment à cause des cloques
qui crèvent. Un soldat donne un coup de pied aux vêtements et les éparpille
et chaque fois que Jésus les rejoint, allant en titubant où ils sont tombés,
un soldat les repousse ou les jette dans une autre direction. 231> Et Jésus, qui éprouve une souffrance aiguë, les suit sans dire un mot pendant que
les soldats se moquent de Lui en tenant des propos obscènes. Il peut finalement se
revêtir. Il remet aussi le vêtement blanc resté propre dans un coin. Il
semble qu'il veuille cacher son pauvre vêtement rouge, qui hier seulement
était si beau et qui maintenant est sale et taché par le sang versé au
Gethsémani. Et même, avant de mettre sa tunicelle sur la peau, il essuie avec
elle son visage mouillé et le nettoie ainsi de la poussière et des crachats.
Et lui, le pauvre, le saint visage, apparaît propre, marqué seulement de
bleus et de petites blessures. Il redresse sa coiffure tombée en désordre, et
sa barbe, par un besoin inné d'être ordonné dans sa personne. Et puis il s'accroupit
au soleil, car il tremble, mon Jésus... La fièvre commence à se glisser en
Lui avec ses frissons, et aussi se fait sentir la faiblesse venant du sang
perdu, du jeûne, du long chemin. On Lui lie de nouveau
les mains, et la corde revient scier là où il y a déjà un rouge bracelet de
peau écorchée. "Et maintenant ?
Qu'en faisons-nous ? Moi, je m'ennuie !" "Attends. Les
juifs veulent un roi, nous allons le leur donner. Celui-là..." dit un
soldat.
"Elle ne tient
pas. Plus étroite. Enlève-la." Ils l'enlèvent et
griffent les joues en risquant de l'aveugler et arrachent ses cheveux en le
faisant. Ils la resserrent. Maintenant elle est trop étroite et bien qu'ils
l'enfoncent en faisant pénétrer les épines dans la tête, elle menace de
tomber. Ils l'enlèvent de nouveau en Lui arrachant d'autres cheveux. Ils la
modifient de nouveau. Maintenant, elle va bien. Par devant un triple cordon
épineux. En arrière, là où les extrémités des branches se croisent, c'est un
vrai noeud d'épines qui entrent dans la nuque. "Vois-tu comme
tu es bien ? Bronze naturel et vrais rubis. Regarde-toi, ô roi, dans ma
cuirasse" bougonne celui qui a eu l'idée du supplice. "La couronne ne
suffit pas pour faire un roi. Il faut la pourpre et le sceptre. Dans l'écurie
il y a un roseau et aux ordures une chlamyde rouge. Prends-les,
Cornélius." 232> Et quand ils les
ont, ils mettent le sale chiffon rouge sur les épaules de Jésus. Avant de
mettre dans ses mains le roseau, ils Lui en donnent des coups sur la tête en
s'inclinant et en saluant : "Salut, roi des juifs" et ils se
tordent de rire. Jésus les laisse
faire. Il se laisse asseoir sur le "trône", un bassin retourné,
certainement employé pour abreuver les chevaux. Il se laisse frapper,
railler, sans jamais parler. Il les regarde seulement... et c'est un regard
d'une douceur et d'une souffrance si atroce que je ne puis le soutenir sans
m'en sentir blessée au cœur. Les soldats
n'arrêtent leurs railleries qu'en entendant la voix âpre d'un supérieur qui
demande que l'on traduise devant Pilate le coupable. Coupable ! De quoi ? Jésus est ramené dans
l'atrium maintenant couvert d'un précieux vélarium à cause du soleil. Il a
encore la couronne et le roseau et la chlamyde.
Jésus, bien que
brisé, se redresse avec dignité. Oh ! comme il est vraiment roi ! "Écoutez, hébreux.
L'homme est ici, je l'ai puni. Mais maintenant laissez-le aller." "Non, non ! Nous
voulons le voir ! Dehors ! Que l'on voie le blasphémateur." "Conduisez-le
dehors et veillez à ce que l'on ne le prenne pas." Et pendant que Jésus
sort dans le vestibule et se montre dans le carré des soldats, Ponce Pilate
le montre de la main en disant : "Voilà l'homme. Votre roi. Cela ne
suffit pas encore ?" Le soleil d'une
journée accablante, qui maintenant descend presque à pic car on est au milieu
entre tierce et sexte, allume et met en relief les regards et les visages.
Sont-ils des hommes ? Non, des hyènes enragées. Ils crient, montrent le
poing, demandent la mort... Jésus est debout. Et
je vous assure que jamais il n'a eu la noblesse de maintenant. Pas même quand
il faisait les miracles les plus puissants. Noblesse de la souffrance. Mais
il est tellement divin qu'il suffirait à le marquer du nom de Dieu. Mais pour
dire ce nom il faut être au moins des hommes. Et Jérusalem n'a pas d'hommes
aujourd'hui. Elle n'a que des démons. Jésus tourne son
regard vers la foule, cherche, trouve dans la mer des visages haineux, les
visages amis. Combien ? Moins de vingt amis parmi les milliers d'ennemis... 233> Et il incline la
tête, frappé par cet abandon. Une larme tombe... une autre...
une autre... la vue de ses pleurs ne suscite pas la pitié, mais une haine
encore plus forte. On le ramène dans
l'atrium. "Donc ?
Laissez-le aller. C'est justice." "Non. A mort !
Crucifie-le." *Je vous donne
Barabbas." "Non. Le Christ !"
"Et alors
chargez-vous-en. Prenez sur vous de le crucifier, car moi je ne trouve aucune
faute en Lui, pour le faire." "Il s'est dit le
Fils de Dieu. Notre loi prescrit la mort pour celui qui se rend coupable d'un
tel blasphème." Pilate devient pensif.
Il rentre, il s'assoit sur son petit trône. Il met la main à son front, son
coude sur son genoux, et il scrute Jésus. "Approche-toi"
dit-il. Jésus va au pied de
l'estrade. "Est-ce vrai ?
Réponds." Jésus se tait. "D'où viens-tu ?
Qu'est-ce que Dieu ?" "C'est le
Tout." "Et puis ? Que
veut dire le Tout ? Qu'est le Tout pour celui qui meurt ? Tu es fou... Dieu
n'existe pas. Moi, j'existe." Jésus se tait. Il a
laissé tomber la grande parole et puis il recommence à s'envelopper de
silence. "Ponce : l'affranchie
de Claudia Procula demande à entrer. Elle a un écrit pour toi." "Domine ! Les
femmes aussi maintenant ! Qu'elle vienne." Une romaine entre et
elle s'agenouille pour présenter une tablette de cire. Ce doit être celle où Procula
prie son mari de ne pas condamner Jésus. La femme se retire à reculons
pendant que Pilate lit. "On me conseille
d'éviter ton homicide. Est-ce vrai que tu es plus qu'un haruspice ? Tu me
fais peur." Jésus se tait. "Mais ne sais-tu
pas que j'ai le pouvoir de te libérer ou de te crucifier ?"
234> "Qui est-ce ?
Ton Dieu ? J'ai peur..." Jésus se tait. Pilate est sur des charbons
ardents : il voudrait et ne voudrait pas. Il craint le
châtiment de Dieu, il craint celui de Rome, il craint la vengeance des juifs.
Un moment c'est la peur de Dieu qui l'emporte. Il va sur le devant de
l'atrium et dit d'une voix tonnante : "Il n'est pas coupable." "Si tu le dis,
tu es ennemi de César. Celui qui se fait roi est son ennemi. Tu veux libérer
le nazaréen. Nous le ferons savoir à César." Pilate est pris par
la peur de l'homme. "Vous voulez sa
mort, en somme ? Soit ! Mais que le sang de ce juste ne soit pas sur mes
mains" et, s'étant fait apporter un bassin, il se lave les mains en
présence du peuple qui paraît pris de frénésie et crie : "Sur nous, sur
nous son sang. Qu'il retombe sur nous et sur nos enfants. Nous ne le
craignons pas. A la croix ! A la croix !" Ponce Pilate retourne
sur son trône, il appelle le centurion Longin et un esclave. Il se fait
apporter par l'esclave une table sur laquelle il appuie une pancarte et y
fait écrire : "Jésus Nazaréen, Roi des juifs." Et il la montre au
peuple. "Non, pas ainsi.
Pas roi des Juifs, mais qu'il a dit qu'il serait roi des Juifs." Ainsi
crient plusieurs. "Ce que j'ai
écrit, je l'ai écrit" dit durement Pilate, et debout, il étend les mains
les paumes en avant et en bas et ordonne : "Qu'il aille à la croix.
Soldat, va, prépare la croix." Et il descend, sans même plus se
retourner vers la foule agitée, ni vers le pâle Condamné. Il sort de
l'atrium... Jésus reste au milieu
de l'atrium sous la garde des soldats, attendant la croix. Soirée du 7-3-44. A qui puis-je dire ce
que je souffre ? A personne de cette Terre car ce n'est pas une souffrance de
le Terre et elle ne serait pas comprise. C'est une souffrance qui est douceur
et une douceur qui est souffrance. Je voudrais souffrir dix fois, cent fois
autant. Pour rien au monde je voudrais ne plus souffrir cela. Mais cela
n'empêche pas que je souffre comme quelqu'un qu'on prend à la gorge, qu'on
serre dans un étau, qu'on brûle dans un four, qu'on transperce jusqu'au cœur
.
235> Les yeux voilés de
souffrance de Jésus : Ecce Homo, m'attirent comme un aimant. Il est en face de moi et il me regarde debout sur les gradins du Prétoire,
avec sa tête couronnée, les mains liées sur son vêtement blanc de fou avec
lequel ils voulaient le ridiculiser et au contraire ils l'ont vêtu d'une
candeur digne de l'Innocent. Il ne parle pas. Mais tout en Lui parle et
m'appelle et me demande. Que demande-t-il ? Que
je l'aime. Cela je le sais et le Lui donne au point de me sentir mourir comme
si j'avais une lame dans la poitrine. Mais il me demande encore quelque chose
que je ne comprends pas, et que je voudrais comprendre. Voilà ma torture. Je
voudrais Lui donner tout ce qu'il peut désirer même si je dois mourir de
douleur. Et je n'y réussis pas. Son visage douloureux
m'attire et me fascine. Il est beau quand il est le Maître ou le Christ
ressuscité. Mais cette vue me donne seulement de la joie, alors que cette
autre me donne un amour profond, plus profond que ne peut l'être l'amour
d'une mère pour son enfant souffrant. Oui, je le comprends.
L'amour de compassion c'est la crucifixion de la créature qui suit le Maître
jusqu'à la torture finale. C'est un amour despotique qui nous interdit toute
pensée qui n'est pas celle de sa douleur. Nous ne nous appartenons
plus. Nous vivons pour consoler sa torture et sa torture est notre tourment
qui nous tue. pas seulement métaphoriquement. Et pourtant toute larme que
nous arrache la douleur est plus précieuse qu'une perle et toute souffrance
que nous comprenons ressemble à la sienne plus désirée et plus aimée qu'un
trésor. Père, je me suis
efforcée de dire ce que j'éprouve. Mais c'est inutile. De toutes les extases
que Dieu peut me donner, ce sera toujours celle de sa souffrance qui portera
mon âme jusqu'à son septième ciel. Mourir d'amour en regardant mon Jésus qui
souffre, je trouve que c'est la plus belle mort. |
|||
|
|
|||
[1] Jacob
le luxurieux. Jésus le guérit à la supplication de sa femme, tout en sachant
qu'il sera un de ses futurs bourreaux (5.64)
[2] Samuel
le fiancé d'Annalia. Meurtrier de son oncle, il a été sauvé du sort réservé aux
meurtriers grâce à la guérison qu'a opérée Jésus (5.65). Il vient de tuer sa
mère.
[3] Sadochites = Sadducéens.
Ce groupe politique et religieux, auquel appartient Hanna, tire son nom de
Saddoq que Salomon institua Grand Prêtre après avoir écarté Abiatar (Èbyatar).
Les descendants de Saddoq assurèrent dès lors le service suprême du Temple
[4] Guérison du malade
hydropique un jour de sabbat. Cf. 5.23
[5] Fiduciaire = légataire,
homme de confiance
[6] Lors de la retraite de
Jésus à la "Belle-Eau" c'est cette délégation du Sanhédrin qui vient l'admonester pour la
présence notamment d'Aglaé
(Cf. 2.90)